Libte des commissaires... Arch. nal. B
mêmes récriminatipriB des intérêts qui se croyaient lésés ^ Avant de se mettre à l'ouvrage, rassemblée du tiers état décida d'envoyer une députation au clergé ainsi qu'à la noblesse. Ce fut Thouret qui porta deux fois la parole en son nom. 11 se tira fort bien de cette mission délicate. Les nobles entendirent avec plaisir des phrases comme celle-ci : « Bien éloigné de méconnaître ou d'envier les prérogatives qui marquent la distinction des rangs, le tiers état fonde ses espérances en vous sur le principe même et l'objet de cette distinction' ». S'agissait-il là d'une démarche de pure bienséance ? II est permis de penser que Thouret, qui n'avait pas renoncé à son idée de faire rédiger un cahier commun aux trois ordres, venait en ambassade, non pas imposer au clergé et à la noblesse la renonciation à leurs, privilèges pécuniaires, mais la leur suggérer : « Votre titre à nos respects est le même qui établit nos droits à votre justice ^ ».
Ces flatteuses avances se heurtaient à un parti pris absolu. Alors que dans le reste du royaume les nobles avaient fait, en général, l'abandon de leurs privilèges pécuniaires, ceux du bailliage de Rouen prescrivaient à leurs députés de déclarer « que la noblesse n'a à céder aucun de ses droits, aucune de ses prérogatives ». Ils proclamaient « que la nation est divisée en trois ordres, tellement distincts et indépendants que Tun ne peut être assujetti par les délibérations des deux autres ». Peu leur importait le vœu du pays en faveur d'une constitution ; la
\. Par exempte à Pont-de-l' Arche (Cf. Hippeau, VI, 73).
2. Procès-verbal des séances de rassemblée de l'ordre de la noblesse du hailliage de Rouen. Arch^ nat. B* 76/ti.
3. Maussion écrivait le 17 à M. de Villedeuil : a Thouret, au nom du Tiers, a fait, t ce que l'on dit, un discours charmant et infiniment adroit. Il semble qu'il a eu un succès général et d'autant plus grand que cette députation du Tiers avait d'abord eiïrayé la noblesse, qui craignait que Fon ne vînt la sommer de renoncer à ses privilèges ». Ibidem. 11 écrivait le 20 à d'Harconrt : « On m'a assuré que s'il eOt régné plus d'harmonie dans l'ordre de la noblesse, il eût été facile de ne faire qu'un seul cahier pour la totalité du bailliage, et que le Tiers s'y serait volontiers prêté, a Hippeau. VI.
cliarte normande leur suffisait, et, pour montrer le cas qu'ils en faisaient, ils l'inséraient tout au long à la suite de leur cahier \
L'intransigeance de la noblesse s'explique fort bien si Ton songe que les parlementaires composaient la majorité de l'Assemblée, soit par eux-mêmes, soit par les procurations dont ils étaient chargés. Sur cette question capitale de la renonciation aux privilèges, ils Tavaient emporté à une majorité de trente-quatre voix. Une assez forte minorité, cent six, s'était, il est vrai, décidée à en faire le sacri- (ice^ Parmi les signataires nous relevons les noms de Corneille; Le Pesant de fifqisguilbert ; marquis d'Herbouville, procureur-syndic de l'Assemblée provinciale ;^ Dubosc, comte de Radepont, maire de Rouen ; beaucoup de nobles d'épée, très peu de nobles de robe, des anoblis comme Le Couteulx, premier président de la Chambre des comptes, Le Couteulx de Verclives et tous ceux qui appartenaient à Téchevinage : Le Couteulx de Canteleu, Midy d'Andé, Midy de la Grainerais, Lefèvre, Le Vavasseur, Quesnel. Des absents envoyèrent leur adhésion par lettre: parmi eux le duc d'Harcourt, gouverneur de la province.
Malgré le beau geste de la minorité, Teffet produit dans le public par l'attitude de la noblesse fut désastreux^. Il ne le fut pas moins dans l'assemblée du tiers état. Celui-ci avait consenti (sans doute grâce à Thouret) à ne pas insérer quelques articles qui auraient pu déplaire à la noblesse. Il riposta en votant « qu'aucune charge vénale ne pourrait conférer à l'avenir la noblesse héréditaire » *.
1. Procès-verbal de la noblesse, et Cahier de pouvoirs et instructions à remettre aux députés de l'ordre de l^ noblesse du bailliage de Rouen^ (imprimé, in-8»). Arch. nat. B* 76 (7).
2. Déclaration d'une pair lie de la noblesse du bailliage principal de Rouen (faite par devant notaire. 22 avril), ibidem.
3. De Maussion aa duc d'Harcourt. 20 avril : « Cela produit le plus mauvais effet possible. Je ne serais pas étonné même qu'il (le Parlement) ne fût insulté par le peuple, si l'occasion s*en présentait. Uippeau» VI.
4. Du même au m^me, 2i avril, ibidem. Cet article avait figuré dans le cahier de la viilo.
Il y eut encore quelque effervescence au sujet des fameuses mécaniques à filer le coton * . Sur ce terrain la ville de Rouen devait succomber devant la coalition des bailliages. L'article qui admettait Taltemative soit de leur suppression, soit de secours abondants aux ouvriers, fut remplacé par un autre beaucoup plus impératif.
Ce fut la dernière bataille. Le soir de ce même jour, ai avril, le tiers état procédaà l'élection, au scrutin secret, des trois députés attribués à la ville. Soixante-quinze électeurs étaient présents; Thouret passa le premier*, puis vinrent Le Couteulx deCanteleu et de Fontenay. Les paroisses du bailliage de Rouen élirent Lefort, marchand de bois; Gisors, Lefèvre du Chailly, propriétaire ; Pont-Audemer, Lerefait, propriétaire et laboureur; Pont-l'Ëvêque etHonfleur réunis, MoUien, laboureur ; Pont-de-l' Arche, Decretot, négociant, fabricant de draps à Louviers. Le lieutenantgénéral au bailliage, BouUenger, fut nommé suppléant. Le clergé avait élu, de son côté, le cardinal de la Rochefoucauld, un curé, deux abbés ; la noblesse, deux gentilshommes et deux magistrats, le président de Frondeville et l'avocat général de Belbeuf.
Tout était terminé. Le 27 avril les députés élus par les trois ordres se réunirent au Palais des Consuls pour prêter serment. De là, l'Assemblée se rendit à l'église des Cordeliers, qui avait été le berceau de l'Assemblée provinciale. Ce fut une belle cérémonie. « Le Te Deum a été solennellement chanté par les religieux Cordeliers, au jeudel'orgue et au son des cloches mises en volée... Ensuite, tous les officiants, avec la croix et l'encensoir, ont reconduit l'Assemblée jusqu'au principal portail de ladite église et l'ont
1. Ibidem : TintendauL craignait même que le public « ne se portât luimême à se faire justice et à y mettre le feu sur-le-champ. » Il le. fera en juillet.
2. Il s'empressa d'annoncer sa nomination à Necker. L'autographe (Bibl. de Rouen, collection Duputel) est reproduit dans Carett« et Sanson.
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encensée *. » Ces honneurs étaient à eux seuls un symbole ; rhymne d'actions de grâces célébrait en réalité la victoire du tiers état. Nul n'y avait plus contribué que Thouret. C'était lui qui, payant de sa personne, par ses écrits et par sa parole, avait formé l'opinion publique et conduit les assemblées ; c'est lui qui avait été, comme il l'écrira dans sa prison, <c l'âme même du parti populaire ». La bataille avait été rude ; mais c'en était fait de Tan- . tique suprématie des cours souveraines. Rouen, si longtemps la citadelle de l'esprit parlementaire, venait de s'éveiller à un soufOe nouveau, celui de 1789.
1. Procès-verbal des séances de l'assemblée générale des trois états du bailliage principal de Rouen.