CHAPITRE II
Rouen, dans les dernières années du règne de Louis XV, était une des grandes villes du royaume' ; mieux encore, une capitale de province. Admirablement située, mais moins 'étendue qu'aujourd'hui, elle tenait tout entière sur la rive droite de la Seine ; plusieurs faubourgs la prolongeaient jusqu'à la campagne '^. « Son assiette, écrivait Piganiol de la Force, est basse et enfoncée sur le bord de la Seine, entourée de trois côtés de montagnes fort hautes et fort escarpées, n'ayant que le seul côté de la rivière qui soit ouvert '*. Ses vieux murs, ses tours rondes « à Tantique » subsistaient encore en partie ; ailleurs, sous l'impulsion de l'intendant Thiroux de Crosne, ils tombaient pour faire place à des ronds-points et à des boulevards plantés d'arbres. Ses maisons, serrées dans cette étroite enceintes alignées suivant la fantaisie des rues tortueuses, s'étageaient en rangs pressés depuis les bords du fleuve jusqu'aux pieds des coteaux qui dessinent autour d'elle un vaste amphithéâtre, de la côte Sain te -Catherine au mont Saint-Aignan. De leur masse émergeaient les flèches de plus de trente églises, legs vénérable du moyen âge et de la Renaissance, dominées elles-mêmes par les tours ogivales
4. Expilly évaluait sa population à 65.588 personnes (i768),.
2. C'était dans ces faubourgs, principalement au faubourg Saint-Sever, sur la rive gaucho, que se trouvaient les plus importantes manufactures.
3. Description de la France, V, 46 (édition 1718). Cf. Servin : Histoire de la ville de Rouen (1775), 2 volumes in-8».
Dumoulin. Géographie de la France ^ contient en outre un plan de Rouen. (L. 8-7, 4764).
de Notre-Dame et de Saint-Ouen. Rouen, par sa beauté, méritait encore l'éloge que Pasquier lui décernait en latin : « Autant la France est fiëre de Paris, autant la fameuse Normandie est fière de sa ville de Rouen ».
Gallia qiiantumvis Parisina gatidcat urbe, Tantum clara suo gaudet Neustria Rotomago *.
Les bords de la Seine étaient, chose singulière, encore séparés de la ville même par un mur d'enceinte percé de portes. En amont du vieux Palais, sorte de Bastille normande, moitié forteresse, moitié prison, s'amarraient les grands voiliers qui emportaient vers Cadix ou Lisbonne les produits de l'industrie locale, fleure ts-blancards et rouenneries, destinés aux Indes, et ceux qui apportaient le coton, source de sa nouvelle richesse ^ Un élégant édifice, le Palais des Consuls, servait au rendez-vous des négociants et des armateurs, riches capitalistes en relations avec les principales places de l'Europe et qui étaient les maîtres de la municipalité.
La ville basse, vraie ruche bourdonnante, avec ses marchés et ses halles, ses entrepôts et ses boutiques, était le siège du gros et du petit commerce. Quantité de métiers y étaient représentés, dont quelques-uns commençaient à décliner. Les maîtres y logeaient volontiers, mais les artisans s'entassaient plutôt dans les ruelles obscures et humides du quartier Martainville, quartier de misère. C'était une population ^ remuante, pour peu que le blé fût