MERCURE VOLANT
art, qu elle me fasse la faveur de me le faire entendre ; je voudrais deviner en quoi je pourrais la servir, parce que le peu que je sais de mon art, je l'ai appris aux frais de Votre Excellence, que Dieu conserve. « De Seravezza, écrit à la philosophe ^ le 24 mai 1 569.
« Jean Bolongne. a
Cette lettre, la plus longue de celles qui nous ont été conservées, présente un vif intérêt ; elle nous fait assister à l'inauguration de l'exploitation des marbres de la Toscane; elle nous apprend que le premier bloc de marbre tiré des carrières de VAltissimo a servi au groupe de la Fioren-^a^ ou de la Vertu triomphant du Vice; elle nous indique enfin que notre sculpteur se préparait à travailler à la fameuse fontaine de Vlsoletto, du jardin des Boboli, oîi il devait employer les quatre blocs de marbre tirés des carrières de Seravezza, à représenter l'Océan et les Tj-oîs Ages, sous la figure de trois fleuves. Cette œuvre considérable ne fut sans doute terminée que vers ij/j, à peu près à la même époque que la Vénus de la Grolticclla.
Au commencement de 1572, le prince avait détourné Jean Bologne de ses grands travaux, et l'avait envoyé à Rome pour y faire, probablement en son nom, l'acquisition de statues antiques. Vasari saisit cette occasion pour le présenter au pape comme le « prince des sculpteurs de Florence^ ».
Est-ce pendant son court séjour à Rome que notre artiste conçut la première idée du chef-d'œuvre original qu'il devait exécuter en bronze quelque temps après son retour, vers 1574'? Nous voulons parler du Mercure volant. Ce prodige de légèreté, de grâce et d'élégance, « cette création si ingénieuse et assurément si rare — niolto ingegnosa casa e certe tanto rarissima, — dit Vasari, excita un mouvement universel d'admiration . L'empereur Maximilien II , à qui les Médicis en avaient donné une copie, en fut si ravi qu'il fit tout au monde pour attirer et retenir à sa cour l'auteur du Mercure Mais le prince
1. Jean Bologne écrivait peu et mal. Il traitait la langue italienne trop â la philosophe ; on s'en convaincra en lisant le texte original de sa lettre. Appendice B.
2. Arch. med. Carteggio di Cosimo 1°, filza 240. Lettre de Vasari ; il dit au pape que Jean Bologne « llcnc il principato ilegU scii/lori in Firen^e ».
3. Id., ibid. Vasari, dans sa lettre du 25 janvier 1562, s'exprime ainsi : « Lut ha gtà in pochi dî Jormaîo e ritratto i)ic^[o-Roi)ia, che farà aile opère che ha da far grau profdto, e souo slatï qnesti giorni hcue spcsi par lui. » Travailleur infatigable, Jean Bologne avait mis à profit son court séjour à Rome pour se perfectionner dans son art par la contemplation et la reproduction des grands modèles antiques. Ce que nous constatons, c'est que c'est après sa seconde visite à Rome, où son temps fut si bien employé, qu'il créa le Mercure.
4. Maximilien II faisait alors décorer à la manière italienne le ch.iteau qu'il avait fait construire près de
VIE DE JEAN BOLOGNE
François, devenu grnnd-duc, cette année môme (1574), à la mort de Cosme 1", attachait plus de prix que jamais à garder à son service un sculpteur dont la renommée grandissait de jour en jour. Il porta dès lors son salaire de ij cens à 25 écus par mois'. Il l'installa dans une maison qu'il avait louie pour lui dans le Borgo san Jacopo'.
Depuis plusieurs années déjà, Jean Bologne, malgré son origine étrangère, était membre de TAcadémic de dessin, dont l'origine remontait au temps de Giotto, et qui fut reconstituée en 1563 par les Mcdicis \ Il s'y trouvait en compagnie des Allori, des Bronzino, des Salviati, des Cigoli, des Santi di Tito, des Vasari, des Benvenuto Cellini, des Ammanati, des San Gallo, des Antonio, da Cettignano ; puis des Palladio, des Titien, des Tintoret, des Véronèse ; en un mot, de l'élite des artistes de toute l'Italie.
Il se lia d'une amitié étroite avec Gigoli, Salviati, et surtout avec son compatriote Jean de Straet, dit le Stradano, et maître Mona Mattca, maître maçon, fort estimé des grands-ducs.
Dans cette heureuse situation, l'artiste, sans négliger ses grands travaux, trouvait encore le temps de produire des œuvres d'une importance secondaire, dont aucune n'était indigne de lui. Ses crucifix étaient justement renommés; ses statuettes d'or et d'argent étaient d'une exécution parfaite. On se disputait ses ouvrages, mais c'était surtout dans la villa del Riposo^ de son bienfaiteur Bernardo Vecchietti, en présence d'une collection de ses figurines en terre, en cire, en bronze, qu'on pouvait admirer toutes les ressources de son talent aussi fécond que varié ■\
Le grand-duc avait à répondre aux demandes répétées que lui adres-
Vienne, à Fasangarten [aujourd'hui Scliœnbrunn), Jean Bologne, n'ayant pu se remire à sa pressante invitation, fut chargé par lui en 1575 de lui désigner du moins un sculpteur et un peintre habiles. Le peintre dont il fit choix, et qu'il décida à grand'peine à quitter l'Italie, fut son compatriote, Barthélémy Spranger d'Anvers, qui trouva à la cour de Prague la fortune et la célébrité. Le sculpteur fut Jean Dumont, un de ses élèves les plus distingués.