‹ La vie et l'œuvre de Jean BologneChapitre 8 sur 103 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SoMMAIRH, — Caractère du duc François, — Il s'attache Jean Bologne. — Groupe ât! Sjiuson ci du PliiUstiu. — La fontaine du Nepliuie à Florence, concours de 1559, — Jean Bologne appelé par le pape Pie IV à Bologne. — CcUbre Jonljinc du Ncptuns, 1563. 1567.

La branche aînée des Médicis avait eu pour glorieux représentants dans l'histoire de l'art Laurent le Magnifique, et son fils, le cardinal Jean, qui devint Léon X. La branche cadette dut son élévation et sa fortune à Cosme, fils du célèbre capitaine Jean des Bandes noires. Nous n'avons pas à apprécier ici le caractère et le rôle politique de cet homme, plus habile qu'il n'était honnête ; qui asservit sa patrie, qui devint duc par le bon vouloir de Charles-Quint, puis grand-duc par la grâce du pape Pie V. Ce que nous constatons, c'est que Cosme I" et ses successeurs se montrèrent jaloux de rester fidèles aux traditions de la famille comme protecteurs des sciences, des lettres et des arts'.

En 1558, Cosme se faisait vieux, et il songeait à associer à son gouvernement son fils aîné, le prince François, qui devint son héritier. C'est à François de Médicis que Bernardo Vecchietti, dans sa prévoyance, présenta son ami Jean Bologne, alors âgé de trente-quatre ans.

Qu'était-ce que ce nouveau patron ? C'était surtout un esprit curieux. Les artistes, les archéologues, les orfèvres, les collectionneurs d'objets précieux, les naturalistes, les alchimistes, attiraient son attention et se disputaient ses faveurs. Lui-même était capable d'exécuter de ses mains quelques-unes des œuvres « qui

I. Les Médicis encourageaient les progrès de l'industrie aussi bien que ceux des arts. Si leurs jardins des Boboli et de Pratolino servirent de modèles aux artistes français qui dessinèrent plus tard le parc de Versailles, ils furent aussi les premiers qui fondèrent à leurs frais des manufactures, dites depuis manufactures royales, de tapisseries à sujets, de légers cristaux dorés et émaillés, de bijouterie et d'ébénisterie. On doit citer entre toutes leur célèbre fabrique de mosaïque en pierres dures. (Note de M. Foucques.)

VIE DE JEAN BOLOGNE

ont pour père le dessin, — che hanno per padre il disegno ». Un jour que Taddeo Battiloro lui faisait compliment de son habileté, il lui répondit eQ termes formels : « Taddeo, si nous étions fils d'un artisan, nous avons lieu de croire, d'après le goût que le ciel nous a donné, que nous ne serions pas mort de faim »

François de Médicis avait vu la Vénus de l'artiste flamand, et il en avait été si charmé qu'il en avait aussitôt fait l'acquisition. Bientôt après, il le chargea d'exécuter pour lui une statue de baigneuse, destinée à orner une fontaine \

En 1)59, V'^sari restaurait ie palais du podestat. Jean Bologne sculpta l'écusson ducal qui surmonte la porte d'entrée.

A la. même date, il exécutait, sur l'ordre des Médicis, deux enfants en bronze péchant à l'hameçon, pour une fontaine de leur casino de San-Marco ; puis, pour une autre fontaine du casino du prince François, un groupe représentant Samson terrassant nn Philistin. « Ce groupe, dit Baldinucci, fut en effet placé dans le coriilc de simplici au-dessus d'une vasque soutenue par des monstres marins de formes bizarres, mais fort belles d'exécution, dues à l'imagination du même artiste. Dans ce groupe du Samson, Jean Bologne s'était surpassé'. »

Cette dernière œuvre plaça le jeune sculpteur hors de pair, et, dès lors, Vasari pouvait, avec sa haute autorité, lui présager un bel avenir : « Farà, dira-il, farà délie opère molto belle nelVavvenire. »

Sur ces entrefaites, une circonstance inattendue lui permit d'entrer en lice avec les statuaires en renom et de donner sa mesure.

Voici les faits :

Depuis plusieurs années, Cosme 1" avait conçu le projet d'édifier une fontaine monumentale sur la place du Pala^o Pubblico, à l'angle même du palais, près du

[. Baldinucci, Notifie di Taddeo de Franccsco Curradi, detto Taddeo Battiloro, scuUore fiorentiiio.

Le grand-duc François I" avait fait donner à ses filles Téducation la plus brillante ; elles avaient eu pour maître de dessin jacopo Ligozzi, élève du Véronèie. L'une d'elles, Marie de Médicis, apporta en France le goût de l'art italien. C'est ainsi qu'elle fit venir de Florence des musiciens et des comédiens; des foutainiers pour embellir les jardins de Saint-Germain ; des ingénieurs pour fortifier les places. On sait enfin qu'elle envoya son architecte en Toscane pour y lever le plan du palais Pitti, plan d'après lequel elle fit édifier le palais du Luxembourg. (Note de M. Foucques.)

2. C'est peut-être cette baigneuse, que Jean Bologne, plus âgé, avait voulu détruire, comme indigne de son talent.

3. Baldinucci, t. VI II, p. 115. Ce groupe en marbre, de grandeur naturelle, passa plus tard en Espagne. Le grand duc Ferdinand en fit présent au duc de Lerme avec un autre groupe, œuvre de Cristofano Stati di Bracciano, représentant Samson ouvrant la gueule du Lion. Le modèle en terre cuite du Samson de Jean Bologne resta en la possession de M. Giofrancesco Grazini, gentilhomme florentin, grand amateur d'objets d'art. (Note de M. Foucques.)

Un groupe en terre cuite représentant Saiiisoii combattant les Philistins, don de M. Foucques, se trouve au musée de Douai.

MatT^occo ou Lion de marbre, emblème du vieux parti guelfe. Le sculpteur attitré du duc, Baccio Bandinelli, semblait désigné pour l'exécution de ce dessein. Dès 155 1, il écrivait à Jacopo Guidi, secrétaire du duc : « Daignez faire attention aux esquisses des fontaines que je vous envoie. Son Excellence m'a dit et répété qu'elle veut que ces fontaines surpassent toutes les autres. Pour lui obéir, j'ai fait d'activés recherches relativement aux maîtres qui ont travaillé aux fontaines de Messine ; on n'a rien épargné pour les rendre magnifiques. Je promets à Son Excellence, si mes travaux lui agréent, de lui ériger une fontaine qui surpassera toutes celles qu'on voit aujourd'hui dans l'univers »

Si Bandinelli péchait par quelque côté, ce n'était pas par un excès de modestie. 11 avait du crédit, se cro^^ait du talent, et sa bonne fortune mettait sous sa main le plus merveilleux bloc de marbre qu'on eût vu peut-être à Florence. Ce bloc, de dimensions extraordinaires, venait de Carrare, et Bandinelli s'était empressé d'en faire l'acquisition au nom de son maître. Après de longs délais, le fameux marbre était apporté à Florence au commencement de l'année 1^)9. Le sujet du groupe qui devait surmonter la fontaine était déterminé. C'était un Neptune colossal dans un char traîné par des chevaux marins. Tout allait à souhait pour le sculpteur, que protégeaient le duc Cosme et la duchesse Éléonore, lorsque intervint tout à coup le célèbre Benvenuto Cellini. Il se rendit à franc ctricr à la villa du duc. Il lui fit les plus vives représentations, lui rappelant les traditions de la noble cité de Florence, qui devait à des concours artistiques les deux chefs-d'œuvre dont elle avait droit de s'enorgueillir : la coupole de Sainte- Marie des Fleurs, et les portes du Baptistère ; demandant avec instance que l'honneur d'exécuter le monument projeté fût attribué au plus digne, et réclamant le droit de présenter un modèle. Cependant Bartolommeo Ammanati, qui revenait de Rome, se mettait aussi sur les rangs. Le duc céda ; il donna l'ordre de murer une des arcades de la Loggia de Lmi-^i, et autorisa l'Ammanato à s'y installer pour y composer un modèle d'une grandeur égale à celle que devait avoir la statue. Une autre arcade de la Loggia fut également murée et mise, aux mêmes conditions, à la disposition de Benvenuto Cellini. Bandinelli, se croyant dépossédé, en conçut un profond chagrin, et mourut dans les premiers mois de l'année 1 560 ^.

La lutte se trouvait alors circonscrite entre Cellini et l'Ammanato, lorsque

1. Opère di CelHni, t. H, p. 583, in-S". Milan, 1806. (Note de Palaraède Carpani.) — lo pronielio a Sua Exccllenia, sa le mie fatiche gïi piaccranno, fargîi iina foiilitna che supererd iittie queito chc oggi si vcggono sopra la terra.

2. Vasari, t. VIII, p. 167 et suiv, Cellini, t. II, p. 572 et suiv. Baldinucci, t. VII, p. 421 et suiv.

VIE DE JEAN BOLOGNE

deux concurrents plus jeunes se présentèrentj moins pour conquérir le précieux marbre, si ardemment disputé, que pour soumettre au jugement du public la valeur de leurs travaux. Ces deux artistes étaient Vinccnzio Danti de Pérouse, qui fut installé dans le palais de messire Ottaviano de Médicis, et notre Jean Bologne, que son nouveau protecteur, le prince François, encouragea à se mettre sur les rangs, et qui s'enferma, pour accomplir son œuvre, dans le cloître de Santa-Croce.

Lorsque les modèles furent terminés^ le duc Cosrae alla voir ceux de l'Ammanato et de Beuvenuto Cellini. Inspiré par Vasari, il donna la préférence à l'Ammanato, qui fut définitivement chargé de 1 exécution du monument

Quant au modèle de Jean Bologne, Cosme ne voulut pas le voir, « parce que, dit Vasari, n'ayant encore vu de sa main aucun ouvrage considérable en marbre, il lui sembla qu'il ne pouvait lui confier pour son début une si grande entreprise ; encore bien qu'au jugement de beaucoup d'artistes et de connaisseurs, son modèle fût le meilleur dans la plupart de ses parties'. »

Ce qui se passa à Florence en n'est pas, à vrai dire, un concours. 1° Le duc fut le seul juge ; 2° il ne vit même pas les œuvres de la moitié des concurrents ; j° ses préférences en faveur de l'Ammanato n'étaient pas douteuses. Cette épreuve, où l'artiste flamand, qui n'était pas encore arrivé à la célébrité, luttait contre des maîtres italiens dont la réputation était faite, lui fit le plus grand honneur, puisque les juges compétents lui assignaient la première place ; et elle eut sur sa carrière une influence décisive. N'est-ce pas au mérite de son modèle de 1559 qu'il dut la double mission d'ériger à Bologne la fontaine de Neptune et à Florence la statue de l'Océan dans le jardin des Boboli ?

François de Médicis, qui appréciait le mérite de Jean Bologne, résolut en 1 561 de l'attacher à sa personne, avec un traitement assez modeste de ij écus par mois'. Ce prince, dont on a beaucoup trop exalté la libéralité, employait les artistes, mais ne se ruinait pas pour les rémunérer. Outre ce salaire mensuel, il offrit, il est vrai, à l'artiste un atelier dans son palais'^.

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