CHAPITRE VI
VIEILF.ESSE ET ^FORT DE PLATON
Platon vieillissant a-i-il été entouré, comme tel et tel savant de nos jours qu'il est inutile de citer, de l'estime et de la vénération publi(|ues? A-t-il jamais été de son vivant leté par les siens comme Périclès, comme Alcibiade ? On nous dit rjn'Arcadions et Thél>;iins, émus par sa renommi'e, vinrent lui demander une constilntion comme on eut fait en d'autres temps à roraclc de Deljilns : les Ath('niens ses contemporains se doutaient-ils ({ue ce rêveur, ce métaphysicien qu'ils rencontraient parfois absorbé dans sa méditation contribuerait éminemment à grandir Athènes aux yeux de la postérité ? Toujours est-il (jue si longtemps la Fortune combla Platon de ses faveurs, ses dernières années ne furent exemptes ni de déceptions ni de chagrins.
Sur le terrain politique, il avait du renoncer h réaliser la cité de ses rêves, et ses ell'orts pour gagner à sa cause les tyrans de Syracuse avaient abouti à une série d'échecs : au point de vue moral, son ('lo(jnence n'avait pas suffi pour retenir Athènes sur la pente de la décadence, et jusque dans le domaine réservé de la philosophie so:i autorité rencontrait plus d'une di'faillance et provoipiait plus d'une contradiction. Luimême, revenu de Pivresse métaphysique de sa jeunesse, commençait à avoir des doutes s(jr la solidité de l'édifice bâti au
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LA VIE DE PLATON
VIEILLESSE ET MORT DE PLATON
prix d'une si infatigable persévérance. Mais coinment combler Tintervalle de plus en plus visible ([ui sépare je monde idéal du inonde réel ? Platon s'était initié au pythagorisme, et s'il faut en croire le témoignage d'Aristote, c'est à la théorie des nombres considérée dans ce qu*elle a de plus abstrait qu'il aurait fini par demander et la confirmation de sa [)ropre théorie et l'explication de l'essence des choses. Voilà, sans doute, ce qui faisait dire au péripatéticien Aristoxène ({u'à la fin de sa vie Platon laissa envahir graduellement sa doctrine par les obscurités du mvsticisme.
Mais celui qui avait débuté dans la carrière î)ar défendre la morale contre l'indillerence frivole du nhis i^^rand nombre ou les dénégations audacieuses des sophistes devait demeurer jusqu'au bout fid(Me à ce noble devoir. Au seuil de la vieillesse \ m yr.pao: o'^âo), pour parler comme Homère, le disciple de Socrate, héritier jusqu'au bout des aspirations de son maître, conçut le projet d'un vaste ouviage d'un caractère à la fois politi(pie et moral, dans le;{uel, désavouant certaines erreurs et renonçant à des chimères diversement séduisantes, il affirmerait une fois de plus solennellement les principes auxquels il avait attaché son intelligence et son cœur. Je veux parler des Lois, ce délicieux ouvrage qui paraissait à M. d(^ Sacy tranquille et doux comme une belle soirée. C'est Pieuvre d'un homme à qui la perte de ses ilhisions n'a rien oté de sa foi dans le bien et dans le beau. Touchant s|)ectaclc ([ue celui de Platon sur le bord de la tombe, retrouvant son ardmir de jtume homme pour combattre ceux qui osent nier Dieu, la Providence, le bien moral, l'âme et ses hautes destinées-!
Si nous en croyons la tradition, il était encore occupé à revoir et à perfectionner cet ouvrage (piand la mort vint le saisir \ Il lui avait été donné, ainsi qu'à beaucoup d'autres firecs
1. Le IV" livre des Luis contient iiu passage (709 D-71-' Ij) qui ne trouve son explication naturelle qu'à la condition d'avoir été composé après les deux derniers voyaf?es de Platon en >sicile.
2. Aussi ce traité en douze livres a-t-il été appelé par M. Jlavet (( le catéchisme des liommes rolicrieux en Grèce jusqu'aux temps chrétiens ».
3. Voici comment s'exprime un ancien : 'AoiopOtÔTO-j; aO-roù; y.aTs/'.Trzv
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célèbres \ d'atteindre en pleine possession de ses forces et de son talent une vieillesse avancée : peut-être en fut-i! un peu redevable à Part pratiqué par Fontenelle et ses émules du xviii^ siècle, si habiles, selon la piquante expression d'un critique, à économiser leur cœur tout en prodiguant leur esprit. Du moins celui qui dans le Gorgias et le PJiédon avait écrit des pages si élo([uentes sur la vie à venir, sur la justice et la bonté des dieux devait plus que tout autre « s'enchanter de cette espérance », et voir approcher sans eifroi l'heure ([ui luarquait pour lui non l'anéantissement, mais la délivratice.
Kn (juelle année Platon mourut-il ? Selon llermann et l'auteur d'une biographie de Démosthène. en 3i8 - : selon la [)liipartdes historiens, en Wû . Suidas rapporte ([uc le [)hilosophe s'étant endormi à la suite d'un festin rendit le dernier soupir durant son sommeil % Cicéron (pi'il ex[)ira la jdume à la main ^, tradition (|ui dérive sans doute uniquement de la sollicitude avec laquelle il retouchait et, selon Pexpression de Denys d'ilalicarnosse, [)eignait et frisait sans cesse ses ouvrages''. Le rôle pour ainsi dire cabalistiipie assigné à certains nombres dans l'antiquité ne nous j^ermet guère de preinlre au st'rieux cette assertion de Sénèque : ^ Hoc scio, Platoni diligentia^ su;e beneficiocontigisse, (piod natali suo discessit et annum nnum at<[ue octo-
xa-. o-j7/.s/'j;j.âvo'j: \i.r\ sÙTropriTa; yoôyo-J ô'.à Tr,v -zlt-j-zr^v T.ph; ~h o-jvOstva'. y.-jxo-j;. — (^f. Diop:ène Laërce, HT, 37 : "Ev:o: ^aTiv on <1>:A:7:-o; ô '()t:o">;tio; tou; Nôjjlo'j: y.-j'o\j !J.ST£ypa'!>£v rivzoLz iv xt^ùCù.
i. ditons notamment Xénophon, Simonide, Sophocle et Diogènc, qui atteignirent quatre-vin^t-dix ans : Xénophane, Epicharme, Pliilémon, Isocrate et Zenon (jui dépassèr.?nt ce chitïre : enfin Selon, Thaïes, lIi[)pocrate et Démocrite ([ui moururent, dit-on. plus que centenaires.
:2. Dans la première année de la iMi^'' olympiade. — C.f. l^iogène Laërce, V, '.). et Athénée, V, 57. L<'s reizistres de l'école, où la date de l'entrée en fonctions des divers otâooyot a ilù être rclijjjieusement consiprnée, nous apprennent (jue Xénocrate succéda dans la deuxième année de la nu*- olympiade à Speusippe, qui lui-même avait conservé pendant huit ans la direction il(3 l'Académie. Nous sommes ainsi ramenés à l'année :)i7.