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CHAPITRE II

Lorsque les radiations ultra-violettes frappent certains corps, ils deviennent aussitôt lumineux. Mais la lumière ainsi obtenue impressionne l’œil d’une manière toute particulière : elle a un éclat spécial qui lui a fait donner parfois le nom de {uminescence. Pour les physiciens, la fluorescence ne serait qu'un cas particulier de la phosphorescence, mais pourtant, au point de vue physiologique, organoleptique, cette assimilation est inacceptable, car beaucoup de corps phosphorescents ne produisent pas sur l'œil l’effet bien connu des lumières fluorescentes : or, à un effet différent correspond certainement une cause différente. L'œil est un appareil d'analyse délicat et il se refuse à cette confusion. Nous verrons bientôt que d’autres propriétés des lumières fluorescentes les distinguent des radiations spectrales ordinaires. Cela ne tient pas évidemment à la composition quantitative produite par l'assemblage, en proportions déterminées, de diverses radiations simples, car elles peuvent prendre toutes les couleurs sans perdre leur éclat ou luminescence caractéristiques.

Mes recherches, et plus tard celles de Very et Langley, ont bien prouvé que la lumière du Pyrophore a une composition spéciale, qui la rend supérieure, au point de vue de l'éclairage, à toutes celles connues jusqu'à ce jour. Nous avons montré que cette supériorité était due à une combinaison

élective des radiations ordinaires les plus éclairantes et à l'élimination de celles qui pouvaient être inutiles ou même nuisibles ; ensuite que cette élimination ne tenait nullement à la faiblesse des foyers lumineux, ni à l'absorption ou à la dispersion des instruments employés pour analyser quantitativement la lumière qui s’en échappe. La lumière du Pyrophore est bien un type de lumière spéciale : la lumière froide, comme je l'ai appelée en 1886, mais celte dénomination est justifiée et expliquée par sa composition spéciale en radiaüons lumineuses ordinaires, sélectées par un procédé de fabrication absolument inconnu avant mes recherches, tout à fait distinct des autres et véritablement typique.

Elle diffère donc des autres surtout quantilativement. Mais à celte différence quantitative s’en ajoute une autre qui, celle-là, est surtout qualitative : la fluorescence. J'ai montré que, dans la lumière du Pyrophore, les radiations fluorescentes s'ajoutent aux autres, comme les harmoniques au son fondamental, pour leur donner un « éclat », une luminescence, qui lui a fait donner par tous ceux qui l'ont vue le nom de « belle lumière », et cette propriété n’a rien de commun avec la couleur.

J'ai, en effet, retrouvé de la fluorescence, non plus chez des Élatérides lumineux, mais chez d'autres Insectes lumineux, les Lampyrides, et la Luciole d'Italie, dont la couleur de la lumière diffère de celle des Pyrophores (voir p. 107). Beaucoup plus tard, [ves et Coblentz, Mc Dermott ont fait la même constatation sur d’autres Lampyrides : les Pholinus américains.

Ma découverte de la fluorescence chez les invertébrés lumineux el du principe fluorescent qui la produit, m'avait incité à chercher s’il n’exislait pas d'autres substances fluorescentes chez des animaux non lumineux, et j'en ai mis plusieurs en évidence chez différents Vers et Échinodermes : Marphysa sanquinea Mont., Eulalia clavigera syn. viridis, Bonellia viridis, Holothuria Forskali. Quand on expose à la lumière solaire, dans l’eau de mer, Eulalia clavigera, ce Ver marin polychète émet bientôt après un pigment colorant qui

donne à l'eau ambiante une couleur rosée et une luminescence particulière. Par l'alcool, on extrait facilement de cet animal un corps fluorescent. On peut se demander alors si l'émission de ce corps, au moment de l'exposition au soleil, n'aurait pas pour objet de protéger l’animal contre certaines radiations solaires nuisibles, ou bien, au contraire, si l’action de ces dernières étant accrue par la fluorescence, il n’en résulterait pas une altération rapide du tégument, d'où élimination, émission de produits résultant de cette lésion. Nous verrons plus loin les raisons d'être de cette hypothèse.

Avec la Bonellie, l'effet est plus marqué encore. Ce Ver marin fuit la lumière intense, mais si on l’oblige à la subir, en le plaçant dans une cuvette de porcelaine blanche remplie d'eau de mer et exposée au soleil, il ne tarde pas à s’entourer d’un nuage de fluorochlorobonelline. Même un certain temps après la suppression de l'éclairage, l'émission continue par un de ces singuliers phénomènes d’induction connus chez les végétaux et chez les minéraux, et que j'avais déjà signalés à propos de la formation du pigment dans les ‘issus des Protées aveugles des grottes de la Carniole (voir p. 282).

Chez la Bonellie, le pigment vert est localisé dans des sortes de papilles qui font saillie sur la peau et sont disposées à intervalles réguliers. Il est probable que, sous l'influence d’une lumière trop vive, ces papilles deviennent turgescentes, comme cela arrive pour les branchies externes des Protées, et qu’elles laissent alors échapper la fluorochlorobonelline. On peut supposer également que sous l’action de ce corps fluorescent, combinée avec celle des radiations chimiques solaires, les cellules à pigment sont rapidement détruites et laissent échapper leur contenu dans l’eau ambiante, qui devient ainsi un écran protecteur arrêtant les U.-V. au passage. En tout cas, le mécanisme de cette émission et le rôle de la fluorescence serait intéressant à élucider complètement. Ce qu'il y a de bien certain, d'après mes recherches, c'est que la Bonellie fuit le bleu et le violet pour se placer dans les

lumières vert-jaune et rouge. Les lumières bleue et violette ne détruisent pas la fluorochlorobonelline. Après 24 heures d'exposition en solulion alcoolique, elle conserve son dichroïsme, tandis que la lumière solaire provoque en deux jours une décoloration complète. Les radiations jaunes, rouges et vertes agissant isolément produisent, dans le même temps, une décoloration de moyenne intensité. Le dichroïsme et la fluorescence persistent très longtemps, et sans nul doute, définitivement à l'obscurité. Il ne semble donc pas que la fluorescence soit favorable à la Bonellie : peut-être serl-elle à ce Ver aveugle et lucifuge d'avertissement lorsqu'il cesse d’être protégé par l'obscurité.

Il est bien évident que ces principes fluorescents existant en grande abondance chez Marphysa sanguinea, chez Eulalia clavigera, Bonelia viridis et Holothuria Forskali, puisque leur fluorescence se reconnaît à la lumière ordinaire, doivent jouer un rôle physiologique important. Cette idée que nous avons soutenue il y a longtemps déjà, à propos des Pyrophores, a pris dans ces temps derniers une signification très générale.

A l’époque où, pour la première fois, j'annonçais la présence de corps fluorescents chez les invertébrés, je me servais simplement de la lumière d’une lampe à arc condensée par une lentille de quartz el décomposée par un prisme de même substance. Ce spectre était projeté sur un tableau noir. La partie éclairante du spectre étant interceptée à l’aide d'un écran, je promenais l’objet à examiner dans la partie obscure du spectre jusqu’à ce que j'aie rencontré des radiations capables de produire en lui la « résonance lumineuse (1) ».

Hertel E. construisit aussi un appareil pour étudier l'effet des radiations de longueur d'onde d'environ 280 y.

Mais la découverte de la lampe de quartz à vapeurs de mercure a depuis singulièrement facilité ces recherches, surtout après l'invention de microscopes à fluorescence, où, au lieu d'éclairer les objets avec la lumière ordinaire, on projette sur

(1) RapHaEL Dugois, Recherches sur la pourpre et sur quelques au-

tres pigments animaux. Archives de zool. exp. et gén., 5° sér., t. IT, Paris, 1909.

ces derniers les préparations des radiations ultra-violettes qui rendent lumineux tout ce qui est fluorescent, exclusivement, laissant le reste en noir.

Cette invention est due à H. Lehmann et elle constitue un procédé nouveau d'analyse. En effet, presque tous les corps, sous les U.-V., deviennent fluorencents, mais la luminescence n’est pas la même pour chacun d'eux; elle n’a ni la même intensité, ni la même couleur ; enfin elle ne se produit pas pour tous avec les radiations de longueur d'onde quelconque. Par un simple éclairement d’une préparation, on peut reconnaître la nature d’un corps, sa qualité, son degré de pureté, etc.

Reichert, à Vienne, et Zeiss, à Iéna, ont construit pour cet objet des « Fluorescens-microscopes », qui ne diffèrent du microscope ordinaire que par des accessoires tels que les «UV- Filter »,ou filtres destinés à absorber les radiations lumineuses, et des « UV-Fillerlampe » ou combinaison d'un foyer producteur de lumière avec un écran seulement transparent pour les rayons ultra-violets.

Dans l’appareil pour la « Luminescenzanalyse » de Zeiss, les préparations éclairées par un condensateur de quartz, avec de la lumière ultra-violelte invisible, sont observées avec un microscope ordinaire, La principale partie de tout l'appareil est constituée par un couvre-objet spécial. Ce dernier doit absorber parfaitement les rayons ultra-violets, autrement les lentilles de l’oculaire et du microscope deviendraient plus ou moins fluorescentes et cacheraient l'image. Si l'on se servait des lentilles en quartz, alors les U.-V. provoqueraient la fluorescence des milieux de l'œil, qui rendrait l'observation difficile, el il en pourrait résulter des accidents. Si, d'une part, le couvre-objet doit laisser passer la lumière produite par la luminescence de la préparation, et non les radiations de la lumière ordinaire, d'autre part, il ne doit pas être fluorescent par lui-même. De cette façon les objets brillant, quelquefois, de couleurs des plus merveilleuses, apparaissent sur fond sombre. On a pu les photographier avec les plaques autochromes Lumière.

Grâce à ces perfectionnements, on a constaté que presque tous les lissus présentent une fluorescence caractéristique parce qu'elle est de couleur différente dans les divers organes de l'animal.

C'est ainsi que, d’après Hans Stübel (1), la luminescence prend les couleurs suivantes :

Pour le cœur, bleue chez Helix pomatia (Escargot), intensivement blanche et un peu verte chez l’Astacus fluviatilis (Écrevisse), faiblement bleuâtre chez Lenciscus rutilus, jaune chez la Grenouille, et, chez le Lapin, brun noir un peu verdâtre.

D'autrefois pour le même tissu, on trouve la même couleur dans des espèces différentes.

Avec les muscles de l’Écrevisse, elle est intensivement bleue. Chez ceux de Lenciscus rutilus : bleu clair; mais cette couleur passe au blanc un peu jaunâtre chez la Grenouille, etc.

Il n’y a rien de constant dans la série.

Le sang n’est pas fluorescent, en général.

De même pour les principes immédiats, il y a des luminescences particulières. É

Elle est fortement bleu clair, pour l'élastine, la gélatine, le gluten, la kératine, la chiline, l’asparagine, la tyrosine, le glycogène, les sucres de lait et de cannes, fortement bleue pour l’albumine, mais pour le beurre jaune verdâtre. pour l'huile d'olive jaune vert, pour le lait jaune, etc.

Il serait curieux de rechercher si les éléments mixtes, comme les éléments neuro-myo-épithéliaux, présentent une luminescence différente suivant la nature des diverses zones.

Fred Vlès s'est servi avec avantage de l’éclairage par les U. V. pour étudier les propriétés optiques des fibres musculaires.

L'activité d'action des U.-V. paraît singulièrement activée par la présence des substances fluorescentes dans les points où on les fait agir.

O. Raab en étudiant l'action sur certains Infusoires (Paramæcium caudatum) de diverses substances qui par leur

(1) Die Fluoreszenstierischer Gewebe in ultraviolettem Licht. Archiv. für die Ges. Physiologie, Bd. CXLII, Bonn, 1911.

composition chimique se rapprochent de la quinine, comme le chlorure d’acridine, par exemple, a trouvé que le temps nécessaire pour tuer les Infusoires par ces substances variait, dans divers jours, d’après l'intensité de la lumière. Les Infusoires tenus dans l’obscurilé se conservèrent vivants pendant plusieurs jours dans une solution d’acridine, tandis que la lumière solaire les tuait déjà après quelques minutes.

Or l’acridine étant une substance fluorescente, Raab a répété l'expérience avec d'autres substances fluorescentes et a trouvé qu'elles ont toute une propriété « photodynamique », c'est-à-dire favorisante de l’action lumineuse. Certaines de celles-ci agiraient même à des doses infinitésimales : ainsi une solution de rose de Bengale de 1/6000000 tue la Paramœæcie en cinq minutes à la lumière diffuse.

Après Raab, Danielsohn et Ullmann constatèrent le même phénomène avec la lumière électrique.

Tappeiner et Jodlbauer étudient alors, à la suite des recherches de Raab, l’action des substances fluorescentes sur les Bactéries et trouvent que le temps nécessaire pour leur destructien est plus long que pour la Paramæcie. Ils attribuent ce retard à la membrane qui enveloppe les Bactéries et qui empêcherait les colorants fluorescents de pénétrer dans le corps cellulaire, où se passe l’action photodynamique.

Dreyer augmente le pouvoir bactéricide de la lumière par l’érythrosine ; Mettler oblient le même résultat en colorant les milieux de culture par l’éosine et l’érythrosine, et Jakobson constate la mort des Bacilles tuberculeux après vingtquatre heures dans de faibles solutions d'éosine.

Après les Bactéries, on s’est attaqué aux ferments.

Downes et Blunt avaient constaté que l’invertine exposée au soleil pendant trois ou quatre semaines dans une solution de chlorure de sodium, a une action beaucoup plus faible que le même ferment conservé dans l'obscurité.

Suivant Fermi et Pernossi, l’action de la lumière sur les ferments serait très faible : mais d'après divers expérimentateurs, la diastase, la papayotine, le lab-ferment, la levure de

bière seraient rapidement détruits, à la lumière, quand on y ajoute de l’éosine et de l'érythropsine.

Mais il convient de faire remarquer de suite que, même à l'obscurité, l’action bactéricide des substances fluorescentes, en général, est très marquée: c’est pour cette raison, qu'il m'a été impossible, ainsi qu'à mon assistant M. Hugues Clément, d'obtenir des cultures de Photobactériacées dans des bouillons gélatineux, auxquels j'avais ajouté diverses substances fluorescentes, dans l'espoir de pouvoir accroître le pouvoir éclairant : il est vrai que l'on peut objecter que c'est la lumière des Photobactériacées qui devenait nuisible aux Microbes qui la fournissaient, en exaltant le pouvoir bactéricide des corps fluorescents en contact avec eux.

Les corps fluorescents n'agissent pas tous d'une manière identique sur l’activité de la luciférase : l’oxynaphtylamine sulfonique, le B-naphtolmonosulfonate de sodium, le jaune d’acridine, l'orangé d’anidine, le colloïde d'urane, nuisent au développement de la réaction photogénique et parfois la suppriment brusquement. D’autres, au contraire, semblent la favoriser d’abord, comme l’esculine, la pyronine, le rouge d'acridine et divers autres. Mais par un contact prolongé à l'obscurité elles atlénuent ou même suppriment l’activité de la luciférase. L'insolation produit un effet contraire.

En ajoutant ces substances au sirop photogène renfermant la luciférase et la luciférine, on constate après exposition au soleil, et comparativement à l’obscurité, que l’insolation conserve le pouvoir photogène grâce aux corps fluorescents, car sans eux il est détruit.

La même expérience répétée avec la luciférine seule montre que c’est sur la luciférase que porte l’action des substances fluorescentes.

D'après Friedmann, les substances fluorescentes exerceraient une action destructive, in vitro, sur les toxines, mais dans l'organisme animal cette action est insignifiante ou nulle. Les antitoxines, les compléments du sérum et les substances spécifiques des sérums précipitants subissent la même action photodynamique. Elle s’'exercerait aussi sur

l'épithélium du pharynx de la Grenouille en arrêtant, d'après Jacobson, les mouvements des cils vibratiles des cellules épithéliales qui les tapissent. Sacharoff et Sachs, ainsi que Pfeiffer, ont observé la destruction des globules rouges et Sœvendi celle des globules blancs.

L'action des substances fluorescentes photodynamiques injectées dans le sang est plus intéressante.

Raab injecte l’éosine aux rats et les expose à la lumière : 1l constate alors une nécrose des oreilles, qu'il attribue à l'acion de la chaleur, mais Jodlbauer et Busk ont obtenu le même résultat après avoir éliminé l'action de la chaleur, ce qui tendrait à prouver qu'on peut communiquer cette propriété photodynamique à un animal vivant.

Le nom de sensibilisation a été donné par Dreyer à la propriété qu'ont les substances fluorescentes de rendre plus sensibles à l’action de la lumière les organismes inférieurs et les cellules des organismes supérieurs.

C'est l'expression employée en 1873 par Vogel, qui avait montré que si l’on ajoute aux sels d'argent usilés en photographie une substance qui absorbe les rayons d'une certaine longueur d'onde {par exemple les rayons Jaunes), le sel d'argent acquiert la propriété de réagir chimiquement sous l'influence de ces mêmes rayons; si le bromure d'argent ne réagit pas aux rayons rouges, c'est qu'ils ne sont pas absorbés. Il faut dè même, pour que les radiations lumineuses ‘ou obscures solaires agissent sur nos tissus, qu’elles soient absorbées, et ce serait de cela que dépendrait justement le rôle des substances fluorescentes.

Dreyer expérimente l’action de l’érythrosine, en solution au 1/8000 sur une espèce d’Infusoire Nassula, après avoir tamisé la lumière par une solution de bichromate de potassium, qui laisse passer seulement les rayons rouges, orangés et jaunes. Sous l'influence de l’érythrosine ces rayons acquièrent une action 660 fois plus grande que celle de la lumière normale. Le même résultat est obtenu avec Bacillus prodigiosus. Il en conclut que par l'effet de la sensibilisation, les rayons les moins réfrangibles acquièrent un pouvoir égal à ceux des ultra-violets.

Pour montrer que l’aclion sensibilisatrice se manifeste à

travers les issus, Dreyer fait passer la lumière au travers de plusieurs couches de peau. IT constate que sur les bacilles

sensibilisés, la lumière agit en 20 secondes à travers une

couche de peau de 1 mm. 25, tandis que dans les conditions

normales, il faut 60 minutes pour obtenir le même résullat.

Le mème auteur en faisant agir la lumière filtrée par le monochromate de potassium sur l'oreille saine d’un Lapin, n'obtient aucun résultat. Mais avec la même lumière, même après l'avoir fait passer au travers de l'oreille saine, on obtient de l’hyperémie et même de l’œdème sur l’autre oreille sensibilisée par l’érythrosine à 1 p. 100, qui n'a pas d'action irritante par elle-même.

C’est par hasard qu'on a constaté l’action sensibilisatrice directement sur l'Homme. Prience, en partant d’un tout autre point de vue, expérimenta l’action de l'éosine sur les épileptiques : il n’obtint aucun effet curatif, mais constala au contraire divers symptômes d'intoxication sur les parties découvertes : œdèmes et ulcérations du visage et des mains, chute des ongles, etc.

Plusieurs auteurs avaient, d’après Lobslein, remarqué que chez des sujets atteints d’hydroa d’été (coup de soleil), dermatose provoquée par la lumière solaire, il y a hématoporphyrinurie. L’hématoporphyrine pouvait peut-être jouer 1ci un rôle photodynamique de sensibilisation. Neubauer fit à ce sujet d’intéressantes recherches. Ayant provoqué de l’hématoporphyrinurie chez les Lapins, en leur administrant du sulfonal, il constata sur les oreilles de ces aninaux exposés pendant trois minutes aux rayons de la lampe de Kromayer, la formation d’une dermite bulbeuse avec nécrobiose conséculive évoluant tout à fait comme dans l'hydroa d'été chez l'Homme. Des Lapins témoins, c’est-à-dire non traités au sulfonal, ne présentaient, dans les mêmes conditions d’irradiations, qu’un léger érythème rapidement disparu. Cette action, en quelque sorte catalytique, que l'hématoporphyrime exerce vis-à-vis de U.-V., serait retardée et même empêchée

par le bisulfate de quinine, mais accélérée, au contraire, par l’éosine.

Peut-être doit-on rapprocher de ces faits ceux qui ont été observés par OEhmke, d’après lesquels l’ingestion de Sarrasin produit la mort des Souris, des Lapins, des Cobayes blancs, même à la lumière diffuse, alors que cet aliment est bien supporté par ces mêmes animaux dans l'obscurité. La substance active se trouverait dans l'extrait alcoolique nettement fluorescent du Sarrasin.

Certaines eaux naturelles sont fluorescentes en raison de l'abondance du Bacillus liquefaciens fluorescens : il serait intéressant de rechercher si elles sont plus pures que celles qui n'en contiennent pas, après une exposition comparative pendant un temps égal à la lumière.

Le mécanisme de la sensibilisation est mal connu.

D'après Ledoux-Lebard, l'éosine exposée à la lumière acquiert un pouvoir photodynamique plus grand que dans l'obscurité : il semble qu’elle se charge d'une autre espèce d'énergie en transformant l'énergie rayonnante solaire.

Dreyer et Halberstædter ont étudié les lésions produites sur les lissus sensibilisés par la lumière. Chez la Grenouille, le premier a constaté une forte tuméfaction œdémateuse avec vaso-dilatation, formation de thrombus capillaires, et légère diapédèse des globules blancs. Chez le Cobaye, le second a vu une forte dilatation des capillaires avec thrombus et abondante émigration des globules rouges, tandis que celle des globules biancs était plulôt insignifiante. Plus tard, survient un commencement de nécrose de l'épiderme avec forte diapédèse.

Malheureusement ces constatations n’expliquent pas le mécanisme d'action des substances fluorescentes sensibilisatrices. Il convient de rappeler encore que beaucoup d’entre elles sont toxiques et bactéricides même à l'obscurité, et il se peut que sur des êtres déjà affaiblis par une intoxication, les qualités abiotiques des radiations ne soient pas augmentées, mais simplement plus efficaces vis-à-vis d'êtres fatigués que sur des organismes normaux. C’est là une loi absolument

générale : ce n'est pas l'action destructive qui serait augmentée, c’est le pouvoir défensif qui serait amoindri.

Il semble cependant, d'après certaines expériences, que l'action directe du rayonnement fluorescent, sans contact des tissus avec les substances fluorescentes sensibilisatrices, possède une action physiologique sur les Infusoires et sur les micro-organismes.

Richet pense que la lumière des sulfures phosphorescents peut retarder la fermentation lactique, mais pour des raisons indiquées plus haut, je crois que la lumière de ces derniers ne doit pas être confondue, au point de vue physiologique, avec la fluoroluminescence.

D'après Daniel Berthelot et Henr: Gaudechon (1), aucune substance fluorescente ou radio-active, en dehors des sels d'uranium, ne produirait la photocatalyse chimique. Mais les réaclions qui se produisent spontanément dans les U.-V. ont lieu à la lumière ordinaire avec les sels d'uranium. Une pelite proportion de ces derniers ajoutée à une solution d'acide oxalique permet sa décomposition instantanée à la lumière solaire.

Le pholocatalyseur a pour effet d'abaisser la fréquence vibratoire de la réaction photochimique, de même qu'un catalyseur ordinaire abaisse la température d'une réaction chimique.

Les rayons X étant comme les U.-V. susceptibles de provoquer la fluorescence d’une foule de corps, il est vraisemblable qu'il faille tenir le plus grand compte de la fluorescence naturelle des tissus dans le mécanisme intime de leur activilé.

D'autre part, cette action nocive devrait être très générale puisque tous les Lissus, ou presque tous, comme nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, sont naturellement fluorescents, et qu'il en est de même d’une foule de principes immédiats et aussi de corps introduits dans l'économie.

Mais il n’est pas douteux pour moi que la fluorescence

(1) C. R. Ac. des Sc., 4 août 1913.

réponde à des processus physiologiques encore inconnus, sauf dans le cas de la biophotogénèse, où ce rôle, ou du moins un de ces rôles, a été bien mis en évidence par mes recherches, les premières faites dans cette direction.

Mes observations et mes expériences sur les Vers et les Échinodermes très riches en substances fluorescentes normales, montrent aussi qu'il y a lieu de tenir compte de ce facteur dans la manière dont les animaux, et sans doute aussi les végétaux, réagissent à l'action des radiations éclairantes solaires ou autres et c'est probablement par les corps fluorescents, modificateurs de l'absorption des énergies lumineuses que l’on arrivera à expliquer le mécanisme intime d’une foule de phénomènes, lels que la fonction chlorophyllienne, dont la nature est encore aujourd’hui mystérieuse.

EN RÉSUMÉ, la production des radiations fluorescentes par les animaux photogènes, la présence de pigments fluorescents chez divers animaux marins que j'ai signalée depuis longtemps, ainsi que la fluorescence d'une foule de tissus et de principes immédiats récemment découverte par l'emploi du microscope à fluorescence, indiquent qu'il y a lieu d'attribuer un rôle physiologique important à la fluoroluminescence, rôle encore très imparfaitement connu.

Ce dernier parait consister surtout dans une action sensibilisatrice du bioprotéon vis-à-vis des radiations solaires, des rayons (ultra-violets) et très vraisemblablement aussi des rayons X el d'autres radiations encore.

R. Dugois. 12

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