‹ La vie et la mort de CléopâtreChapitre 2 sur 2 · LA MÛRI · texte numérisé non relu

LA MÛRI

alors comme un ordre reçu, comme s'il entendait sonner l'heure du rendez-vous, depuis longtemps accepté. Il retourne dans sa tente.

Pendant cette journée de toutes les lâchetés, de toutes les trahisons, Eros n'avait pas quitté son maître. Maintes fois, son hras robuste avait paré les coups destinés à l'imperator. L'ayant vu> par instants, fléchir, il lui avait versé à boire. Dès qu'ils furent seuls, leurs larmes abondantes coulèrent.

Ayant le premier triomphé de son émotion, Antoine dit :

— Allons, Eros, il est temps. La reine m'a donné l'exemple. Tire ton épée. Je sais maintenant comment s'expie le malheur d'une défaite.

L'esclave détourne la tête. Son bras refuse d'obéir.

— Tu me l'avais promis, pourtant !

— Seigneur! Ne me demandez pas l'impossible! Vous, dont tout à l'heure, je détournais les flèches ennemies, vous voudriez...

— Préfères-tu donc me voir déchu ? couvert d'opprobres ?

Non! Eros ne verra pas cela. Fortement, il saisit le pommeau de son épée. Après on avoir fait tournoyer la lame si rapidement qu'elle dessine autour de lui une auréole, il se jette sur elle et, les bras ouverts, tombe la face aux pieds de son maître.

Des larmes roulent sur les joues creuses d'Antoine.

— Brave Eros! Tu m'as enseigné la manière de m'y prendre. Et, l'imitant^ il se frappe à son tour.

Le coup, hélas I n'a [ .ii eu la sûreté de celui

dont s'était libéré l'esclave. Antoine respire encore. Il appelle.

Les soldats de sa garde accourent.

— Achevez-moi, commande-t-il. Faites cesser le supplice que j'endure.

Mais aucun d'eux ne trouve en lui l'audace de porter la main sur la majesté de ce corps oii la gloire avait resplendi.

Gléopâtre, cependant, n'était pas morte. En apprenant que l'armée d'Octave, sans rencontrer de résistance, marchait sur Alexandrie, elle n'avait eu qu'une pensée : se soustraire à l'envahisseur. Le mausolée oii étaient amoncelés ses trésors offrait un refuge sûr. C'était là qu'elle avait résolu de mourir.

Dès qu'elle s'y sentit, derrière les herses, séparée du monde vivant, un grand frisson la glaça. Etait-ce donc l'instant? Sans doute. Qu'attendrait-elle? La dernière partie est jouée, perdue. Du sort, elle ne saurait prévoir que du pire. Servitude, captivité, dressent leurs sombres menaces. Elle hésite, cependant. Qu'est-ce qui la fait hésiter? L'image d'Antoine est devant elle. Vaincu, accablé, détruit, tel que déjà elle le connaît avec un visage de détresse, désire-t-elle le revoir? Nullement! tout, entre eux, a été dit. Leur rendez-vous est ailleurs, dans les champs semés d'asphodèles qui fleurissent au pays des ombres.

Pourquoi, alors, celle qui s'est si vaillamment accoutumée à l'idée de mourir, et dont le cœur, bientôt, n'aura plus une défaillance, se laisse-t-elle tomber en larmes contre l'épaule de Charmion? Pourquoi murmure-t-elle, en faisant glisser dans

sa main la poignée de jade du petit poignard qui, jamais, ne la quitte : Je suis sans force!

Songe-t-elle donc à violer l'engagement pris ? Non ! elle ne survivra pas à Antoine, elle ne veut pas lui survivre. Mais dans la sorte de pacte qu'ils ont fait ensemble, n'entre-t-il pas toujours un peu, pour le premier qui l'exécute, la crainte de n'être pas suivi? Si, elle expirée, Antoine, au lieu de la rejoindre, allait se rapprocher d'Octavie? Et son âme jalouse imagine une de ces réconciliations comme celles, qui, plusieurs fois déjà, ont étayé la paix du monde et 011 Octavie reprendrait sa place d'épouse. Eh bien ! elle ne se prêtera pas à cette duperie. S'il faut descendre dans l'Hadès que, du moins, elle emporte la certitude que son amant Fy a précédée. Et elle lui fait tenir la fausse nouvelle.

Depuis une heure, au fond de son mausolée, la reine était en proie à la plus terrible angoisse. Comment, se demandait-elle, Antoine aura-t-il reçu l'assurance de ma mort?

Un bruit, soudain, retentit. On dirait une foule qui assiège les murailles. Cléopâtre applique son œil à une des étroites ouvertures qui lui servent de fenêtre. Grands dieux! que voitelle? Un corps sanglant que des soldats portent sur une civière. Elle l'a reconnu.

Oui, après le coup qu'il s'est porté, Antoine a appris que sa bien-aimée vivait encore et il a voulu la revoir. Désespérément, ses bras sont tendus vers elle. Comment la rejoindre? Car, nous l'avons dit, les herses relevées défendent le monument.

Une scène alors se déroule, émouvante et bar-

bare, un de ces actes surhumains qui, vus à travers les siècles, semblent plus fabuleux que réels. Aidée d'Iras et de Charmion dont le dévouement se surpasse, Cléopâtre, du haut de la toiture en terrasse, jette des cordages où se suspend le blessé. Quel fardeau pour de fragiles' bras de femmes! Mais, serait-il plus pesant encore, elles trouveraient l'énergie de le hisser, car c'est l'amour qui tend leurs muscles. Voici enfin Antoine sur le cœur de sa maîtresse. Elle l'y reçoit expirant, le couvre de larmes brûlantes.

— Mon amant! Mon héros dont j'avais douté! Et lui, malgré le déchirement de sa chair,

qu'augmente le moindre mouvement, se serrant contre elle :

— Cléopâtre ! Beauté du monde ! Je meurs. Une fois encore, donne-moi le goût de tes lèvres.

Bouche contre bouche, ils échangent quelques paroles, des sanglots... Et quand le dernier souffle est bu, devant la forme inanimée qui avait été son orgueil et sa joie, l'amante inconsolable gémit :

— 0 le plus généreux des humains! Voilà donc où t'a conduit mon amour? Et elle se déchire la poitrine.

Gomme elle l'aimait! C'est presque une révélation. De quelque passion que deux êtres aient brûlé l'un pour l'autre, peut-être n'est-ce que le grand hymen funéraire qui fait sentir au survivant la force du lien qui l'attachait à l'autre. Un gouffre s'ouvre; il y roule, il plonge au plus profond de la douleur. Celui qu'il adorait n'est plus... C'est la nuit. C'est l'univers morne et noir. Ah ! pourquoi la nature, d'elle-même, ne supprime-t-elle pas la pauvre chose dépareillée?

Lorsqu'il connut la lin d'Antoine, Octave ne s'y méprit point. Sa royale proie allait lui échapper. Tout de suite, avant que Gléopâtre eût repris ses sens, eût retrouvé la vigueur nécessaire à l'exécution de ses obscurs projets, il fallait s'emparer d'elle et, fût-ce par un guet-apens, sauver ce qu'elle comptait détruire.

Pénétrer dans le mausolée n'était pas chose facile. Proculéïus, le gendre de Mécène, et, comme lui, aveuglément dévoué à Octave, se chargea de l'entreprise. Il était un ancien ami d'Antoine, un de ceux qui, quoique passé dans le camp adverse, semblait lui avoir conservé quelque estime. En mourant, celui-ci l'avait désigné à Gléopâtre comme le seul en qui, pour défendre ses intérêts, pour régler le sort de ses enfants, elle pût avoir confiance.

Lorsque, porteur des condoléances d'Octave et de l'armée romaine, ce môme Proculéïus fit demander à la reine de le recevoir, comment aurait-elle refusé ? Prudente, toutefois, et ferme dans larésolution de n'ouvrir sa porte à quiconque, elle fit l'effort de quitter le lit où la tenaient ses souffrances, et d'aller recevoir le visiteur dans une salle basse qui communiquait avec le dehors par un guichet.

Toute prudence hélas ! était devenue vaine. Pendant qu'à travers les barreaux de fer, le rusé personnage entretenait la reine, qu'il retenait son attention en lui parlant des funérailles magnifiques dont Octave voulait honorer son grand rival, une troupe à lui accomplissait le plus lâche coup de main.

Si sournoisement que les choses fussent menées, le bruit en vint pourtant à Gléopâtre. Depuis un instant, elle ne repondait plus à son interlocuteur.

L'oreille inquiète, elle écoutait ce qui se passait au-dessus de sa tête.

Tout à coup, une porte s'ouvre. Charmion paraît avec un visage d'épouvante :

— Horreur ! Trahison ! Nous sommes envahies, s'écrie-t-elle.

En effet, avec des cordes, des échelles, les séides de Proculéïus ont escaladé la muraille. Les voici qui font irruption.

— Reine ! vous êtes prise, dit, en s'approchant, Tun d'eux.

— Pas vivante ! riposte fièrement Cléopâtre et, de sa ceinture, elle tire le petit poignard caché où elle avait mis son espoir.

Trop tard ! L'arme a été arrachée de sa main.

Oui, Cléopâtre est captive. Parla herse abaissée qu'elle s'était juré de ne plus jamais franchir, entre des soldats romains, elle est ramenée dans son palais.

Octave était enfin possesseur du trésor depuis si longtemps convoité. Il eut hâte d'en dresser l'inventaire. Précédé d'esclaves qui portaient devant lui des flambeaux, il parcourut les souterrains qui avaient été, par Cléopâtre, destinés à l'incendie. C'était un monde. Des merveilles d'art, des joyaux d'un inestimable prix, des bois rares, des tapis s'entassaient jusques aux voûtes. La quantité de métaux précieux était telle qu'il faudrait de nombreux navires pour les transporter à Ostie. Si impassible que fût le fils de l'usurier, il ne put, devant les lingots, les piles monnayées, dont plusieurs s'écroulèrent sur son passage, retenir un oh ! dont l'émotion venait de ses

entrailles. C'en était donc fini des embarras oii s'était débattue sa jeunesse besogneuse ! Toutes ses dettes seraient payées. Les légionnaires recevraient, outre l'arriéré de leur solde, de larges gratifications qui les attacheraient pour toujours à sa personne. De sa cassette toujours pleine, coulerait l'or qui fait germer les dévouements les plus sûrs. Ne pouvait-il, dès lors, être certain de poser sur sa tête la couronne impériale que César n'avait fait que soulever?

La population d'Alexandrie qui avait redouté la dévastation, et qu'épargnait une politique de prudence, accueillit l'envahisseur avec sympathie. Epuisée par cinquante ans de troubles révolutionnaires, elle acceptait volontiers une domination qui assurait l'ordre. Le principe monarchique était, toutefois, si solide chez ces serviteurs de la vieille dynastie Lagide, que le plus sûr moyen d'en obtenir respect et soumission était, à une tête couronnée d'en substituer une autre.

L'imperator ne se fut pas plutôt assis sur le trône de Gléopâtre que de nombreuses bonnes volontés vinrent à lui. Désireux de se les concilier toutes, il flatta le légitime orgueil que chaque Alexandrin nourrissait à l'égard de sa belle cité. Théâtres, palais, musées, temples surtout, — car il savait combien le suffrage des prêtres est important pour qui veut régner, — furent de sa part l'objet d'adroites manifestations. Curieux de tout ce qui pouvait enrichir son esprit et préparer la magnifique ordonnance qu'allait être le règne d'Auguste, il s'intéressa aux écoles, aux gymnases, à la Bibliothèque. Il se fit présenter les savants du fameux Sérapéum, parmi lesquels il eut la satisfaction de retrouver

le philosophe Aréus qui avait été son professeur à Athènes, et leur promit de respecter l'indépendance dont ils avaient joui sous les rois.

La visite du Soma, gigantesque mausolée où, dans un cercueil de cristal, reposait le corps d'Alexandre de Macédoine, était destinée entre toutes à retenir l'attention d'un homme qui n'était sensible qu'à la gloire. César, disait-on, avait, en présence de l'illustre dépouille, prononcé ces paroles : « Je pleure, parce qu'à l'âge que j'ai, celui-ci avait déjà conquis le monde. » Plus ambitieux que César encore, son neveu examina longuement la royale momie. Il semblait l'interroger, et, comme si cela n'était pas assez de regarder la forme terrestre qui avait conçu et réalisé de si grands desseins, il fit soulever le couvercle qui la recouvrait et, d'une main avide jusqu'à la profanation, en osa palper le crâne.

Gléppâtre, donc avait été ramenée dans ses appartements du Bruchium. Elle y était gardée à vue. Les honneurs ne lui manquaient pas ; mais ces honneurs ne servaient qu'à la convaincre davantage qu'elle était captive, puisqu'ils lui étaient rendus par des fonctionnaires romains. Par crainte du poison, ses vêtements, ses coffres, sa personne même étaient continuellement fouillés. Imagine-t-on rien de plus navrant que la présence, auprès d'elle, d'un certain Epaphrodite, affranchi d'Octave, qui, obéissant aux ordres reçus, joue au courtisan, et, sous des manières obséquieuses, cache son métier de geôlier?

Si douée d'élasticité que soit une nature, les émotions, les catastrophes, les deuils, à la fin, l'épuisent. Cléopâtre était tombée malade.

Les blessures qu'elle s'était faites en labourant sa poitrine s'étaient envenimées. Une fièvre la brûlait. Ses médecins firent entendre que le mal était grave et pourrait mettre fin à ses jours. Un instant, la malheureuse put croire que la nature, parfois pitoyable, lui épargnerait d'exécuter elle-même l'acte de sa délivrance, et elle s'abandonna à la maladiecomme àun courant généreux. Loin de la combattre, elle l'aidait, refusait les médicaments, ne consentait à aucune nourriture.

Octave, informé, s'alarma. Il tenait le trésor, il n'en voulait pas moins la femme. Il la veut intacte, nullement endommagée. Dans toute sa beauté, se dit-il, il me la faut à mon triomphe.

Ne se fiant à personne autant qu'à lui-même pour surveiller la santé qui, à un titre si cruel, lui est précieuse, il fait annoncer sa visite. Par cette marque de déférence, il pense éblouir sa captive, l'aveugler d'illusions.

Le calcul, au premier moment, semble n'être pas mauvais. En apprenant que l'imperator se dispose avenir chez elle, Gléopâtre retrouve quelques forces. Sa résolution de mourir est ajournée. Avant d'en venir à l'irréparable, elle veut connaître son ennemi, savoir ce qu'il en faut espérer ou craindre.

Que n'a-t-on pas dit, écrit, sur la rencontre de ces deux grandes figures, qui, à la façon des augures, s'abordaient avec un masque ? D'un côté, nous savons tout. Il n'y a qu'une implacable marche vers le but déterminé. Mais, jusqu'à quel rôve? quelle tentative de recommencement, la créature de grfico et de séduction se laissât-elle emporter? Quelle suprême vision s'éclaira

en elle ? à quel espoir crut-elle pouvoir rattacher sa vie déclinante? Secret! Indéchiffrable secret d'une âme déjà tournée vers la tombe !

L'occasion, toutefois, s'offrait trop tentante aux thuriféraires d'Auguste pour qu'ils aient manqué de flatter le maître en le représentant chaste et grave comme le fils de Thésée, tandis que la courtisane Jiiaudite essaye de le séduire.

Qu'en d'autres circonstances, Cléopâtre se fût conduite en courtisane, nul ne songe à en disconvenir; mais à cette heure de lassitude infinie, avec son sein labouré, ses yeux meurtris, ses pieds qui tremblent d'avoir senti sous eux s'écrouler des trônes; après avoir mis au sépulcre l'homme qu'elle adorait, et remâché le goût de tous les néants, peut-elle encore jouer un rôle de coquette? Sa fine et claire intelligence, à défaut de dignité, l'eût préservée de cette erreur. Sans prétendre, toutefois, à enjôler les sens du potentat, sans croire qu'elle allait retrouver en lui un César ou un Antoine, n'était-elle pas en droit de penser qu'avec ce qui restait de charme encore à ses trente-huit ans sculptés par les passions et le malheur, elle aurait pu l'apitoyer? Quant à y réussir,.. Voyons plutôt les deux antagonistes face à face.

Après s'être incliné courtoisement, Octave occupe le siège, qu'à son chevet, la reine lui a désigné. Puis comme on fait auprès des malades, il s'informe de sa santé.

Un soupir, un léger soulèvement des épaules lui répondent: Vous voyez! je n'ai plus la force de vivre !

Tout de suite, alors, il aborde le sujet qui lui ient à cœur. Quoi ! ce qu'on lui a rapporté est

donc vrai ? Elle cède au désespoir. Plutôt que de se soumettre, d'accepter une domination qui n'a rien de barbare, elle songerait à mourir?

Pour toute réponse, des sanglots.

Il reprend alors :

— C'est que, sans doute, mon message aura été mal transmis. Thyréus ne vous a-t-il pas fait connaître mes sentiments ?

Si, elle sait. Du maître généreux qu'il est, on lui a affirmé qu'elle pouvait espérer des égards.

— Alors? Reprenez courage. Reine. Cessez de voir en moi un ennemi.

La voix s'efforce d'être douce, le regard de témoigner une clémence. Mais du premier coup d'oeil, Cléopâtre a démêlé le personnage : un rocher vivant. Dans ce visage où la mimique veut être humaine, elle n'aperçoit que l'arête coupante du nez qui, durement, le fait ressembler à un oiseau de proie. Et la sécheresse de la bouche ! Non, jamais de ces lèvres-là ne sortira une parole sincère. Dès lors, elle sait quel parti lui reste à prendre. Et elle entre résolument dans l'escrime où chacun va déployer toute son adresse, et viser aux yeux de l'adversaire. Son attitude change. Elle feint d'être résignée.

Oui, au moment de la mort d'Antoine, sa douleur était si violente qu'elle ne croyait pas possible de survivre.

— Et maintenant?

— Oh ! maintenant, la pensée de mes enfants me retient. Les chers êtres ! Comment les quitter? Pas avant, tout au moins, de savoir quel avenir Rome leur réserve.

Ses enfants!... Gésarion, Ptolémée, Antyllas,

ils sont entre les mains d'Octave. C'est le gage que, tout d'abord, il a saisi. En attendant les holocaustes futurs, ces douces victimes répondent des insoumissions de leur mère.

Hypocritement, le bourreau le fait entendre.

— Ne craignez rien pour eux, madame. Le sort de vos enfants ne dépend que de vousmême. Si vous avez confiance, si vous vous conformez à mes intentions, aucun mal ne leur sera fait.

Elle sait ce que vaut cette assurance et que, comme elle, les infortunés sont destinés au supplice ; mais elle fait semblant de se fier.

— J'ai la parole d'Octave.

— Et vous-même, belle Cléopâtre, jurez- moi qu'en aucune façon vous ne chercherez à finir vos jours, et que vous ne refuserez pas de m'accompagner.

Dans cette affreuse comédie oîi, d'un côté, la vanité d'un fourbe se joue, et où, de l'autre, c'est l'honneur d'une reine, lequel sera le plus fort?

Cléopâtre jure.

— Vous êtes le maître souverain, fait-elle, en inclinant sa belle tète sur laquelle ondulent les plis transparents d'un voile. En quelque lieu qu'il vous plaise de me conduire, docilement, je vous suivrai.

Et afin de bien montrer jusqu'oii va sa soumission, et qu'elle n'est plus, désormais, qu'une vassale, des mains de son intendant elle prend la liste qu'elle a fait dresser des joyaux qu'elle gardait encore, et, la remettant aux mains d'Octave :

— Il sont à vous. Je n'ai gardé que quelques parures, les plus précieuses, il est vrai, afin de les offrir moi-même à Livie, à Octavie.

Cette fois, il la regarda, étonné. Eat-ce que vraiment?

— Oui! fait-elle, je voudrais que votre sœur, à présent qu'une même douleur no»us unit, me pardonne tout le mal que je lui ai fait.

Si méfiant qu'il fût, si rompu à l'art des ruses, Octave n'aperçoit pas celle que recouvrent ces paroles. Sa duplicité, à lui, n'est qu'à la mesure de celle des hommes.

Pleinement rassuré, maintenant, il se dispose à sortir.

Pas encore. C'est la reine qui le retient. Une faveur lui reste à implorer. Puisqu'il faudra bientôt quitter l'Egypte, s'arracher à la chère cité où repose son époux, que, du moins, elle soit autorisée à aller pleurer sur sa tombe.

A captive docile, prince généreux. Imitant l'exemple d'Antoine qui, après la victoire de Philippes, avait magnanimement honoré le corps sanglant de Brutus, Octave exauça la prière de la veuve.

Le lendemain donc, et quoiqu'elle pût à peine se soutenir, Gléopâtre se fait conduire au mausolée. Ses geôliers l'accompagnent. Tant mieux : c'est pour eux que va se donner la funèbre représentation. Ce n'est point assez d'avoir convaincu Octave, il faut, qu'autour d'elle, chacun soit persuadé qu'elle accepte son sort. Ainsi, seulement, elle recouvrera ce qu'il lui faut de liberté pour agir. En présence d'un auditoire qui ne manquera pas de propager ses paroles, ses moindres gestes, elle s'agenouille. Avec des larmes, avec une émotion qui, elles du moins, ne sont pas jouées, elle verse sur la pierre tumulaire l'huile et le vin qui sont l'aliment mystique du défunt. Puis, elle passe aux

paroles. Pas une, écoutons-les bien, qui ne soit, par l'habile femme, concertée de manière à tromper son monde : « Antoine! ô mon bien-aimé! s'écrie-t-elle ; mes mains, lorsqu'elles t'ont déposé ici, étaient les mains d'une créature libre ; aujourd'hui, c'est une esclave qui vient t'oflrir des libations. Aie-les pour agréables, puisque ce sont les seuls honneurs que je puisse te rendre, les derniers! Nous, que rien, pendant la vie, n'avait pu séparer, nous allons être, dans la mort, condamnés à faire échange de patrie. Toi, Romain, tu resteras en ces lieux, tandis que moi, infortunée, c'est en Italie, loin de la terre des aïeux, que je trouverai ma sépulture. »

L'effet de ces adieux pathétiques fut tel que l'avait prévu Cléopâtre. Les plus incrédules abandonnèrent leurs doutes. S'exprimer de la sorte, n'était-ce pas accepter la fatalité du départ?

Epaphrodite, lui-même, émerveillé de la transformation qui s'était opérée chez sa prisonnière, se félicite qu'elle ait renoncé à mettre fin à ses jours. La surveillance, dès lors, se relâche. Les allées et venues du palais sont plus libres. Sans témoins, la reine peut s'entretenir avec ceux qui la viennent visiter.

Une telle héroïne, et à ce degré d'infortune, ne méritait-elle pas de rencontrer un dévouement? Celui qui vint à elle ne pouvait guère être espéré. L'homme, le Fersen antique qui allait risquer sa tête, non pas pour sauver celle de la reine qui, hélas ! ne pouvait pas être sauvée, mais afin que cette tête fière et charmante ne fût pas courbée sous les humiliations, était un officier romain. Jeune, beau, de l'illustre famille des Cornélius, Dolabella venait de faire vaillamment, dans l'étatmajor d'Octave, toute la campagne d'Egypte.

Heureux d'en avoir fini avec la guerre, il jouissait, sans arrière-pensée, des plaisirs qui, brillamment, se succédaient dans la grande cité conquise.

Un matin, ce fut son tour de commander la garde qui veillait autour des appartements de la reine. C'était le moment où elle était le plus malade. Il la vit pleurer, souffrir, repousser tout soulagement. Il l'entendit implorer la mort comme une divinité clémente. La plupart des hommes, sensibles surtout à la grâce heureuse des femmes, se détournent dès qu'elles n'enchantent plus leurs regards. Quelques-uns, cependant, d'une essence plus rare, se sentent attirés vers celles que le malheur a blessées. Un cœur qui saigne, des yeux que le désespoir amortit, ont sur leur âme un pouvoir qui ne se discute pas. Aussitôt que, dans sa royale misère, Delobella eut contemplé celle à qui les dieux, après avoir tout prodigué, avaient impitoyablement tout repris, il sentit naître en lui une tendre compassion. Avec la sorte de pitié délicate qu'on éprouve devant un beau jardin dévasté, il se demanda : Que faire? Par quel moyen venir en aide? Gomment relever la divine fleur que l'orage a profanée?

Sans avoir reçu d'elle aucun encouragement, il s'approche de la malade, il s'offre à la servir :

— Usez de moi, madame, comme d'une chose qui vous appartiendrait.

Pour la créature qui souffre, que tous ont abandonnée, quelle émouvante surprise ! A la première minute cependant, Gléopàtre hésite; sa main craintive recule. Elle en a tant vu de ceux qui trompent ! qui trahissent! Si elle allait rencontrer un nouveau Proculéïus! Mais non. Il y a des visages d'hommes en qui la droiture est

inscrite, des regards auxquels on peut se fier. L'âme ulcérée se rassure et, tout de suite, avec une foi d'adolescente, elle exprime le seul de ses vœux qui eût chance d'être exaucé : connaître les intentions d'Octave à son sujet ; être avertie du jour où sera fixé son départ.

Le jeune homme avait ses entrées chez Timperator. Des amis à lui, initiés à tout ce qui s'élaborait dans l'entourage souverain, étaient à même de le renseigner. Sans savoir, peut-être, de quelle fatale exécution il se faisait le complice, sa parole l'engagea. Périlleuse promesse qui pouvait lui coûter la vie. Mais qu'importe à qui l'a exposée maintes fois sur les champs de bataille, cette vie qui n'a de prix que d'être ardente ?

Trois jours plus tard, la captive était informée. Résolu à regagner l'Italie par la Syrie et la Grèce, Octave avait donné des ordres pour que, avec ses plus jeunes enfants, elle fût dirigée, dès le lendemain,, sur Rome.

L'heure était venue. Cléopâtre avait la certitude que, plus rien, désormais, ne pouvait modifier le cours du destin. La nécessité de mourir, suspendue sur elle depuis près d'un an, s'abattait pleinement. Elle l'envisagea sans terreur. Peut-être, quand ses lèvres n'avaient bu encore que quelques gorgées d'amertume, s'était-elle cherché des prétextes à reculer l'afTreuse échéance. Mais aujourd'hui que la coupe est vide, son parti est irrévocable. Elle communique l'avis reçu aux deux chères compagnes pour lesquelles elle est sans secret, et les charge de faire prévenir Olympus.

De peur d'attirer les soupçons, le manieur de poisons s'était tenu à l'écart; mais sa sollicitude

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veillait, et tout se préparait dans l'ombre. A son sujet, la reine était sans inquiétude. Par les relations conservées avec le dehors, elle savait qu'à l'heure dite le moyen de libération serait là. 11 n'y avait donc plus qu'à l'attendre et à régler les choses selon le plan longuement médité.

En femme pour qui l'élégance est une loi, Cléopâtre avait résolu de parer sa mort, d'en faire, comme de sa vie, un spectacle rare et somptueux. Sa fierté de reine, elle aussi, exigeait qu'Octave, qu'Agrippa, Mécène, même Proculéïus, tous ces Romains qui l'avaient bafouée, admirassent, non seulement la force d'âme qui allait la soustraire à la parade avilissante qu ils lui destinaient, mais l'enveloppe de cette âme aristocratique.

Dans une exaltation qui la laisse circonspecte, elle vaque, elle-même, aux moindres préparatifs. Comme pour une nuit d'amour, son corps baigne dans une eau tiède et parfumée. Son visage est enduit de nards. L'antimoine ajoute un mystère à la profondeur de ses yeux. Sous l'onction d'un rose ardent, ses lèvres, ses pommettes s'avivent. D'un coffre en bois de cèdre est extraite la blanche simarre, toute luisante d'or et de perles, qui la fit plus que royale aux fêtes du couronnement. Des bijoux achèvent sa toilette. Que de souvenirs se rattachent à ces choses ! L'éblouissant défilé. Tout le peuple en allégresse. Antoine beau comme Apollon, sur son char à deux roues qu'emportent quatre coursiers de neige. Il en descend et, sous un ciel qui brasille, la proclame reine des rois, impératrice, déesse. Et, aujourd'hui, le linceul!

En agrafant la boucle d'améthyste qui termine sa ceinture, les doigts de Cléopâtre tremblent.

Mais, stoïque, elle se raidit. Pas de faiblesse! Sa tâche n'est point terminée encore. Loin qu'autour d'elle les cnoses aient un air de deuil, tout doit chanter le péan de la délivrance. Et sur les tapis, sur les tables, des roses sont effeuillées. L'encens fume au cœur des cassolettes. La lumière voilée des lampes répand de suaves lueurs.

Quand tout est ainsi disposé, harmonisé pour la grande scène finale, Gléopâtre tire d'un petit meuble à secrets une lettre écrite d'avance où elle recommande ses enfants à la générosité du vainqueur, et implore de lui la grâce de reposer auprès d'Antoine. Après l'avoir relue, elle y inscrit la date (15 Août 30), cette date dont elle ne vivra pas le lendemain, et y appose son sceau royal.

Serait-ce par raillerie qu'elle charge précisément Epaphrodite de porter lui-même cette lettre? Gela n'est pas inipossible, car Gléopâtre avait toujours aimé se jouer des hommes. On peut supposer aussi qu'elle eut simplement l'intention de se débarrasser d'un gêneur. Quoi qu'il en soit, le vilain museau flaire quelque manigance. S'éloigner lui semble imprudent. Il hésite; mais le message est urgent, et la reine insiste avec un de ses sourires auxquels aucun homme ne peut résister.

Le geôlier se laisse fléchir. Gomment, d'ailleurs, suspecter sérieusement une femme dont la journée s'est passée en occupations futiles? qui, depuis le matin, explore des coffres, en tire des parures, des colifichets ? 0 Epaphrodite ! Esprit borné, combien votre courte sagesse est éloignée de comprendre les fantaisies d'une Gléopâtre !

Le repas du soir s'achevait selon le cérémonial habituel. Les esclaves, indifférents, allaient et

venaient autour de la table. Afin qu'aucun d'eux n'eût lïdée de ce qui se pre'parait, comme de coutume, la reine avait eu le courage de manger et d'entretenir la conversation.

Soudain, de l'autre côté du rideau, un bruit insolite s'élève. On dirait une dispute. Un des gardes interrogé s'excuse : il ne parvient pas à se débarrasser d'un homme, une sorte de paysan, qui prétend parler à la reine.

— Que veut-il?

— Offrir lui-même un panier de figues.

— Qu'on le laisse entrer.

Gléopâtre a compris. Son cœur se contracte durement. 11 ne faut pas moins de toute sa tragique volonté pour en comprimer les spasmes. Sous le sarreau plébéien, elle vient de reconnaître Olympus. Pâle, mais ferme, elle lui fait signe d'approcher.

Entre eux, pas une parole. L'échange seulement de deux regards oîi, de part et d'autre, tout se dit. C'est bien. Le présent a, d'avance, été payé. Celle qui le reçoit saura s'en servir.

Et maintenant, la reine est seule avec Iras, avec Charmion, prêtresses passionnées dont le libre culte va jusqu'à l'immolation d'elles-mêmes. A elles trois, ces nobles créatures qui ne sauraient plus vivre, vont consommer le sacrifice. Un mystère sacré les enveloppe. Nul ne sait, nul ne saura jamais quels en furent les rites foudroyants.

L'opinion la plus accréditée est qu'un aspic se cachait parmi les fruits. Le venin de l'animal a été expérimenté. Il tue, nous l'avons vu, selon les conditions exigées par la reine : sans douleur, sens lenteur, sans laisser de laides traces.

Volontiers, on imagine le retour du vieux mythe infiltré à travers les religions : la femme et

le serpent en présence. Leurs yeux se reconnaissent, échangent une flamme, se défient. Le serpent hésite, retombe, puis, fasciné par le regard plus fort que le sien, bondit et, dans la chair consentante, enfonce son dard de mort.

Iras succomba la première. Elle était la plus fragile. Dès que le poison eut commencé de circuler dans ses veines, elle se coucha, la tète sur les çenoux de sa bien-aimée souveraine, et les tint jusqu'au dernier souffle embrassés.

Cléopàtre, à son tour, sent s'alourdir ses paupières. Une irrésistible langueur l'écrase. Vaguement, son esprit se met à errer. Comme en rêve, elle revoit ses beaux jours. Au son des flûtes et des lyres, Antoine, empressé, vient à elle. Que son pas est vif, joyeux! On le dirait soulevé par le sable du rivage. Où sont-ils, maintenant? C'est le soir, dans un jardin parfumé. Un vent délicat les caresse. Autour d'eux il y a comme des écharpes de musique. Peu à peu, les bruits s'éteignent. Tout devient noir. Rien, plus rien, le grand repos pour toujours.

Charmion respirait encore lorsqu'un cliquetis d'armes, au dehors, la tira de sa léthargie. Des coups précipités résonnent.

— Ouvrez! Ouvrez! crient des voix impérieuses. C'était une brigade dépêchée par Octave. Luimême, dans un instant, serait là.

Aux premiers mots de la lettre apportée par Epaphrodite, la vérité avait surgi : cette lettre était un testament.

— Qu'on coure î Qu'on appelle des médecins ! avait commandé l'imperator. Dix talents d'or à qui ranimera la reine. Mais n'arrivera-t-on pas trop tard?

Si! car les dieux, quelquefois, veillent sur

LA MORT 34i

ceux qui leur ressemblent, lis ont préservé Gléopâtre. Rien ne saurait la restituer à la haine de ses ennemis.

Les premiers qui pénétrèrent dans sa chambre la trouvèrent sur un lit de pourpre que soutenaient quatre sphynx. Toute blanche, au milieu des fleurs, elle semblait dormir. Son visage avait la sérénité que donne un grand devoir accompli.

Dans un geste pieux, Charmion, titubant, et le regard déjà voilé, lui arrangeait son diadème.

— Voilà qui est beau ! railla méchamment Epaphrodite, furieux que sa surveillance eût été trompée.

— Oui, certes ! Une action superbe, et digne d'une fille de rois, trouve encore la force de répliquer l'Athénienne. Puis elle s'affaisse près de celle que, jusqu'à son dernier soupir, elle avait parée, servie, honorée d'un culte divin.

Pour Octave, le coup était rude. Il en restait frappé comme si, ' en mourant, Gléopâtre lui avait dérobé l'éclat de sa victoire. Et que dirait Rome ? l'Italie ? toute la meute populaire que l'impatience dévorait et qui n'aspirait qu'à se repaître des humiliations infligées à l'Egyptienne ? Celui qui, demain, sera Auguste, n'avait pas encore désappris la vengeance. Sa captive lui avait échappé, mais les enfants répondaient pour elle. Ni les prières qu'elle lui avait adressées, ni les supplications de ces agneaux hélants qui n'avaient commis d'autre crime que de naître, n'attendrirent son àme scélérate. Anlyllas succomba le premier. La ressemblance qui, en Gésarion, faisait revivre le divin Jules aurait dû

préserver cet innocent. Raison de plus, au contraire, pour le rendre suspect à l'héritier.

— Il n'y a pas de place, en ce monde, pour deux César, déclara Octave, en donnant l'ordre d'égorger le j eune frère qui s'était mis sous sa sauvegarde.

Quant aux autres enfants que Cléopâtre avait eus d'Antoine, menu fretin qui n'avait pas l'âge d'être redouté, ils allaient, dans l'exhibition triomphale, tenir la place de leur mère.

Un seul des vœux qu'avait exprimés la défunte trouva grâce devant le vainqueur. Se contentant de l'effigie, il abandonna le corps de sa victime aux Alexandrins qui le réclamaient. Par leurs soins, sous la môme dalle de porphyre où Antoine avait reçu la sépulture, ils déposèrent, parée comme pour des épousailles, celle dont le tumultueux amour lui avait coûté l'empire, mais qui, en échange, assurait l'immortalité à sa mémoire.

De ces durs Romains, en effet, que leur barbare ambition armait les uns contre les autres, lequel, plus que l'amant de Cléopâtre, a été constamment célébré ? Pour avoir sacrifié ses glorieux intérêts, pour avoir tout abdiqué sur le beau sein de l'Egyptienne, quel héros à travers les siècles échappe davantage à l'oubli?

Et elle, Cléopâtre, cette figure idéale et perverse en qui s'incarne tout ce que la passion a de fatal, qui fut-elle ? Quelle vision nous en reste-t-il? Comment nous représenter son être d'orgueil et de fragilité ? Au milieu des excès d'idolâtrie et de réprobation que sa personne a inspirés, il est difficile de savoir. Fut-elle l'être adorable de qui Plutarque a écrit : « Son charme pénétrait les âmes », ou le « Fatale monstriim » dont Horace remercie les dieux d'avoir délivré la terre?

Ce ne sont pas les gigantesques formes gravées sur les murs croulants du temple de Denderah qui nous permettent de le démêler. Pas davantage les médailles syracusaines où le profil hiératique se fige dans les obscurités du bronze. Sous ces grossières images, qui reconnaîtrait celle qui fut intelligence? amour? audace ? flamme? orage? Ah! si quelque chefd'œuvre de l'art grec nous avait été conservé ! Si nous possédions la statue commandée par César au sculpteur Timomachos ! ou encore celle dont un riclie citoyen d'Alexandrie offrit deux mille talents à Octave pour qu'il n'en dépouillât pas sa patrie ! Mais ces portraits ont disparu.

Dans la pénurie où nous sommes, les conjectures seules sont permises. Et voici ce qui nous semble. Belle, il n'est pas certain que Cléopâtre l'ait été, du moins, d'une de ces beautés de chair qui impressionnent les foules et que certains artistes lui ont attribuée ; mais avec sa bouche éclatante, ses prunelles de feu, et ce menu corps que le soleil de sa race avait poli comme un marbre, et doré comme un joyau, quelle créature fut jamais, plus qu'elle, un objet de culte et de plaisir? Sans quoi, pourquoi ce vers de celui qui, d'un vers, savait tout peindre?

« Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre. »

Des grâces physiques, toutefois, ne sauraient expliquer le sortilège d'un César, d'un Antoine, ces pourchasseurs infatigables, abattus à ses pieds, y oubliant devoir, honneur, et jusqu'au souvenir de leur patrie. Il faut chercher ailleurs. Tout d'abord, nous trouvons en elle l'esprit, un esprit aimable et cultivé qui assaisonne son lan-

gage, l'orne d'un charme incomparable et chasse au loin l'ennui, ce revers de la grandeur. Mais ce qui met Cléopàtre hors pair, et fait d'elle une créature attirante entre toutes, c'est l'ardeur de sa nature. Qu'elles se nomment Circé, Dalila, Héloïse, Yseult ou Carmen ; qu'elles soient Sirènes ou Walkyries, réelles ou inventées, tenons pour certain que les femmes dont l'apparition jette les hommes dans le délire sont toujours de grandes animatrices. Que leurs yeux soient tendrement azurés ou pareils à des diamants noirs, que leur nez — quoi qu'on en ait dit et notamment de celui qui nous occupe — ait plus ou moins de longueur, que leur bouche fleurisse ou qu'elle se fende à la mesure des larges cris, peu importe. Ces héroïnes se distinguent de la vulgaire humanité par leur cœur plus fort, plus précipité que les autres cœurs, par la torche brûlante qu'elles brandissent à laquelle d'autres torches viennent s'allumer. Si, au-dessus de ces célèbres émules, Gléopàtre poursuit sa migration glorieuse, c'est qu'à un degré supérieur elle a possédé ce don souverain de la vie qui transforme la tiédeur quotidienne, en fait un climat ensoleillé d'émotions. L'histoire nous la montre à la fois profonde politique et frivole, généreuse et capable des pires cruautés, convoitant l'univers et y renonçant plutôt que de perdre un baiser.

Mais, l'histoire ne nous la révèle qu'à demi. Une telle enchanteresse y est trop à l'étroit. C'est à l'imagination et à ses filles ailées, la poésie, la légende, qu'il faut demander de nous la faire connaître? l'aspic que Shakespeare enroule à son bras contribue davantage à sa renommée que le plan grandiose qu'elle avait conçu d'annuler Rome et de la remplacer par Alexandrie. Le sonnet il-

lustre qui, sur les eaux du Cydnus la montre balancée dans sa trirème d'argent,

« Dont le sillage laisse un parfum d'encensoir « Avec des sons de flûte et des frissons de soie, »

nous en apprend plus long sur son mode d'existence que des volumes érudits,.

Malgré de si magnifiques projections, m'excusera-t-on d'avoir essayé, à mon tour, ne fût-ce que par quelques lueurs, d'éclairer les mouvements secrets de celle qui, une fleur de lotus à la main, dresse sur un monde écroulé sa voluptueuse splendeur?

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