‹ La vie et la mort singulières de GambettaChapitre 7 sur 8 · MINISTÈRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE LA GUERRE

— « ... Aide de camp de Cavaignac en 48, capitaine d’État-major au 2 décembre, aide de camp du maréchal Canrobert, conseiller intime du maréchal Niel, protégé de Trochu pendant le Siège, favori du général Changarnier, défenseur des aumôniers militaires, ami du duc d’Aumale, — comment le général Berthaut serait-il sérieusement déterminé à soutenir la République, « cette forme singulière de gouvernement », comme il l’a appelée ? »

Génie. —■ « Le général Seré de Rivières est partisan de M. Gambetta. Ses politesses au duc d’Aumale n’ont aucune signification. »

— « Le lieutenant-colonel Loizillon suit la fortune du chef des gauches, depuis que la commission de révision des grades et Changarnier lui ont injustement refusé son grade. »

— Suivent des listes d’attachés militaires à l’étranger, tous hostiles à la République, ce qui fait

conclure à l’auteur anonyme de ces 372 pages compactes, dans un sursaut d’humeur :

— « En vérité, il est grandement temps de remanier tout ce personnel, si l’on veut que la République soit représentée à l’étranger par des hommes dévoués et qui ne passent pas leur temps à célébrer les mérites de l’Empire. »

Gambetta reçut cet intéressant registre en pleine bataille politique et diplomatique, quand l’horizon s’obscurcissait à l’Est, précurseur, semblait-il, d’une conflagration européenne, quelques mois avant le Seize Mai. Soucieux, après sa lecture, il dut se demander ce que deviendrait, dans la tourmente, une armée dont les chefs, du plus grand au plus modeste, sur des milliers de notes très sûres, se répartissaient ainsi : trois cinquièmes de bonapartistes, résolus, malgré Sedan et Bazaine, à restaurer l’Empire; un cinquième et demi de légitimistes et orléanistes, prêts à s’unir, avec ou sans le comte de Chambord, en cas de succès en leur faveur; un dixième à peine de républicains dévoués au régime nouveau.

Mais le rayonnement, l’espoir tenace, la conviction, la volonté, peut-être aussi, un peu, le fatalisme latin du grand visionnaire lui déconseillèrent de se laisser abattre. Et cette armée, encadrée si lourdement de forces hostiles, lui apparut quand même capable de sauver le pays, dans un irrésistible élan d’union nationale, comme au lendemain prodigieux du 4 septembre 1870,

La Politique de Gambetta.

La Présidence de la Chambre.

La situation politique, après le Seize Mai, paraissait à tous des plus claires. La République de Gambetta était victorieuse. Dans des conjonctures normales, le fonctionnement du nouveau pouvoir eût été conditionné par la règle du jeu : le chef des gauches devenait président du Conseil et gouvernait avec sa majorité.

Il n’en fut rien. Sans entrer ici dans le détail des circonstances historiques connues de tous, rappelons seulement que la gauche, maîtresse de l’heure, se divisa aussitôt en groupes ennemis. Certes, la main puissante du tribun pouvait seule ramener à la discipline les antagonistes de la première heure. Mais il comptait, dans son parti, des adversaires, sournois ou déclarés, qui refusaient déjà d’accepter son joug.

Il y avait, parmi eux, sans parler de la Présidence, des mécontents, des envieux et, par surcroît, quelques traîtres de second plan assez mal masqués, mais dont Gambetta connaissait les trames secrètes.

Le salon politique de Mme Adam, lui aussi, se désagrégeait. Elle reprochait au chef de son parti d’écouter avec complaisance les suggestions d’un milieu diplomatique où l’on parlait ouvertement de rapprocher du Chancelier de fer l’organisateur de la Défense Nationale. Gambetta se gardait bien de résister ouvertement à ce courant nouveau. Il ne voulait, à ce moment-là, décourager aucune politique — pas même la pire!

Mme Adam, tout en conservant pour l’animateur des levées en masse de 70-71 une amitié déclarée, se sépara de lui dès que, sur la foi des « on-dit », elle put penser qu’il allait s’affranchir du programme de 72. Le bon Spüller, qui n’était pas très subtil, malgré la fidélité de son cœur, était allé gémir chez elle, après un dîner avec Henckel où Gambetta n’avait répondu que par un assez discourtois haussement d’épaules à la jactance germanique de leur hôte. Il aurait voulu le voir se lever de table, jeter sa serviette au nez du mari dè la Païva et prendre la porte.

Mme Juliette Adam a raconté ces choses dans le septième volume de ses terribles Mémoires , où sa sévérité envers ses ascendants prépare de loin et semble excuser ses attaques contre les autres. Mais elle n’a pas tout dit.

Nous nous sommes un peu fâchés, après cette

conclusion acerbe, déjà toute embroussaillée de légendes. Galli et Déroulède eux-mêmes ont protesté avec nous contre ce livre, dont le titre en disait long : Après Vabandon de la Revanche. Et nous avons déjà prouvé, sans même évoquer notre reprise de l’Alsace-Lorraine, que Gambetta n’avait rien « abandonné », mais que les nécessités politiques lui avaient fait un devoir, selon sa propre formule, <c d’y penser toujours et de n’en parler jamais », L’Allemagne ne pouvait se soustraire à la hantise fatale des races de proie : quand elles ont annexé un pays par la force, elles savent bien qu’un jour ou l’autre, il leur échappera. Cette conviction, en l’exaspérant, s’avivait de toutes nos démonstrations populaires ou dominicales pour la préparation d’une guerre de réparation. Notre diplomatie elle-même — toujours si réactionnaire en République — adjurait Gambetta de ne plus parler de l’Alsace.

Notre chère patronne de la Nouvelle Revue fut très émue de nos protestations. Elle nous écrivit alors des lettres pleines de regrets et qui expliquaient bien des choses. En voici une :

« Mon cher Gheusi,

« Avez-vous enfin compris ?... J’ai tant souffert de voir la plupart des jeunes patriotes rejeter Gambetta en bloc à cause de l’article 7 et de la République qu’on nous fait que, depuis longtemps, je nourrissais l’idée de faire, comme les Allemands de Bismarck, deux parts de Gambetta : ils ont fait

de Bismarck le héros national intact et le piètre politicien, auteur du Kulturkampf et désagrégateur du parti national, qui avait épaulé son héroïsme et appris aux petits Allemands d’Iéna ce que nous aurions dû apprendre aux petits Français de Sedan.

« L’histoire fera la part glorieuse du Gambetta de la Défense Nationale et condamnera le politicien, désagrégateur du parti de la Revanche. Pourtant, il avait dit à Marcère, un peu avant sa mort : — « Tout est à recommencer! » Il ne pourra donc plus être accusé de ce que font et feront les gens qui nous gouvernent depuis 1883. Et si j’ai cité l’histoire de la grande Teissère (Thérèse), c’est qu’il faudra plus tard défendre Gambetta, si l’on publie les lettres de Mlle Léon. On le défendra en souriant et en disant qu’il a toujours été un amoureux excessif.

« Sans doute, vous n’admettez pas encore tout ce que je vous dis et ma tant aimée Benedetta et les chers enfants m’en veulent; mais, peu à peu, le temps leur fera comprendre que Gambetta a tout à gagner à ce qu’on le dégage d’une désastreuse politique et à ce que l’on ne le voie plus que « debout et le drapeau claquant dans sa main droite... »

« Je reste convaincue que j’ai exalté la figure du héros national, du signataire de la dépêche de Bordeaux, défiant le vainqueur, — du « fou furieux ». J’ai toujours fait cela et toujours attaqué le politicien et le diplomate bismarckisant...

« Gambetta croyait au scrutin de liste pour régé-

nérer la France; moi, je le combattais. Je crois tout de même, mon cher ami, que je devrais faire un huitième volume pour prouver avec quelle bonne grâce, quel fond d’amitié on se combattait alors. Notre Revue est pleine de la bataille ; mais Gambetta me demandait d’insérer des articles de Barrère et il me faisait, le lendemain, attaquer dans la République par Barrère!... Je ferai, un jour, une figure de la mère de Gambetta, que je vous donnerai pour notre Revue et qui sera... digne de votre famille.

« Je défie bien tous les amis de Gambetta, excepté vous, de lui avoir été plus dévoués, personnellement et en ménage, à lui et aux siens, un à un, — avec plus de désintéressement. Mais j’ai voulu la Revanche, à chaque heure préparée, poursuivie. Chaque pelletée de terre coloniale me paraît une pelletée de terre rejetée de l’Alsace-Lorraine en Prusse. Je ne vois que ça. Je ne veux que ça, parce que la France s’émiette, s’en va, malgré les petits morceaux qu’on y ajoute et je le crierai jusqu’à ce que je n’aie plus de voix et on ne me fera taire qu’en me tuant, ce qui, à mon âge, n’est pas un gros risque... Je ne puis oublier que nous n’avons eu, au lendemain de la guerre, qu’une idée : réorganiser l’Armée, la faire assez forte pour nous reconquérir les provinces perdues.

« En voulez-vous la preuve ?... Voici une lettre de Galliffet. Elle reflète toutes nos préoccupations d’alors, celle surtout qui les résumait toutes. Elle aurait dû être publiée en 1881 et appartient à la vieille tradition de la Nouvelle Revue .

« Mon dernier livre vous a fait souffrir; vous devez pourtant le comprendre. Fanatique des légendes nationales françaises, j’avais, après la guerre, trouvé le culte de l’héroïsme national' dans celui qui avait relevé le drapeau criblé à Sedan et défié Bismarck vainqueur par la dépêche de Bordeaux. J’ai lutté, lui vivant et lui mort, dans la Nouvelle Revue , partout, toujours, contre le politicien qui devient aujourd’hui l’ami de Clemenceau, l’inspirateur de nos gouvernants actuels.

« Non, non! il ne faut pas nous laisser prendre, défaire, compromettre le Gambetta de la Défense Nationale! Il a dit : — « Tout est à recommencer! » Il s’est donc condamné lui-même politiquement. Il n’a pas dit : — « Tout est perdu! » Il faut que nous, qui n’avons pas cessé de nous réclamer, en condamnant le politicien, du Défenseur National, il faut que nous l’arrachions à ceux qui l’entraînent avec eux — où ils vont!...

« Vieille amitié quand même, n’est-ce pas ? »

« Juliette Adam. »

Cette lettre, écrite avant la Guerre, Mme Adam, en son ermitage de Gif, ne la relira pas sans la regretter. Dans sa ferveur de patriote « vaincue », elle n’avait point, alors, pressenti ce que l’armée coloniale et les ressources d’outre-mer allaient apporter d’appoints précieux sur nos champs de bataille et dans nos états-majors, ni que notre effort manifeste pour éviter les hostilités et l’esprit de revanche nous concilieraient la bienveillance et

l’appui du monde. Elle avait subi l’influence des rancunes irréductibles du parti légitimiste contre le fondateur de la République.

Benedetta Gambetta lui avait écrit une lettre très digne, dont voici le texte :

— (( L’Ermitage, 17 nov. 1910. Chère amie, merci de m’avoir envoyé un livre qui me fait souffrir dans tout mon être... Gambetta était magnanime, surtout envers ses ennemis. Vos Mémoires sont faits pour essayer de diminuer le Colosse dans sa patrie... Mais je sens que je deviendrais méchante, si je continuais. Ah! non! pas avec vous!... Et alors, je préfère vous embrasser. »

«Benedetta Léris-Gambetta. »

Sur cette lettre, Mme Adam — attristée, mais tenace — a écrit : « Benedetta me dit adieu! »

Quant à la lettre de Galliffet, elle était, sous la forme vivante et libre qui fut la marque de son caractère, une fort intéressante protestation de l’Armée — même contre les idées et les amis de Mme Adam! Et l’on comprend fort bien que la grande Française ne l’ait point, alors, publiée. Mais il faut la lire tout entière :

« Aux Grandes Manœuvres, 21 septembre 1881.

« Chère Madame et brave femme,

« A Tunanimité les journaux, quelle que soit l’opinion qu’ils remorquent, vous accordent beaucoup d’esprit et, ce qui vaut mieux, un grand cœur.

Vous êtes, disent-ils, sensible à toutes les infortunes. Votre bourse est toujours ouverte aux proscrits et, quand votre escarcelle est vide, ces proscrits savent que votre plume ne tardera pas à remplir l’escarcelle.

« Jej connais un presque proscrit. Il est aussi Français que qui que ce soit au monde, pauvre, honnête, sobre, désintéressé, modeste, — mais aussi très fier et susceptible au plus haut degré. S’il cessait d’être fier et susceptible, il n’existerait plus. Il aime son pays au point de ne jamais se demander quelles sont les vertus, quels sont les défauts ou les vices du gouvernement qui dirige ce pays.

« Il sert le gouvernement toujours et partout. Il ne l’a jamais abandonné : car si, parfois, le gouvernement a levé le pied, ce n’est pas parce que mon camarade l’a lâché : tout au contraire; il attendait les ordres que le fuyard n’a pas osé lui signifier. C’est donc le gouvernement qui l’a oublié et abandonné.

« Mon camarade n’est pas un grand politique.

Il n’est pas orateur. Il est un médiocre administrateur. Il n’est pas musicien; il aimait les tambours : il les regrette ; mais, étant par habitude peu rancunier, il a concentré ses affections sur les clairons et les trompettes. Il a sur la hiérarchie certaines idées que beaucoup parmi vos amis trouveront ridicules; il les sait nécessaires à son existence. Il aime à croire que le ministre de la guerre est le meilleur des ministres. Il aime à espérer que ce ministre aura été choisi pour le mieux et en conclut

qu’étant bon pour prendre le portefeuille, il est, sauf maladie, bon pour le garder.

« Il critique toujours, grogne souvent, mais obéit chaque fois que son chef lui ordonne de marcher et marche avec lui.

« Il se moque du froid, du chaud, de la neige, de la boue, de la poussière et de la pluie. Il se moque même du feu pourvu que de tout ça son chef se moque comme lui et en souffre autant que lui. Il regrette cependant que chacun n’en ait pas en proportion de son grade.

« Si Messieurs du Parlement lui octroient de bonnes lois, il déclarera volontiers qu’ils sont des hommes admirables. S’ils lui en imposent de mauvaises, il les appellera cornichons et propres à rien.

« Il lit les journaux quand il en a le temps; mais, se trouvant allié à toutes les classes de la Société, mon camarade lit tous ceux qui lui tombent sous la main. Depuis quelques années, il y apprend des choses qui l’étonnent un peu. Avant l’année 1870 il entendait dire que le gouvernement et les chefs militaires représentaient tout ce qu’il y avait de mieux dans le pays. Ça l’étonnait un brin et il put constater pendant la guerre qu’il y avait bien quelques exceptions; mais, depuis, mon camarade trouve que ça change bien vite et que le lendemain ne ressemble jamais à la veille. Il a lu que le général d’Aurelles avait été vainqueur à Coulmiers et qu’il était un grand homme, que Chanzy était un grand homme aussi, que Gam-

betta avait sauvé l’honneur des armes, que Thiers nous avait conservé Belfort et débarrassé de l’occupation du territoire par les Allemands, que M. Waddington n’était pas du tout un English, mais un bon Français, — et que Bismarck s’en était bien aperçu au Congrès de Berlin, — que Mustapha était encore plus dévoué à la France qu’au bey de Tunis, à preuve qu’on lui avait donné tout ce qu’il y a de plus chic dans la Légion d’honneur;

— et voici qu’aujourd’hui mon camarade lit tous les jours, dans les journaux, — et dans tous les journaux, s'il vous plaît , — que d’Aurelles était un lâche, Chanzy un simple farceur, Gambetta un escamoteur qui veut démoraliser l’armée et souffler sur la République, Waddington un jobard qui s’est fait rouler par Bismarck, que Thiers est un traître puisqu’il n’a pas reconnu, dès le premier jour, toutes les vertus de ces Messieurs de la Commune, que Mustapha est un homme à double face et qu’on va le ficher à la porte de chez son maître; — jusqu’au général Farre qui était, il y a six mois encore, le meilleur des ministres, le seul qui, le seul que, etc., etc., — et aujourd’hui, c’est le général Farre, le même qui, pas un autre, qui a inventé la Tunisie, parce que le climat y est malsain et que ça fera casser le vieux cliché dont Polyte ne veut plus

— « les immortelles !! armées de la Royauté, de la République ou de l’Empire. »

« On dit à mon camarade que la succession du général Farre a été offerte à tous les généraux et qu’aucun n’en a voulu parce que l’armée est

LA VIE El LA MORT SINGULIERES

dans un tel état quil ny a plus rien à faire. (Entre nous soit dit, je ne sais pas si le portefeuille a été offert ; mais je suis certain, et vous aussi, qu’il n’a pas été si refusé que ça! ).

« Un monsieur Ignotus (que Dieu le reçoive dans son paradis!) écrit qu’on est bien heureux d’avoir rencontré la plume des polémistes contre l’Empire; car, sans ces plumes, il n’y aurait pas eu Sedan (c’est ça qui aurait été embêtant! )

« M. Lockroy, qui est de vos amis et, qui plus est, beaucoup moins inconnu que M. Ignotus, écrit cependant qu’il est très extraordinaire de trouver encore quelques petites imperfections dans l’administration ou dans l’armée. Et puis, voici que les amis de M. Grévy laissent supposer qu’on se met à genoux devant M. Chanzy pour le décider à devenir ministre de la guerre. Ce n’est donc pas lui qui était un farceur : c’était l’autre...! Mais quel autre?...

« L’autre, c’est bien simple : c’est celui dont on ne veut pas, — en attendant qu’on ne veuille plus de personne!...

« Mais je constate que je divague : tout ça, c’est pour arriver à vous dire ce que vous savez aussi bien que moi si vous connaissez mon camarade — et vous le connaissez parce que vous l’aimez beaucoup. (Vous et moi, nous savons pourquoi.) — Eh bien! ce camarade trouve que tout ça, c’est des bêtises. Il veut qu’on lui donne à respecter quelque chose qui soit respectable. Si ce qu’on met au-dessus de lui ne l’est pas, qu’on en change! Mais pas tous les huit jours : ça deviendrait par trop bête.

« Quant à lui, il demande qu’on le laisse exercer sa profession, qu’on ait confiance en lui, qu’on ne lui promette pas tous les jours un peu plus d’argent, mais qu’on lui accorde, dans l’habitude de la vie, un peu plus de considération, — qu’on le laisse tranquille au sujet de la politique des uns et des autres; car il se moque des uns et des autres! — qu’on l’encourage à réaliser sa toquade; car il en a une et, bientôt, il sera le seul à l’avoir : cette toquade s’appelle « Alsace-Lorraine »!

« Voilà ce que demande mon camarade. Si votre plume du boulevard Poissonnière parvient à le faire réussir, vous ne manquerez pas de cœurs reconnaissants; car mon camarade s’appelle VArmée Française. »

« Général de Galliffet. »

Les deux « influences » d’alors sur Gambetta furent Spüller et Léonie Léon; mais aucune ne le domina entièrement.

Le « bon Spüller », le « fidèle Acliate », fut assez méconnu de tout le monde, même des autres amis, un peu jaloux de la confiance entière qu’avait en lui le Maître. Celui-ci le « blaguait » volontiers, mais l’écoutait et suivait ses conseils. Il paraît avoir été le plus désintéressé de ses lieutenants.

— « C’était, a dit Mme Adam dans ses Mémoires, un cœur sensible, bon, mais embarrassé par l’atavisme germain (sa famille était badoise) au milieu

d’amis gallo-latins, à qui leur race a donné des souplesses. Il vaut par le cœur et par l’esprit autant que nous; mais sa lenteur l’empêche de prendre les mêmes chemins. Il se sent gauche, lourd, sans grâce, sans aisance, sans promptitude. Gambetta, latin jusqu’aux moelles, lui échappe sans cesse : il n’arrive jamais à temps pour le saisir; son dévouement est en retard, ses avis trop longuement réfléchis. Un esprit prompt est souvent mieux en cour que lui auprès de l’ami qu’il adore, qu’il voudrait servir, garer, appuyer, seconder à chaque heure... Et Spüller souffre tout ce qu’on peut souffrir, n’arrive à rien de ce qu’il faudrait faire, se désole de ne jamais entrer à temps en action visible et de se perdre inutilement en des projets irréalisables dont je suis la confidente... »

Juliette Adam était, à ce moment-là, peu disposée à ménager Gambetta. Ses intransigeances même envers les siens sont célèbres et l’autorisaient à se montrer intraitable pour les autres. Pourtant, elle eût dû comprendre qu’au lendemain du 16 Mai, Gambetta appartenait surtout à son parti.

Enfin, c’était le temps où ce « grand enfant, sensible jusqu’à la sensiblerie, » écrivait à Léonie Léon, avec la fougue des vingt ans qu’il n’avait pas eus :

— « Ma chère mignonne aimée, tu es enivrante, idéale. Je suis plus adorant que jamais, plus heureux, plus fou que je ne le dis encore, de posséder un tel joyau. Rien ri entre dans mon esprit ni dans mon cœur en parallèle avec ta tendresse . Grâce à elle,

je vis dans la sphère de l’amour ineffable, insensible au reste du monde et je me sens supérieur à toutes les déceptions si je reste appuyé sur ton cœur. Je te vois enfin telle que je t’avais rêvée, confiante, aimante, gaie, toujours maîtresse de ta raison et de la mienne, enfin, une femme, une vraie femme, celle qui m’était due, qui pouvait régler ma vie, remplir mon âme et consacrer mes triomphes... »

Ce n’était pas, décidément, le moment des effusions de famille, autour des longs et naïfs récits de la mère au grand cœur despotique et exigeant — Magdelaine-Orazie-Massabie-Gambetta !...

Gambetta, certes, chérissait sa mère; mais « elle était bien de son pays »! Elle avait la tranquille et impérieuse conception latine de la famille, toujours hiérarchisée de l’ascendant aux enfants. Son fils, même devenu, selon la prophétie de la sorcière de Cahors, Nanette-la-Nivernaise, « le maître de la France », lui appartenait corps et âme. Il était sa chose. Elle n’admettait pas — beaucoup de cc ma* mans » du Midi sont encore ainsi, surtout dans les campagnes — que la joie de s’occuper d’elle seule ne primât point, chez son fils, toute autre préoccupation, même nationale. Et quand le tribun, obsédé d’une attaque politique à laquelle il devait répondre le soir même, écoutait mal les « histoires » de Cahors et les dissentiments de Miette, la servante fidèle, mais acariâtre, avec les commères du voisinage, l’excellente femme se plaignait :

— « Je ne le reconnais plus! Il nous dédaigne! »

En juillet 77, au plus fort de la bourrasque parle-

mentaire qui saccage les heures et les minutes de Gambetta, elle débarque à Paris et entend vivre étroitement avec son fils. Elle se plaint à Juliette Lamber — en qui elle trouve des échos sympathiques à ses doléances, car la « grande Française » observe, non sans amertume, que le tribun s’écarte de sa politique violente et se soustrait progressivement à son égérienne influence — qui a reçu un billet du « révolté » :

— « Maman est arrivée ce matin... Dites-lui doucement qu’il ne faut pas trop s’attarder... »

— « Je le lui dis, rend compte Mme Adam, le plus doucement du monde. Elle comprend, elle devine que son fils adoré désire son départ. Elle éclate en sanglots... Mais elle refuse de comprendre. Son fils est à elle : elle l’a enfanté. Elle Va fait ce quil est. Elle en veut sa part... Gambetta me supplie de lui faire entendre qu’il ne peut travailler quand elle est là, qu’il faut qu’elle se sacrifie au sauvetage de la France... Et elle s’en va, blessée au cœur... »

La Présidence de la Chambre ne fut, pour Gambetta, qu’une halte affairée entre deux batailles. L’apaisement ne s’était pas fait dans la houle mouvante des partis et, à plusieurs reprises, le Président dut intervenir, descendre de son fauteuil et reparaître à la tribune. Nous n’avons, depuis, revu ce spectacle insolite qu’une seule fois, avec M. Edouard Herriot.

— « J’ai choisi la bonne part, la part supérieure,

écrivait-il à son amie, mécontente de le voir là; je suis désormais sorti de la campagne terrible des huit ans. La position est à nous. Je vais pouvoir passer au deuxième programme — l’action extérieure — et, me tenant au-dessus et en dehors des partis, choisir mon heure, ma voie et mes moyens. »

Installées à Paris le 27 novembre, les Chambres y retrouvent une vitalité que Versailles avait assoupie. Les déjeuners de Gambetta sont aussitôt célèbres. Toutes les personnalités de l’Europe, de passage dans la Capitale, viennent s’y asseoir; et toutes en remportent un nouveau sentiment d’estime et d’admiration pour le chef « encore si jeune ». Les lettres, les arts et les sciences, la politique et la sociologie, toutes les branches du savoir humain ont, au quai d’Orsay, trouvé un nouveau reposoir d’intelligent et chaleureux accueil. La cuisine du fameux Trompette, maître-coq que ses ennemis lui ont tant reproché, est célèbre dans le monde politique.

Quand tomba le cabinet Waddington, à la fin de décembre 79, il y eut un grand silence. Tout le Parlement pensa : « Enfin!... on va l’appeler à l’Elysée!... »

Mais on comptait sans Grévy et sa jalousie recuite. Il fit mander Freycinet et le chargea de constituer le nouveau Ministère. Gambetta haussa les épaules et, de la meilleure humeur du monde, se déclara heureux de rester où il était. D’ailleurs, il était sincère. Ses loisirs de Président étaient pour lui un enchantement continuel.

Seuls, les députés majoritaires furent mécontents et se vengèrent — de Grévy! — en ne réélisant Gambetta que tout juste.

Cette fois, les temps sont proches. A la première crise — et déjà des pièges sont tendus sous les pas de « la souris blanche » — il faudra bien que Gambetta soit appelé!...

— « On lui avait reproché de s’être dérobé, s’écria plus tard Paul Deschanel, victime exactement de la même manœuvre ; et on ne lui avait rien offert! Il est vrai qu’au fond, lui ne souhaitait pas d’être appelé. »

Encore un cri du cœur, sous la plume d’un Président de la Chambre qui, lui aussf, ne désira jamais, parmi tant de pièges, un pouvoir qu’on devait lui refuser toujours. Ce qui ne l’empêcha point de devenir — trop tard — chef de l’État, comme l’eût été Gambetta s’il avait vécu deux ans de plus !

Même dans les initiatives du gouvernement, l’inspiration du Président de la Chambre se faisait sentir. Il passait ses soirées à donner des consultations aux Ministres et à la majorité. La loi d’amnistie générale le contraignit à en convenir.

Cette loi, Freycinet, sous la pression du Palais- Bourbon, l’avait d’abord catégorisée avec parcimonie. Gambetta, plus large d’esprit, lui conseilla l’amnistie plénière. Et Freycinet de changer aussitôt son texte et d’adopter les vues du tribun.

Mais, devant le toile général des Jules Simon et autres « pâles républicains », le Ministère, menacé de

culbuter sur place, voudrait bien appeler Gambetta à la rescousse. Celui-ci, sur une allusion de Paul de Cassagnac, qui le met en cause, ne se dérobe pas :

— « Monsieur Brisson, dit-il dans un silence lourd, je vous prie de vouloir bien me remplacer au fauteuil. »

Et, prêt à intervenir, il vient s’asseoir au deuxième rang de l’hémicycle. Réclamé à la tribune par toute la gauche, qui l’acclame, Gambetta prononce alors, dans une improvisation magnifique, l’un des plus heureux discours de sa carrière.

Il rallie puissamment les indécis et, par 312 voix contre 116, l’amnistie plénière est votée. Le ministère Freycinet est sauvé, — pas pour longtemps.

L’armée, peu à peu, vient à Gambetta. Depuis le « registre » de 77, bien des hésitants s’acheminent vers l’homme qui incarne, plus que jamais — quoi qu on ait dit — la résistance nationale. Les formules énergiques et habiles font le tour de l’Europe : « Les grandes réparations peuvent sortir du droit », — expression destinée à endormir le farouche Bismarck; ou bien : « Il y a, dans les choses d’ici-bas, une justice immanente , qui vient à son jour et à scn heure. »

Le ministère Freycinet ne tombe pas. Il s’effondre de lui-même. Ses divisions en étaient cause, mais surtout la situation, fatalement faussée, de tout gouvernement dont Gambetta ne sera point le chef. Ce qui n’empêche point le Jurassien de l’Elysée d’appeler au pouvoir... Jules Ferry, le disciple le plus « indépendant », d’âme et de cœur, du tribun détesté.

— « Je garde Gambetta, grogne Grévy dans un murmure de reproches. C’est une réserve. »

Pour le moment, la « réserve » va être furieusement attaquée.

— « Gambetta, c'est la guerre l » lance une brochure payée par les ténèbres, fondant ainsi un argument archi-faux, dont nos plus récents hommes d’État furent, bien plus tard, les victimes : Escobar se répète à travers l’Histoire.

Bismarck, irrité encore de la dérobade du tribun quand il l’avait, par Hænckel, fait solliciter de venir à Varzin, avait dit publiquement :

— « Gambetta au pouvoir en France agirait sur les nerfs de l’Europe comme un homme battant le tambour dans une chambre de malade. »

Interpellé sur la politique du gouvernement, que l’on affecte de regarder comme « le sien », il redescend du fauteuil et déclare à la tribune :

— «Je lui donne ma confiance les yeux fermés. Je n’ai pas à dire si j’ai une politique. Je n’ai pas à faire connaître si cette politique différerait de celle du gouvernement. J’ai mes sentiments, mes opinions sur les affaires extérieures. Je saurai attendre. »

Ces trois derniers mots condamnaient d’avance le cabinet Jules Ferry à mourir jeune.

Mais la bataille autour du scrutin de liste, d’abord, va prolonger ses jours et Gambetta, pour la troisième fois, descend de son Olympe à sonnette et remporte un nouveau succès de tribune. Il a comparé la France du scrutin d’arrondissement à « un miroir brisé où elle ne reconnaît plus sa propre image, »

définition que devait, plus près de nous, avilir le cliché des « mares stagnantes », sans nous dispenser d’y revenir.

Il fait donc voter le scrutin de liste et pense avoir à jamais assaini et exalté la République de son rêve. Mais il laisse commettre une faute par ses amis, puérile, sans profondeur, entachée seulement d’exubérance gasconne. Ses ennemis, ses envieux vont l’invoquer comme un aveu de « dictature », proclamée enfin au grand jour : et c’est son voyage à Cahors.

Sur le terrain politique, le Midi a plus de ressources que le Nord. C’est un fait constant en histoire.

— « Pour la millième fois, écrit en souriant Alphonse Daudet, le Midi a conquis la Gaule. »

Il ne s’agit point, ici, d’une prétention de suprématie indéfendable. La France est faite de régions dissemblables, mais amalgamées par les siècles.

— « Sans le pays d’outre-Loire, a écrit Hanotaux, (homme du Nord), il n’y aurait pas de France. Une France uniquement septentrionale ne se conçoit pas. A diverses reprises, elle s’est essayée, si je puis dire; mais elle devenait tout de suite une Normandie, une Angleterre, une Belgique, une Bourgogne, que sais-je ? mais plus la France . Ce qui nous distingue en Europe, c’est notre côté Midi , face à l’Orient, à l’aurore. »

Le défaut du Méridional — surtout aggloméré avec d’autres — c’est cet enivrement de rayons, cet

excès de lumière et de couleurs, qui déforme et grossit sa vision aux heures d’enthousiasme. Gambetta, qui ne s’attendait pas à l’apothéose foraine et « formidable » de sa ville natale, en fut comme grisé et perdit pied.

— « Génois, Gascon et Cadurcien », définissait Deschanel, dans son analyse de Gambetta.

Le Génois eût déconseillé le voyage de Cahors en ce tournant tumultueux et le Gascon eût dû mettre en garde le Cadurcien contre les emballements excessifs que les adversaires du tribun n’allaient pas manquer de travestir selon leur haine. On dit que Grévy, en lisant les dépêches lyriques du Quercv, se frottait les mains en ricanant...

Cette visite à son berceau ne fut, pourtant, autour de Gambetta, qu’une manifestation régionale du délire local, plus tapageuse, au fond, que passionnée. Il écrit, lui-même, à celle qu’il aime :

— « Cela ne ressemble à rien de ce que j’ai vu jusqu’ici : la terre, le ciel s’en mêlent et c’est la plus belle fête qu’il ait été donné à un homme de voir sur son sol (26 mai 1881). »

— « Cette fois, c’en est trop! chuchote-t-on autour de l’Elysée. Les tournées organisées de Louis-Napoléon, en 51, n’étaient rien auprès de cette audacieuse entreprise de « battage » personnel. Décidément, c’est bien la « dictature »!

Veut-on savoir jusqu’où peut aller la mauvaise foi de l’attaque ?... On est parvenu à faire grief au trop grand Cadurcien d’avoir, après son départ de là-bas, trouvé, sur la cheminée de sa chambre, à

Y Hôtel des Ambassadeurs, des médailles de Notre- Dame de Lourdes!

— « Il flatte en secret tous les partis, comme

Y Autre! » jurent les « purs » de la République — les autres aussi.

Or, sait-on de quoi il s’agit ? — Mais l’on se gardera bien de l’avouer en éclatant de rire! — Les « bonnes sœurs » du couvent de la Miséricorde, chargées de blanchir le linge de l’hôtel, avaient reçu un lot de chemises qu’on leur avait bien recommandé de laver et de repasser au plus vite, « car c’était pour Gambetta »!

Les pieuses filles, terrifiées d’être mises ainsi au service de « l’ennemi de l’Eglise », avaient cru trouver un moyen de ne point pécher en dissimulant dans chaque chemise une médaille bénite...

Le tribun, en les dépliant, les avait, souriant et silencieux — car il avait tout de suite compris d’où venaient les effigies sacrées — déposées sur sa cheminée; mais il oublia de les faire rendre à la communauté religieuse. De là l’accusation.

Et il y eut ainsi cent « rapports », plus fielleux les uns que les autres, contre les agissements du « dictateur », dans les couloirs du Sénat.

— « Prenez garde, s’écria Waddington, au plébiscite partiel, par département! »

M. Daniel Halévy — qui n’aime pas Gambetta — nous a donné les précieuses et précises notes de son père sur cette agitation sans ombre de justice.

— « Le 26 mai, Gambetta commence son voyage impérial à Cahors... Le lendemain, il règle ainsi

l’ordre de ses réceptions : 1° les voyageurs de commerce; 2° l’armée; 3° la magistrature... 28 mai : « Inouï, ce voyage!... D’heure en heure, des dépêches de l’Havas... » Et, le 30 : « Gambetta revient aujourd’hui à Paris, après ce voyage de souverain à Cahors. Il a fait trois discours et trente ou quarante allocutions... »

Et l’ancien secrétaire de Morny note, avec une sagacité de « vaudevilliste » très parisien :

— « Gambetta aurait-il trop joué à l’Empereur ? La commission sénatoriale élue hier compte huit membres sur neuf hostiles au scrutin de liste... Personne, au fond, n’en veut, de ce scrutin de liste

— si ce n’est Gambetta. On sent bien que ce sera l’instrument de sa grandeur... Le Sénat capitulera. »

Il se trompait et il en convient, le 11 juin :

— « Échec au roi! Le Sénat s’est rebiffé. Par 148 voix contre 114, il a repoussé le scrutin de liste. M. Grévy remporte. C’est la faute au voyage de Cahors. Gambetta a trop tôt joué à l’Empereur. »

Autre erreur, chevaleresque, de Gambetta : sa fidélité aux électeurs de Belleville. Ludovic Halévy

— ses papiers restent sous nos yeux, — avait noté :

— « La petite Z..., un soir, aux Variétés, me disait : « Voyez-vous, dans la vie, tout dépend du premier amant! » Belleville a été le premier amant de Gambetta. Je crois que cela lui coûtera cher — et à nous aussi. »

Et le co-auteur de la Belle Hélène — pourquoi

pas ? — nous raconte les scandaleuses réunions de B elle ville et de Charonne :

— (19 août 1881). Tumulte effroyable, vendredi soir, à Belleville. Gambetta hué, sifflé, ne pouvant se faire entendre, obligé de lâcher la partie au bout d’une demi-heure de lutte. Il a traité ses anciens amis d 'esclaves ivres , de braillards , de gueulards... Hier soir encore, Gambetta a tâché de faire une fausse réunion publique... Le triage n’a pu se faire... A la réunion du 16, à Belleville, répliques textuelles :

— Gambetta , dominant le tumulte : « Silence à ceux qui n’ont ni conscience, ni pudeur!... Une voix :

— Comme toi, gros cochon!... Gambetta : Silence aux braillards ! Silence aux gueulards ! Etc. !... »

« Deux heures après, rue de Surène, on corrigeait les épreuves du compte rendu destiné à la République Française. Étaient présents : Ranc, Spüller, Reinach. On enlève : « Comme toi , gros cochon! » Tout le monde est d’accord là-dessus. Ranc et Spüller veulent également faire disparaître : gueulards. Résistance de Gambetta : — « Le mot a été entendu, dit-il. Il faut le laisser. Et puis, cela serait choquant chez un autre. Pas chez moi... » Et on a maintenu gueulards. »

Gambetta ne fut réélu qu’à huit voix de majorité dans un arrondissement, à trois cent cinquante dans l’autre. Les termites de l’envie avaient failli réussir à l’abattre.

C’est à l’une des réunions dans Belleville que le tribun définit sa République : attentive, vigilante, toujours mêlée avec courtoisie aux affaires qui la

touchent dans le monde, mais toujours éloignée de l’esprit de conflagration, de conspiration et d’agression. Et j’espère que je verrai ce jour où, par la majorité du droit, de la vérité et de la justice, nous retrouverons nos frères séparés.

•— « C’est Y abandon de la Revanchel » gémissent Mme Adam et ses amis.

Mais non! C’est, avant tout, un geste vers le « monstre » de Varzin, exaspéré par l’ascension du « dictateur » et le relèvement trop rapide de la France. Une lettre à Léonie Léon — que ne donnerions-nous pas pour recouvrer toutes les autres ? — avait déjà éclairé cette tactique; car il savait « ce que serait l’affreuse calamité d’une nouvelle guerre et il ne voulait pas que la France en assumât la responsabilité » :

— « Notre rôle est d’être, comme le Sosie de Molière, «amis de tout le monde », libres de tout engagement et, tout au fond , de reculer la dernière collision le plus longtemps possible. »

— « D’abord, a écrit M. Gabriel Hanotaux, relever le pays, lui assurer la force militaire, la stabilité politique, l’union, puis, au dehors, le secours des alliances et de l’estime universelle, confirmer en elle la conscience du Droit pour l’heure où la provocation inévitable jaillirait de l’injustice ellemême — tel était le programme de cet homme d’ardente foi, mais de bon jugement, qui osait à peine se demander « s’il verrait l’heure du drame... (car il se sentait déjà frappé à mortl )

« C’est ce patriotisme nouveau, ce feu sous la

cendre , cet enthousiasme dompté, attendant son heure, que la parole de Gambetta sut nourrir en lui-même et répandre autour de lui...

« Il était mort depuis trente ans quand cet amas^ des vieilles vertus nationales flamba et illumina le Destin aux journées d’août 1914. Qui oserait dire que la vie et la mort de Gambetta n’aient pas entretenu le foyer ? »

Les élections d’août 1881 consolidèrent enfin la République en France. La majorité de Gambetta avait 400 voix; l’extrême-gauche obtenait 46 sièges. Les conservateurs n’en détenaient plus que 90.

Jules Ferry, avant de quitter le pouvoir, avait fait voter l’établissement de notre protectorat sur la Tunisie.

— « Enfin! écrit Gambetta, nous venons de sortir de l’interminable affaire tunisienne. Vers neuf heures du soir, tout a été terminé, grâce à un mouvement d’indignation qui m’a poussé à la tribune après dix-huit votes successifs... Je leur ai fait ratifier une politique de fierté nationale. Mais mon intervention m’engage. Je suis obligé de discourir avec le Président de la République, s'il est prêt à subir la « dictature », puisque lictature il y a. »

Le Grand Ministère.

Le 10 novembre, Jules Ferry est démissionnaire. Grévy, qui vient de marier sa fille à Daniel Wilson, l’un des ennemis les plus acharnés du Tribun, est obligé d’appeler Gambetta à former le cabinet. Le « Grand Ministère », tant attendu, est enfin constitué.

Un immense dégoût, uné lassitude morbide accablaient le vainqueur. Déjà, sa majorité se divisait. Tous les Présidents qu’il avait conviés au pouvoir avec lui s’étaient dérobés : Jules Ferry, meurtri de sa retraite, se déclarait hostile au scrutin de liste; Léon Say refusait, d’avance, tout emprunt. Freycinet, d’abord, avait accepté la Guerre, puis les Affaires Étrangères.

— « Je vous laisserai bientôt le pouvoir, avait promis Gambetta. Dans quelques mois , je me retirerai, pour me reposer et voyager en Europe. »

La « souris blanche », après une nuit de réflexions et de conciliabules étranges, refusa en promettant son appui de sénateur!

Le premier mouvement de Gambetta fut de tout « planter » là et de disparaître :

— « Il en est temps encore, écrit-il à Léonie Léon. Veux-tu partir ?... Je suis prêt, je nous sauve. Un mot, un oui, un simple oui — et nous sommes libres pour toujours! »

La toute-puissante Égérie répondit : « Non.

Fais ton devoir. »

Le Journal Officiel du 15 novembre 1881 publiait la composition du Ministère : Gambetta le présidait aux Affaires Étrangères. Les autres portefeuilles avaient pour titulaires : Jules Cazot, Waldeck- Rousseau, Campenon, Gougeard, Paul Bert, Allain- Targé, Raynal, Rouvier. Devès, Antonin Proust, Spüller et Félix Faure.

— « Un Gouvernement de « commis » et d’inconnus! » s’écriaient les adversaires du tribun dans un sarcasme.

Nous n’allons pas ici refaire, pour la centième fois, l’histoire, même succincte, de ce « Grand Ministère », qui n’avait encore de grand que Gambetta.

— « On attendait de lui des choses extraordinaires . Avec une majorité divisée, il ne pouvait pas les réaliser... Le destin, qui s’était offert à lui à trente ans, se dérobait à quarante. »

Mais, surtout, il était, physiquement, irrémédiablement atteint. Depuis la guerre, il ne s’était

jamais rétabli tout à fait de sa maladie des bronches. Bâti en force, massif, doué d’une énergie peu commune, il donnait l’illusion d’un « colosse ». Sa voix, qui retrouvait parfois toute sa puissance, impressionnait l’auditeur et lui semblait ne pouvoir émaner que d’un corps robuste. Hélas! tout l’accablait à la fois : une offensive nouvelle de son mal secret, le déchaînement abject des calomnies des uns et de l’aversion des autres, des outrages tels qu’aucun chef politique n’en a connu d’aussi bas. « Superstitieux », au sens avouable du mot, il avait nettement, à certaines heures, senti la menace de l’invisible et de la mort, dont il avait horreur, bien qu’il affectât de parler d’elle avec sérénité.

— « Je viens, disait-il, trois ans avant, à Mme Adam, d’enterrer ma pauvre « Tata » au cimetière du vieux château de Nice. C’est l’un des plus beaux sites du monde et c’est là que je veux reposer un jour. — Le plus tard possible. — Mais non! Le plus tôt, au contraire!... Il me semble déjà que •entends sa voix et qu’elle m’appelle... »

Un seul refuge lui était ouvert contre ses abattements, de plus en plus rapprochés : les bras de celle dont il voulait faire sa compagne pour échapper enfin à la menace du néant... Mais, en dépit de sa tendresse exclusive pour elle, il devait disparaître sans avoir fait un testament en sa faveur.

Gambetta ne dirigea que d’assez loin ceux qu’on appelait, par dérision, se.s « commis d’ordre ». Son jeune ministre de l’Intérieur, Waldeck-Rousseau, menait assez rudement les préfets, selon sa concep-

tion à lui, où s f affirmait déjà une forte personnalité. Le général de Miribel, réactionnaire de grande valeur, devenait chef d’état-major général; Canrobert et Gallifïet entraient au Conseil Supérieur delà Guerre. Floquet allait à la Préfecture de la Seine et Magnin à la Banque de France. Gambetta « regardait aux compétences avant de regarder aux opinions ».

Il désarme le Sénat par sa déférence, consolide l’œuvre de Ferry en Tunisie, nomme Chaudordv ambassadeur en Russie, auprès du nouveau tzar, prépare des alliances appuyées sur Londres et Pétersbourg.

Dans l’affaire d’Éygpte, Bismarck s’oppose à l’entente de la France et de l’Angleterre et la fait échouer, tandis que Gambetta, assailli, à la Chambre, par ses adversaires, ralliés contre lui par Wilson, le gendre de Grévy, se fait battre , après des prodiges d’éloquence, sur la lancinante question du scrutin de liste; car il n’y a aucun doute : il a choisi luimême l’heure, le terrain, la certitude de sa défaite. Par 268 voix contre 218, le « Grand Ministère » est renversé, le 26 janvier 82. Il avait duré soixante treize jours !

Les amis de l’Élysée, l’extrême-gauche et la droite ont l’indécence de s’en réjouir bruyamment sans voir l’énormité de leur faute et combien, la tourmente passée, leur victime, libérée et grandie, allait surgir, plus puissante encore, devant l’opinion publique.

— « L’aventure du 26 janvier, a conclu J. Reinach. était un triomphe pour Cassagnac, Wilson

et Clemenceau... Il y avait, dans les manœuvres de ses adversaires, tant de haine aveugle et de basse jalousie transparentes, il était descendu du pouvoir avec tant de noblesse et après avoir prononcé de si généreuses paroles, il restait si grand pendant que ses vainqueurs restaient si petits, enfin les votes de la Chambre étaient tellement contradictoires que l’impression générale fut celle d’un douloureux étonnement....

« À Londres comme à Berlin, à Vienne comme à Rome, on respira... L’Angleterre se vit maîtresse de l’Égypte. Mais ce fut à Berlin que le contentement fut le plus vif. Le vote de la Chambre y fut salué par tous les journaux comme une nouvelle garantie de paix . — en bon allemand, comme une victoire pour la Prusse. » (Dédié à Madame Adam!)

Malgré la brièveté de son passage au pouvoir — et peut-être à cause d’elle — la figure de Gambetta avait singulièrement grandi. Sa projection en pleine lumière ne diminua pas son prestige. A l’inverse de la plupart des chefs hissés soudain sur le pavois, son autorité s’accrut devant le pays et impressionna l’étranger.

C’est qu’il était en pleine possession de son génie organisateur, doué de secondes vues étranges :

— « Sa belle et généreuse nature, sa carrière prompte, toute d’énergie et de lumière, sa bonté haute et familière fascinaient ceux qui l’approchaient. Je suis de ceux qui ont conservé l’empreinte.

« Quand il devint Président du Conseil et ministre des Affaires Étrangères, il m’appela à son cabinet.

Ce fut, alors, la période vraiment humaine et mélancolique de eette prestigieuse carrière. J’ai vu l’ascension attendue et la chute soudaine.

« J’observai la jalousie du destin, la cruauté des partis, la misère des choses humaines, la facilité du mal et la difficulté du bien.

« Gambetta, dans cette crise haletante, où il jouait son honneur et sa vie, m’apparut plein d’ardeur et de foi, mais déjà comme appesanti par le fardeau du devoir. Ses fortes épaules s’inclinaient, sa physionomie devenait plus tendue et parfois douloureuse. Il se trouvait enserré par la mécanique gouvernementale dans la complexité des décisions à prendre, dans le réseau de l’intrigue, dans le fourré des polémiques atroces, mordant sa chair jusqu’au sang. Il me parut ému par cette nouvelle face de la fortune et attendri par je ne sais quel affaiblissement soudain de sa nature puissante , mais d'un organisme délicat.

« Je le vois encore, appuyé au marbre de la cheminée de son cabinet de ministre, la figure tirée, le teint pâli, l’œil inquiet et s’étonnant, ce jour-là — sur je ne sais plus quelle injustice imprévue — qu’on ne lui laissât pas une heure de répit : « Que me veulent-ils ? Pourquoi ces haines ? Que leur ai-je fait? Qu’ils me laissent agir! Je ne veux que le bien. » G. Hanotaux.

Plus tard, beaucoup plus tard, l’un de ses ennemis les plus mordants, Clemenceau, devait nous donner le spectacle inattendu de ses remords avoués de

l’avoir si âprément combattu. Ce fut, le 29 avril 1909, à l’inauguration de la statue de Gambetta à Nice. Clemenceau, président du Conseil, en présence de M. Fallières, président de la République, prit la parole pour se justifier, après tant d’années.

« Nous étions devant lui et nous vîmes ses yeux, ardents et durs, se voiler d’une buée soudaine quand il termina cet aveu public :

— « Nul parti, dans la victoire, n’échappe à la fatalité des désaccords. C’est une grande tristesse que nos passions puissent parfois engager en des luttes violentes, les uns contre les autres, des hommes qui ont combattu côte à côte pour le même idéal, qui y sont demeurés fidèles et qui se seraient retrouvés, unis comme autrefois, si la République avait été menacée. Réfléchit-on jamais à tout ce que l’homme peut dépenser d’injustice au service d’une cause juste et pourrait-on dire quelle somme de mal s’accomplit trop souvent en vue d’une réalisation du bien?... Tandis que nous prêchons l’idéal, nous prodiguant, à la même heure, en gestes inconscients d’atavique dureté , le torrent des vies enchevêtrées précipite son cours aux abîmes sans fond. Plus de temps pour se reprendre! La main qu’on cherche est refroidie et tout ce qui nous reste est de ressentir plus vivement alors la douleur des coups portés que reçus... »

Quel plus bel hommage peut-on rêver, surtout rendu par le plus terrible adversaire du tribun, par celui qu’une image populaire, pire que hardie, a désigné sous le surnom de « Tigre à la face de Mongol » ?

Clemenceau, qui avait encore à vivre la fin, prestigieuse aussi, de sa vie cruelle, s’était-il souvenu, en jetant sur un feuillet ces phrases de repentir hautain, que l’ombre de la mort s’étendait déjà, au début de 82, sur le fondateur de la République ? Car la mort rôdait, une fois de plus, sur les traces de l’affranchi, dévoré de fièvre. A Nice, à Gênes;, il en sent l’approche, parmi les ruines républicaines de sa race.

Freycinet, cependant, redevenu président du Conseil, capitule devant les exigences de Bismarck dans la question d’Egypte. L’intervention turque est acceptée par la France, jusqu’alors prépondérante au Caire, et par l’Angleterre, qui aspire à le devenir. Les négociations s’éternisent. L’Allemagne étend sur Constantinople la nuée invisible de son influence.

Enfin, le 18 juillet, pour défendre le prestige séculaire de notre pays sur Alexandrie, le canal de Suez — notre œuvre! — et les Pyramides, dont les échos répètent encore les noms de Bonaparte et de Kléber, Gambetta bondit à la tribune :

— « Ne laissez pas amoindrir, s’écrie-t-il. le patrimoine de la France! Plus il est ancien, plus il est sacré! »

Il combat pour sauvegarder l’entente francoanglaise, sans lui sacrifier « et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien! »

Ce fut son chant du cygne, d’une beauté, d’une grandeur pathétiques et dont grognait, sans oser l’interrompre, la coalition de ses ennemis. Paul Deschanel, qui assistait en spectateur à la séance, a écrit :

— « Je vois la scène comme si c’était d’hier. Le grand orateur commença lentement, à voix grave et basse ; ainsi faisait Mirabeau. La puissante machine, au moment de se mettre en marche, semblait peiner, chercher au plus profond d’elle-même les forces qui allaient se déchaîner. Peu à peu, le halètement devenait plus rapide. Il éclatait enfin en traits de flamme, brûlant, broyant tout au passage.

« L’orateur avait contre lui cette coalition des partis extrêmes qui allait devenir, pendant plus de trente ans, la règle du jeu. Il avait en même temps contre lui les amis de l’Élysée. Sous le jour implacable du plafond vitré, j’apercevais, dans cette foule défiante, les faces hérissées, prêtes à mordre. Par instants, sa parole passait sur l’Assemblée frémissante comme une rafale et les têtes pliaient comme des épis sous l’orage. C’était une force de la nature, un cyclone. Ironie attristée, indignation roulaient dans le torrent avec la majesté des souvenirs et la magie de l’espérance...

« Pendant qu’il parlait, sa mère mourait à Saint- Mandé... Au moment où il descendait de la tribune, ses amis l’y entraînèrent et, penché sur sa mère expirante, il entendait les crieurs de journaux annoncer le discours dont il frémissait encore...

« Il emporta à Nice sa mère morte... »

Et jamais plus il ne put, en dépit des accès de gaîté nerveuse et comme forcée qui étonnaient ses intimes et leur donnaient l’illusion d’un renouveau triomphant, se soustraire entièrement à l’emprise de l’idée fixe de son trépas prochain.

C’est en songeant, sans en rien dire, à F avertissement d’on ne sait plus quelle voyante, qui lui avait prédit que l’année 1882 lui serait fatale, c’est avec une sorte de hantise, qui le poussait à dicter ses suprêmes révoltes contre son destin qu’il avait écrit, en juillet, cette note testamentaire :

« ... J’ai tout sacrifié aux exigences, aux mille contributions de ma vie publique. J’en ai toujours été récompensé par l’ingratitude ou la trahison. N’importe! Je ne regrette rien, n’ayant jamais agi que dans l’intérêt supérieur de mon parti. Le jour de la justice viendra tôt ou tard. S’il ne doit se lever qu’après ma mort, je n’en aurai nulle rancune, nul dépit. J’ai confiance dans l’histoire et quand c’est d’elle seule qu’on attend le jugement suprême, les diffamations, les calomnies passent sans vous effleurer. Et puis, il y a, pour la. conscience d’un honnête homme, un si haut plaisir dans le mépris des hommes, que cela suffit pour tout supporter sans faiblir, pourvu que le but soit atteint. »

Mme Adam, quelques mois après, se souvenait-elle encore de ce qu’il lui avait dit, trois années auparavant, quand elle feignait de lui tirer les cartes pour le dissuader d’aller à Varzin et lui conseiller, par une allusion assez hardie, de « se défier des femmes ».

— « On m’a toujours prédit, murmura Gambetta, que je mourrais de mort violente, par la main d'une femme... »

Léonie Léon.

Tous les chefs de partis politiques subissent, aux suprêmes tournants de leurs victoires — sans même parler de leurs défaites — un immense dégoût de certaines capitulations, indispensables au succès. Des entourages où foisonnent les médiocres, sinon pire encore, les ont, à certaines heures, compromis à leurs propres yeux. Ceux-là, de convoitises en exigences, ont avili jusqu’aux récompenses arrachées à la lassitude de l’arbitre élu.

Il n’est pas rare, alors, de voir les meneurs de foules, « abreuvés d’amertume », chercher à échapper, de plus en plus, à cette atmosphère empoisonnée en se réfugiant dans un abri discret, une retraite sûre à l’écart des partisans harceleurs et des porteurs de requêtes.

Léon Gambetta subit la loi commune. Une tendresse de femme fleurissait ses rares loisirs. Il

Joo

s’accoutumait peu à peu à dérober aux meilleurs amis eux-mêmes des heures, des soirées, des jours fériés, qu’il consacrait à Léonie Léon.

Elle était devenue indispensable à son existence quotidienne. Dès que ses devoirs politiques l’éloignaient d’elle, il lui écrivait de longues lettres ou de courts billets, dont la passion, juvénile jusqu’à paraître naïve, étonnerait les psychologues, si, par malencontre, les milliers de pages que Léris a rendues à l’héroïne de cet amour lyrique et celles qu’elles avait conservées devaient, un jour, être publiées toutes.

Où sont-elles ? Qui les cache à nos yeux ? N’ontelles point été brûlées, à la mort de Mme Léon, comme quelques-uns de ses amis l’ont affirmé ? Ne seraient-elles point, à Rome, dans cet amas énorme de documents secrets qui fourniront aux annalistes de l’avenir une mine inépuisable de documents pour servir à l’histoire de la chrétienté et de ses luttes seize fois séculaires ? Tout est possible. Espérons, pour nous consoler, que, détruites, elles ne pourront nuire à des réputations consacrées encore par des légendes soigneusement rabotées, ni faire de la peine à des familles estimables.

Car Gambetta, si aimable, si bienveillant à tous, si « policé », selon ses adversaires eux-mêmes, était souvent, dans ses confidences à ceux qu’il aimait, d’une franchise brutale qui terrifiait les trembleurs. Nous avons dû, en publiant ses lettres à son père, en omettre quelques-unes dont le ton fouailleur aurait choqué des vieillards vénérés. Mieux valait,

sans aucun doute, négliger des appréciations qui n’eussent rien ajouté à sa gloire — bien au contraire, — et passer sous silence des billets où l’on lisait, par exemple :

— « Le ministère Untel est constitué : il n’est composé que de gredins ou d’imbéciles. »

Déçu dans ses rêves les plus généreux, Gambetta se détournait donc de la marée de calomnies atroces dont on essayait de submerger son courage et de salir jusqu’à ses intentions les plus nobles, pour s’isoler auprès de l’amie qu’il vénérait comme une idole et qu’il adorait en artiste latin.

Au début de leur liaison, elle avait, sans doute, rêvé d’être épousée. Mais il n’en parla point dans les premières années.

Plus tard, attaché de plus en plus à cette femme, dont la distinction, le charme et l’intelligence le flattaient moins encore que la passion qu’elle lui montrait, il lui donna l’anneau symbolique dont on a parlé : il portait, gravée à l’intérieur, la devise : « U o?'s cet cinnel point n’est d’amour. »

Mais, alors, Léonie Léon, prise à son propre piège, l’aimait avec une abnégation d’amoureuse et, craignant de nuire à son avenir officiel, refusait de l’épouser :

— « Tu n’as qu’un mot à dire, lui écrivait-il un an avant sa mort, qu’un signe à faire, il est vrai, devant Monsieur le Maire. »

D’après Francis Laur, elle répondit qu’elle ne voulait pas du mariage civil qu’il lui offrait * ce Le mariage sans Dieu me laisserait mon passé , lui

aurait-elle dit. Seul, le mariage sanctifié par lui peut l’effacer. » Ce serait l’histoire du Daniel Rochat de Sardou.

Malgré ses résistances, il avait fini, en lui laissant voir la détresse accablée de son âme, toujours ardente, mais si profondément meurtrie, par la décider au mariage. Elle avait admis que, dès que serait fondé leur foyer pour toujours, Gambetta y trouverait le refuge inviolable dont la douceur devenait nécessaire à cette existence tourmentée, aussi lasse d’avoir lutté sans cesse contre l’irréalisable que d’avoir reçu des coups atroces dont il sentait enfin la profondeur ou l’inguérissable blessure.

Car, il faut bien le reconnaître, la santé physique du tribun, jadis si robuste, déclinait, depuis quelques mois, de façon à alarmer ses intimes. Fieuzal, qui le soignait jalousement depuis sa jeunesse au Quartier, s’alarmait des progrès continus de son essoufflement, de ses somnolences, surtout de l’obésité qui l’alourdissait de jour en jour, depuis qu’il avait doublé le cap, pourtant sans dangers, de la quarantaine.

Et il pensait, le bon camarade fraternel et sûr, à toutes les maladies qui avaient compromis sa résistance autrefois si rude, — à l’affection intestinale de son enfance, aux tortures souffertes pour l’œil blessé, à son accident du Quartier Latin, à l’atteinte, tuberculeuse sans doute, dont il avait guéri, à trente ans, au bord du lac de Genève, au^ bronchites de la guerre de 70, aux ravages enfin de ses migraines d’homme, dénonciatrices d’un état général profondément ébranlé.

Gambetta portait une ceinture qui le sanglait, en toutes saisons, pour éviter, dans le désordre de ses harangues violentes ou de ses fatigues musculaires, les hernies dont il eût été menacé. Au cours d’un essayage chez le spécialiste en renom de ces sortes de tissus élastiques, Fieuzal avait constaté, avec une crainte soudaine, que le ventre distendu était, en quelque sorte, meurtri d’ecchymoses, taché de stigmates et comme couturé de sillons noirâtres, où se dénonçaient, peut-être, des accidents intestinaux que le tribun passait sous silence, non sans en être parfois préoccupé.

On lui avait, en conséquence, prescrit un régime assez sévère. Nous connaissons des témoins qui nous ont conté ceci : enfants, ils avaient coutume, en descendant du parc de Saint-Cloud, pour regagner Ville d’Avray, de longer les Jardies, par le chemin déclive que dominent actuellement le monument et la statue de Gambetta. Et chaque jour, en plaisantant, ils observaient que, sur la fenêtre de la cuisine, refroidissait un saladier de pruneaux cuits par Trompette ou par Sidonie, indice trivial, mais probant, d’une alimentation surveillée.

.Dans ces communs de la maison de Balzac, où le tribun et son amie avaient, fort sommairement, intallé leur résidence champêtre, il recevait, au rez-de-chaussée, ses amis, ses collaborateurs et ses visiteurs.

Elle, toujours effacée et invisible, même aux familiers du chef républicain, régentait la maison et dirigeait les domestiques.

Gambetta n’avait annoncé son prochain mariage qu’à son père, à Nice, en lui recommandant le secret absolu. Sa sœur, Benedetta, remariée à Léris, habitait Saint-Mandé et ignorait un projet qui l’aurait fort meurtrie. Car, brutale et sans ménagement dans ses colères, elle détestait Léonie Léon et ne venait jamais aux Jardies. Le lendemain de la mort, si l’amie inconsolable disparut si vite, c’est qu’elle ne voulait plus jamais — et elle tint parole — se retrouver en présence de la sœur du tribun dont elle redoutait l’amertume agressive.

Entre les deux enfants de Joseph Gambetta, si unis dans leur jeunesse, il y avait alors un fossé de malentendus et de propos aigres-doux qui les séparait matériellement, depuis la mort de la mère. Comme celle-ci, Benedetta, impérieusement despotique, s’irritait jusqu’au sarcasme blessant de l’éloignement de son frère. Elle ne lui pardonnait pas de ne prendre que de loin en loin des nouvelles du « petit électeur » — son neveu, Léon Jouinot, le futur général vainqueur à Uskub, dont il voulait faire un soldat ou un diplomate.

Le 30 octobre 82, il se plaint à son père qu’ « on a parlé à Nice » et que l’agence Havas, dont il a fait supprimer la dépêche, annonce son mariage :

— « Tu es la seule personne à qui j’en aie parlé, lui dit-il. Je fais tous mes efforts pour décider mon amie à se résoudre et je crois bien avoir fait quelques progrès, grâce surtout au récit que je lui ai fait de ta joie en apprenant la nouvelle. Mais je n’ai pas encore triomphé de ses scrupules et de sa résistance.

Il faut donc des ménagements et, surtout, éviter la publicité. Je ne serai réellement heureux que le jour où je pourrai te dire que le consentement est obtenu : tu seras le premier à qui je l’annoncerai. »

C’était une précaution contre les confidences du vieillard glorioleux. Il avait renoncé à l’ambition de voir son fils épouser une archiduchesse ou, tout au moins, une princesse de la finance. À l’accablement du tribun, depuis la mort de sa mère, il avait compris l’immense dégoût de la politique qui décourageait en lui jusqu’à l’énergie de lutter et de vivre.

Léonie Léon l’avait, avant lui, discerné. Elle ne luttait plus. Elle acceptait le mariage, d’ailleurs sans enthousiasme; car elle redoutait que son fiancé, passionné jusqu’à la violence, ne lui reprochât un jour « son passé ». Certes, elle en avait fait la confidence — tout au moins en ce qui concernait Mocquart —, à celui qu’elle aimait et il avait passé des années à l’en consoler. Mais leur amour, déjà ancien, ne se lasserait-il pas d’être généreux toujours ?

Or, d’après les dernières lettres de Gambetta et le désarroi où il sombrait dès qu’il était seul avec elle, elle avait dû se rendre à l’évidence : si elle continuait à refuser d’être sa femme et de lui bâtir un foyer tranquille, il était homme à tout abandonner peutêtre et même — car il se savait atteint profondément — à ne plus réagir contre l’idée fixe de la mort, qui hante si étrangement ses dernières lettres, comme une sorte de prémonition qui, visiblement, lui fait horreur.

En dépit des heures exquises de leur intimité solitaire à Ville d’Avray, où leurs randonnées heureuses les égaraient entre les Fausses-Reposes, l’étang de Corot et la Sente des Lilas, ils étaient parfois assez nerveux l’un et l’autre. Ils avaient le sentiment que des forces hostiles les assiégeaient, guettant leurs défaillances, au seuil d’un avenir dont ils interrogeaient l’incertitude avec des doutes différents.

De Nice, quelques minutes avant de partir, pour accompagner sa mère jusqu’à la tombe où l’attendait déjà sa tante- Jenny, Gambetta avait écrit, le 22 juillet 82, ce message à Léonie Léon :

— « Je vais conduire seul ma pauvre mère à sa dernière demeure, là-haut, en face de la mer, sous le soleil et sous les fleurs, auprès de ma tante bienaimée. Sois bien rassurée sur mon état : je vais, moralement et physiquement, aussi bien que possible. C’est ta force qui est ma force, ta tendresse qui est ma consolation et ton cœur mon refuge... »

Deux mois après, contraint d’aller se reposer chez Arnaud de l’Ariège, aux Crêtes, il l’avait laissée à Ville d’Avray, pour y installer leur maison. Elle lui écrivait des lettres désolées, désemparées, folles de crainte et d’amour.

— « Je compte bien, lui répondait-il, que tu es déjà installée à Ville d’Avray, que tu y passeras les quinze jours de la séparation, que tu y présideras à la rigoureuse exécution des travaux et que tu seras, comme il convient, une maîtresse de maison, préludant ainsi au rôle définitif qui t’attend et le plus

IG

vite possible... Je me réjouis d’avoir si bien choisi ma compagne et j’ai hâte d’aller retrouver celle d’où dépend toujours la félicité de ma vie, le calme de mon cœur, l’ineffable jouissance de posséder un trésor inappréciable, dont rien ne peut plus me priver. »

On le voit, la santé de Gambetta préoccupait son amie. Moins pieuse peut-être depuis qu’elle s’enivrait dans les bras du dominateur, elle avait accepté le mariage civil, mais avec l’arrière-pensée — en la formulant devant lui, elle avait déjà obtenu un sourire muet, promesse d’un acquiescement assez proche — d’aller, ensuite, faire bénir leur union à Rome; car elle avait, au Vatican, des relations de pénitente à confesseur avec l’un des dignitaires de l’Église.

A celte époque , dans ses billets enflammés et mystérieux — elle les aimait ainsi — Gambetta faisait des allusions voilées à ces projets secrets.

Ce qu’elle voulait, ce n’était pas, comme le soutient parfois Léon Daudet — c’est son droit de partisan et, surtout, de romancier — une entrevue à Varzin avec Bismarck, mais, tout simplement, une bénédiction nuptiale qui libérerait son âme torturée, en quelque chapelle discrète du Transtévère ou de ce Saint-Pierre des Géants, où l’auguste immensité de la nef isole les couples pèlerins, agenouillés sous quelque Picta du temps de ,ce pape d’Albisola et de Celle Ligure, dont le souffle suscita une floraison de génies-artistes. A l’abri des curieux, plus ou moins intéressés à alimenter des discussions politiques.

Léonie Léon aurait obtenu cette satisfaction que l’amour de Gambetta, plus ardent, lui aussi, de jour en jour et décidé à lui obéir en tout, n’était déjà plus capable de lui refuser.

La preuve de cette « capitulation » sentimentale — les politiques intransigeants n’auraient pas manqué d’employer le mot — existe dans les lettres à Léonie. Nous revenons ainsi à ces pages, dont Francis Laur a publié des fragments, d’ailleurs assez mal choisis pour la renommée littéraire du tribun. Dans cinq ou six ans, le droit de les reproduire sans notre autorisation tombera dans le domaine public et n’importe qui pourra légalement les éditer, sans la menace d’un long procès.

Mais existent-elles encore ? Georgina Weldon nous a certifié, même avant la mort de Léonie Léon, à Auteuil, le 14 novembre 1907, qu’elle les avait vues, à Gisors, dans un couvent, où elles auraient été mises en dépôt. C’est une absurdité. Et il y avait certainement confusion dans l’esprit de l’excentrique Anglaise, plus familière avec la musique de Gounod qu’avec la politique.

La plupart, sinon toutes, avaient été remises à M. Pallain après la mort de Léonie. Les siens affirment qu’il les a brûlées. Il trouvait qu’on avait publié déjà trop de ces lettres intimes. Beaucoup, il est vrai, ne devaient pas être aussi inutiles à l’histoire que celles de la Revue de Paris et du Cœur de Gambetta , acquises par Francis Laur du « neveu »

de la destinataire^ Peut-être aussi Pallain n’avait-il reçu qu’un lot restreint de ces missives idolâtres, celui dont la sélection prouvait seulement la profondeur de l’attachement de Gambetta pour sa fiancée.

Après la disparition de son mari, Mme Pallain a bien voulu nous écrire, le 14 juillet 1924 :

— « Je n’ai jamais lu les lettres adressées à Mme Léonie Léon par Gambetta. Mon mari, auquel elles avaient été remises, avec pouvoir absolu d’en disposer comme il lui semblerait le mieux convenir à la mémoire du grand Français dont il avait été l’admirateur et l’ami, a estimé que son devoir était de soustraire à toute publicité possible, en l’incinérant, une correspondance toute intime et confidentielle, sorte d’expression quotidienne des sentiments d’un noble cœur.

« La seule chose que je puisse vous dire, c’est que mon mari, n’ignorant rien du contenu de ces lettres, tenait pour certain qu’à aucun moment une entrevue n’avait eu lieu entre Gambetta et le prince de Bismarck. Sa conviction était, sur ce point, absolue. »

Car on persistait à soutenir que « l’entrevue de Varzin » avait eu lieu à Vinstigation de Léonie Léon . Et Mme Juliette Adam — qui nous adjurait, quinze jours après sa naissance, d’abandonner toute discussion sur ce dernier point, -Léon Daudet et moi — nous a dit et répété souvent : « Cette prétendue visite à Yarzin n’aurait, d’ailleurs, pas eu, alors, plus d’importance que mon déjeuner à Rome avec

M. de Bulow, vivant encore et dont la valeur diplomatique et politique a une envergure supérieure à celle de M. de Bismarck, et qui reste ma grande crainte pour l’avenir. »

Qui était donc cette femme, toujours à demi mystérieuse, dont l’influence, durant tant d’années, a dominé les autres dans l’esprit et le cœur de Gambetta ?

Léonie Léon était la fille d’un commandant d’infanterie, qui fut un des attachés militaires du duc d’Orléans. Elle était née, selon les dires de ses familiers, à Montreuil-sur-Mer, ainsi que sa sœur, dont elle parlait beaucoup, mais qu’aucun de ses amis eux-mêmes ne connut jamais. Son père, après sa promotion au grade supérieur, essuya des revers tragiques et se brûla la cervelle.

Léonie Léon rencontra, pour la première fois, Gambetta au procès Baudin, en 1868. Elle était assise parmi les privilégiées, admises, sur de hautes recommandations, dans les rangs réservés du prétoire. Comment se trouvait-elle là ? Quel était le protecteur dont l’apostille l’avait fait asseoir parmi les « invitées » de marque ?

Nous irons droit à la réponse la mieux fondée : elle nous est suggérée par les récits d’une de ses confidentes, une femme au grand cœur, fille d’un des hommes politiques les plus respectés de la République, mariée à un diplomate de « grande classe », comme on dit aujourd’hui, qui fut l’un des Benjamins de l’entourage du tribun. Tous deux

vivent à Passy, dans le recueillement d’un foyer que

leurs gendres, célèbres dans la littérature de nos jours, animent de temps à autre d’un modernisme de la meilleure compagnie.

Là, Léonie Léon venait souvent se réfugier, évoquer les souvenirs des années heureuses, se laisser aller quelquefois à des confidences réticentes dont les recoupements suffisaient, en somme, à reconstituer tout son passé, même celui qu’elle rougissait encore d’avoir osé confesser à son grand homme, tout au moins dans sa ligne essentielle.

Jeune, jolie, indépendante, douée d’une volonté forte dont la flamme brillait dans ses grands yeux noirs, elle avait vécu d’abord dans le milieu de la cour impériale, où le secrétaire de Napoléon III, Mocquart, l’avait marquée de sa protection. Ce fut sa première — son « unique » faute, selon Gambetta, qui, l’ayant reçue à travers des sanglots déchirants, la tenait pour expiée depuis longtemps.

Au procès Baudin, la jeune femme reçut littéralement « le coup de foudre ». Le cliché, usé jusqu’à la vulgarité, a ici tout le relief du réel. La voix de l’avocat de Cahors, son geste puissant, la beauté mâle de son masque léonin, son triomphe foudroyant firent, sur la belle mondaine, une impression inoubliable :

— «Je fus, a-t-elle avoué, bouleversée, subjuguée à jamais, conquise pour la vie. Et je sortis du Palais les larmes aux yeux et l’amour dans le cœur. »

Elle se dégagea peu à peu de son milieu, qui lui fit horreur désormais et chercha, par tous les moyens, à se rapprocher du maître souverain de sa destinée.

Avait-elle été chargée de l’épier, de gagner sa

confiance et de rendre compte de ses plans politiques ? — C’est possible. Mais, alors, ce fut déjà, dès le début, l’aventure de Mme de Bonnemain avec le général Boulanger. « L’espionne », prise au piège de séduction irrésistible, devint l’esclave amoureuse de celui qu’elle avait eu peut-être mission de charmer et de trahir.

C’est la version romancée — pourquoi pas exacte ? — des préliminaires de leur liaison historique. La trame en fut rompue, dès le début, par l’élection de Gambetta, par sa maladie, par la guerre et par les premières batailles pour la République, qui consumèrent les heures d’une vie prodigieuse et sans répit.

Elle s’était ensuite attachée à ses pas, s’ingéniant à se trouver sur son chemin le plus souvent possible. Bien des fois, dans le compartiment du train qui l’emmenait à Versailles avec ses amis, le jeune chef avait remarqué la voyageuse, assise en face de lui, silencieuse, attentive à ses moindres paroles, fixant sur lui des regards d’extase dont il ne pouvait tarder à subir l’ascendant fatal.

Parfois, un éveil confus de souvenirs émoussés se faisait en lui... Où donc avait-il rencontré,, dans le passé déjà si tumultueux et si rempli pour lui d’images innombrables, ces yeux attentifs et doux, ce fin visage où la rougeur de la confusion montait si vite, dès qu’il la saluait d’un signe timide et hésitant encore ?...

Certes, il ne pouvait, du procès Baudin, se rappeler que la vision d’une magistrature officielle, effondrée sous la vague ardente de son éloquence. Peut-

être avait-il rencontré la jolie inconnue — car, décidément, elle était jolie, avec son nez légèrement busqué, la perfection de sa taille sculpturale et fine, son regard hardi et désemparé tout à la fois — dans quelle gare de la Loire, encombrée de « moblots » aux accoutrements disparates, en quel restaurant de fortune, à Tours ou à Bordeaux, au tournant de quelle rue parisienne ou de quelle allée des Champs- Élysées ?...

Intrigué, mais prudent, inquiet peut-être — car il était guetté par des adversaires tenaces et ne l’ignorait guère — Gambetta chargea deux de ses intimes de savoir discrètement le nom, l’adresse et l’existence de l’énigmatique auditrice des séances de Versailles, qui, blottie dans une tribune où il n’avait jamais aucune peine à la découvrir, ne cessait de le regarder, qu’il fût assis à sa place, debout dans l’hémicycle ou, surtout, à la tribune.

Les renseignements, détaillés et sûrs, furent rassurants : Mme Léonie Léon était libre. Elle habitait avec sa mère, dont le caractère acariâtre attristait et, parfois, exaspérait la jeune femme. Elle élevait un enfant encore très jeune, « le fils d’une sœur, qui avait eu des malheurs ... » racontait le concierge de leur maison, rue Soufïlot.

Rien de suspect ne pouvait mettre en garde le tribun contre l’emprise délicieuse qu’il ne s’avouait point sans une joie secrète. Déjà, son cœur était pris — et le dénouement du roman qui s’esquissait dans l’ombre ne tarda guère à unir les deux amants.

Ce fut dans les jardins de Versailles, a affirmé

Laur, que la première entrevue amoureuse eut lieu, d’un commun accord. Il en a raconté les phases avec un luxe de détails romanesques dont la vérité importe assez peu.

Léonie Léon raconta en pleurant son enfance triste, la mort tragique de son père, la douleur de sa mère, désormais atteinte d’humeur noire, le « malheur » de sa sœur — cette sœur dont elle lui parlait sans cesse et qu’il ne vit, sans doute, jamais — séduite, fille-mère et abandonnée... N’était-ce pas sa propre histoire qu’elle dédoublait ainsi ?... Et quand elle en vint à l’aveu suprême de sa « faute » à elle, victime du même accident, chez un des grands fonctionnaires de l’Empire — elle n’avoua son nom que beaucoup plus tard — il l’interrompit tendrement et lui imposa silence. Elle n’était pas coupable à ses yeux : la « fatalité » avait tout fait!

Qu’importait, d’ailleurs, à la générosité naturelle du tribun populaire, un « passé » qu’abolissait pour toujours la pure, la patiente, l’amoureuse flamme d’une passion qui devait durer toute leur vie ?...

Il s’émerveillait de découvrir, en celle qu’il aimait bien plus encore qu’il ne l’imaginait lui-même, une instruction surprenante, une éducation aristocratique, une intelligence singulière de tous les problèmes politiques du pays, un don de juger les maîtres du jour comme si elle les eût connus, en France et à l’étranger, sans intermédiaires ni légendes. Mais, par-dessus tout — ici la pénétration de Gambetta ne fut certainement pas en défaut — il était ébloui par l’évidence d’un culte passionné

qu’allaient exalter encore les années à venir et les heures d’ivresse que son cœur de vieil étudiant éternel avait, jusqu’alors, totalement ignorées.

Son dévouement absolu pour lui était fait de désintéressement personnel et d’abnégation. Quand on parla du mariage de Gambetta avec la nièce de Thiers, Mlle Dosne, Léonie Léon s’enfuit de Paris et écrivit à son amant que, non seulement il était libre, mais qu’elle lui conseillait ce mariage, si avantageux pour son avenir politique, alors qu’une union avec elle...

Et elle terminait en lui rappelant la « prophétie » de Rochefort :

'— « Les chefs de la République seront « tués » par le.."s maîtresses, surtout s’ils les épousent, — ce qu’ils auront tendance à faire avec excès. »

On sait ce que furent leurs amours heureuses, souvent égarées jusqu’au délire, par les lettres éparses arrivées jusqu’à nous...

Quand Benedetta Léris, appelée par les amis du tribun, dont la sagesse avait sombré en folle détresse, arriva aux Jardies, le matin du 1 er janvier 1883 — elle habitait Saint-Mandé et Joseph Reinach était allé la chercher en voiture, après avoir, au passage, déposé chez lui les cinq sacs commerciaux où les intimes avaient, pêle-mêle, accumulé les papiers du mort — Léonie Léon n’était plus au chevet de Gambetta. Elle avait fui devant la sœur hostile, qu’elle détestait aussi, pour se murer chez elle,

farouche et déchirée on verra cle quels remords, dans la solitude et le désespoir.

Il faut dire tout de suite que, sans l’amitié d’une Alsacienne d'élite, qui sut la détourner de l’idée fixe, elle se fût tuée — comme son père — au lendemain des journées tragiques de janvier 83.

Mme Léris lui fit demander de la recevoir. Elle refusa.

Plus tard, lorsque les scellés, apposés trop tard aux Jardies et à Paris, rue Saint-Didier, furent levés devant les héritiers naturels, Marcellin Pellet découvrit — elle lui avait indiqué où elles se trouvaient — dans le bas de la bibliothèque du tribun, des liasses de lettres classées avec soin et nouées de couleurs diverses.

C’était toute la correspondance entre Gambetta et Léonie Léon. Mme Léris chargea son mari d’aller la remettre à l’inconsolable. Il saisit cette occasion de lui demander, au nom des héritiers du tribun, si l’enfant, que des indiscrétions de presse avaient, de son vivant, donné comme son fils, était bien l’enfant du grand patriote :

— « Avant de me répondre, Madame, lui dit Léris, laissez-moi ajouter que j’ai reçu le mandat d’abandonner à cet enfant, s’il est de mon beaufrère. l’intégralité de l’héritage. »

Mme Léon répondit qu’aucun lien du sang ne justifiait cette libéralité. Elle ne dit pas qu’il était « le fils de sa sœur ». La famille de Gambetta lui offrit alors, dans les formes les plus délicates, une rente viagère de six mille francs. La « veuve » ne répondit

pas. Le liquidateur de la succession n’en déposa pas moins, le 4 juin 1883, à la Caisse Centrale populaire, 28, avenue de l’Opéra, soixante mille francs au nom de Léonie Léon.

De son côté, l’admirable Scheurer-Kestner, pensant remplir les intentions de son ami, effectua un second versement de soixante mille francs au crédit de Mme Léon : ils provenaient d’un dépôt de Gambetta, destiné, la veille de son mariage, à des achats en Bourse, sans doute pour constituer une dot à celle qui allait devenir sa femme.

Elle ne fut donc, comme on l’a insinué, jamais laissée dans le dénuement. Après la famille du tribun, des amis ont veillé sur elle, malgré la solitude farouche où elle voulut être comme recluse, les Scheurer-Kestner furent les plus dévoués et, plus tard, ils furent les seuls.

Quand elle résolut de prouver qu’elle avait réellement été, pendant dix ans, la femme « morganatique » de Gambetta, elle fit un choix de ^ses lettres les plus probantes à cet égard, en établit cinq copies et les adressa à cinq amis du grand disparu. Quatre les lui rendirent pieusement, après les avoir lues. Plus tard, l’enfant qu’elle éleva — il est mort en 97 — céda à son patron d’industrie un de ces cahiers intimes. C’est de ses pages que sont extraites les lettres publiées par Francis Laur. Les amis du tribun en ont déploré l’édition ; ils ont trop pensé à la politique. Pour naïves, exaltées et « tardives » qu’elles soient — un rhétoricien aurait pu les écrire — elles ne diminuent pas la gloire du Chef. Gouver-

ner une nation est une chose. Aimer en est une autre : à cet égard, le cœur le plus ingénu peut s’épanouir dans l’ombre d’une grande âme. Une simple rose de mai s’abrite souvent au pied d’un chêne géant.

Léonie Léon repose, loin de Gambetta, au cimetière Montparnasse, dans le caveau de sa famille, auprès du colonel Léon, son père. Des amis du tribun qui avaient gardé des relations espacées avec elle, Eugène Etienne, était à Constantinople, chez Constans, quand elle est morte. Elle a été accompagnée à son dernier asile par M. Pallain, gouverneur de la Banque de France, M. Tollu, son notaire, et le commandant Jouinot-Gambetta. La famille Marcellin-Pellet était absente de France. Après avoir été sa légataire universelle, avec mission de publier la plupart des lettres de Gambetta, elle en avait été dépossédée par un codicille après l’affaire Dreyfus, où les Scheurer-Kestner jouèrent un si grand rôle. La pauvre Léonie Léon, avant de mourir, deux ans après une opération dont elle ne s’était plus relevée, était retombée entièrement sous T influence religieuse de sa cousine, Mme Gadoille. C’est elle et, sans doute, son confesseur qui avaient amené la mourante à confier la précieuse correspondance à M. Pallain. Nous avons dit ailleurs ce qu’il en fit. Mais toutes les lettres étaient-elles J à ?... Il est permis d’en douter.

On ne peut nier de bonne foi que l’influence de Léonie Léon sur Gambetta n’ait été capitale,

surtout en ses dernières années. Elle le tenait constamment sous le charme de son ardent amour, calmait ses colères sauvages, poüçait ses manières, l’amenait à accepter des entretiens avec les chefs d’une aristocratie très disposée à lui faire accueil, fût-ce pour le trahir. Elle lui avait appris à « briller » dans les dialogues de bonne compagnie, à ne plus « se vautrer » sur les divans des salons les moins républicains et à porter des cravates nouées avec soin — tous enseignements que certains politiques de nos jours ont eu, dit-on, coutume de recevoir des sociétaires de la Comédie-Française ou, plus récemment, des stars étrangères du cinéma.

Ludovic Halévy écrivait, en février 81, après un dîner chez Yung, avec les Daudet, Sarcey, Coppée, Reinach, etc., et Gambetta :

— « Il est agréable de voir la France gouvernée par un homme qui n’est pas bête, qui a si parfaitement le goût et le sens des choses littéraires et des choses d’art, qui sait ce que c’est que Diderot. La France n’était pas habituée à cela. »

Cette terrible dernière petite phrase est, sous la plume d’un tel écrivain, un succès acquis pour Gambetta. Mais ses amis sont moins favorisés un peu plus loin et, ici, c’est l’opinion même de Léonie Léon qui s’impose soudain à son amant, un moment libéré de toute contrainte :

— « Gambetta, poursuit le brillant dramaturge, parle de la Chambre actuelle avec un mépris évident. Il veut le scrutin de liste, qui donnera des députés d’une qualité supérieure. Gambetta a parlé avec

un véritable enthousiasme — notons ici cette preuve éclatante de son immense dégoût pour la politique dont il est le chef — de l’Assemblée nationale réactionnaire de 1871. Il en parlait en artiste : il y avait plaisir à parler devant cette Chambre-là. L’instrument était sensible. L’Assemblée nationale était plëine de gens intelligents et cultivés de tous les partis. Il vaut mieux avoir affaire à des ennemis intelligents qu’à des amis stupides. C’était l’orateur qui parlait : il se rappelait les luttes d’autrefois. Convaincre et vaincre une assemblée résistante, voilà le plaisir. C’est monter un cheval difficile, mais vigoureux et généreux. La Chambre actuelle, qui lui appartient cependant, lui paraît plate et basse. Le fait est qu’il n’y a guère que lui, Gambetta, dans cette Chambre. Il devrait en être heureux. Il en est mécontent. Et ce mécontentement lui fait honneur. »

Voilà, certes, de la main d’un adversaire de choix, l’un des plus beaux éloges du caractère supérieur de Gambetta !... Mais ce n’est point la seule victoire de Léonie Léon sur son grand homme. Écoutons encore le mémorialiste irrécusable :

— « Suite de déjeuners et de dîners réactionnaires de Gambetta. Cela dure depuis une vingtaine de jours et personne ne s’en doute. Quel cri jetterait la presse intransigeante si elle apprenait que Gambetta a déjeuné, il y a une vingtaine de jours, chez M. de Breteuil avec le prince de Galles, le duc de la Trémoïlle, le marquis du Lan, etc.; qu’il a déjeuné, il y a une dizaine de jours, chez M. O’Connor, avec

le marquis de Gallifïet, La Trémoïlle, du Lau et une dizaine de légitimistes, tous comtes ou marquis; qu’il dîne, après-demain, chez du Lau avec une dizaine d’affreux réactionnaires, dont Alphonse de Rothschild! »

A ce dîner, Halévy est convié avec Gallifïet, Breteuil, d’Arenberg, Kerjégu, le 30 avril 1881. Gambetta y parle de tout et est écouté avec intérêt :

— « Dans la journée, il est allé au Salon. Il parle avec enthousiasme du tableau de Baudry, le Règne de la Loi . Puis il se lance dans un grand discours sur Ingres et Delacroix, — pour Ingres contre Delacroix... Très jolie tirade. Comme il parle bien! Il s'applique , d’ailleurs, et s'appliquera toute la soirée. Il est évident qu’il y met de la coquetterie et veut briller. Éloquent sur le portrait de Bertin par Ingres : « Ce n’est pas un portrait, dit-il; c’est de l’histoire. C’est l’image de la bougeoisie triomphante, devenant maîtresse de ce siècle et du monde. »

Léonie Léon avait prévu, en le suppliant de se rendre à ces invitations, qu’on aurait pour lui des égards particuliers. Même quand on sourit un peu de ses façons plébéiennes, on l’écoute avec une déférence sympathique :

— « On parle de Girardin, avec un peu d’hésitation d’abord : on ne sait pas trop ce que Gambetta va en dire. Mais il nous met bien vite à l’aise en hachant ce mot : — « C’était un forban. Près de lui, Gentv est un ange! » Et il nous explique, avec beaucoup d’entrain, que Girardin n’a jamais été qu’un

spéculateur, un agioteur, un tripoteur, en politique comme en toutes choses...

« On sort de table à neuf heures — et alors, de neuf heures à une heure du matin, pendant quatre heures, sans désemparer... nous écoutons causer Gambetta. Il a été délicieux. Il ne déclame ni ne pérore et, bien que portant, presque à lui seul, tout le poids de la conversation, il cause avec infiniment d’esprit, de grâce et d’éloquence enjouée. Il s’applique, d’ailleurs, je le répète, à bien parler et à bien se tenir... A ce dîner, chez Yung, il y a trois mois, quelle différence ! Il y avait des femmes cependant, Mme Juliette Lamber, Mme Yung, et Gambetta est venu en redingote et pas peigné du tout, — puis, après le dîner, s’était vautré sur un canapé, tout à fait débraillé. »

On a raillé ainsi, dans les journaux d’opposition, l’indifférence de Gambetta pour ses vêtements et le « débraillé » de ses tenues usuelles.

Nous avons trouvé dans ses carnets de comptes la preuve qu’il s’est habillé à la confection jusqu’au 26 mai 1868, date de son premier costume sur mesure.

Son tailleur — il n’en a changé qu’en 1875 — notait sur son registre que tous les pantalons de Gambetta étaient portés sans bretelles et avec couture à baguette; les gilets, sans collet.

Le 14 septembre 70, Gambetta, ministre de l’Intérieur, commanda « une jaquette et un gilet en édredon bleu, un pardessus à sous-pattes avec col de velours, doublé d’alpaga et de soie seulement pour

les manches, le tout à livrer sans retard et sans essayage ».

A partir de cette époque, la redingote droite remplace la jaquette, le gilet à châle celui sans collet. Le pantalon, avec une plus large ceinture, conserve sa couture à baguette, mais exige désormais l’emploi des bretelles : l’obésité commence. Pour les curieux de détails précis, même saugrenus, notons que le tour de taille de Gambetta passe très vite de soixante cinq à quatre-vingt-quinze centimètres.

Du 11 juin 75 à sa mort, François Roblin, qui s’occupait seul de la garde-robe de son maître, le fait habiller chez un petit tailleur, logé au quatrième étage, rue Richelieu.

On a reproché à Gambetta sa « folle prodigalité aux frais de l’État (!) », lors de son départ en ballon. Le fameux « manteau de riches fourrures », que Falguière a « statufié » à Cahors — où la fidélité de l’artiste révèle, il faut en convenir, la pauvreté de cette doublure, prétendue « fastueuse » — avait coûté deux cent soixante francs, chez le brocanteur le plus voisin de la place Beauvau. Il était en vulgaires peaux de lapin.

— « Hier, chez du Lau, poursuit Halévy, c’est un Gambetta absolument correct : cravate blanche, habit, sortant aussi frais que possible des mains de son perruquier, ne se vautrant pas . Deux ou trois fois, cependant, il fut sur le point de s’abandonner : il glissait déjà sur le canapé. Ça y était : il allait se vautrer!... Mais, brusquement, comme par un ressort, il se redressait, reprenant une attitude con-

venable et perpendiculaire. Il se disait, évidemment : — « Oh! oh! attention! je ne suis pas ici dans mon monde! » Il était ravi de ne pas être dans son monde, dans le monde où l’on se vautre, d’être là, côte à côte, sur ce canapé, avec Alphonse de Rothschild, famillionnairement , comme disait Henri Heine. Il parlait, parlait, parlait de tout avec une admirable fertilité... »

Le subtil commentateur de ces Notes ne se doute peut-être pas que « la répétition générale de ce dîner », Gambetta l’avait « jouée » avec Léonie Léon, le plus sûr, le plus adorant de ses auditoires et qui, de loin en loin, se risquait à donner un conseil utile, un assentiment total ou à prescrire une suppression. Et ce sont les yeux et le sourire de sa Léonie que le prestigieux causeur revoyait, en n’improvisant qu’à demi ses propos originaux et singuliers, même, surtout s’il y avait... des femmes.

Et quand Mme Adam lui reproche, dans ses Mémoires , d’avoir déjà, à cette époque, <c abandonné l’idée de la revanche », comme il nous est facile de lui répondre en parcourant les textes recueillis par Ludovic Halévy :

— « Il ne pense quà la guerre. Il ne voit qu’un homme et quun ennemi, Bismarck. Ailleurs, rien!... Si! Il voit encore un autre homme, lui, Gambetta, en France. Et c’est tout. Entre eux , le choc est inévitable. Voilà l’opinion de Gambetta. »

Que deviennent, dans cette déposition capitale et irréfutable, les accusations de tiédeur envers F Alsace- Lorraine, les complaisances envers le Kulturhampf ,

LA VIE ET LA MORT SINGULlÈF.223

les soi-disant entretiens de Varzin, tout l’arsenal des calomnies amoncelées sur le souvenir du grand patriote ?...

Et lorsque « le monologue se change en duo, quand Alphonse de Rothschild se met à parler, et à parler très bien, très bien, des hommes d’État italiens et anglais, Gambetta écoute avec une attention mêlée d’étonnement : il ne soupçonnait pas chez Rothschild une intelligence si vive et si haute ».

On a beaucoup parlé des ambitions de Gambetta. S’il avait vécu, quelle destinée eût été la sienne ? Léonie Léon le savait et c’était une de ses raisons secrètes de former avec lui un foyer légal. Ludovic Halévy le devine, avec plus de finesse que les historiens du tribun :

— « Au 24 mai, Gambetta avait prévu l’avènement de Mac-Mahon. Changarnier se tenait prêt — c’est toujours Gambetta qui parle. J’étais au mieux avec Changarnier. Je lui disais : — « Vous savez, ce ne sera pas vous : ce sera Mac-Mahon. » Il me répondait : — « Ce n’est pas possible : c’est l’homme le plus bête de l’armée. — Ce sera lui! » Et ce fut lui. D’ailleurs, Mac-Mahon valait mieux que Grévy. On lui aurait demandé très peu de chose, à Mac-Mahon. » Et l’on sent que Gambetta regrette Mac-Mahon , qui aurait fini naturellement en 1880, tandis que Grévy en a encore pour cinq ans à faire des économies et à tenir la place . »

Très ferré en histoire, Gambetta, ce soir-là, eut des aperçus pittoresques, des croquis expédiés d’un trait sûr, qui enchantèrent ses auditeurs, sur

Henri IV, « qui a fait la France », sur Louis XVIII, « un grand roi », sur Talieyrand, qu’il admirait :

— « M. Thiers m’a dit un jour : « J’allais très souvent chez Talieyrand. Il avait beaucoup d’amitié pour moi; mais il était insupportable. Je voulais toujours mettre la conversation sur l’Europe, l’état des affaires, la politique enfin. Lui, ne parlait jamais que de femmes. J’étais excédé. Un jour, je lui dis : « Mon prince, vous me parlez toujours de femmes. J’aimerais bien mieux parler politique. » Il me répondit : « Mais les femmes, c’est la politique! »

Et Ludovic Halévy qui, comme jadis Alphonse Daudet, se défend tant qu’il peut d’aimer trop Gambetta, ajoute :

— « Ah! si le comité électoral de Belleville avait été là, s’il avait vu son Gambetta en compagnie de ces princes et de ces marquis, plus un vaudevilliste, lequel avait intimement connu le Gambetta d’autrefois, le Gambetta du Quartier latin, du café Procope et de l’hôtel du Sénat!... »

Plus loin, il lui décoche un lardon assez pareil à celui qu’il avait négligemment jeté à la culture générale des monarchistes :

— « Gambetta nous a raconté de très amusantes anecdotes sur Cousin et Jules Simon. Mais il disait : — « Ah! il faut entendre Simon raconter cela! C’est merveilleux. C’est un si grand comédien! » J’avais envie de répondre : —«Et vous, donc, mon cher Gambetta ! »

Il est désavantageux, dans les milieux politiques, si souvent médiocres et parmi les gens de lettres,

toujours un peu jaloux, d’être un brillant causeur : on y est taxé de « légèreté ». — « Théâtral », alors que le théâtre, l’art et la politique sont, dans des plans à peine différents, exactement le même métier, est une épithète courante du dédain des « seconds » contre les vedettes.

Mais Léonie Léon savait, elle, à quoi s’en tenir sur la valeur profonde de son héros. Dira-t-on qu’elle était inintelligente ? Tous ceux qui l’ont connue ont chaleureusement dit le contraire, avec même une nuance d’admiration. Juliette Adam nous a même écrit, il y a huit ans :

— « Les lettres de Léonie Léon à Gambetta auraient autant d’importance que celles qu’il lui répondait. Quel dommage qu’elles aient été brûlées!... Celles que Gambetta m’a lues, sur de grandes feuilles d’une écriture serrée, étaient remarquables : elle y rendait compte avec finesse de tous les événements intérieurs et extérieurs qui se passaient en son absence. (Il était, alors, chez moi, à Bruyères.) Beaucoup y étaient jugés rudement, parmi les hommes politiques, ce qui a dû décider Pallain à les brûler aussi. »

Enfin, avant de quitter Léonie Léon et de l’abandonner au repos suprême que ses vœux ont tant appelé, après son effacement volontaire, il faut redire ici qu’elle n’a jamais entraîné Gambetta à Varzin, pour y rendre visite à Bismarck. Les secrétaires du chancelier — après avoir été contraints d’avouer qu’il le niait, lui aussi — ont équivoqué sur des propos à soi-disant sous-entendus. Poschin-

ger raconte qu’il avait demandé à Rottenbourg, secrétaire intime de Bismarck, si, oui ou non, « Gambetta était venu à Varzin». Et Rottenbourg, fort empêché de donner raison à la légende ourdie par les conservateurs français, chercha à émettre un doute sur le fait lui-même :

— « Un jour, à Varzin, se rappela-t-il vaguement, la conversation étant tombée sur ce sujet, la princesse de Bismarck s’écria : — « Mais Gambetta, pourtant, n’est jamais venu ici! » Et le chancelier aurait dit : — « Certainement non!... Mais, souvienstoi que, certain jour, je suis resté, avec Rottenbourg, absent pendant cinq heures... »

Cette façon de mentir sans en avoir l’air était bien dans la manière de Bismarck. Il était resté froissé, après avoir prié son Hænkel d’aviser Gambetta qu’il « voudrait bien causer avec lui » — le propos avait terrifié le bon Spüller, qui s’était empressé d’aller le dénoncer à Mme Adam — du peu d’empressement de notre tribun à le rencontrer, au cours de ses voyages en Allemagne.

Mais ces voyages, en compagnie de Léonie Léon, jamais Gambetta ne les a niés. Au contraire, il les racontait par le menu dans ses lettres aux siens, d’une franchise de ton et d’une fidélité qui n’eussent point hésité à décrire une entrevue, d’ailleurs nullement suspecte ou « criminelle », entre les deux chefs.

— « Ne dites pas, nous interrompait, hier, la seule grande Parisienne qui ait été l’amie de Léonie Léon et sa confidente unique jusqu’à son dernier jour, — n’affirmez pas que Gambetta n’est jamais

allé à Varzin. Il y est allé , avec Léonie Léon, et voici comment... »

D’une liasse de lettres de la disparue et de notes chronologiques, Mme Marcellin Pellet retire des documents irrécusables : Gambetta et Léonie Léon sont allés ensemble à Varzin, en Vabsence du maître et par pure curiosité, dans un lot de visiteurs, dirigés par le gardien du « château historique ». Bismarck, qui a toujours soigné sa popularité et recherché la dilection de la foule, en présence des demandes innombrables d’autorisations pour pénétrer dans son domaine légendaire, admettait les touristes à visiter aussi bien Varzin que Frederichsruhe sous la conduite d’un de ses serviteurs.

Les lettres de Léonie Léon ne donnent pas la date exacte de cette visite; elle se situe seulement plus près de 1881 que de 78. Les deux amoureux, très égayés par la verve gamine du tribun, plus juvénile que jamais, s’assurèrent que personne ne pouvait les reconnaître. Invité à s’inscrire sur le registre d’entrée, Gambetta signa : « M. et Mme Massabie, de Nice. »

Il pensait que Bismarck devait savoir son nom d’emprunt d’autrefois — c’était, d’ailleurs, celui de sa mère — et qu’il aurait un mouvement de dépit en lisant, dans la liste qu’il ne manquait pas de consulter chaque fois qu’il revenait à son château, le pseudonyme transparent de l’homme qui avait, en somme, refusé de l’y aller voir trois années avant.

Les « Massabie » se divertirent fort du « boniment » imposé au guide, sans doute par la vanité de

caste de la princesse de Bismarck et du recueillement quasi religieux des pèlerins allemands. Gambetta, espiègle et turbulent dès qu’il était heureux et affranchi des soucis graves — comme l’est encore certain recteur de sa parenté aujourd’hui la plus proche — méditait une farce d’écolier pendant sa promenade.

Dans le bureau de travail du chancelier, un râtelier de bouffardes usagées retint son attention et,' tandis que le gardien célébrait les prodigieuses facultés de travail du maître de l’Allemagne, l’ancien lycéen de Cahors s’empara de la plus courte de ses pipes et la mit dans sa poche.

Léonie Léon avait, en souvenir de cette équipée de bonne humeur, gardé ce « petit souvenir » de Varzin, que Gambetta-Massabie avait emporté comme une preuve de sa visite, avec l’on ne sait quelle arrière-pensée de collectionneur, sinon dereprise individuelle ou de représaille effrontée contre le hargneux adversaire du pauvre Jules Favre,, toujours irrité jusqu’à la fureur de la moindre irrévérence à son égard.

Tel fut ce « voyage à Varzin », dont on a voulu faire, tantôt avec mauvaise foi, mais plus souvent avec l’aveuglement de la passion, une « entrevue criminelle » entre les deux chefs ennemis.

Les Allemands d’alors, comme toujours, s’obstinaient dans une idée fixe : après 70, ils étaient hantés de notre Revanche. Nos journaux patriotes

les exaspéraient et Bismarck en était arrivé à ne souhaiter qu’une chose : l’abandon total, chez nous, de tout projet pour le retour de l’Alsace à la France. Il subordonnait à cette pensée constante tous ses rapports avec nous. Et c’est surtout cela qu’il voulait dire à Gambetta, en le recevant à Varzin — s’il « consentait » à y venir.

Aujourd’hui, « l’idée fixe » de l’Allemagne est de faire décréter urbi et orbi qu’elle n’a point voulu la guerre d’où elle est sortie vaincue et c’est la lancinante préoccupation de tous ses gestes devant le monde.

Gambetta, « fin Génois » — style Delescluze — se garda bien d’exaspérer « le Monstre » en refusant net d’aller le voir. Il accepta le principe du voyage et le fit dire là-bas. D’ailleurs, une entrevue entre Bismarck et lui pouvait être excellente pour la situation de l’Europe. Léonie Léon, diplomate avertie, s’était elle-même ralliée à ce plan; son héros devait, évidemment, en sortir grandi.

— « Cette entrevue a eu lieu à Varzin , ont affirmé les ennemis de Gambetta, sur la foi de Francis Laur — lequel, d’ailleurs, n’y voyait, lui non plus, aucun inconvénient — en 1877.

Ernest Daudet a signé, le 13 décembre 1901, une réfutation lumineuse de cette assertion.

— « Je ne vois pas, au surplus, concluait-il, ce que Gambetta aurait à perdre d’être convaincu d’avoir voulu se rencontrer avec Bismarck. Il avait attaché à cette rencontre de grandes espérances patriotiques : — « Je ne serais pas revenu les mains

vides, disait-il, plus tard, en regrettant de ré avoir pu réaliser son projet...

« Gambetta, poursuit l’oncle de Léon Daudet, était sans préjugés comme sans rancune... Il s’appliquait à dépouiller le vieil homme, le sectaire, plus habile en cela que Jules Ferry, qui ne sut jamais abdiquer ses ressentiments. Arrivé au pouvoir, il appelait à lui les hommes les plus notoirement hostiles à ses idées : Miribel, Chaudordy, Weiss. Et comme on lui objectait qu’il était bien imprudent d’employer les hommes du Seize-Mai, il répliquait :

— « Je m’en f... bien du Seize-Mai! C’est de l’histoire ancienne. Je prends les hommes là où je les trouve. »

Ernest Daudet n’admet pas la version de l’entourage de Gambetta, prétendant qu’une indiscrétion de Girardin, mis imprudemment dans la confidence, rendit le voyage impossible. D’après lui, la vraie raison de « l’ajournement » est dans une lettre de Bismarck, en date de décembre 1877 :

— « Il me serait agréable, a écrit le chancelier, d’entrer en rapports avec Gambetta. Mais, pour le moment, cela effraierait l’Empereur, l’influence de Gontaut et de quelques autres avant rendu S. M. tout à fait défiante à l’égard de la propagande républicaine. » ( Quel terrible aveu du rôle sournois de nos diplomates contre leur propre Gouvernement!) En outre, dans l’intérêt même de Gambetta, je considère cette visite comme prématurée... Je tiens trop à ce qu’il conserve son autorité pour contribuer moi-même à la battre en brèche. »

Les deux adversaires étaient d’accord : leur entrevue était impossible.

M. Louis Barthou, historien habile à découvrir des documents exceptionnels, a fixé en février 77 la date de « l’entrevue de Varzin ». Nous avons déjà mis en garde l’érudit bibliophile contre les fausses lettres de Gambetta, répandues un peu partout par un diabolique et séduisant contrefacteur. En février 77, Gambetta n’a point, un seul jour , quitté Paris. Les journaux rendent compte, sans interruptions , de sa présidence effective à la commission du budget, de ses interventions à la tribune de la Chambre et de ses discours à Belleville.

En outre, c’est seulement en août 77 que Hænckel de Donnersmarck « fit part à Bismarck de ses relations avec Gambetta et, dès octobre , suggéra qu’une entrevue était possible ». Elle ne pouvait donc pas avoir eu lieu.

— « Ce fut en mars , ou en avril 1878 », a écrit Francis Laur.Mais,en mars, les idées de l’Empereur allemand n’avaient pas eu le temps de changer et la lecture des journaux prouve aussi que Gambetta n’a point quitté Paris. Il a présidé, tout le temps, la commission du budget, a suivi sans interruption les débats devant la Chambre, où il a parlé les 18, 19 et 2S mars, écrit, le 20, un rapport au ministre des finances, etc.

— « L’entretien de Varzin a eu lieu en avril 78», précise Léon Daudet, toujours d’après Francis Laur et certains recoupements du mystère dont Gambetta entoura toujours ses escapades vagabondes avec son amie.

C’est aussi impossible ; c’est même tout le contraire : en avril 1878, le tribun rompit définitivement tous pourparlers avec Bismarck.

Nous avons eu sous les yeux ses carnets de route, ses dépenses d’hôtel et de voitures, les notes de blanchissage de Léonie Léon, qui l’accompagnait. Au printemps 78, ils passèrent vingt jours en Italie. Comment eussent-ils pu être aussi en Allemagne ?

D’ailleurs, Gambetta ne passait nulle part inaperçu. Son physique, particulier et populaire, était connu de toute l’Europe. Trente témoins n’auraient pas manqué de signaler sa visite au domaine de Bismarck, assiégé de diplomates, de secrétaires et de badauds. Chaque fois qu’il allait à Berlin, la police secrète de l’Empire prussien était h ses trousses et informait Varzin de ses moindres gestes.

Gambetta avait écrit à Léonie Léon, à la fin de février 78, au sujet du « Monstre » : — « Je vais en apprendre plus long : C... arrive de Berlin. » C’était Cheberry, fournisseur de Bismarck en vins français et intarissable bavard dont les propos amusaient le chancelier. Il avait aussi pour petit client le tribun lui-même et lui rapportait abondamment tout ce que Bismarck lui avait dit, volontairement ou non.

C’est — J. Reinach l’a démontré, le 15 novembre 1920 — à cet échange de dialogues, plus ou moins exactement racontés par un commis-voyageur en fine champagne, que se réduit, sans aucun doute, la soi-disant « entrevue de Varzin ».

Autre preuve : en avril 78, Bismarck, atteint d’une grave attaque d’érisypèle, fut immobilisé,

pendant plusieurs semaines , à Friedrichsruhe. Il n’était donc pas à Varzin! Entre Varzin et Friedrichsruhe, il y a un énorme voyage et il faut passer par Berlin.

Blowitz, interrogé à ce sujet, déclara, dans le Matin :

— « Oui, je fus chargé par Bismarck, avec l’entremise du baron de Holstein, de voir Gambetta et de lui proposer une entrevue à la condition quil ny serait fait aucune allusion à VAlsace-Lorraine. » M. de Blovitz fit à Gambetta, à Paris, la proposition dont il était chargé. L’idée de causer avec Bismarck séduisit Gambetta, mais la condition lui parut inacceptable :

— « Cela, me dit-il nettement, est absolument impossible. Je ne puis aborder le chancelier sans lui parler de l’Alsace-Lorraine. Si je gardais le silence à ce sujet, cela vicierait notre conversation tout entière et il sentirait trop qu’il a devant lui un homme qui ne dit pas ce qu’il pense et qui ne pense pas ce qu’il dit! » Et jamais plus il ne fut question de cette entrevue. »

Faut-il insister?... Le 4 avril, Hænckel écrit à Gambetta que « Bismarck est décidé à le voir ». Mais le tribun et son amie étaient déjà partis. Ils étaient à Bordighera le 1 er avril. Le 5, nous les retrouvons à Turin, Hôtel de la Ligurie, d’où le voyageur écrit à Loris — en lui envoyant des lettres à expédier de Nice — qu’il se dirige, à petites journées, sur Venise. 11 y donne son adresse, qu’il croit naïvement masquée : François Roblin (c’est le nom de son domestique, l’ancien moblot de 70), poste restante.

On ne peut s’empêcher de sourire, en pensant à la « jeunesse » de Gambetta. Le 2 mai, après son retour à Paris, il écrivit à Léonie Léon, sans doute moins crédule que lui en ce qui concernait leur incognito :

— « J’ai reçu, ce matin, la visite de X..., qui m’a conté notre voyage dans la haute Italie , étape par étape et en me faisant mille agréables protestations de la part de son gouvernement, ravi de nous voir choisir son territoire pour promener nos loisirs. J’en ris encore... »

C’était bien la peine de se faire appeler « François Roblin »!

Le 12 avril, le voyage sentimental est interrompu par les obsèques de la tante Jenny Massabie, la pauvre « banban », la dévouée « Tata », que Gambetta accompagne, à Nice, jusqu’à sa tombe, avant de repartir vers Venise. De là, il gagne Vienne en une seule étape, y séjourne à peine et rentre à Paris le 22. Le lendemain, il reçoit l’impatient Hænckel et, pour ménager son amour-propre de négociateur et se donner le bénéfice de la rupture , accepte, en principe, d’être à Berlin, le 30, afin de se rendre à Vinvitation de Bismarck.

Mais sa résolution est prise. Il n’ira pas! La République Française dément aussitôt — c’est évidemment par son ordre — les bruits qui courent au sujet de la « rencontre ». Spüller y raille les nouvellistes :

— « Ils signalent M. Gambetta en même temps à Berlin et à Vienne, à Constantinople et à Saint- Sébastien, dans le Tyrol, à Dusseldorlf. où l’ambassadeur de France est allé à sa rencontre... »

Le Moniteur reçoit une dépêche de son correspondant de Berlin : Gambetta n’est pas allô dans cette ville et n’a pas vu Bismarck.

Le soir, le tribun dîne chez Mme Adam, avec Freycinet, Girardin, Léon Renault et Spüller. Celuici était déjà venu informer leur hôtesse, alertée et hostile, que la lettre d’Hænckel a attendu Gambetta à Paris, qu’ils viennent de causer ensemble et que « le voyage à Varzin était décidé »! Au cours du dîner, Girardin dit à Mme Adam :

— « Vous continuez à être la coqueluche des grandes cocottes... Après Mme de Sainte-M...,

— « Gambetta, stupéfait, regarde Girardin et sa stupeur augmente quand celui-ci ajoute :

— « C’est maintenant la Païva qui veut absolument vous connaître!... » J’ai un tremblement dans la voix quand je réponds :

— « Je ne fais pas à cette femme l’honneur de la haïr... Il me plaît que le Hænckel se soit déshonoré en épousant cette... comment dire ? Allemande, d’ailleurs, du pavé de Paris et que Bismarck soit représenté, chez nous, par des gens de cet ordre...

— « Vous n’êtes pas tendre pour les ex-belles dames, dit Gambetta en riant.

— « J’ai pu être... convenable avec l’une d’elles lorsque j’ai cru servir un ami en la voyant... (allusion à la « grande Thérèse » et à ses lettres ). Quant au commis de Bismarck, je l’honore de ma haine, mais je suis dévouée jusqu’à la mort, comme l’était Adam, à celui qui incarne à nos yeux la Défense nationale...

Après le dîner, Gambetta me dit : « Si vous nous tiriez les cartes ? »

« C’était un jeu, qui me donnait l’occasion de donner des conseils à mes amis sans les blesser... Je crus habile de dire à Gambetta :

— « Les cartes disent de vous méfier des femmes et de leurs conseils... Je vois une route. Ne la prenez pas. Vous trouveriez deux risques mortels : chute morale et assassinat.

— « On m’a toujours prédit que je mourrais de mort violente, par la main d’une femme, dit Gambetta; mais ce n’est pas maintenant. J’ai, avant de mourir, bien des calvaires encore à monter! »

Il est donc bien établi que Gambetta n’avait pas vu Bismarck avant le 23 avril, puisque, ce soir-là, Hænckel télégraphiait encore au chancelier pour lui annoncer l’arrivée du tribun à Berlin, le 29, au Kaiserhof, en vue de l’entrevue du lendemain.

Mais, le 24, Gambetta écrivit la lettre où iî rompait les « pourparlers ». En réalité, il refusait ce qu’il avait, en principe , accepté la veille. La rupture venait donc de lui — et Bismarck affecta de comprendre ses raisons. Sa Correspondance en contient le texte français. Au fond, le chancelier fut très irrité de cet « échec » et ne ménagea pas au mari de la Païva l’expression de son mécontentement.

— « Qu’allait donc faire Gambetta en Allemagne ? » disent encore ses adversaires.

Il allait, tout simplement, voir le « neveu » de son amie, dans l’école où il apprenait l’allemand.

— « J’attendais, écrit Léon Daudet, ce fameux

« bobard » de la connaissance des langues ennemies, indispensable à la Revanchel »

Mais, dans notre jeunesse, ne nous avait-on pas corné sur tous les tons que l’instituteur prussien nous avait vaincus et que nos états-majors avaient perdu les batailles faute d’avoir su déchiffrer ou entendre le langage de l’envahisseur ? L’obligation d’apprendre l’allemand faisait partie de nos programmes, comme les bataillons scolaires, le tir du fusil de guerre, qui démolissait nos épaules maigres et jusqu’aux documentations tudesques et pédantes de nos textes classiques.

Six mois avant sa mort, Gambetta faisait, par notre oncle, recommander aux collégiens que nous étions alors, de « bien apprendre l’allemand et d’aller, après notre bachot, passer six mois en Allemagne pour y perfectionner notre vocabulaire. Ce n’était pourtant pas pour nous emmener à Varzin!.

Gambetta avait donc infligé lui-même, au « neveu » de Léonie Léon, ce séjour scolaire chez l’ennemi. Et Mme Adam, que nous aimons à invoquer ici, comme un témoin devenu impartial, nous écrivit, à cet égard, il y a quelques années :

— « Le valet négligent des Jardies — elle connaît fort bien l’incident véridique — avait été imposé par Mme Léonie Léon, qui détestait François Roblin. Celui-ci, d’ailleurs, le lui rendait bien et exécrait surtout «le petit» (le «neveu», mauvais écolier pour tout, même pour l’allemand). Sa « tante » l’avait envoyé en pension à Berlin. Gambetta allait, en Allemagne, le voir avec son amie et en profitait

pour étudier le pays ennemi, ce qui était d'un véritable homme politique. Il me raconta avoir été frôlé, en regardant une revue, par Bismarck à cheval!... »

Peut-on penser que, s’il était allé voir le chancelier, à Varzin ou ailleurs, il n’aurait pas rendu compte des moindres détails de son entretien à celle qui trouvait, déjà, si naturelle son incursion d’études chez « l’ennemi » ?

— « Le général d’À..., bien vu à la Cour d’Allemagne, m’a déclaré « qu’il n’y avait pas eu d’entrevue, qu 'il en était sûr et que je pouvais l'affirmer. » J’ai su plus tard par M. de Saint-Vallier que le chancelier lui avait affirmé à lui-même qu’il n’avait pas vu Gambetta. Ce n’est pas une raison pour que ce soit vrai : Bismarck était un grand menteur. Mais on ne voit pas quel intérêt il aurait eu, cette fois, à mentir, et j’en conclus que Gambetta et lui ne se sont pas plus rencontrés en 1881 qu'en 77, ce qui équivaut à dire qu’i’Zs ne se sont jamais rencontrés. » ( Ernest Daudet , 4 décembre 1901.)

Enfin, s’il faut insister encore et conclure par le témoignage d’un vivant irrécusable, lisons, dans un des récents fascicules de la Revue des Deux Mondes , cette « déposition », signée Camille Barrère :

— « Cela se passait en 1878. Gambetta était en possession de tous ses moyens. Doué d’une faculté prodigieuse d’assimilation, il vivait, pour ainsi dire, de plain-pied dans l’histoire de son pays. Il y recherchait sans relâche les garanties et les éléments de sa grandeur renouvelée. Sa maîtrise s’affirmait dans tous les domaines ; son autorité, sa réputation dépas-

saient les frontières. On sentait partout en Europe que, s’il vivait, une grande destinée lui était réservée. Parmi ceux de l’étranger qui voulurent le connaître figurait le prince de Galles. Le futur Edouard VII, grand connaisseur d’hommes, le rechercha et vit en lui une des hautes personnalités européennes de l’avenir. Bismarck, lui aussi, aurait eu le désir de le rencontrer. Notre ambassadeur à Berlin, le baron de Courcel, me pria d’en informer Gambetta. Celui-ci répondit que, pour des raisons politiques dont il me fit part, il ne relèverait pas cette invite... Après la mort de Gambetta, Bismarck m exprima le vif regret de ne pas Vavoir rencontré : « Cela manque , dit-iî, à mon expérience historique. »

Pouvions-nous, au moment où nous écrivions ces pages, souhaiter une attestation plus indiscutable ?...

Quant aux « relations » de Léonie Léon et de la Païva, les familiers de Gambetta les ont niées. Le tribun adorait sa fiancée. Il avait, pour la femme de Hæncke! de Donnersmarck le mépris le plus... courtois, comme les vingt ou trente autres convives parisiens qu’il rencontrait chez elle, où il a, d’ailleurs, paru si rarement — et jamais dans l’intimité. Comment eût-il toléré la liaison la plus superficielle entre celle qu’il aimait et respectait en idole et l’autre..., sur qui ses invités célèbres eux-mêmes éditaient des mots si cruels ?...

Léonie Léon, il faut bien l’avouer, a été mal défendue par l’entourage de Gambetta. En dehors de

Marcellin Pellet, de Ruiz, de Pallain et d’Étienne — qui, la connaissant, l’estimaient sincèrement, les autres amis du tribun la détestaient, surtout les « fanatiques ». Ils lui en voulaient d’avoir retenu si souvent leur chef auprès d’elle et de lui avoir fait des relations agréables parmi ses adversaires. Sa piété distante les inquiétait. Iis ont dit qu’elle était exclusivement dominée par son confesseur et déploraient la facilité souriante du tribun à « perdre son temps » dans les chapelles où elle allait prier, pendant leurs voyages en France ou à l’étranger. Iis confondaient, d’ailleurs, à cet égard, la femme de jadis avec l’amoureuse des dernières années, dont l’idolâtrie était devenue si terrestre.

Et voilà la femme que les détracteurs de Gambetta ont accusée d’être « l’espionne de Bismarck, la complice de la politique luthérienne de la Prusse et du Külturkampf contre son cher catholicisme français et, surtout, « l’amie » de la Païva!... » Allons donc!

Enfin, si elle eût été celle que s’obstine à dessiner si cruellement Léon Daudet, qu’aurait-elle fait après sa mort?... Elle se serait vite trahie par des voyages en Allemagne, qui lui eût certainement réservé le meilleur accueil. Or, que fait-elle ? Comment organise-t-elle sa triste vie ?

Paris lui est, d’abord, odieux, intolérable. Elle part donc pour Rome, va prier au Vatican, se heurte, dans la Ville éternelle, à des souvenirs désespérants, gagne Genève où elle s’attarde à peine et vient passer deux mois à Nice, près du Tombeau — « cette misérable tombe abandonnée », écrit-elle, devant

l’amoncellement flétri des couronnes de janvier. Alors, sans même chercher à voir le père en deuil qui lui a si obstinément refusé, à elle aussi, de laisser inhumer son fils à Paris, elle revient à Rome, d’où elle écrit, le 31 décembre — un an après, jour pour jour, la mort de Gambetta — : « J’ai préféré être ici, où chaque pierre rappelle l’instabilité des choses de ce monde, l’ingratitude des hommes, la fragilité du bonheur. »

Son « neveu » meurt poitrinaire. Sa douleur, d’après le témoignage irrécusable de Mme Marcellin Pellet, est tragique, atroce. Ravive-t-elle le deuil de son amour perdu ? Ou bien révèle-t-elle un secret plus douloureux encore par cet aveu d’un désespoir excessif pour... une tante?...

Elle ne pense plus qu’à la mort, qui ne veut pas d’elle, s’accoutume peu à peu à vivre dans sa désolation inconsolable, réside longuement à Rome, séjourne à Florence — d’où elle écrit à sa seule amie parisienne, au sujet de ses robes entièrement ratées par une cousette italienne : — « Le pauvre grand ami avajit coutume de dire, lorsque je lui exposais mes chagrins de toilette, qu’ « il réservait son émotion pour des catastrophes plus nationales » — et va vivre, quelques jours, à Naples :

— « Je retournerai à Rome, écrit-elle, à ce même hôtel du Quirinal que j’ai dû quitter provisoirement, parce que ma chambre se trouvait tout contre un théâtre, où cette année, par exception — toujours ma mauvaise étoile! — on chante l’opéra tous les soirs. Vous jugez des nuits que j’ai passées. »

Aussi est-ce à l’Hôtel de Rome qu’elle s’installe,

pour revenir vite à Genève, d’où elle écrit :

— « À quoi bon vous entretenir des stériles regrets d’un passé que je ne peux ni ressaisir, ni refaire ? Je comprends aujourd’hui seulement que le plus impérieux de nos devoirs en ce monde est de faire notre bonheur et j’ai follement joué avec le mien et celui des autres, sans compter avec la mort. »

Qu’est-ce à dire ?... De quoi va-t-elle donc s’accuser?... La maladie, d’année en année, la guette et finit par l’étreindre. Guérie, elle se lamente :

— « La perspective de reprendre le train de ma triste vie est une cruelle déception. Il eut été si doux de s’endormir de l’éternel sommeil et d’aller rejoindre celui sans lequel je suis si malheureuse! »

Et Francis Laur nous donne la clef de l’immense regret qui hante cette âme d’élite, si atrocement punie d’avoir consenti trop tard aux vœux ardents d’un grand cœur, dans cette « lettre capitale » :

— « Grand Hôtel de Rome, Corso.

« ... Je visite avec rage les merveilles qui m’entourent... J’assiste à toutes les cérémonies qui se succèdent au Vatican, à l’occasion du jubilé de Léon XIII- J’ai eu même, jeudi dernier, la faveur d’être reçue en audience avec un petit groupe de Français. Le Pape, qui parle très bien notre langue, a daigné m’adresser quelques paroles, d’une exquise et paternelle bienveillance.

« Mais, hélas! tout cela ne répare pas le passé, ne comble pas les vides de mon existence désolée. Mes larmes ne cessent de couler sur tant de malheurs irréparables, sur mon obstination à ajourner ce

mariage , obstination que je ne m'explique plus aujourd'hui et que je pleure nuit et jour. Que de choses eussent été différentes, non seulement pour moi, mais pour notre pays, qui se débat dans de si misérables étreintes !

« Vous ai-je dit que j’avais passé à Nice le mois de novembre et une partie du mois de décembre, près de cette tombe si misérable et si abandonnée ?... Rome entretient la douleur, la tristesse. Ce ne sont que ruines, tombeaux, ossements, reliques, souvenirs du passé!... Ah! si je pouvais recommencer ma vie , celle jois , je ne'me tromperais plus\ »

Mais alors, si cette créature d’élite, si distante pour les autres et si attachée à Gambetta — avec même, parfois, un excès de tendresse que changent en remords ses rigueurs passées — regrette, jusqu’à en mourir à petit feu, de ne pas avoir tout donné au maître de son âme durant sa vie, comment pourraiton soutenir encore qu’elle n’était auprès de lui qu’une « espionne » des luthériens d’Allemagne, une émissaire de Bismarck ?

Au heu de lancer, malgré l’évidence d’une telle erreur, la thèse qu’elle fut, dans l’ombre mystérieuse du grand patriote (d’œil» — comme on dit aujourd’hui — d’un pouvoir occulte et lentement dominateur, mieux vaudrait, pour être un peu moins absurde, supposer, comme certains disciples fanatiques de Gambetta, qu’elle a été l’otage de l’Église romaine...

Ce ne serait pas moins inexact; mais on pourrait, du moins, après ces lettres édifiantes, y revêtir l’accusation sacrilège d’une sorte de vraisemblance.

La Mort.

Le « Drame des Jardies » — comme l’ont appelé tour à tour les journalistes d’opposition, les annalistes monarchistes et tous ceux — immense majorité — qui n’admettent pas une mort naturelle pour un personnage en vue, réunit un concours de circonstances étonnant. Il y a de tout, à l’origine de l’accident le plus banal, le plus « stupide » qui se puisse imaginer : un retour de détresse et de doute chez Léonie Léon, un accès de colère de Gambetta, des rivalités d’office et, surtout, la plus extraordinaire des coïncidences, — un coup de feu, suivi de ce cri : — « Je t’ai tué! » En deux heures, tout Ville d’Avray avait répété, de proche en proche : — « Une femme vient de tirer sur Gambetta. »

Maintenant que tous les témoins ou les collatéraux sont morts, même Benedetta et son fils, le général Jouinot-Gambetta — dont nous allons,

à Nice, réunir les cendres à celles du Chef disparu depuis un demi-siècle — nous nous bornerons à relater ici toute la vérité sur sa mort, jusque dans le terre à terre et la trivialité même de certains détails. Nous les tenons surtout du neveu et de la sœur de Gambetta, dont la mémoire extraordinaire avait noté les moindres confidences du tribun lui-même, quelques semaines avant sa mort et les dépositions secrètes des deux serviteurs les plus attachés à Gambetta — ceux qui n’ont « parlé à personne avant leur mort », ainsi qu’ils l’avaient juré.

Ils en avaient, eux aussi, fait la promesse au blessé lui-même. Léris en connut aussi les moindres épisodes, sous la condition expresse que « jamais , Léonie Léon ne serait mise en cause dans le récit de V accident ».

De cette recommandation — puérile et naïve, il faut bien l’avouer, comme tout ce qui la concernait dès qu’il parlait à? elle — est née la plus incohérente et la plus inconsistante des légendes.

Il est temps de la détruire une fois pour toutes.

Le 27 novembre 1882, le général Thoumas, qui allait assister à une revue versaillaise, s’était arrêté chez Gambetta, à Ville d’Àvray. Il était en grande tenue et visiblement soucieux d’arriver sur le front des troupes sans une tache de poussière ni une souillure de boue. Après un court entretien, le maître des Jardies, sous un joli soleil d’arrière-saison, raccompagnait le soldat jusqu’à sa calèche, quand celui-ci, sur le seuil même de l’entrée, écrasa une ordure salissante du bout de sa botte vernie : Diane, la

chienne de chasse de Gambetta — qui ne chassait plus depuis longtemps — s’était oubliée devant la porte.

Le tribun, désolé, se confondit en excuses, appela le jardinier-valet pour réparer le dégât et, dès que le général fut parti, fit éclater sa mauvaise humeur contre ce Paul, serviteur négligent, avec une colère qui s’exaspéra vite en entendant le coupable s’excuser assez mal.

— « Cent fois, lui cria le tribun courroucé, je vous ai donné l’ordre de tenir la chienne enfermée dans le jardin ou dans le chenil... et de la corriger de ses sales habitudes... Mais vous êtes plus souvent chez le marchand de vins qu’à votre service... D’ailleurs, j’en ai assez. Tout le monde est excédé de vous, ici. Vous allez partir tout de suite! Je vous chasse. »

Au ton furieux du maître, au tremblement insolite qui le secouait, à sa pâleur bouleversée, le valet comprit que c’était sérieux. Il eut un geste de protestation, de défi peut-être et monta au premier étage.

Là se reposait, dans l’ombre des rideaux tirés, Léonie Léon, en proie à une névralgie faciale qui, tous les mois, la laissait dolente, brisée et, par accès, « comme folle de souffrance ». Elle avait entendu les éclats de voix de Gambetta et tremblé d’elle ne savait quel désarroi soudain.

Le jardinier négligent, admis auprès d’elle, lui fit part de son renvoi immédiat et de la cause, vénielle en somme, d’une telle rigueur. Alors, sous

l’influence morbide qui la torturait, l’amie ineffable, la très douce compagne au cœur ardent et sûr, la consolatrice patiente des pires détresses de son grand homme fut envahie d’une révolte subite et descendit, blême d’indignation, auprès de Gambetta.

Elle le trouva assis sur une chaise, accablé, déjà repentant peut-être de sa violence hors de toutes proportions raisonnables et, pour la vingtième fois, prêt encore à pardonner au coupable son incorrigible négligence.

Près de lui, sur un guéridon, deux revolvers étaient posés, l’un dans son étui de velours, l’autre à côté. Et c’est ici que la perversité sournoise du destin réalisa la plus absurde, la plus invraisemblable des péripéties.

Gambetta, depuis son duel ridicule avec M. de Fourtou, où il s’était révélé tireur pire que maladroit, s’exerçait, de loin en loin, au tir du pistolet. Claudin, son armurier, lui avait, la veille, envoyé, dans une boîte, deux petits revolvers nickelés dont le fonctionnement était encore une nouveauté, selon l’ingénieux système des Smith et Wesson américains qui découvre, en pliant l’arme autour d’une charnière, les six tonnerres du barillet et, pour faciliter le rechargement immédiat, éjecte d’un coup les douilles vides.

Ce matin-là, dès son lever, au fond de l’étroit ravin qui terminait la partie basse de son jardin — beaucoup plus vaste alors qu’ aujourd’hui, puisque le square actuel, en contrebas de la rue nouvelle, en faisait partie — Gambetta s’était

exercé à tirer avec Tune des armes nouvelles. Mais, assez « maladroit de ses mains », comme on dit en langue vulgaire, il avait rechargé le revolver sans réussir à le refermer tout à fait : une des cartouches restait engagée incomplètement dans le barillet, son bourrelet de culasse étant défectueux. Le chien était armé : imprudence grave que la moindre pression pour achever de fermer le pistolet devait rendre très dangereuse.

Pour la première fois de sa vie, Léonie Léon, irritée et ayant, de douleur, perdu le contrôle d’elle-même, fit « une scène » au tribun et le meurtrit de reproches amers, d’une inconcevable injustice : il détestait tout ce qui venait d’elle, de « son passé » — c’était le mot éternel, douloureux, qu’il détruisait toujours de toutes ses forces, — de son père lui-même, le colonel Léon. Avant de mourir, celui-ci avait recommandé à sa fille Paul, son ordonnance. Gambetta ne l’avait, sur ses instances à elle, accepté comme valet-jardinier qu’à contre-cœur. Il l’accablait, sans cesse, d’injustes reproches et voilà qu’il le chassait pour un motif futile, en haine de « tout ce qui venait d’elle » et parce qu’il subissait les antipathies jalouses et les représailles de François Roblin, l’ancien « moblot » de 70, valet de chambre, depuis l’année terrible, de l’organisateur de la Défense Nationale. Celui-là n’avait jamais quitté Gambetta, le tyrannisant de tout le dévouement grognon, de tout le débraillé despotique d’un vieux serviteur ombrageux. Elle avait obtenu son éloignement et qu’il fût remplacé par Paul; car Léonie Léon vou-

lait avoir au moins un domestique à elle dans une maison où Sidonie, la cuisinière, et Louis, le cocher, frère de ce François, faisaient la loi au patron!

Et le grief inévitable jaillit enfin de ce torrent de plaintes comme inconscientes, dans un cri désespéré :

— « Àh! Tu ne m’aimes plus! »

L’amant éperdu, bouleversé, les larmes aux yeux, se dressa, frémissant, plus tendre que jamais.

— « Mieux vaudrait mourir tout de suite! »

avait conclu la malade à bout de nerfs.

Et sa main se posa sur le pistolet de Claudin, dans un geste irréfléchi et sans force. Mais il évoquait trop cruellement la mort tragique de son père pour que Gambetta n’en soit pas bouleversé.

Il s’était jeté sur elle. La saisissant d’un bras puissant et protecteur, il l’étreignit dans un emportement d’amour en alarme et gronda :

— « Veux-tu bien!... Mais tu es folle? »

Et la grosse main du tribun ramassa ensemble la petite main fiévreuse et l’arme, minuscule aussi, qu’elle n’avait même pas saisie. Léonie, sanglotante, le visage blotti sur la poitrine de son amant, dans une détente déjà brisée, déroba ses doigts à l’étreinte de ceux qui F emprisonnaient, tout tremblants d’émoi, et qui, trop tard pour les retenir, se fermèrent brutalement sur le revolver armé. La pression soudaine fit partir le coup. Une détonation retentit, alertant les domestiques.

Sidonie, la cuisinière fidèle — à Gambetta, car ni Roblin, ni Louis, ni elle, n’aimaient Léonie Léon,

dominatrice avérée de leur idole— déjà aux écoutes d’une altercation si insolite, ouvrit la porte et vit...

Elle vit la pauvre femme, écroulée, à genoux, devant le maître, dont le rire, énorme et rassurant, s’efforçait de calmer l’aimée, en secouant sa main droite, zébrée d’un mince filet rouge et cl’où tombaient sur le parquet quelques gouttes de sang. Et Léonie Léon gémissait, comme dégrisée d’un vertige d’ivresse :

— « Pardonne-moi!... Je (ai tué ! »

Ce cri, Sidonie, dans son premier élan d’aversion, ne sut point le taire, même après les ordres et les explications du blessé. Répété par la servante la plus dévouée de son personnel, c’est lui qui a, depuis cinquante ans, donné une sorte de crédit sommaire aux récits saugrenus de « l’attentat » des Jardies. Léonie Léon était, d’ailleurs, si inconnue du grand public que d’autres noms ont défrayé la chronique romanesque. Pour la plupart des « romanciers » de l’accident, « bête à pleurer » disait Gambetta en se traitant lui-même de « lourdaud maladroit », il a été « tué par une femme! »

Pour les médecins surtout, Gambetta, doué, comme on sait, d’une imagination de Méridional politique, avait fixé une version dont l’évidence ne pouvait faire doute. C’était, selon lui, en relevant, de la paume de sa main droite, le canon du revolver meurtrier, pour le fermer, qu’il avait écrasé le bour-

relet récalcitrant et provoqué le départ du coup.

D’un geste étudié, gêné par sa blessure, il démontrait « l'impossibilité » de tout autre récit. Mais l’examen de l’arme oxydée, aujourd’hui encore, démontre les invraisemblances mécaniques de sa trop stricte explication. Elle n’en fut pas moins imposée impérieusement à tous — et à Léonie Léon elle-même, qui la respecta jusqu’à son dernier souffle — surtout aux serviteurs fidèles , sans en excepter le bon Roblin, congédié depuis peu, mais qu’un récit romanesque de plus ou de moins ne surprenait guère : il avait été, en 1866, cocher de Ponson du Terrail.

Le 15 février 74, Gambetta l’avait pris à son service. Après la mort du maître, il fut successivement le cocher de Spüller et de MM. Hanotaux, Berthelot et Ribot.

Les uns ont fait armer le bras « vengeur » de « la femme fatale » par l’Allemagne de Bismarck, ou par « les Jésuites », sinon par la Franc-Maçonnerie. D’autres ont inventé une « rivale » de la comtesse de Beaumont, — c’est la thèse falote de Rochefort — une fille séduite, une vieille liaison de Quartier Latin, peut-être cette « grande Thérèse qu’il avait aimée plus que la Francel » — et tant de balivernes sans lien, oscillant du Kulturkampf à l’un des plus grands noms de la littérature et de la politique françaises, dont nous vénérons encore la vieillissime énergie, bien près d’être centenaire.

La petite balle avait traversé la main et s’était perdue sur le tapis. Hélas! une dizaine de médecins, dont plusieurs illustres, accoururent au secours du

blessé... Et leurs excès de soins, d’inquiétudes, de précautions allaient immobiliser leur patient et laisser, d’une blessure insignifiante, très vite cicatrisée, naître un état pathologique, aggravé de jour en jour jusqu’à la mort.

Fieuzal, cependant, se souvenait bien du passé. Il n’ignorait pas que, dans son enfance, Léon avait failli mourir d’une pérityphlite — on ne disait point, alors, appendicite — et qu’étudiant à Paris, il avait souvent écrit aux siens, et, notamment, le 6 juillet 1857 :

— «Je viens, pendant quatre jours, d’être affligé de maux de ventre terribles. Vous savez que c’est pour moi une sorte de maladie chronique. A chaque nouvelle saison, c’est un nouveau tribut. »

Les sommités médicales qui soignèrent Gambetta, d’ailleurs, ne consultaient guère le bon Fieuzal. Il ignora leurs médications et se trompait en déclarant plus tard :

— « Nous l’avons laissé mourir à force de vouloir le guérir. Nous avons tous été comme un homme qui, ayant dans les mains un vase fragile d’un prix inestimable, le laisserait tomber et se briser à force d’avoir peur de le perdre! S’il eût été un manœuvre, il ne serait pas mort. Sais-tu ce que nous avons tous oublié ?... Pendant onze jours, il n’a rien évacué. Un simple laxatif l’aurait sauvé... »

Fieuzal ignora donc que cette précaution avait été

prise, très prudemment et à plusieurs reprises. Mais un purgatif drastique, dans l’état du malade, l’aurait tué plus rapidement encore. Non : ce fut l’immobilisation de Gambetta qui aggrava l’inflammation chronique de son intestin. Guéri de sa blessure, — il aurait pu en guérir sans se coucher — il eût dû aller et venir comme d’habitude, demeurer actif.

Peut-être les tendres soins de Léonie Léon lui rendirent-ils à lui-même l’euphorie des meilleurs moments de sa vie. Choyé et dorloté par celle qu’il aimait tant — et plus que la vie elle-même — le chef, lassé de tout ce qui n’était pas elle, se plia avec joie aux prescriptions terrifiées de ses médecins.

Gambetta se rendit compte de leurs doutes, sans les blâmer.

— « Ils n’osent pas me soigner!... se plaignait-il à l’aimée. Ah! si j’étais un pauvre bougre, dans un hôpital quelconque, comme ils me guériraient vite! » (1)

(1) Voici, d’après les notes quotidiennes et le cours de Lannelongue le résumé médical de la maladie :

Gambetta fut blessé le lundi matin, 27 novembre 1*882. Le 3 décembre, Verneuil et Trélat déclaraient que toute complication était conjurée et que la guérison était certaine.

Le 8, le blessé, alité , se plaint de son ventre, distendu par les gaz. Le lendemain, il éprouve un grand dégoût pour les aliments. Le 10, le malaise abdominal s’accentue. Le 11 décembre, c’est le dégoût total pour toute nourriture.

Le 12, cependant, lassé d’être au lit jusqu’à l’énervement, il obtient de s’asseoir dans son fauteuil et de recevoir ses amis ; mais il en reçoit trop et parle sans arrêt. Pourtant, le surlendemain, il se sent mieux. La blessure est entièrement cicatrisée. Il circule dans sa maison et mange à table.

Le 15 décembre, des douleurs abdominales inquiètent les docteurs. Gambetta s’endort à table. Pour réagir, il se promène, vingt minutes, dans son jardin, au bras de Léonie Léon. Le 16, le ventre est tendu. Coliques courtes. Renvois incessants. Il fait, en voiture, aveç son ajnic,

L’obstruction intestinale détermina la fatale perforation de l’intestin. Lannelongue avait voulu tenter l’opération. Il était jeune. Son internat brillant lui avait déjà donné de l’autorité et de l’audace. Peut-être eût-il sauvé le malade, comme, quelques

une promenade autour du lac et rentre dispos et très gai. Dans la nuit, la température monte et le ventre est douloureux, à droite.

C’est le 17 que Siredey diagnostique une Ijjphtite. Le soir, Gambetta a la fièvre et un l'risson. La blessure de la main est totalement guérie. 11 n’en est plus question. Soudain, le 19, la température baisse audessous de ia normale On constate un empâtement profond et douloureux sur le trajet du côlon ascendani. Lannelongue et Siredey reconnaissent l’existence de la pcrilyp/tlilc, avec engorgement péri-cæcal. Le soir, quelques nausées.

Pendant deux jours encore, l’état persiste. Le ventre est très distendu; le malade a dos frissons soudains. Le 23, Charcot, Cornil, Siredey et Lannelongue diagnostiquent ensemble une « péricolite concomitante, consécutive à la pérityplilite ».

La veille et le jour de Noël, on peut croire à un meilleur état. Des purgations efficaces tranquillisent le patient. Mais, le 26 décembre, l’empâtement apparaît plus sensible et les ganglions douloureux sont alarmants. Le 27, une purge agit encore. Quelques douleurs naissent dans la jambe. Le 28, c’est la consultation générale des docteurs : Charcot, Verneuil, Trélat, Siredey, Gilles, Fieuzal et Lannelongue constatent la gravité de la « pérityphlite », la suppuration probable autour du gros intestin avec, presque à coup sûr, une infiltration de pus. Les médecins — à l’unanimité moins un — déclarent que toute intervention chirurgicale est impossible.

Le 29, l’affaissement du malade se complique d’un érysipèle étendu de l’omoplate à la cuisse droite. La nuit est mauvaise. Nouvelle consultation des docteurs et de Paul Bert. Les somnolences se rapprochent. Gaz et vomissements. Déjà, on ne peut que soutenir les forces du malade; il lit les bulletins de sa santé — laconiques et imprécis à dessein — et arrive au 31 sans se douter de la gravité de son état.

Le 31 décembre enfin, la prostration de Gambetta, malgré un léger délire et sa faiblesse sans souffrance peuvent donner l’illusion d’un mieux à ceux qui l’aiment. Une légère teinte violacée du nez, des joues et des oreilles est observée chez le malade, qui ne se plaint pas. Son pouls est irrégulier; 38 à 40 respirations.

Vers le soir, accalmie et animation, poussée fébrile. Mais, à dix heures, les symptômes les plus graves annoncent la fin. Le mourant a encore toute sa connaissance. A onze heures moins un quart il répond un dernier mot conscient. Et la mort arrive sans secousses un peu avant minuit.

mois après, il tira d’affaire, dans les memes conditions, une personnalité politique de moins grande envergure. Les pontifes s’y opposèrent.

M. Jean-Louis Faure, l’éminent chirurgien, nous a écrit :

— « La maladie et la mort de Gambetta répandirent aux quatre vents de la renommée le nom de Lannelongue, qui n’était pas encore sorti des milieux scientifiques. Nous avons quelque peine à nous figurer aujourd’hui la place que tenait Gambetta dans le cœur du peuple français. Suivant les convictions ou les ambitions politiques, il était le héros de la Défense Nationale ou le démagogue furieux, le fondateur de la République, le dictateur sans scrupules. La presse politique n’avait cependant pas encore atteint le degré d’inconscience et de férocité qui la déshonore aujourd’hui. Mais elle ne reculait déjà devant aucun mensonge lorsqu’il s’agissait d’abattre un ennemi.

<c Gambetta en a fait la dure expérience. Il planait avec un souverain mépris au-dessus des calomnies dont on l’abreuvait; mais il avait, pour apaiser la tristesse qu’il en pouvait ressentir, la certitude d’être aimé plus, peut-être, que ne le fut jamais aucun homme travaillant de toutes ses forces à la grandeur de sa patrie. Cinquante ans ont passé depuis que sa voix éclatante a lancé ses derniers accents et les haines se sont éteintes, et ceux-là mêmes qui l’avaient le plus âprement combattu lui ont enfin rendu justice... Le nom de Gambetta était invinciblement attaché à tant de souvenirs doulou-

reux! Il incarnait à la fois l’effort de la résistance héroïque et celui de la magnifique reconstitution de la France. Et voilà que cet homme, terrassé tout à coup par un mal dont personne ne soupçonnait la nature, allait peut-être disparaître!

« Malheureusement, F esprit médical dominait chez les chirurgiens qui étaient au chevet du malade : Verneuil et Trélat, avaient vu tant de catastrophes qu’ils avaient une tendance invincible à déconseiller une intervention. Fut-elle même sérieusement discutée ? Et comment s’étonner que l’abstention ait prévalu, quand on voit qu’au lieu de demander l’avis d’hommes qui n’avaient pas l’habitude de reculer devant les responsabilités chirurgicales, — et il y en avait alors, ne fût-ce que Péan et Léon Labbé, — on ne trouva rien de mieux à faire que de solliciter celui de Charcot, dont l’autorité médicale commençait à s’affirmer avec éclat.

« Et cependant, dans ce milieu réfractaire à toute idée d’opération, Lannelongue voulait opérer. L’observation qu’il a publiée dans tous ses détails en fait foi, ainsi que le témoignage de son élève Walther et du Dr Martinet. M. Collin a gardé dans sa mémoire fidèle le souvenir précis d’une longue sonde cannelée que Lannelongue lui avait commandée pour pouvoir s’en servir dans cette opération.

« Mais Lannelongue était jeune encore. Il n’était pas professeur! — On le trouvait trop entreprenant. Vers la fin, on tenta même de l’éloigner; mais il ne voulut pas abandonner sou ami. Le drame suivit son cours et la mort accomplit son œuvre.

« Lannelongue avait fait preuve, pendant toute la maladie, d’une bien remarquable perspicacité. Au cours d’une consultation qui eut lieu le 20 décembre 82, avec Liouville et Siredey, il avait parlé de la possibilité d’une perforation du cæcum ou de l’appendice; et, dans un dessin qu’il a reproduit au cours d’une de ses leçons, il figurait la perforation de la base de l’appendice, à laquelle il pensait pouvoir attribuer les accidents qui se déroulaient sous ses yeux. Personne, à cette époque, ne soupçonnait l’appendicite, oubliée depuis les travaux de Mélier, qui remontaient à cinquante ans. Il y eut, sans doute, alors en lui un de ces éclairs de divination, comme il en a eu plusieurs dans sa vie, et qui montre de quelle clarté soudaine pouvait s’illuminer son esprit. »

Nous avons déjà raconté ailleurs les dernières heures de l’agonie.

— Gambetta se portait si bien , le matin de sa mort, il était si gai. si radieux de pouvoir croire enfin à sa convalescence, que la prescription rigoureuse de ne recevoir personne lui était insupportable. Étienne, qui ne le quittait pas, fit, le soir, répondre devant lui à Fieuzal que le malade reposait et ne pouvait admettre même le plus ancien de ses amis.

— « Bah! fit Gambetta, très éveillé, il insiste. Il part en voyage. Il veut me voir. C’est tout naturel. Laissez-le donc monter cinq minutes.

— Oui, consentirent Etienne et Léonie Léon; mais pas davantage. »

Le docteur Fieuzal entra. Le malade, rassuré par la lecture de son bulletin, le reçut avec affection. Il était cinq heures et demie.

Son vieux camarade du Quartier Latin, installé au pied du lit, engagea avec lui une conversation des plus animées.

— « Quelle heure est-il ? demanda le tribun, un moment obsédé d’une idée funeste.

— Bientôt six heures.

— Ah! fit-il avec une sorte d’impatience maladive, encore six heures avant la fin de cette abominable année!... »

Il ne s’expliqua pas davantage. Pensait-il à la mort de sa mère, qui l’avait obsédé, des journées durant, d’un clair pressentiment de la rejoindre très vite ? Faisait-il allusion à ses défaites politiques, à la poussée des fanatiques dans l’orientation de son parti, ou bien, peut-être, aux menées perfides de Grévy dont il venait d’apprendre, une fois de plus, les basses intrigues contre lui ?...

Les deux amis ne le discernèrent point. D’ailleurs, ce ne fut qu’un instant de male humeur. L’optimisme éternel de l’homme qui avait, depuis son enfance, déjoué tous les complots du destin contre lui, ne tarda' pas à le détourner vers les projets et les rêves les plus riants. Il taquina Fieuzal, en patois cadurcien, sur leurs vieilles histoires d’étudiants; car les ressouvenirs du passé l’assiégeaient en foule, ce soir-là, et il s’attardait, avec une insistance

étrange à les évoquer, non sans une verve intarissable et volubile; ses éclats de rire remplissaient d’échos sonores la petite maison, déjà presque rassérénée. Les deux amis, très égayés, écoutaient Gambetta et ses intarissables anecdotes. Le temps passait. Il allait être sept heures.

Soudain, le malade, envahi peu à peu d’une somnolence irrésistible, se tut et fit signe qu’il allait s’assoupir. Fieuzal, qui épiait cette réaction, s’empressa de prendre congé et conseilla à Étienne de laisser seul le « convalescent ».

— « Pas avant que le Patron ait absorbé son léger repas.

— Non. Laissez-moi d’abord dormir un peu.

Je me sens très bien... Et soyez là, demain matin, pour me souhaiter la bonne année! »

Etienne, sachant que Mme Léon allait venir s’asseoir au chevet de son ami, afin de le veiller toute la nuit, consentit alors à regagner Paris, pour y terminer l’année avec les siens.

— « Ah! mon bon ami ! s’écria-t-il, quand il eut refermé la porte du bureau derrière Fieuzal, je suis bien heureux, et vous aussi : il va très bien ! Il est sauvé !

— Ilélas ! murmura le médecin, une sueur d’atroce angoisse au visage. Il est perdu!

— Vous êtes fou, Fieuzal!... Vous venez de le voir... et, d’ailleurs, le bulletin de Lannelongue...

— Il est de ce matin. Lannelongue, d’ailleurs, sait bien que Gambetta les lit tous... Mon pauvre ami, je viens de l’observer. Ayons du courage:, c’est la fin : Gambetta va mourir! »

Le coup fut si rude, si imprévu pour Etienne, la figure du Dr Fieuzal, enfin hors de contrainte, était si ravinée de désespoir que le député d’Oran s’effondra, comme assommé, sur le parquet. Aussitôt la voix alarmée de Gambetta, réveillé en sursaut par le bruit, se fit entendre :

— « Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, dit Fieuzal en rouvrant la porte du palier et en riant nerveusement : c’est Etienne qui vient de glisser sur ton parquet trop ciré et de se f.... par terre !

— Ah! mon Dieu!... Il s’est fait mal?

— Mais non ! Le voilà debout ; et toi, dors un peu. A demain! »

Et le docteur referma la porte, le cœur si serré qu’il n’aurait pu dire un mot de plus. Gambetta retomba aussitôt dans sa lourde somnolence.

Fieuzal ranima Etienne, lui expliqua l’infaillible diagnostic et l’envoya, fou de douleur, à Paris, où il essaya en vain de rejoindre les intimes, dispersés en fêtes de famille. Il les fit prévenir comme il put. Le numéro de la République Française était fait, les bureaux déserts. Le journal donnait de bonnes nouvelles du convalescent... Etienne laissa partout des avis affolés, avertissant les siens, convoquant les amis. Il était plus de neuf heures quand il rentra aux Jardies, où Spüller, enfin prévenu, l’avait précédé de quelques minutes... Gambetta ne les reconnut pas. L’agonie commençait. Il s’éteignit, sans souffrir, cinq minutes avant minuit. Quand « l’année abominable » expira, le héros de la Défense Nationale, le fondateur de la République avait cessé de vivre.

L’autopsie fut faite, le 2 janvier, à neuf heures et demie, en présence de Paul Bert, Brouardel, Charcot, Cornil, Trélat, Yerneuil, Liouville, Lannelongue, Siredey, Duval, Fieuzal, Laborde, Guerdat, Gilles et Gibier.

La rigidité cadavérique avait disparu. L’embaumement par Baudiau était fait. Aucune partie du corps , en dehors de la main droite, ne portait trace de blessure... L’appendice — conformément au dessin hypothétique du 20 décembre par Lannelongue, qui se trouve être très exact , sauf le nombre des orifices — baigne dans le pus et est perforé en deux endroits. C’est la cause de la mort; mais un examen très minutieux prouve que la muqueuse de Vappendice était altérée depuis bien longtemps... En réalité, toute sa vie , depuis l’affection abdominale du côté droit qui, tout enfant, avait, au cours d’une crise de trente-deux jours, failli emporter plusieurs fois le petit Léon, à Cahors, il souffrait d’un rétrécissement de l’intestin grêle, qui, par intermittences, le torturait de douleurs internes.

— « Les perforations de l’appendice, a écrit Lannelongue dans son cours sur Vappendicite (le nom n’était pas prononcé alors, bien que le fait fût connu déjà) étaient la cause indéniable des accidents graves survenus en pleine convalescence de la blessure à la main. Ils avaient donné lieu à une septicémie intestino-péritonénle qui avait déterminé la mort.

« Une opération aurait-elle sauvé le malade ? Je ne saurais le dire; mais on devait et il fallait la pratiquer. Ma conviction là-dessus était si profonde et si absolue que j’avais porté un diagnostic fatal, dès le 22 décembre, si on ne l’entreprenàit pas. Les propositions furent rejetées dans les deux consultations du 23 et du 28 décembre... Peu de temps après, avec mes deux confrères Germain S 8 et Damaschino, nous fûmes en présence de deu^ maladies analogues à celles de Gambetta. L’un d^s malades était Xavier Charmes, administrateur cj£ Suez. Tous deux furent opérés et sauvés, contraire-* ment à l’avis d’autres collègues, de la même manière que j’eusse opéré Gambetta. Ces deux heureux résultats ne permettent certes pas d’affirmer que Gambetta eût guéri aussi par mon opération; mais, quelle qu’en eût été l’issue, elle aurait donné l’apaisement à ma conscience de chirurgien, de patriote — et d’ami. » Faut-il dire ici que les propos tardifs de l’embaumeur Baudiau, en décembre 1900, prétendent avoir vu durer le martyre de Gambetta jusqu’après sa mort ? Certes, cet homme, qui avait tenu tant de place dans notre histoire a terminé ses jours comme un obscur patient de clinique, sans famille et sans foyer. Il n’y avait autour de lui que des amis : Spüller, Fieuzal, Paul Bert, Étienne, un vieux domestique, Louis Roblin, et la « spectrale » amoureuse, qu’il ne reconnaissait même plus et qui, menacée d’une rencontre immédiate avec Benedetta Léris, allait fuir au plus vite pour cacher à tous son atroce douleur.

L’embaumeur Baudiau a donné des détails affreux sur cette absence de toute famille. Le père était à Nice, ignorant même la maladie fatale. La sœur, à Saint-Mandé, ne se doutait pas de la gravité du mal et il lui était défendu de venir à Ville d’Avray, où la « maîtresse de maison » fut sortie dès son arrivée.

Le sacrilège Baudiau parle de l’autopsie, consécutive à l’embaumement, comme l’histoire égyptienne de la disparition d’Osiris, coupé en morceaux par ses disciples, dont chacun emporta sa relique funèbre :

— « Je retournai aux Jardies, où l’autopsie avait commencé. Quelle boucherie!... V... désossait le bras, L... coupait l’appendice, Bert empaquetait le cœur dans un journal. F... s’en allait avec le crâne. Dans l’intervalle, on m’envoyait chez un pharmacien de Sèvres peser le cerveau... Quand je revins, Gambetta était en lambeaux. Je rajustai, vaille que vaille, les débris qui restaient et mon aide et moi , nous les plaçâmes dans la bière... »

Le drapeau dont nous n’avons, en 1909, retrouvé que des vestiges, fut arraché par Baudiau à un trophée et c’est lui qui enveloppa le corps.

Une « famille » n’aurait jamais permis cette dissection sacrilège. Que reste-t-il donc de Gambetta, dans le cercueil de Nice, sous le monument municipal qui domine le magnifique cimetière du Château? Oh! nous allons le dire, puisque nous l'avons vu.

Le 2 avril 1909, il a été procédé à la translation des cendres de Léon Gambetta et de ceux des siens morts avant cette date, réunies dans le monument édifié par la Ville de Nice sur l’emplacement de la pyramide géante, chargée, en janvier 1883, de l’énorme amoncellement dks couronnes et des palmes envoyées de partout. Étaient présents et ont signé, au procès-verbal sur parchemin, déposé, en un étui de bronze, dans le cercueil nouveau : MM. le commandant Jouinot- Gambetta, P. -B. Gheusi; Joly, préfet; Saüvan, sénateur-maire; Saint-Germain, sénateur; Clérissy, Séméria, Chauchard, Huet; Boissière, commissaire central, et Gaillandre, architecte.

Nous avons, avec des peines infinies, extrait du très modeste caveau construit par Gambetta pour la Tata — de toutes les femmes de sa famille, c’est elle qu’il aima le plus — les bières pourries et comme saponifiées...

Après celle du père, la première, puisqu’elle est la plus récente, nous sommes en présence du cercueil de Gambetta. Ses dimensions inusitées ont contraint les ouvriers à agrandir la Laie, à démolir le mur du seuil, à creuser une pente dans l’allée coupée d’une tranchée large. Le jour pénètre à flots dans le retrait funéraire. L’eau suinte des parois. Sous le pied du cercueil, soulevé avec difficulté, on engage une lambourde pour lui frayer dans la terre meuble une déclivité solide... C’est

ainsi qu’est hissée au dehors la caisse de plomb, couverte d’une couche de plâtre, dont les étriers de fer sont tombés dans la fosse, avec les débris du recouvrement de chêne totalement pourri et ses poignées d’argent.

L’enveloppe « hermétique » est-elle encore intacte?... Hélas! elle ne l’est plus : en trois ou quatre endroits, la feuille de plomb s’est fendue; au bas du cercueil, elle est ouverte et laisse apercevoir les voliges de sapin qui constituent le revêtement intérieur : il y a longtemps, des années peutêtre, que l’enveloppe soudée à Ville-d’Avray n’est plus étanche autour du grand mort.

On a apporté une bière de chêne. Avec des précautions minutieuses, avec surtout des terreurs de voir le cercueil se plier en deux sous son propre poids, on a levé et placé la caisse dans le cadre neuf; mais va-t-on procéder à l’ouverture?...

Les ouvriers craignent de ne pouvoir ressouder le vieux métal qu’il faudrait, d’ailleurs, réparer en vingt endroits.

Les autorités et la famille décident d’ajourner l’ouverture du cercueil au lendemain, quand on aura pu le replacer dans une caisse faite sur mesure et doublée de plomb.

Ce fut l’ouvrage du lendemain. D’abord, on procéda à la translation de la bière de Saint-Mandé, celle de la mère, ensevelie six mois avant celle de son fils.

Restait ensuite le dernier cercueil, celui de « la Tata », l’admirable Jenny Messabie. Elle avait

sacrifié sa vie, son avenir et ses propres rêves au neveu adoré dont la vraie maman ne fut qu’une seconde mère.

Dans ce fond de tombe, où sont descendus deux ouvriers, que sera devenu le corps de la dévouée éternelle, de celle dont l’abnégation fut admirée, auprès de Léon Gambetta, par tous ses amis, et dont l’âme modeste fut aussi grande que celle dont, elle était la gardienne attentive et, souvent, la consolatrice ?

Sous le poids énorme des trois cercueils doublés de plomb qui pesaient, directement et sans supports , sur sa bière de chêne, celle-ci, pourrie comme les autres, dans ce sol où filtrent des sources, s’est effondrée depuis longtemps. Entre les deux parois qui ont écrasé ses restes, une mince couche d’humus noir, où se distinguent deux boutons de nacre et un médaillon de verre, a été recueillie avec respect et tassée dans un petit cercueil d’enfant...

— Pauvre Tata! a murmuré une voix, toujours sacrifiée, même dans la mort!...

— Et, comme toujours, tenant volontairement si peu de place auprès de ceux qui l’ont tant aimée!...

Au pied du tombeau neuf, nous avons déposé le nouveau cercueil de Gambetta; et quand, instruits par la manœuvre de la veille, les ouvriers ont posé la bière ancienne dans la nouvelle, ordre est donné d’ouvrir l’enveloppe.

Il se fait un silence dans le groupe des assistants.

Le souffle continu de la lampe à souder ressemble au bruit d’un sifflet grave de navire qui monterait de la baie des Anges... La main du plombier tremble visiblement. Déchirée, rabattue, la feuille de plomb pend vers le sol; le léger couvercle de sapin, rendu concave par l’humidité est en bon état. Aucune odeur caractéristique ne s’exhale de la bière; il ne flotte, dans l’air léger de ce matin d’avril, que des arômes de fleurs et des senteurs marines.

— Enlevez! dit doucement, mais sur un timbre rauque qui nous fait tressaillir, celui qui fut le neveu chéri de Gambetta.

Et tous, immobiles, figés, nous regardons le lit où le grand homme dort son dernier sommeil. Rien n’a bougé dans le cercueil; le satin des capitons épais est d’une blancheur ternie à peine; vers la tête, au creux de l’oreiller de soie, des maculatures fanent, sous le soleil, les étoffes claires... Aucune main ne se pose sur l’édredon que renfle encore une corpulence affaissée. Ce que l’on voit de Gambetta — ce que l’on n’en voit plus surtout nous impose, une fois encore, la grande leçon du Néant...

— Refermez! ordonne une voix sourde, voilée vaguement d’un sanglot.

Que s’est-il donc passé ?... D’où vient la stupeur générale, autour du cercueil que l’on resoude ?... C’est bien simple : la tête de Gambetta a disparu. Elle n’a jamais été dans la bière, abandonnée à des étrangers ou à des mercenaires. Ceux qui l’aimaient le plus n’étaient pas là, lorsque Baudiau « et son aide » Font mis au cercueil : aucun n’avait eu le

courage d’affronter l’atroce et suprême vision. Personne n’a donc défendu ce pillage de carabins, excusé, dit-on, par la « science ».

Alors, l’un a emporté le cœur, Paul Bert; un autre, Lannelongue, le bras droit — il était, à sa mort, dans son castel du Gers —; Cornil, les entrailles; Fieuzal, peut-être, le crâne; un autre, le cerveau, qui est encore au musée Broca de l’École de Médecine... Sait-on, encore ?...

Et, le soir, quand nous avons dit à Clemenceau notre étonnement douloureux et nos doutes — car un savant niçois prétendait que le sublimé, alors en usage pour les embaumements, détruisait totalement les os eux-mêmes — le président du Conseil, médecin lui-même, a haussé les épaules et les sourcils :

— « Allons donc! a-t-il grogné. Même le crâne, si dur?... et les dents, aurifiées ou non?... C’est impossible. La tête n’a jamais été dans le cercueil!... »

D’ailleurs, cette constatation n’ôte rien à la grandeur d’un souvenir si profond et si pur. Le tombeau de Nice a la valeur d’un symbole supérieur à la destinée des vestiges terrestres. C’est la mémoire, l’âme ardente, le cœur « innombrable » et toute l’histoire « nationale » de Gambetta que perpétue, parmi les fleurs, sous le soleil, le monument où ses restes achèvent de se consumer. Tout cela est à l’abri des curiosités humaines et survivra toujours, dans les annales d’un peuple qui dut à son génie créateur, en un tournant tragique, le salut de son honneur militaire et la renaissance de son avenir.

Mais nous ne pouvons nous être arrachés si vite à la toute petite chambre des Jardies, où repose un si grand mort...

Dans la stupeur du pays à l’annonce de ce foudroyant trépas, il y eut une accalmie dans l’assaut forcené des ennemis de Gambetta.

L’émotion de tous les Français fut indescriptible. L’acte de décès, à la mairie de Sèvres, fut dressé à deux heures, le 1 er janvier 1SS3. Ce qui retient l’attention dans cette pièce historique c’est, d’abord, l’âge du glorieux défunt, quarante-quatre ans, l’inattendu de cette petite maison mortuaire, 14, rue du Chemin-Vert, les noms des témoins : Marcellin Pellet, député du Gard, trente-trois ans, et Emmanuel Arène, vingt-sept ans, député de la Corse.

On sut très vite que le « satrape » laissait à peine, preuves notariées en mains, moins de trois cent mille francs, reliquat de la « for' me » constituée, par la prévoyance affectueuse de S: ! .earer-Kestner, d’Adam et de Ruiz, en actions du journal, valeurs déjà si périssables!

Où donc étaient les galions d’or, vaguement dénombrés dans l’ombre par ses calomniateurs et cette « baignoire d'argent » de la Présidence de la Chambre, que Paul Deschanel nous montra un jour? C’était un infâme récipient ovoïde en zinc étamé, dont les successeurs de Gambetta avaient fait un coffre à bois.

Benedetta s’était, après sa pieuse visite à Ville

d’Avray, rendue à Nice, auprès de son père. Le vieillard — le registre de Sèvres lui donnait soixantedix-huit ans : il en avait dix de moins — s’était raidi dans sa douleur et muré dans son orgueil douloureux. Aux premières instances de toutes les autorités de Paris et de la République, il avait opposé aussitôt son refus formel de laisser le corps de son fils reposer dans la capitale. Ï1 exigeait, avec une sorte de brutalité farouche et cet entêtement dont son fils avait parfois tant souffert, l’inhumation à Nice, dans le caveau de pauvre où les deux femmes admirables qui avaient veillé sur sa jeunesse l’attendaient, sans avoir prévu qu’il les rejoindrait si vite.

C’est en vain que de très nombreuses dépêches adjuraient Joseph Gambetta de permettre que Léon fût porté au Panthéon. Signées, pourtant, de Léonie Léon, de Victor Hugo, de Galliffet, de Scheurer-Kestner, de Spüller, de Paul Bert, du ministre de l’Intérieur (A. Fallières), des chefs de groupes parlementaires, de tous les amis du défunt, du Gouvernement et d’un groupe imposant d’admirateurs plus ou moins célèbres, ces demandes pathétiques se heurtèrent à la volonté irrévocable du père. On dut se résigner à lui envoyer, après d’émouvantes funérailles nationales, à Paris, les restes de son fils, qui reposeront à Nice pour toujours.

Des Alsaciens-Lorrains, Léon Renault, d’autres encore firent en vain le voyage pour fléchir la décision de l’ancien carbonaro. Il leur opposa sa volonté et « celle de son fils »; personne, cependant,

ne l’avait jamais entendu formuler un tel désir. Peut-être — il vaut mieux l’admettre que de discuter encore, et si inutilement — au soir des obsèques de sa mère, le tribun avait-il laissé entendre à son père qu’ils dormiraient tous dans cette terre niçoise, devenue française depuis peu et qui le serait plus encore le jour où il serait enseveli dans son sein...

Ces pensées ont longtemps livré à tous les doutes ceux qui peuvent encore se réclamer d’une parenté assez lointaine, qu’elle soit de sang ou d’esprit, avec le prestigieux tribun.

Aujourd’hui, ils inclinent à croire que le vieux « Pachico » avait ses raisons et qu’il n’y eut point là — comme on l’a dit — une manifestation de sa vanité paternelle, même accablée de douleur.

Eugène Étienne, pèlerin annuel du tombeau niçois jusques à sa mort, nous a, plusieurs fois, raconté ceci : moins de six mois avant de disparaître, Gambetta, assistant seul (il voulait dire par là : sans son père ni sa sœur, demeurés au foyer en deuil, l’un consolant l’autre) à l’inbumation de sa mère, s’approcha de la tombe encore ouverte ét murmura : — Étienne était resté à quelques pas derrière lui et ne perdait pas un geste, ni un mot du « Patron » anéanti, recru de détresse et de fatigue — d’une voix sourde, mais distincte :

— « Au revoir, maman!... A bientôt ! »

N’y aurait-il pas, entre ce mystérieux adieu, que l’ événement allait faire « provisoire » et « l’a'bomï-

nable année » de l’agonie, une de ces prémonitions étranges dont « Y Invisible » a, en quelque sorte, singularisé si souvent la vie secrète de Léon Gambetta ?

À Paris, le Boulevard, qui théâtralise tout et se fait une élégance de dénaturer les choses les plus graves, avait accueilli en souriant avec scepticisme la nouvelle de la blessure à la main.

— «À ce sujet, notait Ludovic Halévy, mille commérages : c’est une femme abandonnée qui, etc., etc. Ses amis affirment qu’il s’est blessé la main en jouant avec un revolver. Il a la manie du tir et des armes à feu.

« Gambetta est, en somme, bien diminué. Il a été presque tout , tant qu’il n’a été rien . Il n’est presque plus rien depuis qu’il a été tout. »

Le « vaudevilliste » était content : il avait fait un mot. Le 1 er janvier, il a comme un remords de S£ satire déplacée. Peut-être n’avait-il pas cru au péril de mort :

— « L’année commence par un coup de tonnerre : Gambetta est mort hier au soir, 31 décembre, à minuit moins cinq. Il était, décidément, malade, malgré les dénégations de ses amis. Pourquoi ce mystère ? (Daniel Ilalévy, en fils respectueux, croit, lui aussi, au « mystère »; et il y croira, sans doute encore, même après ce livre.) Gambetta était aimable, spirituel et bon. Personnellement, il est à regretter. Politiquement, on ne sait que dire. Il n’était plus rien, ni conservateur, ni révolutionnaire. Il était Gambettiste. »

Les « gambettistes » se situant, alors, à égale dis-

tance des « révolutionnaires » et des « conservateurs », l’observation ne laissait pas d’être fine, pour un écrivain qui se disait inapte à comprendre la politique.

Mais Halévy était plus intéressé qu’il ne l’avouait par la personnalité réelle de Gambetta. Il devait, le 6 janvier, noter ceci sur son calepin :

— (( Obsèques de Gambetta. Conduit Elie et Daniel au balcon de l’hôtel d’Alphonse de Rothschild, l’hôtel Talleyrand, au coin de la rue Saint- Florentin et de la rue de Rivoli. De là, vue admirable. Toute la place de la Concorde. On voyait le cortège sur une étendue immense, sortant du pont de la Concorde, traversant la place, tournant devant nous et allant se perdre tout au bout de la rue de Rivoli. Très beau spectacle. Défilé de deux heures un quart. Le Temps , ce soir, dit cent mille personnes. Toute l’Ecole Polytechnique. Deux à trois mille étudiants. Des chars remplis de couronnes. Des députations de la France entière. C’était cela le plus curieux, ce défilé de deux à trois cents groupes de petits politiciens de province, venus de tous les coins de la France, chacun avec leur couronne. Les nouvelles couches sociales, la petite bourgeoisie, les vrais maîtres de la France. Gambetta, c’est leur dieu. Il a dit ce mot : « A vous la politique, à vous la France! » Il leur a ouvert la terre promise. »

Ce fut, il faut bien le dire, la note générale des témoins monarchistes, un instant impressionnés par le spectacle d’une multitude en deuil. Au fond, ils ne croyaient pas Gambetta si populaire. Ils lui

en voulaient, à leur insu, de n’avoir, ni le 4 septembre, ni au lendemain du 16 Mai, joué les Monck en faveur d’un prétendant et d’avoir préféré indéfectiblement la République. Et ils lui en veulent encore, si j’en crois nos récents dialogues avec Paul Bourget, notre vénéré Maître, qui écoute volontiers, dans la direction du Palais-Bourbon, s’il ne va pas, un de ces soirs, entendre résonner les pas cadencés des grenadiers d’Augereau.

Mais c’est surtout dans son propre parti que Gambetta vit surgir contre lui les opposants les plus acharnés : Ribot, Clemenceau, Jules Simon, Grévy, quelques autres encore — et des plus notoires — l’avaient accablé, selon leur tempérament respectif, de violences ou de perfidies.

Nous avons eu la satisfaction d’entendre Clemenceau faire, devant nous, à Nice, le 25 avril 1909, son mea culpa devant la foule :

— « Amis ou adversaires, avoua-t-il, tous ceux qui ont approché Gambetta ont reçu le coup d’une personnalité de domination. J’entends le mot au sens le plus noble pour le dominateur et pour le dominé, puisqu’il s’agit ici d’une maîtrise d’idéalisme, dont l’effort est d’emporter l’homme jusqu’aux suprêmes hauteurs de la pensée et de l’action.

« Tout comme le fier Niçois Garibaldi, Gambetta fut une idée en marche, une idée de grandeur humaine, selon laquelle la sauvegarde des droits d’un peuple n’est que le premier échelon de la conquête du droit total pour chaque créature humaine dans les âpres champs du labeur. De frag-

ments démembrés, Garibaldi fit revivre F Italie. De la France envahie, Gambetta sut préserver le patrimoine moral et, par là, tout ce qui devait nous refaire une puissance d’avenir se trouva sauvegardé.

« La gloire éternelle de Gambetta est d’avoir agi pour l’idéal quand Faction ne pouvait tenter personne ayant autorité pour commander. Quelques-uns, alors, mettaient en question ses titres et croyaient le diminuer en disant : « C’est le premier venu \ »

« On ne pouvait mieux caractériser la gloire d’un chef improvisé, puisque d’être venu le premier pour arrêter la déroute, cela suffit à créer pour Gambetta un titre d’honneur, envié même des grands cœurs qui se jetèrent à sa suite héroïquement dans la mêlée. Gambetta vint. Il parla. Il agit. Et soudainement apparut en lui la puissance d’enthousiasme et de volonté nécessaires pour rassembler autour de ce nouveau combattant toutes les forces éparses que, dans le désarroi de la catastrophe totale, rien ne semblait plus pouvoir ramener :

L'espoir changea de camp , le coitibat changea d'âme... »

Mais c’est surtout en visitant la pauvre bicoque de Ville d’Àvray, relevée sommairement, hier, de ses ruines par la sollicitude de l’État, que l’on saisit mieux l’immense injustice de ses contemporains contre le tribun au grand cœur :

— « Nous avons entendu de beaux discours, a écrit un de nos confrères, — devant l’humble demeure de Ville d’Àvray; mais rien ne m’a touché plus que l’humilité même de ces lieux. Et j’y voyais

symbolisée, fixée, la simplicité cle l’existence qu’ils abritèrent, la sincérité cle l’âme très pure qui traîne encore dans le parfum de tous ces souvenirs remués.

« Jamais un journaliste ne devrait passer ce seuil sans se frapper la poitrine à grands coups; car il porte sa part de la faute, de la très grande faute que la Presse tout entière a commise envers Gambetta. Les uns ont tenté de souiller sa réputation; les autres ne l’ont pas assez défendue; et, tous, ils ont méconnu le grand enseignement du silence qu’il a gardé jusqu’à la fin, par un respect exagéré pour la Presse, en face de l’impitoyable calomnie.

« Il devait penser : — « On verra bien, plus tard, tout ce qu’il y avait d’insensé et d’odieux dans les attaques 1 furieuses portées contre moi par des adversaires sans foi et sans honneur ! »

« On l’a vu. Mais, dans la Presse même, on continue, sinon à honorer, du moins à tolérer et même à flatter les abominables calomniateurs du plus grand et du plus honnête homme de la République. Et hier, tandis que l’un de ceux qui l’ont a,ccablé le plus d’outrages et d’ordures — celui-là même qui l’a appelé Yitellius — échappait avec peine au serre-pouce de la Justice, les bons confrères se répandaient en commisération larmoyante pour tant d’épreuve et de malheur! Allons donc! Ils ne paieront jamais assez tout le mal qu’ils ont fait! »

La Presse, hostile d’ailleurs, fait amende honorable depuis quelques années. Elle donne la parole à ceux qui ont connu Gambetta ou l’ont étudié le mieux. Hier encore, sous la signature de Camille

Barrère — qui fut son collaborateur en journalisme et son chef de cabinet en diplomatie — nous lisions le « premier-Paris » d’un grand quotidien qui condensait en ces termes le jugement définitif de F Histoire :

a Peu de temps nous sépare du cinquantième anniversaire de la mort de l’un des plus grands patriotes et des premiers hommes d’État que la France ait connus. Je dis bien la France tout court, car il lui appartient : et, bien qu’il fût un grand républicain, la patrie seule a le droit de le revendiquer...

« Gambetta fut, sans conteste, le plus grand orateur de son temps. Et cependant, Fart oratoire, affirmait-il, ne fut jamais pour lui un but, mais seulement un moyen de faire partager ses idées et de diriger les hommes. Ceux qui Font approché de près seuls ont connu ses dons prodigieux dans la science du parler. Je lui demandais un jour s’il ressentait de l’émotion en parlant à la Chambre. « Oui, répondit-il, lorsque je demande la parole. Je sens alors un ébranlement physique qui me secoue de la tête aux pieds. C’est un moment à passer. Mais dès que je suis à la tribune, je me sens aussitôt moi-même et en possession de mes moyens. » Il commençait lourdement, ainsi qu’un grand oiseau qui a peine à ouvrir ses ailes. Puis, brusquement, il prenait son vol et planait dans les hauts sommets de l’éloquence. Je n’ai jamais eu connaissance qu’il ait ce qu’on appelle « préparé » un discours. Il y pensait, mais il ne couchait rien sur le papier, se réservant de modifier son langage et la manière de

présenter ses idées selon les dispositions de son auditoire politique. Aussi ne le vit-on jamais apporter à la tribune un papier ou une note. Nous eûmes une occasion bien curieuse, quelques-uns et moi, de mesurer sa merveilleuse faculté d’improvisation. Gambetta devait prononcer un important discours à la Chambre. Il nous avait conviés à déjeuner, avant la séance. Quelques-uns des convives, voulant savoir ce qu’il allait dire tout à l’heure à l’Assemblée, l’interpellèrent à ce sujet. Gambetta se prêtant de bonne grâce à leurs instances, développa à larges 'traits le discours qu’il allait prononcer. Le morceau était très beau et de grande allure. Très satisfaits et rassurés sur le résultat, nous quittâmes notre hôte et allâmes l’entendre au Palais-Bourbon. Gambetta monta à la tribune et, à notre stupéfaction, il prononça un discours fort beau également, mais totalement différent de celui qu’il nous avait fait entendre deux heures auparavant. Comme je lui en témoignais ma surprise, après la séance : « C’est que, répondit-il, j’ai trouvé les dispositions de l’Assemblée différentes de ce que j’attendais. Alors j’ai dû parler autrement. »

« Les conceptions de gouvernement du « dictateur » de Bordeaux étaient d’une largeur que je n’ai plus retrouvée chez aucun de ses successeurs. Et je dirai aussi qu’ayant connu au cours de ma carrière toutes les grandes personnalités qui ont laissé leur empreinte sur l’histoire de l’Europe depuis soixante ans, je n’en ai rencontré aucun qui le dépassât pour la profondeur de ses vues, son don de prévision

et son indomptable courage. Il vivait dans l’histoire. Sa foi clans les ressources et l’avenir de son pays était sans bornes. Toutes les fins politiques si brillamment réalisées par Delcassé étaient déjà en gestation dans son esprit et d’autres desseins encore. Il aimait passionnément l’armée. Les grands chefs militaires le lui rendaient bien et lui apportaient, de confiance, leurs conseils et leurs renseignements. Ils trouvaient, d’ailleurs, à qui parler...

« Il possédait aussi la précieuse qualité de rendre justice à ses adversaires... Durant son bref passage au pouvoir, il était tout heureux de retrouver, dans la Haute Assemblée, ses contradicteurs de l’Assemblée Nationale et d’échanger courtoisement des passes d’armes avec eux. A la Chambre, ses adversaires étaient aussi de qualité, mais plus agressifs et passionnés.

« Quand il présenta au Parlement le ministère qui devait durer six semaines, Ribot, qui n’était pas de ses amis, prit prétexte de la création d’un ministère des Beaux-Arts pour diriger contre lui une attaque dangereuse, qui fut pour beaucoup dans la chute du nouveau cabinet. Gambetta me dit, après la séance : « Ribot m’a porté un coup mortel; mais quel admirable, quel merveilleux talent! »

— « En fait, découvre G. Hanotaux, homme du Nord qui a si finement analysé le Midi, Gambetta fut, à la fois, l’introducteur et l’ambassadeur de ce nouveau personnel de petits bourgeois ruraux ou citadins, qui n’est séparé du peuple proprement dit que par une ou deux générations,

— personnel auquel le fils de l’épicier de Cahors appartient, — personnel plein de jeunesse, d’élan, d ; ardeur et qui, pourtant, à l’heure où il s’avance pour mettre la main au timon, est en droit de se retourner vers le peuple et de lui dire : — « Je suis vôtre. »

« Car ces « nouvelles couches » ne sont, en somme, que le peuple tendant à s’élever lui-même... Gambetta, fils du Midi, aurait, tout simplement, découvert l’avenir dans la forte ossature traditionnelle de ce pays, si foncièrement latin et rural. Son fameux discours sur « les nouvelles couches » aurait mis à nu les bases de la Société française... Les « nouvelles couches » de Gambetta, appelées par lui au pouvoir, ont fondé et défendu la République et ont été capables de la Grande Guerre. Elles ont rendu F Alsace-Lorraine à la France. En leur confiant la machine politique, le tribun ne s’était pas trompé. » •

Cinquante ans après leur trépas, les chefs politiques de tous les temps et de tous les pays sont entrés dans le recueillement de la mort. Leurs douleurs s’effacent, la haine de leurs ennemis s’éteint avec eux. On rend justice aux disparus. L’histoire parle de leurs combats avec tranquillité. Il n’y a plus de polémiques autour de leur mémoire, acheminée peu à peu vers l’oubli.

Il n’en est pas ainsi pour Gambetta. Son prestige, les conséquences de ses actes, les créations de son génie vivent parmi nous avec le frémi-*:-ornent des

batailles. Il a encore, un demi-siècle après elles, des ennemis militants parmi les générations qui ne Font, pourtant, pas connu; mais il y compte bien plus de disciples encore. Sa pensée anime des masses profondes. Beaucoup de ses prévisions, l’une après l’autre, s’épanouissent en victoires.

Un tumulte de discussions et de discours inspirés de ses formules-médailles se poursuit en so nom dans les luttes politiques de tous nos partis. C cun d’eux l’invoque, le fait parler à son gré, prétend se réclamer de l’opinion qu’il aurait eue, « immanquablement », s’il était toujours de ce monde.

Son œuvre humaine n’est donc point terminée.

Elle bouillonne encore dans les creusets de l’avenir. Demain elle dominera, signée de lui, la société nouvelle et les nationalités appelées à être unies devant la violence ou l’agression brusquée.

L’âme de Gambetta galvanisera les futurs organisateurs d’une autre levée en masse si le pays est encore attaqué par une race de proie, d’où qu’elle vienne.

Son exemple susciterait le héros inconnu qui sauverait les nôtres, s’ils avaient, une fois de plus, à être secourus contre l’adversité.

Et s’il est toujours « des morts qu’il faut qu’on tue », Léon Gambetta vivra longtemps encore parmi nous, sous le ciel radieux de la Méditerranée française et dans ce que l’un des chefs politiques de l’heure a fixé en cet alexandrin magnifique :

Le vrai tombeau des morts , c est le cœur des vivants!

ACHEVÉ D’iMPRIMER

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