CHAPITRE XII
Michelet dans les Pays-Bas (1)
Rien ne nous fait pénétrer mieux que ses voyages dans l'intimité de la pensée de Michelet, rien ne nous fait mieux saisir la qualité de sh sensibilité, sa merveilleuse et dangereuse faculté de généraliser, en faisant d’un fait isolé le symbole de tout un ensemble.
Nous l’avons vu, après ses voyages d'Allemagne de 1828 et d'Italie de 1830, entreprendre une exploration méthodique de la France. En même temps, il pousse des pointes à l'étranger, en Angleterre, en Suisse, en Lombardie, Vénétie et Tyrol. Il fera en 1842 un grand voyage en Allemagne, en 1843 un nouveau voyage en Suisse, et enfin une série de voyages dans les Pays-Bas, qui ont à ses yeux une importance toute particulière pour la composition des quatre derniers volumes de son Histoire de France au Moyen-Age. Il a compris mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, l'importance capitale des luttes entreprises par les Capétiens et les Valois pour la possession des Flandres, le rôle que. la situation économique des Flandres a joué dans la querelle entre la France et l'Angleterre; enfin, la place des intérêts flamands dans la politique des ducs de Bourgogne devenus comtes de Flandre et de Héllande. Cette préoccupation explique ses fréquentes excursions en Belgique et en Hollande, en 1832, en 1837, en 1840, du 25 juillet au 16 août, en 1846 du 24 août au 12 septembre, en Hollande du 1% au 15 juillet 1847. Ces deux derniers voyages, comme celui de 1849 avec sa seconde femme, n’ont plus pour objet l’histoire de France au Moyen-Age, mais l'histoire de la Révolhtion.
Les plaines où la France, l'Allemagne et l'Angleterre s’affrontèrent tant de fois, où se livrèrent tant de batailles fameuses, et où l'activité industrieuse de l’homme a enfanté tant de prodiges, lui semblaient un des carrefours de l’histoire, un des plus étonnants laboratoires de la civilisation. Les communes flamandes l’attiraient à un triple point de vue : par leur commerce et leur industrie, qui les égalaient aux républiques italiennes, par les luttes épiques qu'elles
. [Ce chapitre est reproduit en partic dans l'article Michelet et les Flandres, de 1837 donné par G. Monod en 1909 dans les Mélanges Wilmotlte. Nous n'’aurions pu, sans mutiler complètement le texte, effacer ou résumer les lignes qui figurent dans cet article. En raison de sa date, nous l'avons souvent même considéré comme donnant la forme définitive de la pensée de Monod. Nous avons délégué les citations du journal de Michelet, imprimées en 1909; mais nous avons laissé subsister celles qui sont relatives à la Holjande, et qui sont inédites.]
soutinrent tantôt contre les rois de France, leurs comtes et les ducs de Bourgogne, tantôt entre elles par jalousie commerciale, enfin par leurs œuvres d'art qui exerçaient sur son imagination sensitive un charme très puissant. Il y admirait la science consommée du coloris et du modelé, les jeux des ombres et des lumières, In somptuosité de Rubens à côté de la familiarité de Téniers et de Steen, la profondeur psychologique de Rembrandt et le sentiment réaliste intense qui fait des paysagistes flamands et hollandais des portraitistes de la nature. Dans aucun de ses voyages, Michelet n’a eu de sensations plus vives, de jouissances plus pleines. Pour aucun de ses voyages, il n'était aussi bien préparé par ses études historiques.
Nous trouvons dans le volume publié par Mme Michelet sous le titre : Sur les chemins de l’Europe, onze chapitres consacrés à Ja Flandre et à la Hollande. Malheureusement, elle a cru devoir fondre ensemble les deux voyages de 1837 et 1840, en y mêlant des notes d’une époque postérieure et celles de 1832.
Pour nous, qui suivons Michelet pas à pas dans sa vie et ses œuvres et cherchons à noter l’évolution de ses idées et de son caractère, nous l’accompagnerons dans son voyage de 1837, et verrons ensuite quelles impressions nouvelles se joignirent en 1840 à celles qu'il avai “prouvées trois ans auparavant. En 1837, il venait de raconter la pé. riode héroïque des commur®s flamondes, leur lutte d'ahord victorieuse puis malheureuse contre Philippe le Bel, leur alliance avec l'Angleterre el fa gloire de Jacques Artevelde. En 1840, il venait de retracer dans le tome IV de son Histoire, la courte grandeur de Philippe Artevelde et se mort tragique à Roosebeke, et il allait dans ses tomes V et VI re. tracer en traits inoubliables l’histoire de la maison de Bourgogne. Ses deux principales préoccupations seront de se rendre compte de la vurssance des villes flamandes et du développement de l’art dans les Pays-Bas. En Hollande ce seront les souvenirs du xvm siècle qui l° passionneront.
Il part le vendredi 22 juin par Sedan et Mézières * et a soin de rendire visite en passant à ses tantes et cousines de Renwez. Ce pays du border avait pour lui un réel attrait, indépendamment des souvenirs et des affections de famille. Il voyait un résumé de l’histoire de Franc: dans les luttes des seigneurs de Montlieu avec les baïllis royaux de Montcornet, luttes aui ont laissé des souvenirs dans le pays jusqu'au milieu du xvnr siècle. Le bourg populaire et industriel de Renwez s'e:! élevé contre Montcornet *.
x. Michelet est allé en 1$3- par Renwez. Il est revenu en 1$%a par Renwez. Mme Michelet à fondu, commenté arrangé, les notes des drux voyages en Flandre. Pe mème elle ajoute à pages de son erû au début. Elle commence pir Lille, que Michelet a vu au retour en 1$3-, mais en allant en 184n.
Elle a arrangé tout de travers lhistoire de la querelle des seigneurs de Montlieu protestant contre Je bailli raval de Montcornet. Flle y a vu la lutte des haïillis seigneuriaux de Montlien et de Montcornet, et 1à où Michelet dit que les scisneurs de Montlien disparurent elle dit : les tenanciers de Montlici,
Elle à gûté aussi la fin du vovaue de 1$fa sur la cousine Célestine.
a. « Jalousie et hostilité contre les Belces, Ricard, l'aubergiste de Lonny, prétend que les choux belges n'ont pas de cœur ».
Michelet se rend à Bruxelles par Rocroi et Charleroi. Il arrive à Bruxelles le mercredi 27 juin et y reste jusqu’au 4 juillet, sauf le vendredi 29 qu'il passe à Louvain. |
La vie quil mena pendant tout son voyage fut extrêmement fatigante. Il envoyait presque tous les deux jours une lettre à M. Daunou dans laquelle il lui rendait compte des travaux qu'il avait faits dans les archives et les bibliothèques, et une lettre à Mme Angelet pour la princesse Clémentine, où il notait ses impressions de voyage. [Il est à jamais regrettable que toutes ces lettres aient été perducs ‘; nous savons, par ce qu'il en écrit à sa femme, qu'elles étaient volumineuses et nous y trouverions développé ce qui n’est qu'en notes brèves dans le journal *. |
Son principal but dans ce voyage paraît avoir été de lier connaissance avec les hommes distingués du pays, à qui il pourra ensuite demander des renseignements, et de prendre une connaissance rapide des archives et des bibliothèques. A Bruxelles, il est piloté surtout par M. Baron *, un Français devenu professeur, avec qui il était en correspondance depuis 1832; mais il voit aussi Gachard, M. Marchal* Henri Brouckère, M. Gæthals, Ahrens, Altmeyer, professeur d'histoire, qui lui offre et veut lui dédier son Introduction à l'Histoire universelle. Un homme l'’intéresse surtout, l’astronome et statisticien Quetelet, directeur de l'Observatoire de Bruxelles, professeur d'astronomie et de géodésie à l’École militaire ‘°. Il avait deux ans de plus que Michelet et avait déjà publié, indépendamment d'ouvrages considérables de mathématiques, d'astronomie et de physique, quelques-uns de ses principaux travaux de statistique, ses Recherches sur la population des prisons et les dépôts de mendicité (1827), ses Re. cherches sur la reproduction et la mortalité (1832) et les deux volumes de son Essai de physique sociale, recherches sur l’homme et le déve+ loppement de ses facultés (1835). Quételet prétendait ramener à des lois numériques les phénomènes moraux aussi bien que les phénomènes physiques dont l’homme est le théâtre et soumettre ainsi à un déterminisme rigoureux la vie humaine tout entière. Il tirait de cette
1. [Toutes les lettres à Daunou ne sont pas, comme le croyait Monod, perdues. Voy. H. Omont : Deux lettres de Michelet à Daunou sur les archives et bibliothèques de Belgique et de Hollande, 1837, dans Revue des biblioth. XXII, 1912,
et ss.|.
: 2me Michelet a fabriqué quatre pages sur Ste Gudule avec une trentaine d:: lignes de notes de Michelet du voyage de 1837. Elle modifie le caractère du voyage de 1837, essentiellement historique et d'orientation, pour en faire un voyage de touriste et d'impressions [cf. sur ces altérations du texte ducs à Mme Michelet, Michelet et les Flandres.]
3. Baron. né à Paris en 1:94. Cours libre à Bruxelles avant 1850, puis professeur et directeur de l'Athénée {lycée), puis en 1834 professeur à l'Université libre de Bruxelles. En 1849 à Liège. En 1859 prend un congé jusqu en 1862.
ist. de la littérature française 1841. | ” Marchal Prancais Jonb-Ferd) né à Bruxelles en 1780. Petit-fils bâtard de: Charles de Lorraine (beau-frère de Marie-Thérèse), conservateur de la Bibliothèque royale de Bourgogne, 22 février 1831. Académicien stupide.