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La vie et les aventures de Robinson Crusoé

Je suis né en Tannée 1632, dans la ville d'York, où mon père s'était retiré après avoir acquis beaucoup de bien en faisant le négoce.

J'avais deux frères plus âgés que moi, dont F un était lieutenant- colonel d'un régiment d'infanterie anglais, commandé par le fameux colonel Lockart, et fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols. Quant au second, je n'ai jamais su ce qu'il était devenu, et je ne suis pas mieux instruit de sa destinée que mon père et ma mère ne l'ont été de la mienne.

Comme j'étais le troisième garçon de la famille, et que je n'avais l'ait l'apprentissage d'aucune profession, je commençai bientôt à rouler dans ma tête force projets. Mon père, qui était fort âgé, ne m'avait pas laissé dans l'ignorance ; il m'avait donné la meilleure édu-

cation qu'il avait pu, soit en me dictant clés leçons de sa propre'bouche, soit en in envoyant à une excellente école publique qu'il y avait à York, et il me destinait à l'étude des lois; mais j'avais de tout autres vues. Le désir d'aller sur mer me dominait uniquement ; cette inclination me roidissait si fort contre la volonté et même contre les ordres de mon père, et me rendait si sourd aux remontrances et aux sollicitations pressantes de ma mère et de tous mes proches, qu'on eût pu conjecturer dès lors qu'une espèce de fatalité m'entraînait secrètement vers un état de souffrance et de misère. Mon père, qui était un sage et grave personnage, me donna d'excellents avis pour me faire renoncer à un dessein dont il voyait bien que je m'étais entêté. Un matin, il me fit venir dans sa chambre, où il était confiné à cause de la goutte, et il me parla fortement sur ce sujet. Il me demanda quelle raison j'avais, ou plutôt quelle était ma folie, de vouloir quitter la maison paternelle et ma patrie, où je pouvais avoir de l'appui et une belle espérance de pousser ma fortune par mon application et par mon industrie, et cela en menant une vie douce et agréable? Il m'exhorta, dans les termes les jxlus pressants et les plus tendres, à ne point faire une étourderie de jeunesse, à ne point aller au-devant des maux dont la nature et ma naissance m'avaient garanti ; il me fit observer que je n'étais pas dans la nécessité d'aller chercher mon pain ; qu'il ferait tout pour me procurer une prosion douce et honorable ; qu'après avoir fait son devoir en m' avertissant du préjudice que me causerait une résolution déraisonnable, il n'était plus responsable de rien ; en un mot, que, comme il travaillerait à mon bonheur, si je voulais demeurer à la maison et ui'établir de la manière qu'il le désirait, aussi ne vou-

lait-il pas contribuer à ma perte en favorisant mon départ. Il conclut en me disant que j'avais devant les yeux l'exemple Funeste de mon frère amé, à qui il avait pareillement fait valoir ces puissants mot ils, pour le dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, et qu'il n'avait pu empêcher de suivre une résolution de jeune homme ni de courir à sa perte. Il ajouta qu'il ne cesserait jamais de prier pour moi; mais qu'en

Et il me parla fortement sur ce sujet. iPage 2.)

même temps il osait m'annoncer que, si je faisais ce faux pas, Dieu ne me bénirait point, et qu'à l'avenir j'aurais tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais fait de ses conseils, sans avoir personne pour m'assister.

Ce discours fut véritablement prophétique, quoique, à mon avis, il ne le crût point tel; et je remarquai, sur la fin, que les larmes coulaient abondamment de

ses yeux, surtout quand il parla de la mort de mon frère. Mais lorsqu'il dit que j'aurais le loisir de me repentir sans avoir personne pour m'assister, il fut si ému, qu'il s'interrompit et m'avoua qu'il n'avait pas la force de passer outre.

Je fus sincèrement touché d'un discours si tendre, etpouvais-je y être insensible? En conséquence, je résolus de ne plus penser à mes voyages, mais plutôt de m' établir chez nous, suivant les intentions de mon père. Mais, hélas! cette bonne disposition passa comme un éclair : et pour prévenir désormais les représentations de mon père, je formai le projet de m'éloigner sans prendre congé de lui. Néanmoins je n'en vins pas sitôt à l'exécution, et je modérai un peu l'excès de mes premiers mouvements. Un jour que ma mère paraissait un peu plus gaie qu'à l'ordinaire, je la pris à part : je lui dis que ma passion pour voir le monde était insurmontable ; qu'elle me rendait incapable d'entreprendre quoi que ce soit avec assez de résolution pour en venir à bout, et que mon père ferait mieux de m'en donner la permission que de me forcer à Ja prendre. Je la priai de faire réflexion que j'avais déjà dix-huit ans, et qu'il était trop tard pour entrer en aj)prentissage, ou pour devenir clerc chez un procureur ; que si je l'entreprenais, j'étais sûr de ne jamais finir mon temps, de m'enfuir de chez le maître avant le terme, et de m'embarquer. Mais si elle voulait bien parler pour moi, et m'obtenir de mon père la permission de faire un voyage sur mer, je lui promettais, en cas que je revinsse et que je ne m'accommodasse pas de cette vie errante, d'y renoncer et de réparer ensuite le temps perdu par un redoublement de diligence.

A ces propos, ma mère se mit fort en colère ; elle

me dit que ce sérail peine perdue de parler à mon père sur ce sujet, qu'il connaissait trop bien mes véritables intérêts pour donner son consentement à une

chose qui me serait pernicieuse; qu'elle ne concevait pas comment j'y pouvais encore penser, après l'entretien que j'avais eu avec lui, et malgré les expressions tendres et engageantes dont elle savait qu'il avait usé pour me ramener; en un mot, que si je voulais m' aller perdre, elle n'y voyait point de remède; mais qu'assurément elle n'y donnerait jamais son consentement ; qu'elle ne voulait point contribuer à ma ruine , et qu'il ne serait jamais dit que ma mère se fût prêtée à une chose que mon père aurait rejetée.

Quoiqu'elle m'eût ainsi refusé, néanmoins j'ai appris dans la suite qu'elle avait rapporté le tout à mon père, et que, pénétré de douleur, il avait dit en soupirant : « Ce garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais il sera la plus misérable de toutes les créatures s'il va dans les pays étrangers ; je n'y saurais consentir. »

Ce ne fut qu'un an après ceci que je m'échappai. Cependant je m'obstinais à fermer l'oreille à toutes les propositions qu'on me faisait d'embrasser une profession. Souvent même je me plaignais à mon père et à ma mère qu'ils fussent si fermes à me contrarier clans une chose pour laquelle je me sentais une inclination prédominante.

Premier voyage.

Un jour, me trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard, et sans aucun dessein formé de prendre l'essor, j'y rencontrai un de mes camarades qui était sur le point d'aller par mer à Londres, sur le vaisseau de son père. Il m'invita à aller avec eux, et, pour mieux m'y engager, il me tint le langage ordinaire des marins; savoir, qu'il ne m'en coûterait rien pour mon passage. Là-dessus je ne consulte plus ni père ni mère, je ne me mets pas en peine de leur faire savoir de mes nouvelles: mais, abandonnant la chose au hasard, sans demander la bénédiction de mon père, ni implorer l'assistance du ciel; sans faire attention ni aux circonstances, ni aux suites, je me rends à bord d'un vaisseau qui allait à Londres. Ce jour, le plus fatal de toute ma vie, fut le 1er septembre 1651. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un jeune aventurier dont les infortunes aient commencé plus tôt et duré plus longtemps que les miennes. A peine le vaisseau était-il sorti delà rivière d'Humber, que le vent commença à fraîchir et la mer à s'enfler d'une furieuse manière, domine je n'avais pas été sur mer auparavant, le malaise et la terreur, s' emparant à la fois de mon corps et de mon âme, me plongèrent dans une angoisse que je ne puis exprimer. Je commençai dès lors à faire de sérieuses réflexions sur ce que j'avais fait, et sur la justice divine, qui châtiait en moi un enfant vagabond el désobéissant. Dès lors tous les bons conseils de

mes parents, les larmes dé mon père, les prières de ma mère, se présentèrenl vivement à mon esprit; et ma conscience, qui n'étail pas encore endurcie comme elle l'a été depuis, me reprochait d'avoir méprisé des leçons si salutaires et de m'être éloigné de mon devoir envers mon père et envers Dieu.

Pendant ce temps-là, la tempête devenait plus violente, la mer s'agitait de plus en plus ; et quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai souvent vu depuis, et surtout de ce que je vis peu de jours après, c'en était assez pour ébranler un marin novice. A chaque minute je m'attendais à être englouti dans les flots et chaque fois que le vaisseau s'abaissait, je croyais qu'il allait toucher au fond de la mer pour n'en plus revenir. Dans cette angoisse, je fis plusieurs fois le vœu que si Dieu me sauvait de ce voyage, et qu'il me fît la grâce de reprendre terre, je ne remonterais de mes jours sur un vaisseau, etne m'exposerais plus à de pareils dangers; mais que je m'en irais tout droit chez mon père, et me conduirais par ses conseils.

Cette résolution dura autant que dura la tempête, et même un peu au delà. Le jour suivant, le vent s'était abattu, lamer s'était apaisée, et je commençais un peu à m'y accoutumer. Je ne laissai pas d'être sérieux toute la journée, me sentant encore indisposé du mal de mer. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit , le vent cessa tout à fait, une charmante soirée s'ensuivit; le soleil se coucha sans nuages et le lendemain il se leva de même. Ainsi, l'air qui n'était agité que d'un vent doux et léger, l'onde unie comme la glace, le soleil qui brillait sur ce miroir, offraient à mes yeux le plus délicieux des spectacles.

J'avais bien dormi pendant la nuit, et loin d'être encore incommodé du mal de mer, j'étais plein de

courage, regardant avec admiration l'Océan, qui le jour d'auparavant avait été si courroucé et si terrible, et qui se faisait voir alors si calme et si agréable. Làdessus, de crainte queje ne persistasse dansles bonnes résolutions que j'avais formées, mon compagnon, le jeune homme qui m'avait engagé dans cette équipée, s'en vint à moi, et me donnant un coup sur l'épaule : « Eh bien ! camarade, dit-il, je gage que vous aviez peur la nuit précédente, n'est-il pas vrai? Ce n'était cependant qu'une bouffée. — Gomment! dis-je, vous n'appelez cela qu'une bouffée? c'était une terrible tempête! — Une tempête! répliqua-t-il; que vous -êtes innocent! ce n'était rien du tout. Vraiment, vraiment, nous nous moquons bien du vent quand nous avons un bon vaisseau et que nous sommes au large ; mais, camarade, voulez-vous que je vous dise la vérité? c'est que vous n'êtes encore qu'un novice. Allons, mettons-nous à faire du punch. Voyez-vous quel beau temps il fait à cette heure. » Enfin, pour abréger ce triste endroit de mon histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer : on fit du punch, je m'enivrai; et dans une nuit de débauche, je noyai tous mes repentirs, toutes mes réflexions sur ma conduite passée et toutes mes résolutions pour l'avenir. En un mot, comme à l'orage on avait vu succéder le calme et la tranquillité sur les eaux, ainsi l'agitation de mes pensées finie, ma crainte dissipée, mes premiers désirs revenus* j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais formés dans la détresse. Il est bien vrai que j'avais quelques intervalles de réflexion, et que les bons sentiments revenaient quelquefois à la charge, comme il arrive dans ces sortes d'occasions; mais je les repoussais, et je tâchais de m'en guérir comme d'une maladie. En prenant à tâche de bien

boire et d'être toujours eu compagnie, j'eus bientôt prévenu Le retour de ces accès, car c'est ainsi mie je les appelais. De isorte qu'au boul de cinq ou six jours, j'obtins sur ma conscience une victoire aussi complète que Le pourrait souhaiter an jeune homme qui cherche à étouffer les remords.

Le sixième jour de notre navigation, nous arrivâmes à la rade d'Yarmouth. Gomme le vent avait été contraire, nous n'avions fait que très-peu de chemin depuis la tempête. Ainsi nous fûmes obligés de mouiller en cet endroit, et nous y demeurâmes, le vent continuant d'être contraire et de souffler sud-ouest sept ou huit jours de suite, pendant lesquels plusieurs vaisseaux de Newcastle entrèrent dans la même rade, rendez-vous commun de ceux qui attendent un bon vent pour gagner la Tamise.

Néanmoins nous n'aurions pas laissé écouler tant de temps sans atteindre l'embouchure de cette rivière à la faveur de la marée, si le vent n'avait pas été trop rude et si au quatrième ou cinquième jour il n'était pas devenu très-violent. Mais une rade passant pour aussi bonne qu'un havre, notre ancrage étant bon et le fond où nous mouillions très-ferme, nos gens ne se mettaient en peine de rien, et avaient si peu de pressentiment de quelque danger, qu'ils passaient le temps dans le repos et dans la joie. Mais le huitième jour, au matin, le vent augmenta, et tout l'équipage fut commandé pour abattre les mâts de perroquet et pour tenir toutes choses bien serrées et en bon ordre, afin de donner au vaisseau tout l'allégement possible. Vers le midi la mer s'enfla prodigieusement : notre château-gaillard plongeait à tout moment, et les flots inondèrent le bâtiment plus d'une fois. Là-dessus le maitre, autrement dit le patron du navire, lit jeter F ancre maîtresse;

mais nous ne laissâmes pas de chasser sur deux ancres après avoir filé nos câbles jusqu'au bout.

Pour le coup, la tempête était horrible et je voyais déjà Tétonnement et la terreur sur le visage des matelots mêmes. Quoique le maître fût un homme infatigable dans son emploi, qui est de veiller à la conservation du vaisseau, cependant je l'entendais souvent qui, en passant près de moi à l'entrée et au sortir de sa cabine, proférait tout bas ces paroles : « GrandDieu, ayez pitié de nous î nous sommes tous perdus ! c'est fait de nous! » Dans cette première confusion, j'étais étendu, immobile et glacé d'effroi, dans ma cabine qui était auprès du gouvernail, et je ne saurais bien dire quelle était la situation de mon esprit. Je ne pouvais sans honte me rappeler le souvenir de ma première repentance, dont j'avais foulé aux pieds tous les engagements par un endurcissement de cœur effroyable. Je sortis de ma cabine pour voir ce qui se passait dehors. Jamais un aussi affreux spectacle n'avait frappé ma vue : les flots s'élevaient comme des montagnes, et venaient fondre sur nous à chaque instant. De quelque côté que je tournasse les yeux, ce n'était que consternation. Deux vaisseaux passèrent auprès de nous, pesamment chargés : ils avaient leurs mâts coupés rez pied, et nos gens s'écrièrent qu'un vaisseau qui était à un mille devant nous venait de coulera fond. Deux autres bâtiments, détachés de leurs ancres, avaient été de la rade en pleine mer, voguant sans mâts à l'aventure. Les bâtiments' légers se trouvaient les n mi ns en butte à la tourmente, comme étant moins aecablés de leur propre poids, et il en passa deux ou trois tout proche de nous qui couraient vent arrière avec la seule voile de beaupré.

Vers le soir, le pilote et le contre -maître demandé-

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rent au maître la permission de couper Le mât (Je devant; à quoi ce dernier témoigna beaucoup de répugnance: mais le contre-maître lui ayant représenté que, si on ne le faisait pas, le vaisseau s'enfoncerait infailliblement, il y consentit; et quand le mât de devant eut été coupé, celui du milieu remuait si fort et donnait de telles secousses, qu'on fut obligé de le couper pareillement, et, de] rendre le pont ras d'un bout à F autre.

Je vous laisse à penser en quel état j'étais dans cette conjoncture, moi qui n'avais point encore navigué, et à qui peu de chose avait déjà causé une telle épouvante. Mais si je puis de si loin rappeler les pensées que j'avais, le souvenir des leçons que j'aurais dû tirer du dernier péril etle mépris que j'en avais fait pour suivre ma première et méchante résolution , m'effrayaient encore plus que la mort.

Ces réflexions, jointes à l'horreur qui naissait naturellement de la tempête, me jetèrent dans une situation qu'il n'est pas possible d'exprimer. Mais nous n'en devions pas être quittes à si bon marché; la tempête continua avec tant de furie, que les matelots eux-mêmes confessèrent n'en avoir jamais vu une pire. Notre vaisseau était bon, mais extrêmement chargé, et si fort affaissé dans l'eau, que les matelots s'écriaient de temps en temps qu'il allait couler bas. Je m'enquis de la signification de ce mot couler bas, car je l'ignorais auparavant, et j'aurais dû , en quelque façon , chérir cette ignorance. Cependant la tempête était si violente, que je voyais, ce qu'on voit rarement, le maître, le contremaître et quelques autres des plus raisonnables faisant leur prière, et s' attendant à tout moment que levaisseau irait à fond. Pour surcroît de malheur, vers le milieu de la nuit, un homme qu'on avait envoyé en bas

pour visiter le fond de cale, s'écria qu'il y avait une ou vert lire, et un autre dit que nous faisions quatre pieds d'eau. Alors on appela tout le monde à la pompe. Ce mot seul me jeta dans une telle consternation, que j'en tombai à la renverse sur mon lit, au bord duquel j'étais assis.

Mais les gens du vaisseau s'en vinrent me tirer de ma léthargie, et me dirent que, si je n'avais été bon à rien jusqu'ici, j'étais à cette heure aussi capable de pomper qu'aucun autre. Sur quoi je me levai, et m'en allai à la pompe, où je travaillai vigoureusement. Pendant que ces choses se passaient, le maître voyant quelques bâtiments légers de charbonniers qui, ne pouvant tenir contre la tempête, étaient obligés de gagner le large, et qui voulaient venir vers nous, fit tirer un coup de canon pour signal de l'extrême danger où nous étions. Moi qui ne savais cejjue cela signifiait, je fus si étonné, que je crus le vaisseau brisé, ou qu'il était arrivé quelque autre accident terrible; en un mot, je m'évanouis. Mais, comme nous étions dans un moment où chacun pensait à sa propre vie , on ne prenait pas garde à moi ni à l'état où je me trouvais ; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me poussant à côté avec son pied, me laissa tout étendu, dans la pensée que j'étais mort; je ne revins à moi que longtemps après.

On continuait de pomper; mais l'eau gagnant à fond de cale, il y avait toute apparence que le vaisseau allait couler bas; et quoique la tempête commençât un peu à diminuer, il n'était pourtant pas possible qu'il voguât jusqu'à pouvoir entrer dans un port : de sorte que le maître persista à faire tirer le canon pour demander du -••(•nuis. Un petit bâtiment, qui venait justement de er devant nous, hasarda un bateau pour nous se-

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courir; ce ne fui qu'avec beaucoup de risque que ce

bateau approcha, et il ne paraissait guère possible qu'il nous abordât ni que nous y entrassions, ijuand enfin, les rameurs Faisant les derniers efforts el exposant leur vie pour sauver la noire, nous leur jetâmes de l'arrière une corde avec une bouée et lui donnâmes une grande longueur. Eux, bravant et la peine el le danger, s'en saisirent, et nous, après les avoir tirés jusque sous la poupe, nous nous mîmes dans leur bateau. C'est en vain que nous aurions prétendu, et les uns et les autres, abordera leur vaisseau : tous convinrent qu'il fallait nous laisser flotter, mais tourner la pointe tant que nous pourrions vers la terre, et notre maître promit que si leur bateau était endommagé en touchant le sable, il en tiendrait compte au maître de leur vaisseau. Ainsi, partie en ramant, partie en suivant le gré du vent, nous déclinâmes au nord presque jusqu'à Winterton-Ness.

Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions quitté notre vaisseau, lorsque nous le vîmes couler bas, et c'est alors que j'ai appris, pour la première fois, ce qu'on entendait par ce mot, en termes de marine; mais j'avoue franchement que j'avais la vue un peu trouble, et qu'à peine pouvais-je discerner les choses quand les matelots me dirent que le bâtiment enfonçait : car dès le moment que je m'étais mis ou plutôt qu'ils m'avaient mis dans le bateau, j'étais comme un homme pétrifié, tant par la peur qui m'avait saisi que par mes réflexions, qui me faisaient sentir d'avance toutes les horreurs de l'avenir.

Pendant ce temps-là, nos gens faisaient force de rames pour approcher de terre aussi près qu'il serait possible; et lorsque le bateau était au-dessus des vagues, d'où l'on découvrait au loin, nous voyions un

grand nombre de personnes qui accouraient le long du rivage pour nous assister dès que nous serions proche. Mais nous n'avancions guère vers la terre, et même nous ne pouvions aborder, jusqu'à ce que nous eussions passé le fanal de Winterton; car, au delà, la côte s'enfonce à l'ouest du côté de Gromer, et ainsi elle brisait un peu la violence du vent. Ce fut en cet endroit, et non sans de grandes difficultés, que nous descendîmes tous heureusement à terre. De là nous allâmes à pied à Yarmouth, où nous fûmes traités d'une manière capable de soulager des infortunés, c'est-à-dire avec beaucoup d'humanité, soit de la part du magistrat, qui nous assigna de bons quartiers, soit par des marchands de cette ville, et des propriétaires de vaisseaux, qui nous donnèrent assez d'argent pour aller à Londres, ou pour retourner à Hull, si nous le jugions à propos.

C'est alors que je devais avoir le bon sens de prendre le chemin de Hull pour m'en retourner à la maison. Mais, comme j'avais quelque argent dans la poche, je résolus d'abord de m'en aller, par terre, à Londres.

J'arrivai dans cette ville, etlàaussibien qu'en chemin, j'eus de grands débats avec moi-même sur le genre de vie que je devais embrasser; savoir, si je m'en retournerais àla maison, ou bien si j'irais sur mer.

Retournera la maison était évidemment et sans contredit le parti le plus sensé ; mais la mauvaise honte me le faisait rejeter bien loin. Je m'imaginais que je serais montré au doigt dans tout le voisinage , et que j'aurais honte de paraître, non devant mon père et ma mère seulement, mais même devant qui que ce fût. D'où j'ai souvent pris occasion de remarquer combien est perverse et déraisonnable l'humeur ordinaire de la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens, qui, au lieu de se guider par la raison, en pareilles cir-

constances, ont à la fois honte de pécher et honte de se repentir; rougissant, non pas de l'action qui doit les faire passer pour des insensés, mais de l'amendement, qui seul peut leur mériter le titre de sages.

Cependant je demeurai quelque temps dans cet état d'irrésolution, ne sachant ni quel parti ni quel genre de vie j'embrasserais. Je continuais d'avoir une répugnance invincible à m'en retourner chez nous : à mesure que le temps se passait, le souvenir de ma dernière détresse s'effaçait de mon imagination, et s'il me venait quelques légers désirs de retour, ils s'amortissaient tellement, qu'enfin j'en perdis tout à fait la pensée et que je cherchai à faire un nouveau voyage. Je résolus de m'embarquer sur un vaisseau qui allait aux côtes de l'Afrique, ou, suivant le langage ordinaire des matelots, pour un voyage de Guinée.

Deuxième et troisième voyage. Captivité.

Dans toutes ces aventures, ce fut un malheur pour moi que je ne m'embarquasse pas en qualité de simple matelot: car sur ce pied j'aurais, à la vérité, été assujetti à un travail fort rude ; mais en même temps j'aurais appris la navigation, et me serais rendu capable de devenir pilote ou lieutenant, et peut-être maître d'un vaisseau. Mais, en ceci comme en toute autre chose, j'étais destiné à choisir le pis; et me sentant de l'argent dans la poche, et de bons habits sur le corps, je ne voulais aller à bord que vêtu en monsieur :

de cette manière je n'y avais aucun emploi, ni ne me mettais en état d'en avoir.

Dès que je fus arrivé à Londres, j'eus le bonheur d'y tomber en bonne compagnie ; chose qui n'arrive pas toujours à un jeune homme aussi étourdi et malavisé que je Tétais. La première personne avec laquelle je fis connaissance fut un maître de vaisseau, lequel avait été sur la côte de Guinée, et, ayant eu un fort heureux succès était résolu d'y retourner. Cet homme trouva du plaisir à ma conversation, et m' entendant dire ^que j'avais envie de voir le monde, il me proposa de m' embarquer avec lui pour le même voyage: il m'assura que je ne serais pas obligé de faire la moindre dépense; crue je mangerais avec lui, et serais son compagnon; que si je voulais emporter quelque chose avec moi, je jouirais de tous les avantages que peut procurer le commerce ; et que peut-être le gain qui m'en reviendrait ne frustrerait jDas mes espérances.

J'acceptai l'offre du capitaine, qui était un homme franc et honnête. Je hasardai dans cette entreprise une somme de quarante livres sterling1, que j'employai en quincaillerie, suivant son conseil. J'avais amassé cet argent avec l'assistance de quelques-uns de mes parents, qui avaient correspondance avec moi, et qui, comme je crois, avaient engagé mon père et ma mère à contribuer secrètement de cette somme à ma première aventure.

Je puis dire que, de tous mes voyages, celui-ci est le seul qui m'ait réussi ; j'en suis redevable à la bonne foi et à la générosité de mon ami le capitaine; car, parmi plusieurs autres avantages que je trouvais avec

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