Le Baiiqiiet, ou du Bien
Dialogue moral, suivant Thrasylle, qui en fait la troisième pièce de la troisième tétralogie , où il se trouve réuni avec le Parméiiide, qui la commence, et au Phèdre, qui la termine. Aristophane ne l’a pas fait entrer dans sa classification.
L’ouvrage appartient au genre de ceux qu’on appelle oiT)Yr,(xxTixoi'. C’est le récit, fait par Apollodore à l’un de ses amis et à plusieurs personnages qui restent muets, d’un.entretien qui avait eu lieu chez Agathon, le lendemain du jour où celui-ci avait convié de nombreux amis pour célébrer sa première victoire dans les concours de la tragédie (1). Un second
(I) Suivant Athén., V, 217 , 01., 90, 4. = 4l7 av^J.-C.
banquet réunit à sa table quelques-uns des convives de la veille , et d’autres tels que Socrate et Aristodème (1), qui n’avaient pas assisté au premier.
C’est Aristodème qui a raconté à Apollodore tous les détails de cet entretien dont celui-ci fait, à son tour, le récit à ses amis, avec d’autant plus de fidélité qu’il l’avait déjà fait à Glaucon , peut-être le frère de Platon.
Les personnages qui assistent au banquet ou du moins qui prennent part à l’entretien sont, outre Socrate, Agathon (2), Phèdre, Pausanias (3), Éryximaque (4), Aristophane et Alcibiade.
Fatigués par l’orgie de la veille , quelques-uns des convives, Pausanias et Éryximaque proposent de ne pas continuer de boire, mais de renvoyer la joueuse de flûte et de charmer leur réunion par des
(1) Aristodème, ami |et auditeur assidu de Socrate, dont il imitait les habitudes austères, et particulièrement l’avunoSTidta. V. Phædr., 229, a.
(2) Poète tragique de mérite, comme le prouve son succès, Agathon était en outre un des hommes les plus beaux de son temps. Protagor.,^iâ, e. Aristophane l'accuse d’affecter le sublime et la délicatesse. Thesm., 52, 58. C’est par une erreur, réfutée par Bentley et Wolf, que le scholiaste d’Aristophane {Pan,, V. 84) lui attribue des comédies. On a conservé les titres et quelques fragments de ses ouvrages dramatiques ; un Thyeste, la Fleur, Télèphe, les Myslens. Aristote fait souvent mention de ce poète {Poet., c. 15 et 18 ; Rhet., il, 19; 11, 24), et M. Ritschl lui a consacré une dissertation spéciale de Agathonis vila, arte et tragœd. reliquüs. Hall. 1829.
(3) Pausanias d’Athènes, de mœurs corrompues, et flétries par Xénophon. Sijmp., VllI, 32.
(4) Médecin et fils du médecin Acuménus.
discours, dont Éryximaque se charge de fournir le sujet.
Chacun devra faire up éloge de l’Amour. L’ouvrage , sans l’introduction , se compose des six discours prononcés par les six premiers personnages nommés plus haut, et d’un discours d’Alcibiade en l’honneur de Socrate.
Phèdre, qui a inspiré l’idée de cet éloge à Éryxiraaque, preud le premier la parole :
L’Amour, dit-il, est le plus ancien des dieux, et celui qui rend le plus de services aux hommes, en leur inspirant la honte du mal et l’émulation du bien : car en présence de celui qu’on aime on rougit de mal faire, et on est heureux d’avoir bien fait. 11 donne à tous ceux qui le ressentent le courage, et en fait des héros. Il n’y a que parmi ceux qui aiment que l’on sait mourir l’un pour l’autre. Les dieux honorent les dévouements héroïques d’Alceste et d’Achille, et particulièrement ceux qui ont pour objet l’être dont on est aimé; car celui qui aime a déjà sa récompense. Aimer est quelque chose de plus divin que d’être , aimé.
Pausanias distingue deux Amours comme deux Vénus, l’un céleste qui répond à Vénus Uranie, l’autre populaire qui répond à Vénus populaire. L’Amour noble et céleste consiste à aime», non la jouissance corporelle, maisl’àme; il faut s’attacher à un ami dans l’espérance de se perfectionner par lui dans la science et dans la vertu. Il est beau, il est glorieux d’aimer pour la vertu ; cet amour
oblige et l’amant et l’aimé de veiller sur eux-mêmes, et d’avoir soin de se rendre mutuellement vertueux.
Éryximaque prend le tour de parole d’Aristophane empêché par un hoquet violent dont il lui indique le remède, et montre que l’Amour exerce son empire non-seulement sur le cœur de l’homme, mais sur toutes les parties de la nature. Les éléments qui entrent dans l’organisation du corps humain, et lui donnent des inclinations particulières, peuvent l’éprouver, et, parmi ces attractions réciproques, il y en a de saines et de vicieuses. Le bon médecin est celui qui peut détruire l’Amour vicieux et introduire l’Amour bien réglé dans le corps. Mettre l’union, l’accord, l’harmonie, l’Amour enfin, môme entre les contraires, voilà l’art de la médecine, et on peut dire que c’est à cela que se ramènent tous les arts : la Gymnastique, la Musique, l’Agriculture, et même la Divination.
Aristophane, guéri par le procédé de son ami, raconte un mythe sur l’origine des hommes, qui avaient primitivement trois sexes, deux visages, quatre bras, quatre jambes , en un mot tous les organes doubles. Redoutant leur puissance, et pour punir leur révolte, Jupiter les a séparés en deux ; et voilà comment est né l’Amour, qui n’est que la tendance de l’être primitivement un , maintenant désuni, à rentrer dans son unité primitive. Le désir et la poursuite de cette unité, c’est l’Amour, et, quand chacun de nous a retrouvé la vraie moitié dont il est séparé, il retrouve le bonheur.
Agathon reproche à ceux qui l’ont précédé d’avoir plutôt célébré les bienfaits de l’Amour que loué l’Amour môme; et cependant la bonne manière de louer est d’expliquer d’abord quelle est la chose en question, puis quels effets elle produit.
L’Amour est le plus heureux des dieux, car il est le plus beau et le meilleur.
Le plus beau, car, doué lui-même d’une éternelle jeunesse, il accompagne la jeunesse, parce que le semblable s’attache à son semblable ; il est tendre, car il ii’habite que dans ce qu’il y a de plus tendre, l’âme, et encore dans les âmes les plus tendres; par la subtilité de son essence il pénètre inaperçu dans tous les cœurs ; il est revêtu d’une grâce invincible, car l’amour et la laideur sont partout en guerre, et il ne se plaît qu’au milieu des parfums et des fleurs.
Il est le meilleur; car il n’offense personne, et ne peut être offensé par personne ; la violence est incompatible avec l’Amour : chacun se soumet à lui volontairement. Il est donc juste ; il est aussi tempérant, puisqu’il domine toutes les autres passions. Il est le plus fort des dieux, car il soumet Mars luimême. Il inspire tous les arts, et donne à tous ceux qu’il anime le don de poésie. Tout ce qui a vie est l’ouvrage de ce grand artiste, et, de même que la vie, l’ordre vient de l’Amour qui est l’Amour du beau : car jamais l’amour ne s’attache à la laideur.
Socrate enfln prend la parole, et, feignant de désespérer de pouvoir trouver quelque chose de nouveau après de si éloquents discours, se borne à repro' duire ce qu’il a entendu dire de l’Amour à une
LES ÉCRITS DE PLATOiN. 323
femme de Mantinée, savante sur ce sujet et sur beaucoup d’autres, à Diotime.
L’Amour est un désir de la beauté : or, comme on ne désire pas ce qu’on possède, il suit que l’Amour ne possède pas la beauté. Ce n’est pas cà dire pour cela qu’il soit laid. C’est un être non pas divin, mais intermédiaire entre les dienx et les hommes, un démon (1). L’office des dénions est de lier et d’unir les dieux et les hommes , et d’établir le commerce de ces deux sortes d’êtres si différents : ils entretiennent l’harmonie des deux sphères de l’être, et sont le lien qui unit le grand tout.
Quant à l’Amour, il est fils de Pénia et de Poros, et a été conçu à la naissance de Vénus. Comme fils de Pénia, il est pauvre, maigre, défait, toujours misérable; comme fils de Poros, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon , entreprenant, robuste, passant sa vie à philosopher, enchanteur, magicien, sophiste. Il n’y a à philosopher que celui qui n’est ni sage, car le sage possède la sagesse; ni ignorant, car l’ignorant croit la posséder et ne la cherché pas. L’Amour amoureux du beau, — et la sagesse est la plus belle des choses, — est donc philosophe, c’est-à-dire tient le milieu entre le sage et l’ignorant.
(1) La définition de l’Amour comme un démon, la notion du monde comme une harmonie, la beauté désignée même comme harmonie, p. 187 et 206, tô 6àxa).àv apgoTTov, rappellent les doctrines pythagoriques. Cf. Lobeck, Aglaoph., p. 1236 ; Procl., ad Alcib., p. 66. Kaî goi Soxct xai ô nXâtcüv, ewpwv 7:ap’ ’OppeT TÔv aÙTÔv TOÜTov 6êôv xai "Epiüta xai Saigova gEyav àTioxaXo'jpiîvov, àyantiffot xol aOTèsTèv toioütov Ü|xvov.
Lorsqu’on appelle l’Amour le plus beau, le plus parfait, le plus heureux des êtres , c’est qu’on confond celui qui aime avec l’objet aimé et aimable, qui est en effet beau , charmant, accompli, céleste. Maintenant quel service rend-il aux hommes? Tout être qui aime le beau et le bien cherche à le posséder pour devenir heureux. L’Amour, pris en général, n’est que la tendance vers le beau et le bien ; mais ce nom appartient particulièrement au désir de posséder toujours le bien et le beau, qui conduit à la production dans la beauté selon le corps et selon l’esprit. L’union de l’homme et de la femme est production , et cette production est œuvre divine, en ce qu’elle constitue l’immortalité de l’être mortel. Voilà donc l’objet de l’Amour, l’immortalité de l’être, et cette immortalité se réalise par la génération, qui n’est possible que dans là beauté. La génération conserve l’être et la vie de l’espèce; c’est la seule forme d’immortalité permise à l’homme, qui se prolonge dans ses rejetons, et le seul moyen paf où il puisse se perpétuer : car tout périt et tout change dans l'individu , l’âme aussi bien que le corps.
Les natures grossières ne cherchent à se perpétuer que corporellement; mais l’âme aussi est agitée du besoin de se perpétuer et d’être immortelle, et par conséquent d’engendrer dans la beaute, qui seule excite ces ardeurs viriles et ces transports féconds. Les âmes nobles cherchent de tous côtés des âmes belles, pour y déposer et y engendrer des fruits de vertu et de sagesse, des enfants plus beaux
LKS KCHITS DE PLATON.
et plus immortels que les fils de leur sang. Mais pour arriver à aimer ainsi , il y a une méthode et un art, l’art d’aimer, ou la philosophie.
11 faut d’abord chercher et aimer la beauté sensible dans un individu, puis la poursuivre dans l’espèce et dans le genre, et reconnaître que cette beauté est dans toutes les choses particulières une seule et même beauté. Après cela il faut considérer la beauté de f âme comme bien supérieure, s’éprendre d’amour pour elle et y enfanter des discours propres à la rendre plus vertueuse ; on considérera cette beauté de l’âme dans la sphère de l’action d’abord puis ensuite dans celle de la spéculation, c’est-àdire dans la vertu et dans la science. Arrivé à ce degré d’initiation , on n’aura plus devant soi une beauté particulière , soit de tel corps , soit de telle vertu, soit de telle science, mais on aura en face de ses yeux éblouis et ravis la beauté elle-même, la beauté en soi, éternelle, non engendrée, non périssable, exempte de décadence comme d’accroissement, au-dessus des conditions du temps comme de l’espace, absolument immuable, invariable, toujojirs et partout identique à elle-même, universelle enfin : seule contemplation qui puisse donner quelque prix à la vie, seule beauté qui soit digne de notre amour. Si nous parvenons à la voir, à la comprendre et à l’aimer, nous serons chéris des dieux et deviendrons des êtres immortels.
Sur ces entrefaites arrive Alcibiade ivre, venu pour couronner Agathon; mis au fait des conventions des convives, il ne refuse pas de payer son écot,
mais ne veut louer ni homme ni dieu , si ce n’est Socrate; il célèbre donc, en racontant plusieurs des faits de la vie privée et militaire de son ami, sa sagesse , sa patience, son courage, sa divine éloquence et sa parfaite chasteté. D’autres convives surviennent échauffés parle vin; l’orgie et la débauche recommencent de plus belle; peu à peu les invités se retirent ou s’endorment. Seuls Agathon, Aristophane et Socrate résistent jusqu’au lever du soleil, et discutent la question de savoir si le génie tragique se confond avec le génie comique. Enfin Agathon et Aristophane sont vaincus par le sommeil, et Socrate sort avec Aristodème, va prendre un bain, et se rend au Lycée pour y vaquer à ses occupations ordinaires.
Le sujet du dialogue est clair : c’est l’Amour philosophique ou platonique. Le véritable amour est l’amour de la beauté, et la véritable beauté est l’être . universel, éternel, immuable,' parfaitement beau et • parfaitement bon , Dieu. L’Amour vrai se confond ' donc avec la philosophie qui est l’élan passionné de l’âme vers la vérité et la sagèsse, la contemplation assidue et ardente des choses divines , que le philosophe ne doit pas se borner à goûter seul, mais qu’il doit communiquer et répandre dans toutes les âmes capables de participer à ces nobles jouissances. La philosophie n’est plus, considérée ainsi, seulement science ; elle est amour, et npn-seulement amour des choses divines, mais amour des hommes ; elle est donc lumière et charité.
La beauté n’est que l’objet de l’Amour; sa fin et sa vraie essence est d’engendrer au sein de la beauté^
de la vérité et do la vertu, des fruits pleins de vertu, de vérité, de beauté, et de se perpétuer ainsi ellemême. Pour cela la philosophie a besoin de l’Amour, qui seul a la puissance virile et créatrice; elle a aussi besoin de la raison et de la dialectique ; chaleur et lumière, amour et dialectique, mouvement et conscience de la fin de ce mouvement, la philosophie est la suprême harmonie de la vie intellectuelle et de la vie morale de l’homme.
A ce but supérieur du dialogue se joint, comme presque partout dans Platon, l’intention de montrer sous son vrai jour, dans sa figure vivante et idéale, la personne de Socrate, puis d’exposer, en les réfutant doucement , les opinions vulgaires des poètes, « des savants, des lettrés ou des sophistes de son . temps. C’est à cela que servent les discours des autres interlocuteurs.
Un fait assez curieux, et qui a donné lieu à bien des suppositions et des recherches érudites , c’est que le Banquet de Xénophon reproduit quelquesunes des idées du Banquet de Platon, presque dans des termes identiques, et que Socrate y expose la doctrine que Platon prête à Pausanias. Faut-il croire que l’un des deux écrivains a eu sous les yeux, l’œuvre de l’autre, ou qu’un entretien réel de Socrate leur a fourni à tous deux les idées qui leur sont communes? Cette dernière supposition ne devrait pas nous surprendre ; on sait que les anciens ne dédaignaient pas de causer à table des plus hautes questions de la littérature, de la poésie, de l’érudition, de la philosophie. Les Grecs ont tiré de cette habitude
LES ÉCiUÏS DE PLATON.
un genre littéraire, le dialogue symposiaque, et ce genre paraît avoir commence de très-bonne heure, et du temps môme de Socrate.
Jos. Fr. Fischer (1), Fr. Aug. Wolf (2), Ast(3), Wyttenbach (4), Rückert (o), Al. Hommel (6), ont donné des éditions spéciales du Banquet , recommandables par la critique du texte et l’érudition des commentaires. M. Stallbaum indique encore des travaux particuliers de MM. Th. Rotscher, A. Schwegler et Fr. Susemihl.