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de viande exotique, c'est comme d'une curiosité qu'il aura vue apparaître sur quelque table de banquet de Société eu formation. Il déclarera, par politesse ou conviction, que le goût en était excellent; jamais, depuis, il n'aura eu Toccasion de contrôler cette première impression.
Aussi bien en Angleterre qu'en France, il en va tout de même; dans ce pays, que l'on nous représente quelquefois comme envahi par les viandes exotiques, c'est aussi dans les banquets spéciaux de propagande que la genlry apprécie le goût de cette viande^ qui n'apparaît même sur les marchés qu'en proportion négligeable.
11 y a plus d'un demi-siècle que la science et Tindustrie unissent leurs efforts pour résoudre ce grand problème du transport des viandes et de Tunion des grands producteurs et des grands consommateurs.
A cette date éloignée, il n'y avait pas même lieu de se préoccuper encore d'enlever aux premiers un trop-plein qui n'existait nulle part, que la légende seule avait crée, en particulier à la Plata. On cherchait alors & conserver la viande au moyen d'antiseptiques, dans des bocaux de vinaigre, comme les cornichons, d'alcool comme les fruits, dans le sucre conune les confitures, ou dans des sels aussi inconnus que nuisibles. Tous les efforts furent vains et le sont encore; quelques esprits mal renseignés sur les besoins du commerce s'y attardent et, de temps à autre , font sceller par des personnes autorisées des bocaux qu'ils font promener dans le monde entier; après un semestre ou deux, ils cuisinent, pour des invités qui les déclarent exquis, ces beefsteaks retour des Indes; après le dessert et les toasts, le bocal de Tinventeur est classé avec les autres sur les étagères du muséum.
D y a vingt ans cependant, un chimiste célèbre, le baron Liebig, a eu le bonheur inespéré de donner son nom k une composition d'aspect peu agréable, qui, sans le nom de son
auteur, aurait probablement été rejoindre, dans les oubliettes de la science, tous les pots de pommade plus ou moins appétissants qu'elle peut avoir composés. Nous serions mal venus àcontester les affirmations des prospectus, qui recommandent ce produit, après vingt ans de succès, nous qui savons par des renseignements exacts que, chaque année, la fabrique d'extrait Liebig abat, dans ses parcs de Fray-Bentos, sur la rive de l'Uruguay, environ quatre cent mille bœufs de choix. Elle est un puissant auxiliaire pour l'éleveur de ces contrées; mais que l'on ne s'imagine pas que la chair de ces animaux passe tout entière, par cuillerées à café, dans le pot-au-feu des ménagères européennes. Ce que la Compagnie exporte, c'est, en réalité, cent mille kilos d'extrait, deux cent mille kilos de langues et de corned-bœuf en boîtes, d'un prix élevé, enfin deux ou trois mille tonnes de suif. Elle ne saurait se séparer des vieilles traditions. C'est le suif qui est, avec le cuir, le principal article d'exportation de cette fabrique, comme de tous les saladeros de la Plata et des fonderies de l'Australie. A Fray-Bentos, on prélève sur l'animal quelques quartiers de viande pour faire l'extrait par évaporation et compression, et l'on obtient un kilo de pâte par trente-quatre kilos de viande ; pour le reste, on procède comme dans tous les saladeros, les quartiers sont séchés au soleil et salés pour faire le tasajOy article d'exportation beaucoup moins prétentieux que l'extrait ; toutes les parties graisseuses et la viande que l'on n'emploie pas sont jetées, pêle-mêle, à la cuve et surchauffées sous l'injection de jets de vapeur puissants; le suif et la graisse ainsi extraits sont embarqués pour l'Europe à destination de la stéarinerie.
Cet établissement est situé sur la rive orientale de l'Uruguay, par conséquent hors des limites de la République Argentine.
C'est, cependant, dans les Provinces Argentines de Corrientes et d'Entrerios qu'il demande sa matière première aux
immenses troupeaux de celle région mésopotamienne, qui, sans les saladeros, encore assez nombreux, répandus sur la rive de ce fleuve, resteraient à peu près sans emploi.
Quelques-uns sont échelonnés le long de la rive argentine ; le plus grand nombre et les plus importants sur la rive orientale.
C'est pour l'exportation des animaux sur pied que Corrientes et Enlrerios travaillent. Dans les grandes estancias, on élève le bétail en nombre, mais on ne Fabatpas. Du Brésil et de la république de TUruguay viennent à chaque saison des acheteurs, qui vont choisir dans les estancias les animaux et les emmènent par troupes de mille à quinze cents pour un long voyage de cinquante à cent lieues. Les troupes, une fois faites et payées en or monnayé, il faut les mener dans les prairies de la république de TUruguay, que Ton nomme terrains à'mvemada (d'hivernage), choisis entre les meilleurs et offrant au bétail un lieu de repos et des pâturages d'engraissement. Après une station plus ou moins longue, les troupeaux engraissés sont vendus, de novembre à février, aux saladeros de la côte de l'Uruguay ou à ceux du Brésil ; dans ce cas, ils ont encore deux cents lieues à faire à pied. Mais, à prenrière vue, la partie du voyage qui semble offrir le plus dé difficultés est celle qui consiste à passer d'une rive à l'autre de l'Uruguay ; le courant rapide, la largeur du fleuve, ses eaux relativement profondes, semblent opposer une barrière impossible à franchir.
Dans certains endroits, sur d'autres points du Parana, à Posadas,àGoya, à Corrientes,d'oii Ton exporte pour le Paraguay et le Grand Chaco par exemple, on se sert, pour le passage du bétail, de grands bacs accouplés où tiennent cinquante bœufs ; on les enferme dans un corral en entonnoir terminé par un goulet, qui aboutit à la rive et devant l'ouverture duquel le bacjvient se ranger. Dans l'Uruguay, on ne recourt pas à ces procédés et l'on passe à la nage.
Sur la rive, une troupe se masse, nombreuse, soulevant une poussière grise ; le bétail miroite au soleil en taches blanches, noires et rouges; des hommes à cheval l'enveloppent d'un réseau. La troupe bientôt s'ébranle; elle des^cend la rive élevée et s'approche du fleuve ; un cavalier la précède. Derrière lui, marchent, en troupe serrée, huit bœufs, grands, légers, la tête haute, tous d'un même poil, c'est le senuelo, groupe de bêtes, habituées à diriger le troupeau, sergents chevronnés, qui savent à l'avance deviner ce quo Ton va demander à leur vieille expérience et se soucient peu du danger par la longue habitude qu'ils en ont. Le cavalier do tête, nu sur son cheval, est à peine entré à l'eau, que, sans hésitation, le senuelo, appelé par des hou, hou ! le suit; derrière ces huit conducteurs, la troupe, qui ne comprend pas, se bouscule, met le pied à l'eau par imitation, et sent le sol lui manquer; on pourrait croire que cette avalanche va se jeter avec furie sur le 5ewwe/o,nageantaveclenteur ; mais non : l'instinct de la conservation, tout à coup, les assagit, chacun nage pour soi, et ce n'est pas une mince épreuve que cette lutte contre le courant; l'affolement des grandes troupes, qui cause à ten^e quelquefois des p6miques et crée des périls, n'a pas de prise ici. On lutte isolément, sans autre souci que d'arriver àlarive ; sur les flancs, les hommes nageant à côté de leurs chevaux, qu'ilî> tirent par la bride, se tiennent assez loin pour ne pas êtro exposés; parfois, le courant est plus fort : quelques bœufs, culbutés, demi-asphyxiés, sont roulés au loin; on les abandonne à leur sort, et l'on poursuit jusqu'à la côte rentrepriso périlleuse. Cela dure quelques heures; sauf un peu d'affolemen I au départ, que l'exemple du] senuelo a bientôt calmé, on ne perd, dans ces traversées, qu'un nombre de bêtes insignifiant.
C'est à Paysandu que commence la région des pâturages d'hivernage, où sont amenés de la Province de Corrientes les bœufs de trois et quatre ans, pour y attendre, en engraissant, l'heure d'être conduits aux saladaros de la rive.
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Le plus important est celui de Fray^Beotos, qui appartient & la Société de l'extrait de viande de Liebig.
Sur la rive élevée, le grand établissement, construit il y a plus de vingt ans, déjà, en 1864, depuis, accru chaque année, domine la rivière, avec laquelle il communique par un môle terminant un petit cap naturel et laissaDt à droite et à gauche deux baies, où des steamers et des voiliers d'outre-mer attendent leur chargement. Car ce ue sont pas seulement les petits pots de pommade comestible que T usine prépare pour le pot-au-feu des ménagères européennes, ce sont surtout les cuirs, la viande séchée et les graisses, fournis chaque année par quatre cent mille bœufs abattus, qui alimentent ce grand établissement, la navigation et le commerce dont il est le point d'attache.
Du port, une route carrossable conduit h Tenlrée de la fabrique ; on passe d'abord devant le joli cottage du directeur. Sur le perron, tapissé de plantes qui lui font une épaisse véranda, apparaissent d'élégantes Anglaises ; ici on est en pays anglais. On en pourrait douter un instant, en voyant le groupe d'habitations des ouvriers, dont les toits de chaume s'étagent jusqu'à la rivière ; tout cela est bien misérable et rappelle trop ce que nous aurons loccasion de voir dans le pays de la canne à sucre : on dit que la compagnie a décidé de construire des habitations ou vr libres plus en rapport avec les exigences de l'hygiène ; elle fera bien de se hâter.
L'entrée de lafabrique semble être celle d'une citadelle; c'est, en tout cas, celle d'une grande ville, A rentrée, le bureau, le salon et la bibliothèque des employés, le laboratoire, où, entouré de ses cornues, le docteur Schœller analyse tous les bouillons qui sortent des immenses mannites que nous verrons plus loin; un gazomètre en construction fournira le gaza rétablissement : il nous parait un anachronisme, l'électricilé ayant déjà prouvé sa supériorité pour Téclairage à peu de
CHAP. III. - LA PRODUCTION DE LA VIANDE Ul
frais des grandes usines, dans ce pays même oi!i elle est seule employée dans les fabriques de sucre de Tucuman.
Procédons par ordre, entrons par les parcs, avec le bétail lui-même, qui fournit la matière première de toutes les préparations.
Nous retrouvons ici l'aspect et les procédés employés dans tous les saladeros. Cet établissement ne se distingue de ses congénères que par ses produits spéciaux ; il n'a pas modîM les vieux usages : pour cela, il aurait fallu refaire les mœurs et les hommes.
Le bétail est amené par des sefîuelos dans des parcs successifs, s'amincissanl en goulot de bouteille, et formés de pieux de bois dur, serrés les uns contre les autres, renforcés de barres de fer capables de résister aux poussées les plus vigoureuses.
Nous n'essayerons pas de décrire le mouvement, les beuglements des mille bœufs qui viennent d'entrer et s'agitent en tous sens sous la poussière qu'ils soulèvent et qui les enveloppe : aveuglés, souffrant de fatigue et de soif, ils se heurtent contre les parois, se bousculent, se précipitent furieux, reculent effrayés, cherchent une issue et ne se résignent pas au sort qui les attend. Mais, à mesure qu ils avancent dans le long goulet, des poternes se ferment, et le gros de troupe se trouve séparé de ceux qui vont les premiers passer sous le couteau du desnuqueador.
Sept à huit bœufs ont été amenés dans une enceinte fort petite, dont le sol a été rendu glissant ; ils s'y tiennent difficilement debout. D'une passerelle qui court autour, un homme leur jette le lasso, leurs cornes sont prises ; le lasso autrefois était attaché, de l'autre bout, à la selle d'un homme à cheval, courait le long d'une poulie et amenait le bœuf, se débattant, mais traîné malgré lui, jusqu'à la plate-forme d'un petit wagon au niveau du sol. On a remplacé ici le cheval par un petit appareil giratoire où la corde du lasso s'enroule, se
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tend et se détient! à volonté ; les gauchos, un peu vexés, appt^llent cela lo « cheval anglais », Le desnuqueador se baisse et d'un coup sûr de son long couteau frappe la bète à la Buqiie. La résistance a cess(!^^ ta bête s'amollit, ses membres s'allongent, le lasso est enlevé^ le wagonnet roule ; à un autre, et ainsi jusqu'à mille.
Le bœnf emmené sur son wagonnet est jeté sur la playa. C'est une longue esplanade où, sous un toit, le long d'un ruisseau où le sang coule à flots, des hommes debout, le couteau à la main, dépouillent les bêtes que Ton apporte; ce sont les r/pso/farfores. Chacun la sienne; en cuiq minutes le cuir est étendu, détaché des chairs; les lôtes, les extrémités, les tripes, sont mises à part. Les cuirs sont emportés, rangés dans des fosses et couverts immédiatement de couches de sel ; ils resteront là vingt jours avant d'être embarquée.
Chaque autre partie de l'animal passe au?c mains d'un homme spécial ; les cornes et les langues sont enlevées, les tripes destinées à devenir cordes à violon ; l'un coupe la béte en deux, un autre emporte ces morceaux, pendant qirun aide n'a d'autre occupation que de laver le sol et d'y faire courir de l'eau.
Tous les déchets sont jetés dans de grandes cuves où la vapeur amenée enlève les graisses et les fond; ainsi liquides, elles seront portées par des canaux dans des réfi*igérants el mises en caisses pour l'exportation*
La chair enlevée est mise à l'ombre pour se refroidir ; une partie est salée à la mode ancienne, l'antre employée à faire l'extrait.
L'une et l'antre passent d'ahord aux mains îles découpeurs, charqueadores. La première, séparée des os en grandes et épaisses tranches, est composée indistinctement de toutes les catégories de viandes ; elle est ainsi jetée immédiatement dans des foss^^s où elle bai;^ne dans la saumure, agitée avec
des gaffes pour y dégorger ses impuretés : ce travail fait, on la laisse égoutter et on la porte au saloir.
Sur une épaisseur de gros sel on étale une couche de viande et Ton forme une pile de trois ou qualrc m titres de côté. A chaque coin, des hommes, la pelle à la main, répajident avec dextérité sur chaque couche de viande une coucho de sel : cette pile s'élèvera à trois ou quatre mètrcB ot contiendra deux mille quintaux de viande; vlngt-qaatre heures après, elle sera retournée et reformée à cM(\ de façon que les couches du bas deviennent celles du haut- Le lendemain, la viande est mise à Tair, la pile reformt^e ensuite sur une couche de cornes, où elle finira de s'égouLLor; chaque semaine elle est remuée et mise au soleil; après quarante jours, elle peut être livrée au commerce, elle est expédiée à la Havane et au Brésil.
Dans les saladeros, c'est là toutle travail, mais rétablissemciil où nous sommes se distingue par d'autres élaboratjoiis; la mise en boîtes des langues et la fabrication de l'extrait Liebig.
Pour celui-ci, la viande coupée par les charqueadores est conduite par des wagons jusqu'à des hachoirs mécaniques, de là dans de grandes marmites où la vapeur en extrait tous les sucs. Ce liquide passe dans des vaporisateurs qui en retirent l'eau, ensuite, dans des appareils de distillation qui séparent toutes les matières mal dissoutes; surchaulTéj filtré, il tombe clarifié dans une nouvelle marmite, se rond ù un condensateur, où un appareil giratoire le refroidit uu le conservant liquide, et dans un autre, où il se refroidit complîiltiment et se réduit en pâte. Chaque bœuf ainsi traité a produit huit livres d'extrait.
Le résidu de la viande, qui a servi à cette préparation et h celle des graisses, est conduit au moulin et réduit en farine ; exporté en Angleterre, il est employé à l'engrais.
L'usine Liebig exporte, par an, près de quinze millions de produits.
Le traitement barbare du bétail que Ton y voit pratiqué est encore le seul qui soit géoéralcment pratiqué dans les régions, où on élève, en liberté, clans les grandes prairies naturelles- Cette exploitation donnait, encore^ à Téleveur un bénéfice suffisant, pour qu'il pût s'enrichir vite, alors que ces produils n'avaient pas encore subi la baisse récente que nous avons signalée. Toutes les parties de Tanimal y sont utilisées : cuir, suif, cornes, cornillons, sabots, crin, e-\tréniités et décbots, destinés aux fabriques de colle, sang pour le guano, intestins que les charcutiers d'Estramadure transforment en boyaux de porc et les luthiers en cordes à violons, enfin la viande salée ; un bœuf produit aind environ 100 francs et un mouton i2 : les éleveurs exotiques voudraient pouvoir toujours compter sur ces prixj pour eux rémunérateurs.
Malheureusement le produit qui seul peut souteqir cette valeur, la viande salée, le tasajo, voit chaque jour se resserrer les marchés qu'elle avait créés et alimentés depuis un siècle; l'industrie du sucre, à La Havane, u^enrichit plus le planteur; le prix du café ruine le propriétaire brésilien, l'un et l'autre en sont réduits k nourrir de haricots rouges et de maïs leurs nègres, dont le travail n'est plus rémunérateur; l'éleveur ne peut plus écouler ses produits. Quelques chercheurs à l'esprit ingénieux essaient d'introduire en Espagne, depuis deux ans, en France, depuis quelques mois, coproduit tout à fait exotique, le tasajo, que les nègres ne leur prennent plus. C'est une tentative qui ne peut rien produire. Peutêtre, quelques Brésiliens, de passage en Europe, en achèteront-ils quelques kilos pour se souvenir un instant de leur platnationat, la, feijoada, mais cela ne constitue pas un marché* Aussi le nombre des saladeros est-i! aujourd*hTii très réduit; il n'en reste plus que trois dans la Province de Buenos-Aires, qui en possédait autrefois une vingtaine. Ils ne reprendront une vie nouvelle que le jour où Ton aura trouvé le moyen pratique d'unir ensemble Texploitation du cuir à celle de la
viande par le procédé frigorifique ; jusque là cette viande Qoir&trequi^ après avoir été séchée, salée, étendue à plusieurs reprises au soleil, et expédiée en vrac, affectant Taspect de longues lanières, ne réalisera pas l'idéal du consommateur européen, qui veut qu'on lui présente un bœuf ou un mouton, après trente jours de traversée, aussi blanc, aussi rose, aussi frais que celui qui sort de l'abattoir municipal.
Cela est-il possible? Cela est-il réalisé? Il y a quinze ans, on considérait comme le maximum des desiderata, parvenir à importer dans les pays de consommation des viandes cuites et mises en boites par le procédé Appert; on faisait aussi, sans succès, quelques tentatives d'exportation d'animaux vivants. Les efforts des Australiens, pour imposer les viandes cuites, n'eurent que peu de succès, malgré l'encouragement, coûteux pour nous, que leur donna le siège de Paris. Seule la marine recourt, en temps de paix, à cette alimentation d'assiégés, ce qui suffit à entretenir les illusions et à assurer la ruine des quelques fabricants persévérants. Dans le commerce, on ne rencontre guère que quelques boîtes de conserves, venant de l'Uruguay, de Chicago ou d'Australie, trop chères pour être considérées autrement que comme aliment de luxe.
L'importation des animaux vivants n'a pas été beaucoup plus heureuse. Elle a été essayée par tous les pays d'élevage exotique, même par les Australiens et les Platéens, à qui la distance à parcourir, des voyages de vingt-cinq à trente jours de traversée, des climats alternativement torrides et froids, ne parurent pas des obstacles insurmontables. Les moutons ne résistèrent pas mieux que le gros bétail, et le résultat fut aussi triste que celui des entreprises dont les chevaux fournissaient la matière. Les frais de transport, la nourriture à
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bord, les risques qu'aucune compagnie d'assurances ne consentait à couvrir, rendaient ces tentatives trop hasardeuses, pour qu'elles pussent jamais prendre rang parmi les opéraiiona commerciales régulières. Les éleveurs avaient beau offrir pour rien les premiers chargements de bêles de choix, leur prix, au lieu d'origine, était trop peu de chose, en comparaison des frais et des risques, pour que cet avantage rendît ces affaires possibles.
On a constaté que des envois de moutons, ainsi faitâ, de la Plata, revenant à 40 francs par tôte rendus au Havre, ne trouvaient pas acheteur à La Villetle au-dessus de 8 francs, prix de coalition qu'il était trop facile aux bouchers, qui y font la loi, d'imposer à leur guise. Les États-Unis et le Canada, beaucoup plus rapprochés, ont, eux-mêmes, renoncé à ces entreprises : en 1882, pour la dernière fois, ils ont importé deux cent onze tètes de bétail en Angleterre, c'est peu pour la consommation. Les seuls animaux sur pied qui pénètrent en France viennent d'Algérie, de la Russie méridionale et d'Italie ; nous avons dit que le chiffre des importations de moutons atteignait deux millions et demi; quant au'gros bel ail, il entre en nombre restreint : la France reçoit deux cent quinze mille têtes, dont cent cinquante mille pris pour l'engraissement et le reste pour la production du lait, L'Angleterre et la France ne reçoivent plus d'animaux sur pied.
Il ne saurait plus être question, h notre époque, de ces systèmes démodés, appelés à disparaître devant le seul système qui ait donné des résultats pratiques et qui porte en germe l'avenir de l'approvisionnement de l'Europe par les pays exotiques. C'est à la France qu'appartient Thonneur d'en avoir trouvé la solution industrielle, c'est k l'Angleterre que revient celui, moins brillant, mais plus lucratif, d en avoir trouvé l'application commerciale.
Le premier essai, le plus connu, celui du Frigorifique,
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remonle à 1876. U fut fait avec beaucoup de solennité. Los inventeurs avaient bien indiqué Fidée, le résultat leur prouva que la mettre en œuvre n'était pas chose si simple. Ils virent se produire, sur les rives de la Plata, ce fait imprévu pour eux, prédit par d'autres, d'une demande de dix mille moutons ne pouvant être satisfaite, par un pays qui en contenait, alors, déjà plus de soixante millions. De plus. Terreur commise Je croire que Ton ne pouvait congeler et conserver la viande, qu'à la condition de suspendre chaque bête, isolément, comme à Tétai d'un boucher, pour faire pénétrer partout, autour, Tair froid, rendait le transport assez coûteux pour que Topératiou fût ruineuse ; elle le fût.
A la même époque, les Canadiens, qui possèdent en quantités considérables, trop peut-ôtre, la matière première de la conservation par le froid et n'ont pas à recourir à des moyens artificiels, essayaient de transporter le bétail abattu dans les cales où on le noyait dans la glace. Le système réussit assez pour démontrer que la viande n'a rien à perdre à voyager en vrac, entassée dans des cales, comme de simples sacs de grains, pourvu que la température soit maintenue à zéro.
C'est ce qui éclaira MM. Jullien-Carré, industriels français, et les décida à tenter une expérience. Us firent construire un navire, le Paraguay y qu!ils dirigèrent vers la Plata. Ce malheureux navire, dont le voyage intéressait à un si haut point producteurs et consommateurs des deux mondes, eut de nombreuses infortunes de mer. U coula une première fois, fut reconstruit, réexpédié, retardé un an par des avaries, enfin, rapporta une cargaison de quinze mille moutons, réunie à grand'peine, revenant à un prix élevé, mais faisant la démonstration qu'attendaient les éleveurs et les inventeurs.
Il était, de ce jour, hors de doute que la viande fraîche supporte admirablement le transport, en grenier, accumulée dans des cales refroidies. Restait à traiter conamercialement ce
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produit nouveau. Or, un produit n'est commercial ipi'à la condition de pouvoir être acheté et présenté sur un marché, suivant les besoins, sans que racheteur ou le détenteur ait à subir la loi de la contre-partie. Il fallait donc pouvoir traiter cette matière corruptible comme on le fait de toute autre de facile conservation; pour cela, organiser, dans les pays de production, des magasins glacés, où la déposer à mesure des abatages, ce qui permet de s'approvisionner, à loisir, d'animaux répondant aux exigences de la demande, d'éviter les irrégn* larités d'un marché producteur à élevage libre, et de préparer, pour le jour où les navires, destinés à les recevoir sans retard, se préseoteront, des chargements suffisants. Cette première partie de l'opération une fois réalisée, il fallait encore disposer des magasins semblables, au lieu d'arrivée, pour ne pas être exposé aux caprices des marchés consommateurs. Il semble que ce plan, assez simple à combiaerj était trop complexe pour des intelligences commerciales françaises; il ne Tétait pas pour des Anglais. Les éleveurs australiens furent les pre-^ miers à le mettre en pratique, ils trouvèrent aide et capitaux en Angleterre.
L'invention Jullîen-Carré servit de point de départ. Au lieu de recourir aux produits chimiques, qui sont quelquefois difficiles k se procurer dans les pays d'outre-mer, on obtint le froid tout simplement par la compression de Tair; divers systèmes^ celui de Haslam et celui de Bell-Coleman, celui de Hall, à peu près semblables^ furent mis en pratique. On construisit d'abord des vapeurs spéciaux, uniquement destinés à ce commerce; bientôt on comprit qu'il était de beaucoup préférable d'aménager, sur les transports ordinaires, des machines prêtes à produire le froid, en cas de besoin, dans des cales pouvant recevoir^ à défaut de cette marchandise spéciale, d au très de toute nature. On construisit, dans les ports d'embarquement, en Australie, depuis cinq ans, et depuis trois ans à la Plata, des hangars munis d'appareils à produire le froid, destinés
à recevoir des milliers de moutons, au fur et à mesure des offres des producteurs et des abatages. Jusqu'ici, bien des voyages ont été faits, l'heure des tâtonnements es! passée, la preuve est complète au point de vue industriel. Le problème, cependant, n'est pas encore commercialement résolu.
Depuis 4882, déjà, les expériences sont faites, les systèmes appliqués, on sait où Ton va et ce que Ton fait ; nous pouvons donc nous rendre compte de ce que peut être et devenir l'importation des viandes exotiques, aidée par ce puissant moyen .d'action.
11 faut reconnaître que cette invention laisse loin derrière elle tout ce qui, jusqu'ici, a été entrepris pour faire profiter les pays d'Europe du trop-plein de la production des pâturages américains.
Le jour où ce procédé a trouvé sa première application commerciale, l'inquiétude s'est répandue parmi les éleveurs européens; ils se sont crus, du jour au lendemain, mis en péril par ce torrent de viandes, qu'ils voyaient, déjà, envahir leurs marchés, et s'alimenter aux sources inépuisables des pâturages exotiques. La baisse qui se produisait, à la même heure, sur le prix de la viande, augmentait leurs appréhensions.
Cependant ces craintes sont chimériques ; pour s'en rendre compte, il suf&tde pénétrer dans le détail d'une entreprise de congélation et d'exportation de viandes congelées.
Les deux pays de production, où cette industrie ait été chercher son aliment, sont l'Australasie et la Plata. Dans ces contrées, les produits qui servent de base aux calculs de l'éleveur sont le cuir et la graisse du gros bétail, la laine du petit ; la viande y est un élément négligeable.
Ces choses sont si connues que Ton se laisse aller à les exagérer. Pendant que l'éleveur d'Europe gémit et demande protection, il ne se doute pas que son concurrent exotique se plaint également, et, de même, réclame protection. Celui
des État-Unis a obtenu, dès longtemps, de son çouvernemenl la fermeture de ses ports aux laines de la Plata et d'Austraiasie; les éleveurs de ces pays demandent au leur que Fou subventionne les entreprises d'exportation de viande, parce que ces entreprises rencontrent de telles difficultés d'exécution qu'elles se développent avec une extrême lenteur; leurs actionnaires se plaignent de ne recevoir pas de dividende et de voir le capital, absorbé par des pertes successives et des installations coûteuses; l'éleveur, de son côté, se plaint de ne pas trouver, l'écoulement de ses produits, qu*il avait rêvé considérable, par cette voie.
C'est que ce sont là, en effet, des entreprises des plus compliquées ; nous allons essayer de le faire comprendre. Voyons d'abord les résultats acquis. Bien que ce soit la Plata qui ait fourni à la ville de Paris le premier échanllllon de cette importation redoutée, l'Australie tient la tète : l'élevage du mouton y est plus perfectionné qu'à la Plata, par des croisements plus anciens d'animaux de choix, et par un soin plus grand à former les troupeaux producteurs de viande, en môme temps que de laine ; c'est chez elle que les capitaux anglais ont fait les premiers essais, et, pour y puiser les premiers chargements, ont dépensé de grosses sommes à aménager des vapeurs spéciaux.
Aussi, depuis six ans environ, le consommateur de Londres, de Liverpool, de Glascow, connaît- il les viandes exotiques congelées et les recherche. L'importation T en Angleterre, s'est élevée à cent cinquante mille moutons par mois, de provenance australienne, auxquels il faut ajouter cinquante mille moutons de provenance platéenne; soit pour toute l'Angleterre, deux millions jet demi de moutons, environ cinquante mille tonnes de viande par an. Ce chiffre paraîtra gros, seulement à ceux qui ignorent que le déficit de la production de la viande en Angleterre, relativemeu t à sa consommation actuelle.
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est de cinq cent mille tonnes, soit dix fois ce qu'elle peut recevoir aujourd'hui, avec les moyens de transport créés par ces capitaux. Il faudrait, pour combler le déficit, doter de machines à congélation cent navires au lieu de dix actuellement existants. Le déficit de la France, où il y a six mois pas une livre de viande exotique n'avait encore pénétré, n'est que de cent cinquante mille tonnes, étant données les conditions actuelles d'une consommation très modérée, qui accuse soixante-douze kilogrammes de consommation par tête et par an à Paris, et seulement trente kilogrammes par tête et par an hors Paris, ce qui revient à dire, qu'en France, trente millions d'habitants mangent de la viande par exception, et plusieurs millions n'en mangent jamais !
Au point de vue économique, on peut donc dire que, tant que ce déficit subsistera, l'importation exotique ne constituera pas une concurrence, puisque le marché local, ne pouvant être satisfait par la production locale, l'importateur ne fait que chercher à satisfaire des besoins que le producteur ne peut combler; mais cet importateur pourra-t-il combler le déficit? Lk est la question que nous pouvons étudier, en examinant les moyens d'action dont il dispose et ceux sur lesquels il peut compter, et retenant ce fait, que l'on doit considérer, après les expériences de quatre années et les résultats acquis, cette industrie comme fondée. Yoyons-en maintenant la mise en pratique dans le présent et dans l'avenir.
Si l'on examine l'entreprise de l'importation des viandes exotiques congelées à son point de départ, là où elle se procure ses produits, et au point d'arrivée, là où ils se consomment, on est porté à croire que l'écart entre les prix est tel que les bénéfices à réaliser sont considérables et que c'est pour les capitaux une aff'aire des plus sûres.
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En oiïet^ il lelal du boucher de Paris oti des grandes villes, la viande de mouton — pour ne parler que de celle qui, jusqu'ici^ a él6 seule importée — ne vaut pas moins de 2 à 3 francs, le kilo, suivant le morceau ; or, au point de départ, daus la campagne de Buenos-Aires onde Victoria, la viande d'un mouton n'a aucune valeur, sur le marché même de ces 'villes un mouton tout entier, dépouillé de sa peau, ne trouve pas acheteur à plus de 2 fr. En prenant comme poids moyen celui de 20 kilos, on se laisse donc aller à supposer que Técart entre le prix d'un mouton en Australie ou à la Ptata et celui du înème animal, en Europe, est dans la pro^ portion de 1 à 20*
Ainsi posé, le prohième serait vile résolu et nous pourrions vraiment attendre d'outre-raer un Uot de viande, à des prix jusqu'ici inconnus ; mais, on pénétrant daus l'examen de Yent reprise, il va falloir augmenter considérablement le prix d'achat et diminuer beaucoup le prix de vente,
La viande de boucher, dans les pays de grand élevage, reste sans valeur, k deux condilions^cest que la demande en restera modérée, en relation avec lolTre, cl que le consommateur se contentera de ce que Téleveur lui offrira, c'est-à*dire des animaux élevés sans frais. Le jour où la demande pour Texportation prend une certaine aclivité, comme elle veut des animaux de choix, en certain nombre et a toutes les saisons, Téleveur, qui se préoccupe de ces exigences nouvelles, ne peut les satisfaire qu'en modifiant les conditions de son élevag-e, en créant des prés ailificiels, et préparant dos animaux g:ras, aux époques mêmes où le pAturage est maigre. Le prix de vente s^éUive en proportion, ce qui valait peu de chose n'est déjà plus une quantité négligeable.
Sur le marché de consommation, ce n*est pas non plus du prix à Télal du boucher des villes que Timporlateur doit se préoccuper j il lui faut chercher quel esL le prix de vente que trouve Téleveur local pour ses produits. Or, cela surpren-
(ira sans doute nos lecteurs, mais pendant qu'ils payent la viande qu'ils consomment au prix de 2 et 3 francs, le kilo, Téléveur français, en ce moment, la vend sur pied 50 à 60 centimes^ ce qui équivaut à 1 franc le kilo pour la viande abattue.
L'écart disparaît donc, ou du moins se trouve singulièrement diminué; par contre, les difficultés sont nombreuse» entre le point de départ et celui d'arrivée.
Dans les pays d'élevage libre, où les statistiques siguakuL l'existence de cent millions de moutons, mais où Télevcur ne se préoccupe que du nombre et de la production de tciiut^ il est souvent difficile de trouver, à heure dite, deux niillu ou dix mille moutons à abattre ; l'année dernière, par exemple, en août, en hiver, à la Plata, nous avons assisté à ce spectacle d'un navire, attendant son chargement de viandes abattutJSj pendant que l'affréteur en était réduit à l'aller acheter à mille deux cents kilomètres de son usine, et à l'y transporler, par voie ferrée, en payant pour cela trois francs par tête.
On ne saurait obvier à cet inconvénient pendant certaine» saisons ; cependant certaines précautions sont prises, sans lesquelles toute entreprise de ce genre serait téméraire. La première est de la mettre à Tabri des caprices du marché producteur et de ceux du marché consommateur.
D faut, pour cela, qu'elle soit outillée, de façon à pouvoir traiter son produit, comme le fait le commerce de tous les siens, sans avoir à se préoccuper de sa nature et de saputrescibiliié : il faut qu'il puisse être emmagasiné, partout, défendu, partoui, contre ses germes de destruction; sinon l'expéditeur sera k la merci d'une production mal ordonnée et d'une consommation irrégulière, qui, l'une et l'autre, lui feront la loi.
Pour supprimer ces dangers, les entreprises d'exportation de viandes congelées ont dû établir, sur la rive où tilles vont
JbO LIVRE Vil. - L INDUSTRIE PASTORALE
les vendre, des magasins spéciaux k congélationj et partout où elles veulent établir un étal de vente, il leur faut recourir à la même installation.
On peut calculer la dépense sur celte base, qu'un magasin il congélation, pouvant contenir quinze mille carcasses de moutons, revient à 10,000 francs; il en faut un, au poinl de départ, un, à bord du navire transporteur, un, au port d'attache^ et un, dans chaque ville de consommation.
Cette installation est fort conleusc; peu de capitalistes soni disjïosés à s'y risquer ; quant aux Compagnies de navigation, elles ont, jusqu'ici, opéré avec une telle prudence que la seule Compagnie française, qui ait fait à bord de deux de ses navires une installation, est la Compaguiu des Chargeurs réunis; avec ses deux navires elle ne peut amener par au que six chargements de dix mille moutons chacun, soit six cent mille moutons ou un million deux cent mille kilos de viande.
Elle ne s'est décidée à faire ces frais, qu'avec Tassurancc d'un contrat d'affrètement, pour cinq ans, signé par une Société créée à Buenos- Aires, qui, ayant déjà dépensé 6 raillions de francs pour ses installations à Buenos- Aires, à Liverpool, à Londres et à Glasgow, offre toutes les garanties de succès, le jour où elle vient faire une tentative sur le marché t^ançais.
Cette Société mérite que nous disions un mot de ce qu*elle est, de ce qu'elle tente, cela pour plusieurs raisons. D'abord elle est la première qui fasse celte tentative de donner Je la viande à bon marché; puis, et c'est cela qui est important, c*esl une entreprise française, née à Tétranger.
Les hommes, qui l'ont créée avec leurs capitaux propres, sont des Français, établis à l'étranger, ce sont leurs fils nés à Télranger, mais restés Français par leur éducalion et leurs tendances, qui en ont pris la directiou. Bien que Ton sache, en France, que la colonie française de la Plata est fort nombreuse, on isfuore peut-être qu'elle possède dos capitalistes asspsî puis-
CHAP. III. - LA PRODUCTION DE LA VIANDE :i(;t
sants pour pou voir, avec leurs ressources personnelles, mciii*r à bien une entreprise du genre de celle qui, née à Buenos-Ain?s, a inscrit son nom : « G. Sansinena et C° » sur une mai-^rm de lame Turbigo : le nom n'a pas une désinence françaisic, parce qu'il est sorti du pays basque, mais il est du pays basque français.
Cette Société, puissamment organisée, alimente déjà quatrevingts boucheries, en Angleterre, de ses produits, abattue u Buenos-Aires, débarqués et emmagasinés à Liverpool, do là transportés en wagons spéciaux jusqu'à l'étal du boucher.
En France, elle possède au Havre un magasin à congélaltoii, plusieurs wagons spéciaux pour le transport à Paris, où lo seul étal qu'elle ait encore installé est aussi muni dune cavt^ à congélation servie par une machine Hall.
L'installation est prête ; mais on ne pourra jusqu'à nouveaux aménagements recevoir et vendre plus de soixante mille moutons, chiffre maximum que permette d'atteindre le service crôé par les Chargeurs réunis.
Le prix de vente fixé est celui de i fr. 20 c. le kilogr. par animal entier. Il faut en déduire, immédiatement, fr. 2;> c. par kilogr. pour transport de mer, et fr. 22 c. par kilogr. pour droits d'entrée et droits d'octroi, soit fr. 47 c; il resto fr. 73 c. par kilogr. pour couvrir le prix d'achat, les frais de préparation, de transport par terre, de vente, l'amortissement des capitaux et les bénélices de l'entreprise.
Il ne nous apparaît pas, au premier abord, que ce soient la des conditions tellement favorables, quelles puissent causer chez l'éleveur français le trouble, que dénoncent les lois do protection et de prohibition qu'il a réclamées.
Il ne nous semble pas, non plus, que ce résultat promette aiï consommateur de grands avantages.
Il faudrait, pour que celui-ci en recueillît quelques-uns, quo l'opération pût être pratiquée sur une assez grande échclli? pour que Je commerce de la boucherie, qui est le véritaLIo
262 LIVKE Vil. — L'INDUSTHIE PASTORALE
ennemi, à la fois de réieveiir et du consommateur, puisse être tenu en échec. Cesl, en effet, lui, qui est le g^rand coupable; il comprend une série d'intermédiaires, qui prélèvent ensemble 20 0/0 de bénéfice, entre 1 éleveur et le détaillant^ qui prélève à son tour, au moins, 30 0/0^ pour t'exercicedc son art, sans compter les frais généraux de loyer et autres dont il frappe son produit, avant de le livrer à sa clientèle.
L'importateur des viandes exotiques réalise un grand progrès, surtout en supprimant ces intermédiaires qui ne lui sont d'aucune aide. En rapprochant le product<.?ur exotique du consommateur européen, il pourra livrer son produit à assez bon compte pour que la consommation en augmente rapidement. Le jour, où, sans nuire en rien à Féleveur, qui est véri* tablement intéressant, en diminuant les prix de vente de tout le bénéfice surperflu des intermédiaires, il aura livré, en quantité suffisante, de la viande, à bon marché, celle-ci devenant accessible à un plus grand nombre, Têleveur français sera sauvé, par l'innovation même qu*il redoute et qu'il combat; il trouvera un marché agrandi, par le bas prix, d'abord, par rhabitude, ensuite ; des besoins nouveaux à satisraire.
Pour le moment, Téleveur exotique n'est pas à redoutor conune concurrent. Nous avons dit ce qu'il donne à T Angleterre, il lui faudrait un effort très considérable, et qu'il n'est pas en mesure de réaliser, pour fournir, en même temps, à la France le même contingent; il ne donnera à la consommation qu'un appoint, malheureusement insuffisant, même pour combattre le seul ennemi de l'éleveur que nous avons dénoncé, Tintermédiaire.
Nous laissons de côté la question de la qualité des viandes exotiques congelées; elle n'est pas en cause. L'animal abattu, saigné et dépouillé comme à Paris, est mis aussitôt dans des
CHAP. m. - LA PRODUCTION DE LA VIANDE 263
salles froides, puis dans d'autres, où il trouve une température de 16 degrés au-dessous de zéro; après' quelques heures, il est congelé entièrement et amené à un état de rigidité tel qu'il serait difficile de Tentamer avec une hache ; il est alors enveloppé dans un sac de mousseline et arrimé, en tas, dans un dépôt où la température ne dépasse pas 2 degrés au-dessous de zéro : c'est celle que Ton conserve à bord, et jusqu'à la mise en vente. Lorsque le moment de cette dernière partie de l'opération est venu, il suffit de remettre la viande à l'air; en douze ou quinze heures en été, en vingt-quatre ou trente en hiver, elle reprend son état naturel et il est impossible de la distinguer à l'aspect extérieur, à la cuisson, ou au goût de celle fraîchement abattue.
A ce point de vue, l'éleveur exotique est donc placé en concurrence et sur le même rang que l'éleveur local ; il n'a en réaUté, pour le moment, sur lui, qu'un avantage, c'est de savoir se passer de l'intermédiaire coûteux qui le ruine à son profit. Cet avantage, l'éleveur local peut le conquérir par l'union; il en tirera un profit plus sûr que celui qu'il demande en vain à une protection chimérique, qui, depuis qu'elle existe, coïncide avec une baisse continue de tous les produits protégés, baisse, dont le consommateur n'a jamais profité.
Nous voyons, nous, autre chose dans l'organisation des boucheries de viande exotique, et ce quelque chose c'est ce qui protégera, mieux que toutes les prohibitions, notre agriculture, c'est l'accroisement de consommation des produits de première nécessité, tenus, jusqu'ici, par l'exploitation des intermédiaires, hors de l'atteinte de la masse des habitants.
Aussi, ce que nous trouvons à la fin de cette étude, c'est cette conclusion : que les éleveurs de France et d'Angleterre peuvent encore, pendant de longues années, appliquer leurs soins, leurs capitaux et leur intelligence à développer leur art, si intéressant et si prospère, qui, pour celui qui en exa-
m LIVRE VII. — L INnUSTRIE PASTORALE
mine les progrès, apparaît commB une dos manîfeslations les plus hautes du génie de Thomme, parvenu par sa propre science, à grcfîer des variL^tés d'anîmaus: sur des espèces élaborées par la longue sélection, à travers les révolutions du globe et les âges de la terre, à les transformer^ à leur faire produire, à sa guise, ce qui lui est nécessaire, au gré de ses besoins.
Les éleveurs exotiques ont, cependant, eux aussi, un champ vaste h exploiter : leur rôle leur est tracé par les agriculteurs des mêmes contrées, qui n'ont pas craint de produire trop, de jeter sur tous les marchés du monde, trop de céréales, trop de sucre, trop de produits de toutes sortes^ qui ont, par leur témérité, enrichi les entrepreneurs de transporta, les intermédiaires, les financiers et, ce qui vaut mieux, euxmêmes.
Les seuls qui ne nous semblent pas devoir trouver ici d'espérance consolante, ce sont les plus nombreux, lesconsom' mateurs européens.
Pour eux, le blé a beau titre tropabondant^ ils n'en mangent h leur faim qu'à la condition de le payer le même prix que lorsqu'il Tétait moins. Il en sera de même, toujours, de la viande; son prix s'est toujours élevé, il s'élèvera encore; il faudra construire encore et aménager des flottes do steamers pour apporter, à travers TAllantique, des chargements de viande qui seront toujours, quoi qu'on fasse, insuffisants à combler, à atténuer même le déficit de France et d'Angleterre.
Le jour, où, par impossible, on sera parvenu, a force d effort**, de temps et de capitaux, à satisfaire les demandes de ces deux pays, le déficit se sera de nouveau ouvert sous l'impulsion de consommateurs plus exigeants, il faudra mettre en œuvre d'autres moyens pour le combler : or, la viande n'est pas compressible; il lui faut son espace, il faut en diviser les masses, de façon que les machines employées puissent
la garantir pendant de longues traversées. Il est doiu^ faril(^ de conclure que, pour être résolu en théorie, et admirablement résolu, le problème de Talimentation de TEurope, par les pays exotiques, n'en demeure pas moins fort complique pI plus plein de promesses pour nos arrière-neveux que pour nous-mêmes.
Insuccès de Texportatlon en 1875. — Influence des clétiiras eur \e nombre des chevaux. — Le cbeTJit flauvftge, — Lft choval en liberté, — Le Jasso. — Ongjuos (lu cbevûl pampa. — Le cheval bûrbe, — L(^ cheval arabe. — Le cheval andalou. — ProductioQ du cheval k bon marché dans la pampa. -— La manada; l'étaïOD, — La iropUla; la jumenL — Le gaucho; soiu« qu'il tloune aui chevaiii. — Le cbeval de cfïursiifts, le parejei*tK — Le do un pleur. Inutilité tics chevaux en grand nombre. — Soin» n^ceeea,ire». — Choval de trait lùger. — Alteiag(^s de luxe* — Écuries de reproduction. — Le? courses â Bue no 3* A ires. — Los chairetlei pempéennes. — Le cbevaî et lexpor- Utioii.
L'élevage des chevaux en liberté dans la pampa ne semble pas, pour le moment, promettre de prf>fitsplus considérables que celui des bœufs.
Il y a dix apSj déjà, que Ton s'est occupé, en Europe, du cheval pampéen. La France a fait des essais d'importation, qui n'ont donné que des résultats décourageants, mais pour des causes indépendantes de la qualité du cheval de cette origine et de Tus âge que Ton en pouvait tenter.
On y a donc renoncé ; la question reste entière. En même temps, pour une raison locale qui prend chaque jour plu& d'importance, le cheval devient, chaque jour, moins utile, Ce compagnon inséparable du gaucho, sans lequel, il y a quelques années, il n'y avait pas d'élevage possible dans la pampa, dont les éleveurs entretenaient des troupes nombreuses, et en faisaient dompter, à raison de huit chevaux, en moyenne, par homme employé daus les éLablissementH d'élevage, quelques-uns vont, déjà, jusqua dire qu'il est nuisible, d autres simplement qu'il est un mal nécessaire.
Ce qui supprime ou tout au moins diminue considéra-
blement son emploi, ce sont les clôtures et aussi le développement des chemins de fer. Pendant que l'on voyage, de moins en moins, à cheval, que l'usage du cheval de selle, autrefois général dans les villes, s'y perd complètement, les clôtures suppriment la garde du grand bétail, qui employait autrefois des chevaux, en grand nombre, et forçait les éleveurs à en être toujours largement approvisionnés.
Il en résulte une indifférence chaque jour croissante pour un élevage qui n'a plus une utilité immédiate, auquel les insuccès passés ferment le débouché de l'exportation.
Dans le dernier voyage que j'ai fait dans la pampa, en 1886, il m'a été donné de constater cette transformation.
Chez certains propriétaires, de la zone des terres vierges, l'ancien troupeau de chevaux libres est, il est vrai, en nombre plus considérable et plus négligé que jamais : mais ces troupes de plusieurs milliers de bêtes, gardées par quelques hommes qui n'ont d'autre occupation que de les faire galoper dans des propriétés de plusieurs milliers d'hectares, servent uniquement à donner au sol vierge un commencement de consistance, avant l'arrivée des troupeaux de bœufs.
C'est là le seul travail que l'on demande à la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite. Une fois cette tâche accomplie, après un an ou deux, ces troupeaux sont menés dans d'autres prairies, plus éloignées vers l'ouest.
Par contre, dans nombre de propriétés closes, je n'ai plus trouvé ou presque plus de chevaux, une insuffisance même exagérée de. montures, divorce absolu avec les anciens usages ; peu à peu on en arrive à supprimer les troupes de chevaux et de juments, les tropillas et les manadas, que l'on trouvait partout, il y a peu d'années encore.
% LÎVHE VIT. - L'ïXDUSTRIE PASTORALE
Dans los champs clos, un cheval suffit à la besogne que dix autrefois romplisaaiont avec peine : là où Ton avait ving:! chevaux, entre lesquels choisir, sans être toujours sûr d'en trouver un bon, on s'est habitué à en entretenir un peLiL nombre, à les nourrir de maïs et de luzerne, à ne les laisser souffrir ni le coup de soleil des journées d'été, ni les gelées des nuits d'hiver, à les abriter et à les conserver en état de rendre, toujours, les services que Ton attend d'eux.
C'est tout une révolution, tout k fait imprévue. Elle n'est pas générale encore, mais elle sera rapide, si l'on en juge par la passion qu'excite dans les classes fortunées de la société rélevage du cheval de luxe, de course ou de voilure.
Nous sommes loin de la légende du cheval sauvage, et Ton
payerait, sans doute, fort cher un échantillon de ce genre, si Ton pouvait en trouver dans la pampa. Le cheval sauvage, que Ton a autrefois rencontré, était, à proprement parler, le cheval égaré, cheval abandonne, ayant vécu loin de Tbomme, seul ou en famille, s'y étant quelquefois reproduit, mais sans avoir assez perdu les habitudes de domesticité, perpétuées par une longue hérédité, pour ne pas les reprendre, au premier contact de Thomme^ ou à la simple apparition d une troupe de chevaux dressés. Ce cheval, habitué k la liberté^a toujours été relativement facile à joindre, à grouper par le cavalier, qui n a jamais songé à le prendre au lasso, comme le content les récils fantaisistes. On no prend au lasso que le cheval arrêté, que Ton veut choisir au milieu d'un groupe, pour la simple raison que, jeter le lasso, opération qui, au besoin, peut se faire au galop, au vol pour ainsi dire, n'est que la première partie de ropération qui a pour objet de prendre un animal libre ; la seconde partie consiste à le retenir.
Or, pour retenir un animal, pris au lasso, il faut d abord arrêter son élan, déployer ^ par conséquent, un eiïort en
GlIAP. IV. — L'KLEVAGE DU CHEVAL PAMPA 269
rapport avec cet élan ; pour cela, un homme à pied s'arc-botito solidement, résiste, avec plus d'habileté que de force, k la secousse que lui imprime Fanimal enlacé; mais un homme. quelque habile ou quelque robuste qu'il soit, ne pourrait certes pas résister à la secousse que lui imprimerait un cheval surpris au galop, par un lasso. Si Thomme qui jet le le lasso est, lui-même, à cheval, que le cheval poursuivi soil lancé au galop, le cheval monté aura beau s'arc-bouter des quatre pieds, avec Thabileté que lui a donnée la longue habitude, il sera impuissant à retenir un cheval libre et surexcité. Il faut d'abord, avant de jeter le lasso, avoir cerné la troupe; on pousse le cheval poursuivi, dans une troupe que Ton mène devant soi, qui sert d'appeau; s'il s'agit d'un veau ou d'un bœuf, que le lasso peut prendre par les cornes, que le cheval, en raison de sa vitesse plus grande, peut dépasser, un homme monté peut facilement l'attendre et le rouler ^"i terre. Mais on ne s'expliquerait pas la tentative folle d'tui cavalier essayant de prendre, au galop, avec son lasso, le cheval qui fuit devant lui. Dans cette entreprise, rhommxi,s'il tenait le lasso à la main, serait enlevé comme une plumo; s'il l'avait attaché à sa selle, comme c'est l'usage, il perdrait selle et lasso. Il n'y a pas de monture capable de se raidir assez vite et assez ferme, dans une immobilité assez puissante, pour tenir le coup.
En réalité, on ne prend d'animaux sauvages à la courôe qu'avec les bolas, que nous avons eu déjà l'occasion de décrire. C'est une arme puissante, mais, enroulée autour des pieds du cheval, elle risque de les briser avant de l'arrêter.
Cependant la légende du cheval sauvage ne s'est pas faite toute seule. Les descendants des chevaux andalous, importés au xvi" siècle, ont toujours été, dans la pampa, en nombre trop considérable pour une population augmentant lentement pendant les deux premiers siècles de la colonie, c'est là le vrai motif de l'abandon où ils ont vécu et où ils se sont per-
pétués. Pendant l'époque moderne, qui comprend la première période de lutte contre llndien, depuis 1740, les guerres de llndépendance et les guerres civiles, depuis 1810, le cheval est devenu le nerf de la guerre, comme tel, la consommation en a été assez considérable, pour que, chaque jour, Ton ait pris plus de souci de le conserver en domesticité.
C'était, du reste, tout ce que l'on faisait pour lui, et les soins qu'on lui donnait devaient avoir, plus vite, pour résultat de perpétuer ses défauts en les conservant précieusement que de greffer des qualités nouvelles sur celles qu'il pouvait devoir à son origine.
Celle-ci est assez facile à discerner dans Thistoire. L'aïeul du cheval pampa est le cheval de race berbère, que nous appelons, en France, cheval barbe, même, par une erreur très répandue, cheval arabe. Ce cheval, originaire des pays de l'Afrique méditerranéenne, ne saurait être confondu avec le cheval asiatique, amené par les Arabes, dans leurs migrations aux pays barbaresques. Les Arabes trouvèrent, dans cette partie de l'Afrique, un cheval indigène : le cheval barbe. Ils lui donnèrent, par des croisements avec la race supérieure, entre toutes, la race arabe, et, par un traitement habile, les qualités que nous lui reconnaissons aujourd'hui. Le cheval barbe, comme toutes les races de chevaux, descend donc du cheval arabe, mais il ne doit pas être confondu avec celui-ci.
Améliorés, comme nous l'avons dit, ces chevaux, importés et acclimatés en Andalousie, pendant les sept siècles de l'occupation mauresque, avaient conservé toutes leurs qua* lités acquises, lors de l'expulsion des Maures et de la découverte de l'Amérique. Ce n'est que depuis, que cette race a dégénéré, dans les pays espagnols et hispano-américains, sauf au Chili, où des soins attentifs en ont perpi^tué les qualités anciennement acquises.
GHAP. IV. - L'ELEVAGE DU CHEVAL PAMPA 21\
Au Mexique, par contre, et dans la pampa, le cavalier a toujours eu plus de fantaisie que de science, aussi a-t-il obtenu les résultats les plus étranges. Il n'en pouvait obtenir d'autres, étant données les conditions de Félevage qu'il pratiquait.
Le cheval pampéen doit s'élever et se garder lui-même, c'est là la condition de son existence. L'éleveur ne saurait, pour longtemps encore, transgresser cette loi, qui s'impose ; il doit, pour le cheval, plus encore que pour le gros et le petit bétail, produire à bon marché, évitant de produire trop.
Le problème de la production du cheval à bon marché est, à proprement parler, le seul qui soit résolu.
En pleine liberté, au milieu du champ, un étalon, entouré d'une vingtaine de juments et de poulains, conduit, en maître, sa petite troupe, la manada. On peut, dans une estance, en rencontrer dix, douze, cent; elles ne se mêlent pas entre elles, ne s'occupent pas les unes des autres, et le propriétaire s'occupe fort peu d'elles.
Ce serait un travail bien simple que de choisir cet étalon, en consultant les règles les plus élémentaires de la sélection scientifique. 11 est rare que Ton en prenne le moindre souci. Loin de chercher, dans la troupe, les reproducteurs, qui peu-' vent avoir conservé et pouvoir transmettre quelques qualités de race, le gaucho préférera toujours, celui qui se distinguera par quelque étrangeté de robe, ce qui est un signe de dégénérescence.
Si le même gaucho se passionne pour un cheval de choix, lui donne des soins particuliers, lui fournit une nourriture spéciale, en fait son cheval de course, son gagne-pain, l'atout sur lequel il risquera ce qu'il a et ce qu'il n'a pas, soyez sûrs que c'est toujours un cheval hongre ; l'avenir est donc banni de ses préoccupations.
Quant aux juments, qui accompagnent l'étalon et qui doivent fournir les chevaux de service, puisque personne ne
m% LIVRE vu. - LINDUSTRIE PÂSTOIULE
consent à les utiliser comme monlures ou comme attelage, puisqu elles ne son^ bonnes qu'à Ja reproduclion d'un bétail dédaigné, qui donc s'en soucie? Elles sont grasses ou maigres, voilà Timportant- Grasses, elles sont bonnes à luer pour donner leur huile, c'est là leur destin; mères depuis peu ou prêtes à VHve, qu'importe? On les groupe et on les vend au plus vite pour ces hécatombeSj évitant autant que possible de laisser perdre cette graisse qui dure peu, et vaut quelque chose; les maigres, puisque Ton ne peut faire autrement, on les garde. Voilà en quoi consistent les règles primordiales de Télevage du cheval pampa.
On s'imagine facilement la descendance que donnent les manadas ainsi constituées. Celui qui n'a pas vu groupés quelques centaines de chevaux pampéens slmaginera diflicilement à combien de combinaisons de couleurs nouvelles se prêtent les quelques nuances connues de robes de chevaux. Les dictionnaires d*agriculture contiennent, plusieurs colonnes, consacrées à la simple nomenclalure des robes de chevaux, la pampa a quintuplé ce nombre, et ce sont les plus étranges, les moins dénommables qui se perpétuent, qui serviront de point de départ à de nouvelles nomenclatures, si les langues sont assez riches pour les créer, et la mémoire des hommes assez vaste pour les retenir*
Les poulains nés dans la manada, sont à Tâge de la puberté, expulsés par la jalousie ombrageuse de Tétalon, et groupés entropillas^son^ la conduite, cette fois,d'ime jument, autour de laquelle on les groupe après la castration. Ces tropillas sont les troupes de chevaux de service ; elles ne se forment pas seules et sans travail. Les chevaux qui les composent sont nécessairement hongres* L'élevage libre, en plaine, ne comporte pas la présence de nombreux étalons.
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dans les limites de la propriété; les chevaux ne vivant pas en troupeaux, comme les moutons, ni en bandes, comme les bètes à cornes, mais en familles soumises à un chef, les luttes, que la présence d'étalons trop nombreux amènerait, n'auraient d'autre fin que la fuite même de troupes entières poursuivies par le plus vigoureux ou le plus batailleur.
Avant donc que la tropilla formée de chevaux déjà hongres mérite son nom et puisse remplir son objet, elle doit subir deux opérations. Il faut, d'abord, Ventablar^ c'est-àdire établir entre tous les animaux qui la composent le lien de famille factice, mais nécessaire, ensuite, dompter, un à un, chacun des poulains, quand il aura pris de Tâge et des forces. Pour entablary il faut, d'abord, habituer la troupe au coin d'herbage où elle doit vivre, et habituer les uns aux autres les animaux qui la composent ; l'opération, du reste, est la même, qu'il s'agisse d'une manada soumise à un étalon ou d'une tropilla confiée à une jument, avec cette différence que celle-ci est une sorte de chef dont l'autorité est passive, et n'a pas l'initiative que s'attribue l'étalon. Il faut donc diriger cette passivité, grouper la famille, autour d'elle, en l'habituant à la clochette qu'elle porte, habitude qui sera d*une grande utilité dans les longs voyages. Quand cette habitude sera prise, il suffira, pour camper la nuit, dans un coin de plaine inconnue, d'entraver les pieds de la jument; les chevaux paîtront autour, eu liberté, sans songer à s'éloigner.
Ce travail fait, et quand les chevaux ont atteint deux à trois ans, on peut s'occuper du domptage. Le cheval qu'il s'agit de réduire n'est ni plus ni moins rebelle que nos poulains d'herbages et d'écuries, il a, comme eux, à apprendre à obéir, sait, de moins que lui, se tenir à l'écurie, ce dont il n'a que faire. Il s'agit de lui inculquer vite les premières leçons nécessaires, dont la première con-
siste à rhabiiuer à la présence de l'homme. On confie donc au dompteur le soin de le prendre dans la plaine.
S'il y a jamais eu un cheval sauvage dans la pampa, c'est celui-là. Il a vécu toujours libre, dans l'immensité des herbages ; cependant il a déjà souiTert deux opérations, la marque et la castration, qui, si elles l'ont irrité, ne lui ont pas moins appris à voir dans l'homme un être supérieur et à le craindre. Il n'est pas, pour cela, habitué à la présence de l'homme à pied, ce qui est une rencontre que l'on ne fait pas dans la pampa, moins encore à celle du cavalier sur son propre dos. Il va, sur le seuil même de l'école, faire connaissance avec ces deux aspects de son maître.
Le dompteur est un vrai gaucho, né à cheval, il a le tempérament de son métier, surtout celui de son origine ; légèrement fanfaron, très occupé de son attitude, il est le cabotin de la plaine ; c'est là son grand défaut. S'il songeait moins à ce que va dire et penser de lui la galerie, il serait plus apte au métier qu'il fait, y mettrait plus de douceur, plus de crainte, si l'on veut, et obtiendrait de meilleurs résultats; mais, non, il faut être en scène et brûler les planches.
On lui amène, dans le corral, les tropillas que Ton y enferme; il jette son lasso; parmi ces chevaux groupés, saisit au cou celui qu'il va dompter. L'animal est à peine pris, pendant qu'il se débat, sous cette impression gênante, qu'il connaît déjà, que d'autres hommes lui jettent d'autres lassos, qui, ceux-là, lui prennent les jambes, le rendent immobile, l'empêchent presque de se tenir debout. Extrait du corral, non sans peine, il est roulé à terre, on l'y retient, on lui passe un licol. A coup de triques, on le relève, et, tout cabré, écumant et résistant, tirant au renard, on le conduit à un pieu solide, où on l'attache court et jusqu'au jour suivant. L'animal s'irrite, se désespère, se blesse la bouche, se contusionne de tous côtés; à peu de chose près, il se brise le cou. -
CHAP. IV. - L'ÉLEVAGE DU CHEVAL PAMPA 2Ti
Le jour suivant, on le détache, mais c'est pour un nouveau supplice; un homme le tient du licou, assez fort pour empêcher tout mouvement; pendant ce temps, on lui entrave les pieds de devant ensemble et on travaille à le seller. Ce n'est pas sans peine que la sous-ventrièrc prend sa place. Le dompteur monte alors; quelquefois, le poulain, de douleur, se couche ; mais qu'il se couche, se cabre ou rue, il lui faut céder aux coups vigoureux de manches de fouet qu'il reçoit.
On part, dans une course folle, droit dans la plaine sans limites. Un homme, à cheval, accompagne celui que monte le dompteur, il est chargé de serrer le novice, de le pousser s'il se rebiffe; coups de fouet s'il s'arrête, coups de fouet s'il s'emballe, pour montrer à la galerie que l'on ne craint rien.
L'animal écumant, aprës avoir couru, galopé, rué, s'être cabré, quelquefois roulé, jetant au loin son cavalier qui sera retombé, droit sur ses pieds, sans lâcher la longe, et sera remonté en selle du même élan, revient au point de départ, lassé, baigné de sueur; on le desselle et le lâche, quelquefois en lui laissant aux pieds les entraves, et pour le reprendre le même jour. En quelques séances, le poulain est dressé, on peut déjà l'employer; vienne l'été, il passe cheval de service, supporte le mors et la bride, peut être monté par le premier venu.
C'est là un tableau de mœurs locales pittoresque; tous les spectateurs en sont réjouis, mais comme cela est loiu de ce que l'on fera le jour où l'on voudra obtenir scientiûquement un résultat utile !
L'on y arrivera nécessairement. Cet élevage est appelé à se transformer, à faire place à quelque chose de tout à fait différent. Il ne sera bientôt plus pratiqué, qu'au loin, dans les terres vierges, ou par quelque pauvre gaucho qui
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ne connaît que les vieilles mœurs et n y veut pas renoncer. On commence à comprendre, dans lea coins les plus reculés de la pampa ^ que les chevaux en trop grand nombre ne sont pas seulement mutiles, qu'ils sont nuisibles, que leur piétinement, agent rapide de consolidation et de première façon des terres vierges, est des plus fuaestes ans: terrains faits utilisés par Télevage productif; leur galop continuel et leur voracité a fait dire du cheval enliherté qu'il mange avec quatre bouches^ il consomme moins le pâturage qu'il ne le détruit.
A quoi peut servir, au reste, le grand nombre de chevaux jusqu'ici conservés plutôt qu'élevés, qui n'ont été Tobjet d'aucune sélection raisounée, puisque l'exportation a renoncé à demander k la pampa ce qu elle ne sait pas lui donner, et que la consommation locale diminue chaque jour.
Nous avons dit comment ou choisissait les étalons et les juments de reproduction, ajoutons quîls ne sont jamais domptés ni montés les uns ni les autres : cependant le cheval de course existe, les courses de chevaux sont le plaisir le plus apprécié du gaticho; mais, pour bien démontrer, sans doute, qu'il ne voit qu un jeu dans ces exercices, qui sont, ailleurs, une occasion de démonstration de la valeur des chevaux, il ne présente jamais, comme chevaux de course, que des chevaux hongres, incapables, par conséquent, de transmettre leurs qualités par Thérédité, si la sélection et les soins intelligents leur eu avaient inculqué quelques-unes.
Les soins, que le gaucho donne à son cheval de course, ne sont à noter que parce qu'ils trancheut sur Tabsence absolue d'attention qu'il prête aux nécessités de tous ceux de ses chevauz, qu'il n'a pas classés comme chevaux de course, et qui n'ont d'autre emploi que Tusage journalier, autrement
important cependant. Ceux-cî, abandonnés à eux-mêipes, prîsj le matin, au corral, s'ils doivent être utilisés dans la journée, attachés et sellés du matin au soir au soleil, à la pluie ou à la gelée, ne reçoivent là aucune nourriture, et attendent le bon plaisir du maître, qui leur demandera autant de courses et aussi longues qu'il luiparsûtra utile, sans consulter leurs forces ni leurs dispositions ; le soir venu, il les lâchera simplement, au retour, leur permettant de retrouver seul la tropilla à laquelle ils appartiennent, et de trouver de quoi apaiser leur faim et leur soif dans un pâturage souvent très maigre et fort pauvre en cours d'eau ou en bas-fonds où les eaux puissent s'accumuler.
Pour le cheval de courses, le parejero, c'est une bien autre affaire. Celui-là ne mange qu'à l'heure de repas fixés, une nourriture de choix, mesurée d'avance. Attaché à la longe il piétine, tout le jour, autour de son pieu, la bouche dans un cornet qui l'empêche de broutera sa fantaisie, il a ses rations de maïs et de luzerne sëche, achetées spécialement pour lui, et jamais récollées par son maître. \! aficionado^ l'amateur de parejeros^ est nécessairement un gaucho élégant, sans rentes, mais en vivant paisiblement; son troupeau, il le fait soigner, au besoin l'emploie à cautionner ses paris ou à payer ses pertes, mais lui donner des soins est au-dessous de sa dignité : travailler n'étant pas une élégance, il ne travaille pas, ne sème ni ne récolte. Tout son temps est insuffisant pour les soins qu'il doit à son parejero. C'est lui-même qui lui porte sa nourriture, lui-même qui le monte aux galops d'essai et d'entraînement.
Le champ de courses est partout oti Ton peut grouper quelques parieurs. Le pulpero du voisinage se charge de le tracer et de fixer les jours de course, attirant ainsi du monde autour de son assommoir : c'est tout profit pour lui. A jour dit, dans ce pays désert, où les maisons à l'horizon pourraieni
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se compter, si, dans rimmensité, on parvenait à les voir, îly a nombreuse assistance : on a, à dix lieues à la ronde, abandonné tous les troupeaux à la garde des enfants; hommes et femmes, tous achevai, sont accourus, forment la haïe, et risquent, non pas leurs économies, ce mot-là est iaconnu, mais leurs gains futurs dans des paris, loujours au-dessus de la condition de fortune, de ceux qui les engagent.
Jamais il n'y a plus de deux chevaux en ligne, montés nus, sans selle, par leurs maîtres, au front ceint d'un foulard; ils courent rarement plus do mille mètres; leur course, très courte, passionne tous les joueurs en raison de rintérêt particulier qu'y peut avoir leur bourse-
Il n y a qu'à Buenos-Aires que les courses aient une autre portée et une autre influence sur l'avenir de Télevage ; là, seulement, on voit courir des juments et des étalons, mais ce sont généralement des sujets importés d'Allemagne, de France ou d'Angleterre.
Il ne faut, en effet, pas juger Vé levage des chevaux autour des villes par ce que nous avons dît de l'élevage libre en plaine. Dans cette région, la transformation est ancienne, les besoins d une consommation très active de chevaux de voitures ont imposé les mœurs de rélevage européen. Il y a beau temps que les grands propriétaires ont importé des étalons de choix, d'un prix modeste d'abord, plus élevé ensuite, et ont réussi des croisements. Le mouvement n'a cependant pas été aussi accentué et n'est pas aussi ancien qu'en Australie et aux Etats-Unis, les voi» tures ordinaires, les tramways, les charrettes, qui font une consommation excessive de chevaux, sont encore alimentés de chevaux pampas, par les éleveurs, mais les chevaux de selle^ de moins en moins nombreux, du reste, et les voitures de luxe, chaque jour plus nombreuses^ sont triilnées par des chevaux importés ou des chevaux de demi-sang.
Toutes les races contribuent, un peu au hasard jusqu'ici,
à améliorer, par des croisements, la race créole; jusqu^ici, ces essais manquent de direction scientifique, bien que TEtat ait établi, auprès de Buenos-Aires, un haras dirigtî par des maîtres venus de France, et acheté, en Europe, des sujets de prix fort élevé.
Nous pouvons citer un éleveur, qui a créé, dans une de ses fermes, voisine de Buenos-Aires, une race appelée, croyons-nous, au plus grand avenir dans le pays. Il a obtenu d abord, avec des juments créoles, choisies pour leur robe et leur taille, et des étalons Cleveland, des sujets de reproduction qu'il a unis à des étalons percherons légers : le croisement, ainsi obtenu, donne un animal de bonne taille, fort léger, capable d'acquérir toutes les qualités de notre percheron de trait à allures rapides. Les acheteurs recherchent les produits de cette ferme, le prix qu*ils les payent augmente tous les jours et atteint 300 à 400 francs, ce qui est un prix élevé pour des chevaux dans ce pays.
Le monde des courses, comme partout ailleurs, du reste, peut-être plus qu'ailleurs, est bien indifférent aux progrès généraux de l'élevage du cheval, s'il lui apporte un appoint, c'est inconsciemment.
L'extrême bon marché des chevaux, tout en généralisant l'usage du cheval dans toutes les classes de la société, rétendue du pays, en le rendant nécessaire, a fait, de Téquitation, une habitude plutôt qu'un sport élégant; la vulgarité des formes, de l'allure, de la robe du cheval pampa suffisait & rendre assez peu gracieuse la tenue du meilleur cavalier, pour que celui-ci renonçât à un exercice, qui, en n'ayant rien d'utile, n'avait rien de flatteur pour un citadin. On en était arrivé à considérer comme une monture dont on pouvait être fier un cheval gras, à la robe d'une couleur foncée, aux formes replètes, tranchant, par ce caractère de bonne santé et de bonne nourriture, sur la généralité de ses congénères, malingres, de robe tachetée, de la pampa; on donnais
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un prix excessif à un cheval dressé à trotter leûtcmentj à la mode chilienne, en envoyant, à chaque pas, de droite et de gauche, les pieds de devant, comme pourrait faire un cheval de cirque.
Aujourd'hui, la mode est aux chevaux d attelage s, dont quelques-uns ont été importés et d^auLres sortent d'écuries locales. Le cheval de selle n'a pas encore repris ses droits, Téquitation reste un art négligé hors des champs de courses.
(^eux-ci sont organisés comme ceux d'Europe, mais n'ont d'importance qu'au point de vue, à peu près exclusif, des paris. Ils ont leur public spécial de parieurs et d'entrepreneurs de paris : les bookmakers, brûlés ailleurs, y trouvent une clientèle disposée à les écouter. Les usages diffèrent des nôtres. Le pari à la cote est remplacé par le pari à Tencao.
Dans un local spécial, à la veille des courseSj le bookmaker offre aux enchères les chevaux qui doivent courir; les parieurs couvrent Tenchère, le cheval est adjugé au plus offrant et dernier enchérisseur; Tensemble des enchères, obtenues par tous les chevaux engagés, forme la masse de la poule, déduction faite, bien entemlu, d*uue forte remise pour le bookmaker encanteur.
C'est, en somme, à Tombre de ces réunions hippiques pour en entretenir l'intérêt que Je grands propriétaires et l'État importent des reproducteurs de choix, que des écuries se fondent, préparent et acclimatent des sujets, que les estancieros recherchent déjà pour leurs manaJas.
Beaucoup, déjà, se préoccupent de la qualité et négligent le nombre. Dans la campagne, peu à peu, pour les charrois, on a délaissé les bœufs; les vieilles charrettes, comme font les vieux navires à voiles, qui devieunenl pontons, sont descendues de leurs roues et ont pris leur rang parmi les
masures champêtres ; à mesure que la pampa s'est étendue, la sage lenteur du bœuf s'est démodée, les attelages do chevaux rapides et légers se multiplient.
Il faut avouer que les charrettes du nouveau modèle ont, elles aussi, leur pittoresque ; au milieu de la plaine, elles ne manquent pas d'élégance. Élevées sot leurs roues de deux mètres, perpétuant la forme des charrettes de villes, elles portent deux et trois tonnes de laines ou de produits de toute sorte d'importation, et galopent jusqu'à destination, traînées par huit, dix, douze chevaux, dirigés, du haut du chargement, par un homme dont l'habileté à les manier est surprenante. Il les voit à peine, au milieu de la poussière de la route ; aucun obstacle ne l'inquiète : il passe aussi rapidement les bas-fonds fangeux, les marais qui se prolongent, les gués des rivières, profondément encaissées, k pi^ine praticables. C'est merveille de voir passer ces convois, formés de huit ou dix charrettes, qui se suivent et se poursuivent dans leur tourbillon ; merveille de voir le timonier, galopant comme les autres, soutenant les timons de la charrette, qui, par une merveille d'équilibre, ne portent pas même sur ses épaules. Rien n'aura plus que ce nouvel usage une influence puissante sur l'amélioration du cheval de trait. Ces voitures font, par jour, des voyages de vingt à vingt-cinq lieues, n'emmènent pas de relais; le charretier se contente d'un peu de repos de temps r-n temps, et recourt de temps à autre à un procédé original ; pour reposer ses chevaux de trait, il les change de côté. Dans l'attelage pampéen, le cheval de flèche et celui de limon sont les seuls qui tirent du poitrail et de face; leA autres sont attelés d'une seule chaîne ou d'un trait de cuir verL tressé, attaché à une sellette fortement amarrée au moyen d'une sous-ventrière, si bien que le cheval de trait tire de côté et des quatre pieds, mais non de face ot de poî-
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trail. On s'explique, donc, qu'en le changeant de côlé et le faisant tirer de droite, s'il a tiré de gauche, on le repose, en raison de ce principe mécanique que changer de travail c'est se reposer.
Les procédés sont, on le voit, primitifs et expéditifs, et l'ensemble de tous ces attelages, très simplifié, disons le mot, bien américain.
On ne peut guère critiquer le charretier de ne pas ménager ses auxiliaires. Malgré tout, malgré le renfort coûteux des reproducteurs européens, le prix du cheval ne se relève pas dans la pampa, il est toujours assez bas pour désespérer tous les progrès. On peut se procurer des sujets, de demi-sang, au prix de 100 francs ; le cheval pampa ne peut être considéré comme généralement vendable, son prix varie entre 8 et 10 francs par tète, s'il est acheté en troupes mêlées, de juments, poulains et étalons; les juments grasses, pour Tabatage, valent couramment 23 francs par lète ; un cheval ordinaire coûte, à dompter, de 40 à 50 francs, il est le seul qui obtienne le prix relativement élevé d'environ 100 francs par tète, sans avoir dans les veines une goutte de sang de race étrangère ; un cheval de charrette ou de tramway, bien dressé et de bonne taille, pourra valoir 200 francs ; la vie de la ville, le pavage, le service excessif qu'on leur demande les auront vite usés, et leurs propriétaires les revendent, après un an de service, à très bas prix.
La France doit-elle donc perdre de vue ce pays lointain comme producteur de chevaux, ou doit-elle le considérer comme capable de renouveler à peu de frais sa cavalerie?
Pour le moment, il faut bien le dire, les éleveurs n'ont
aucun souci de Tétranger ; ils sont, de ce côlé, découragés non sans raison.
Les envois, fails jusqu'ici, n'ont pas été heureux. D'abord, le jour oh Ton a voulu tenter, à la Plata, Texportation des chevaux, on s'est heurté à un défaut local, qui est la pierre d'achoppement, plus qu'ailleurs, de toutes les entreprises nouvelles. Le cheval, dédaigné et sans valeur, en a pris une, excessive, le jour où un acheteur s'est présenté. Celui-ci, pour avoir un cheval de la taille et de la robe désirée, a dû courir beaucoup, très loin, et, de guerre lasse, payer jusqu'à 300 et 400 francs. A ce prix même, il n'a pas trouvé ce qu'il voulait, ni surtout, en nombre, ce qu'il voulait; des vices partout, un ensemble, suffisant pour les besoins locaux, très défectueux pour ceux de l'Europe. Là où il croyait trouver le cheval pour rien, et n'avoir qu'à se présenter pour en choisir, en un instant, en emmener au besoin des milliers, il trouvait des usages tellement primitifs, des hommes si peu habitués à des marchés de cette nature, feignant un tel attachement aux quelques chevaux présentables, désignés après une longue inspection, qu'il fallait un beau jour se hâter, l'heure de l'embarquement ayant sonné, mettre à bord des animaux, pris au hasard de l'urgence, sans aucune qualité.
C'étaient bien des chevaux pampas, mais que valaient-ils? Beaucoup moins que le petit prix qu'on les payait et que celui que demandaient les armateurs pour les amener au quai du Havre, où leur prix de revient s'élevait à 900 francs par tête. On pouvait, pour ce prix, trouver au Havre des chevaux indigènes bien préférables. Mais la question n'est pas là.
L'élevage libre peut-il donner, à moins de frais qu'en Europe, un sujet de race? Le cheval pampa a-t-il, par une longue sélection, acquis des qualités de résistance assez précieuses pour qu'il puisse être recherché en Europe ?
A cette seconde question, nous pouvons répondre qu'il
29i LIVRE VTl, - UINDUSTniE PASTORALE
n'est pas douteux que la vie de la pampa a donné à la race^ et fixé par l'hérédité, depuis trois RÎècIes, des qualités de résistance, de sobriétéj un tempérament que Ton ne trouve nulle part ailleurs. Le cheval pampa ne coûte rien à nourrir, il vit de lair du temps; il va, sans se rebuter, où son cavalier a besoin d aller, aussi vile que celui-ci le lui demande; il est petit, mais robuste, peut porter Ires Ioid et vite le poids d'un homme. En un mot, c'est un cheval de bataille, un cheval de campagne. En France, on fait le cheval de trait, même le cheval de garnison; la pampa seule fournit le cheval de guerre. Les Anglais ont fait une expérience probante, avec deux mille chevaux pampas, dans la campagne contre les Cipayes,
Leur petite taille ne tient qu'au peu de nourriture qu on leur accorde; mais, dans la pampa, tous les terrains ne sont pas de même nature; quelques régions sont plus riches en graminées, que les chevaux recherchent, par exemple dans Texlrême sud de la Province de Buenos- Aires. Là où il y a de Fherbe, il y a du la taille, en dehors même de tout croisement.
On aurait donc pu trouver des chevaux pampas, dignes d'être présentés sur les marchés français; c'est ce que Ton n'a pas fait : première erreur.
On en a commis bien d'autres, en France même. Dans la manière de traiter les sujets importés à leur arrivée, on n a tenu aucun compte de leurs habitudes de vie antérieure, on a pratiqué, sur eux, le traitement, auquel sont soumis, dès leur premier âge, les chevaux d'Europe, auquel ils sont préparés par Thérédité. On a obtenu des résultats aussi désastreux que si, prenant des chevaux dans des écuries parisiennes^ on essayait, à leur arrivée à la Plata, aprèa trente jours de traversé e, de les laisser vivre en pleine hherté, et s*habitucr d'eux-mêmes aux conditions rudes de cette vie nouvelle. Bien que le climat y soit plus d^ux qu'en
France, tous y périraient. Les chevaux pampéens ne sont pas morts dans les quartiers de cavalerie, mais ils y sont devenus rétifs, et ont dû être réformés et vendus à des paysans, qui, à leur grand étonnement, en ont tiré le meilleur profit.
Changement de climat et changement de régime à la fois ; trop manger et une nourriture trop substantielle, sans courir à sa guise, c'est ce qui a fait du cheval pampa, &t doux, un cheval capricieux et nerveux. Ajoutons que tous ceux qui ont été importés avaient été domptés à la mode du pays, que, surpris par les habitudes nouvelles, pour eux, du cavalier européen, ils le décourageaient, témoignant de défauts qui ne tenaient qu'à sa propre ignorance qu'avec un peu d'attention et de meilleurs renseignements il eût vite corrigés.
L'expérience reste donc à faire. Avant de la tenter, à nouveau, cette fois, on s'y préparera, de chaque côté de l'Océan, Aujourd'hui que le croisement est étudié par quelques propriétaires, qui l'appliquent scientifiquement, que le nombre des juments de reproduction à bon marché est à peu pvè^ illimité, il est facile de prévoir que l'on préparera à la Plata une sorte de marché aux chevaux largement pourvu de sujets, pouvant être offerts à l'Europe ; mais ce ne sera pas le vrai cheval pampa : ce sera un cheval, qui aura conservé^ au moyen d'une éducation un peu plus soignée, les qualités de résistance de sa race, et aura emprunté à celles d'Europe la taille et la performance qui lui manquent.
Ce cheval, on pourra, dans les grands herbages clos, hors de l'écurie, le produire à un prix assez bas pour qu'il puisse être rendu en Europe, tous frais payés, au prix de sis à sept cents francs, ce qui est relativement peu élevé pour un cheval de quatre ans, prêt à rendre les services que l'on pourra exiger de lui et qu'il rendra vaillamment pendant de longues années.
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Ne nons faisons pas cependant d'illusion, celte entreprise sera soumise à de longues années d'attente, de surnumérariat, avant d'être en mesure, d'un côté, de récompenser les efforts des éleveurs, de l'autre, de fournir à l'Europe un nombre appréciable de recrues.
L^élevage pampéen puise, en ce moment, à pleines mains dans les herbages du Perche et de la Normandie; un étalon, quelques juments de choix peuvent supporter les frais de transport, qui ne sont pas moindres de quatre à cinq cents francs par tète pour quelques sujets isolés; les prix que Ton paye ces quelques sujets sont pour nos éleveurs un encouragement qui a, pour eux, quelque importance.
Autre chose est le retour : le prix de transport de chevaux, en nombre, n'est pas moindre de trois cents francs par tête; tous les risques, qu'aucune compagnie d'assurances ne veut couvrir, et ils sont nombreux, sont à la charge de leur propriétaire; un vapeur ne peut guère emporter un maximum de cent chevaux, en supposant même des aménagements spéciaux, que les steamers à passagers ne peuvent installer; les capitaux, la sécurité, l'emplacement, manqueront, donc, longtemps encore, et empêcheront cette industrie de prendre un développement suffisant pour que, de longtemps, le cheval pampa puisse être classé, en Europe, comme article d'importation, ou puisse servir à la remonte d'un escadron de chasseurs.
Considérons-le, donc, comme un excellent élément d'action, pour le pays où il abonde, regrettons que TEurope n'en possède ni puisse alimenter un semblable en aussi grand nombre, relativement à sa population, mais sans pouvoir espérer que le superflu des uns puisse arriver à suppléer l'insuffisance de l'autre.