‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 2)Chapitre 13 sur 19 · CHAP. V · texte numérisé non relu

CHAP. V

cashire, la région où le coton arrive par millions de ballots, subit toutes les transformations de filage, de tissage, d'impression, alimente quatre mille fabriques et donne lieu à un mouvement d'affaires annuel de neuf milliards de francs; dans le Yorkshire, il trouvera un mouvement égal, produit autour des ballots de laine, transformée, elle aussi, par trois mille autres fabriques.

Quelle est la raison du développement de ces industries dans ce lieu et non pas dans d'autres? La région où elles se sont créées ne produit même pas de laine ; les premières que les broches et les métiers aient tissées venaient d'Espagne et d'Allemagne; l'Australie, aujourd'hui, les fournit toutes, et cette importation s'élève à trois cents millions de kilos. La cause première de ces créations n'est pas davantage dans le sous-sol : il faut amener de loin le fer et le charbon. Elle est ailleurs, elle est dans l'activité productrice des pays d'outremer que l'Angleterre n'a cessé de fomenter, que sa marine a toujours sollicitée et exploitée, travaillant, ainsi, à enrichir ses ouvriers, ses propriétaires et son commerce, à multiplier ses capitaux, à augmenter sa population, à déterminer l'extraction des richesses de son sous-sol. Réduite aux troupeaux et aux cultures indigènes qui constituaient, il y a un siècle encore, la plus importante de ses richesses, la nation anglaise eût végété dans les limites étroites d'une évolution sans avenir. Manchester, qui a six cent mille habitants, en avait six mille en 1780, ainsi Liverpool, Leeds et Bradford ; la population de ces villes augmenta à mesure qu'elles fouinirent une émigration plus considérable à l'Amérique, à l'extrême Orient et à l'Australie. L'Angleterre eût ignoré les fortunes colossales, qu'elle doit à l'importation du coton et des laines exotiques, si elle se fût préoccupée de protéger ses agriculteurs au lieu de les forcer à céder leurs prairies, leurs landes, leurs marais aux constructeurs de villes, d'usines et de voies ferrées. De même, en France, Rouen, Roubaix,

Tourcoing, pour ne citer que les centres industrieis les plus importants entre ceux qui doivent leur développement aux importations de matière première ^ seraient restées de tristes bourgades sans l'importation, chaque année, plus considérable, des laines et des cotons esotiques.

L'Australie et la Plata sont, aujourd'hui, les seuls pays fournissant, à l'industrie européenne, la laine qui lui manque. Un fait récent nous permet de fixer avec précision leur situalion respective. En 1885, un groupe d'éleveurs australiens, curieus de se rendre compte de la condition des éleveurs de la Plala, visita en détail les grands domaines pampéens de la République Argentine et de l'Uruguay, ceux où de grands propriétaires ont réalisé les progrès les plus considérables, et ceux aussi où l'élevage se fait encore de la façon la plus priinilive. De retour à Sydney, ils publièrent leurs impressions, que nous pouvons résumer ainsi : l'éleveur australien n'a rien k apprendre dans les pays de la Plata, mais il a tout à y entreprendre; il y trouvera, pour son activité et ses capitaux, un champ vaste à exploiter, un climat préférable a celui du continent australien, qui n'a rien à envier à la Nouvelle- Zélande, de la terre à bas prix, facilement exploitable, des bénéfices certains.

Au même moment, le Gouvernement argentin envoyait en mission, en Australie, un éleveur; celui-ci en rapportait cette impression, qu'il publiait en Tentouraut de périphrases, destinées à sauver, au moins, l'amour-propre bien susceptible de ses compatriotes : « En Australie, l'éleveur pampéen a beaucoup à apprendre et rien à entreprendre »,

C'était la première fois, peut-être^ que ces deux pays d'industries similaires, les plus riches de rhémispliëre Sud, situés sous la même latitude, s'occupaient l'un de Tautre, s'étudiaient réciproquement. Entre eux, les points de contact manquent, parce que tous deux, vivant en satellites du continent européen, reçoivent de celui-ci les éléments de leur

vie, y écoulent leurs produits, n'ont, entre eux, ni intérêt commercial ni relations sociales. Leur éloignement est grand, le manque de communications tel, que, pour se rendre de Tun à l'autre, il faut traverser, d'abord, plus de la moitié du globe, pour venir à Marseille, point de rencontre des lignes qui desservent ces deux parties, opposées, du même hémisphère.

Il ne faudrait, cependant, pas prêter un sens dédaigneux à l'appréciation faite par les éleveurs australiens de leurs rivaux sud-américains. Les impressions qu'ils ont traduites, dans un mouvement d'orgueil très légitime, ne dénotent que le sentiment d'une réelle supériorité, conquise à l'aide des capitaux de la métropole; le dédain serait déplacé, ils y ont pris garde. La grande différence, entre les deux pays, provient, beaucoup moins, de leur origine et de leurs caractères ethniques, que de la dissemblance des éléments d'action, mis respectivement à leur disposition, depuis que l'élevage s'est implanté dans l'un et l'autre» Si l'importation du mouton a, dans la pampa, deux siècles d'avance^ son exploitation raisonnée remonte à une époque plus moderne. Depuis 1820, l'Australie importe des laines en Angleterre, la Plata n'a importé les premières, en Franco, qu'en 1842. Le premier de ces pays possède aujourd'hui soixante-quinze millions de moutons, et exporte deux cents millions de kilos de laine, le second, avec cent millions de moutons, ne produit qu'une quantité de laine égale, sinon inférieure.

La comparaison entre les deux pays est donc faîte si l'on retient ces premiers éléments, la quantité du produit et le nombre des porteurs. D'autres données aussi précises s'offrent à nous. Le prix total delà laine australienne, vendue à Londres, en 1885, sest élevé à 500 millions de francs, le prix total de celle de la Plata, vendue en Europe seulement, à 350 millions de francs. Ajoutons que c'est de la laine, lavée à dos, qu'exporte l'Australie, et de la laine en suint qu'ex-

porte la Plata; il faut tenir compte de cet élément important et conclure à d'importants progrès réalisés en Australie, où les moutons produisent, en moyenne, six livres de laine à demi lavée, pendant que ceux de la Plata produisent seulement, en moyenne, deux kilos de laine en suint, c'est-à-dire chargée, pour les deux tiers, d^impuretés. Le produit étant ainsi connu et le résultat comparé, il sera intéressant d'observer ces éleveurs dans le milieu où ils ont créé leur industrie, d'y suivre tous les actes de la vie pastorale leurs travaux, leurs occupations à chaque saison.

Dans l'Amérique du Sud, l'importation du mouton remonte à Tépoque même des premiers établissements, faits sur la rive de l'estuaire de la Plata, cinquante ans environ après les explorations. La péninsule ibérique avait déjà la gloire classique d'avoir fabriqué, en Andalousie, de somptueuses étoffes de laine, vantées par les auteurs latins, et d'avoir fourni les premiers moutons de race mérine aux pasteurs des Bucoliques. Depuis quinze siècles, cette race s'était conservée, améliorée même, pendant les sept siècles de la domination des Maures. Cependant, il ne semble pas que les envois de moutons d'Espagne, faits aux colons jusqu'à la fin du xvm* siècle, aient compris aucun type de la race mérine. Si l'on en juge par l'aspect des descendants des premiers béliers, qui, il y a cinquante ans encore, vivaient dans un état d'abandon complet, ceux-ci devaient appartenir à la race que Ton rencontre encore en Andalousie, qui porte cette laine longue, plus semblable à de la bourre qu'à de la laine, caractéristique des moulons pampéens de l'époque coloniale.

Avant de prospérer et de devenir la source la plus féconde

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de richesses de ce continent, le mouton a eu à subir^ en Amérique, un long stage, que lui imposait la nature même du terrain où l'on allait essayer de l'acclimater. On peut, aujourd'hui encore, par le seul aspect des terrains vierges, qui composent la plus grande partie de la pampa, se rendre un compte exact de ce qui se passa à cette époque lointaine.

Le sol pampéen était, alors, partout, comme il Test aujourd'hui, dans les régions éloignées, envahi par une végétation sauvage, n'offrant à la brebis que de pauvres ressources, lobligeant à des privations, et condamnant à périr tout ce qui n'était pas suffisamment armé pour le struggle for life, dans ce milieu inhospitalier.

Une seule chose peut surprendre, c'est que, des quelques brebis amenées d'Espagne, il ait pu en êti'e conservé un nombre suffisant pour servir de souche aux cent millions de moutons, que l'on peut aujourd'hui compter, après un demisiècle de soins. A l'heure actuelle encore, le pasteur qui émigré, avec ses moutons, de la région pampéenne du littoral vers celle où, depuis longues années déjà, seul le gros bétail stationne, doit faire entrer en ligne de compte, dans ses prévisions, une perte d'au moins 50 0/0 de son effectif, pour la première année ; il devra aussi prévoir qu'il nfî pourra, avant deux ans, mener à bien la mise bas, s attendre à perdre beaucoup de brebis mères et la totalité des agneaux. C'est une coûteuse entreprise, qui élève considérablement le prix d'un terrain qu'il faut ainsi couvrir des dépouilles de son bétail, après l'avoir payé à beaux deniers.

Le berger même, qui pousserait au delà de cette zone de transition, où l'acclimatation est pénible, pour prendre possession de champs plus éloignés du littoral, n'aurait pas à mener loin son expérience; le premier hiver détruirait son troupeau.

Dans ces terrains, en effet, les graminées tendres^ que le mouton recherche et peut digérer, ne sont pas accUma-

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tées : 91 quelques-uaeâ apparaissent sur le sol, elles fournissent, au bétail, une alimentation passagère, au printemps et k Tautorane, pour s'étioler et périr aux premières chaleurs de décembre ou aux premiers froids de juin. Quand le gros bétail a séjourné sur lo terrain siï ou huit ans, non sans avoir, lui aussi, été éprouvé par cet acclimatement, aidé par les troupes de chevaux que Von groupe par milliers, sans leur imposer d'autre labeur que de battre le sol de leurs sabots dans des courses en désordre, où ils se dépensent en bonds et en ruades, alors, seulement, le Irfefle jaune, le chiendent d'hiver et d'été commencent à se développer, à trouver un sol plus ferme et plus substantiel où pousser leurs racines; alors, le couvert est mis pour le troupeau de moutons, on peut dresser une tente et un parc. L'homme n'a pas donné un coup de bêche, nî confié au vent une semence ; le sol donne la vie à des graines qui semblent tombées du ciel, un rayon de soleil et une goutte de pluie suffisent à les perpétuer^

L'aspect des terres vierges est resté ce qu'il était aux premiers temps de la conquête, presque seul, le gyiierium argentmm y agite ses hauts panaches blancs, que Tautonme émiette et disperse. Entre les touffes qu'il forme, le sol est à nu. C'est là que viendra s'abriter la graine apportée par le vent. Les oiseaux ne font^ pas plus que l'homme» Foffice de semeurs, il ny en a d'aucune sorte dans la pampa déserte ; ils ne se montrent que là où Thomme a dressé un abri, et seulement quand il a entrepris quelque culture ou planté quelques arbres; alors, ils immigrent des champs anciennement peuplés. Œuvre lente de conquête du sol, que l'homme moderne ne pourra pas hâter, que len labours seront impuissants à précipiter!

Dans la partie de la pampa éloignée du littoral, l'humus n'est pas prêt, le travail de l'homme ne peut être fécond qu'à la condition de prendre le pas derrière le troupeau de bœufs. L'étendue conquise, depuis trois siècles, a été, depuis un demisiècle seulement, occupée par les bergeries: jusque-là, les produits des troupeaux de moutons n'ont figuré sur aucun registre de douane, jamais une toison n'a été exportée. L'industrie locale ne les utilisait pas davantage : Fart de filer la laine était à peu près inconnu des colons : les moutons, pendant ce long espace de temps, ont fait un peu comme les hommes, ils ont subi l'influence rude du milieu barbare. Pendant que l'homme, isolé dans la plaine, devient individualiste à l'excès, s'habitue à ne compter que sur lui-même, modifie son genre de vie, donne naissance à une famille humaine, qui tient à la fois de l'indigène et de l'Européen, le mouton^ lui aussi, prend des habitudes de solitaire. Ce maître de Panurge, si habitué à vivre en famille, à n'avoir ni un geste ni une pensée personnelle, à suivre et à imiter son voisin, sans vouloir jamais être ce voisin qui donne Texemple, était perdu et isolé dans la plaine, abandonné à lui-même, égaré, cherchant à joindre le troupeau qui n'était nulle part.

De nombreuses tentatives, cependant^ avaient été faites pour créer des bergeries : on cite des arrivages de mérinos dès 1780, surtout une première importation de cent brebis, envoyées de Rambouillet, par M. Temaux-Gompans, en 4828, à la demande de Rivadavia, cet homme d'État qui, pour n'avoir gardé la direction des destinées de son pays que pendant dix-huit mois, ne l'en a pas moins doté de toutes les institutions qui, plus tard, ont fait sa grandeur et sa fortune. Enfin, en 1840, un Anglais, portant un grand nom, le frère de Sheridan, importa d'Angleterre des animaux de race, employa des capitaux considérables à la création d'une bergerie de reproducteurs, à enrégimenter et à discipliner

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les moutons créoles. Il échoua; sa ruine fui complète, et sa fin des plus tristes. C'était vraiment prêcher dans le désert, qu'appeler les pasteurs primitifs d'alors à prendre leur part de sacrifices de temps et d'argent, qu'ils considéraient fort mal employés, à recueillir ce menu fretin, ne donnant, en retour de soins attentifs, qu'un produit doul personne n'entrevoyait Temploi.

Ce produit, la laine, il eût fallu, pour l'obtenir choisir, dans la campagne, les meilleures sites, y réunir en troupeaux les brebis égarées, les y retenir. On le fera le jour où ce produit trouvera acheteur; jusque-là, à quoi bon? Cet acheteur ne se présenta pour la première fois qu'en 1842. On comptait alors, répartis entre quelques propriétaires, environ deux millions de moutons, épurés par une sélecLion, poursuivie à travers deux cent cinquante générations. Ils n'avaient jamais donné à leurs propriétaires d'autre profit que la joie d'offrir à leurs hôtes de passage un agneau gras, et quelques peaux pour eu faire un lit. On en cite qui,fatiguos d'olTrir à des amis qui les refusaient le don de quelques milliers de moutous, inutiles et encombrants, se décidaient à les vendre au briquetier voisin pour, de leur chair, alimenter son four.

Quelques années encore, tous ces souvenirs disparaîtronl comme par enchantement et seront oubliés jusqu'à être traités de contes invraisemblables par la génération qui suit. Il a suffi, pour cela, de l'effort de quelques hommes entreprenants, de leurs conseils et de leur exemple.

Pendant les dix premières années de cette évolution, la laine ne vaut guère plus que les cinq centimes que Ion paye encore pour la livre ; les moulons d'Andalousie, devenus créoles et dégénérés, donnent un produit de sauvageon. De 1850 à 1868, le progrès est continu: chaque année, les registres de douane relèvent un accroissement dans l'exportation, les voiliers d'autrefois deviennent insuffisants^ les vapeurs les remplacent, le nombre en aui:rmente à mesure

que leurs proportions grandissent, ils emportent, par centaines de mille, les balles pressées et pesantes.

Vingt-cinq ans et quelques béliers ! Ce temps très court et ces modestes éléments ont suffi à transformer, si bien, la race créole, qu'elle a disparu complètement; à augmenter la production, de telle manière que, pour la première fois, en 1869, Téleveur français se crut menacé, et qu'une première crise industrielle éclata.

L'Australie et la Plata avaient entrepris, à la même heure, le même travail ; leurs envois avaient été chaque année, plus importants ; mais c'était l'époque de la guerre de sécession, en Amérique. A l'heure où le coton faisait défaut, la laine avait apporté un appoint qui comblait le déficit; la guerre terminée, tout concourait à encombrer les filatures, dès que la Louisiane et la Floride reprenaient leurs cultures.

La panique, cependant, ne dura que quelques mois. On se reconnut vite, pas assez, cependant, pour qu'à la nouvelle des prix très bas que l'Europe payait pour la laine, les propriétaires ne se fussent résolus à décimer leurs troupeaux, à commencer des hécatombes, qui supprimèrent, en trois mois dix millions de moutons à la Plata, autant en Australie.

La grande consommation de 1870 et 1871 remit les choses en meilleur point. Depuis, les prix se sont toujours maintenus aux mêmes taux, jusqu'à l'année 1885, où, sous l'influence de la crise industrielle, qui sévit dans le monde entier, ils se sont abaissés à un tel niveau, qu'un mouton sur pied valait moins de deux francs à la Plata, lorsqu'une reprise subite a relevé le prix de la laine de 50 0/0, il y a queliques mois. L'éleveur exotique n'est pas, comme son congénère d'Europe, à la merci d'événements passagers, et ne saurait être la proie facile du découragement ; cela tient

à bien des causes, surtout aux conditions de sa vie et de sa production. Les heures de souffrance pèsent sur lui d'une façon moins lourde que sur l'éleveur français ; il garde sur celui-ci, quant à la production de la laine, de nombreux avantages.

Une visite dans quelques établissements d^élevage nous permettra de les évaluer, quand nous 1 aurons vu k l'œuvre, produisant, multipliant, recueillanl. presque sans effort, le fruit du travail de la nature.

Nous demandons au lecteur, pour nous mieux suivre, de supposer qu'il accompagne un acheteur de laines, commissionné pai* un groupe de filateurs, de tisseurs de Roubaïx ou de laveurs du Gard, qui doivent la vie de leurs industries aux éleveurs de Buenos-Aires, et envoient, tous les ans, des agents acheter, sur place, les cent millions de kilos qu'ils absorbent.

Notre compagnon est gai; il a Thabitude de ces voyages. Depuis douze ans, vers la fin d'août, il quitte TEurope^ après ravoir parcourue pendant trois mois, pour visiter tous les marchés de laines, Breslau, le Havre, Liverpool, Anvers; vivant bien partout, faisant provision d'observations, d'instructions, d'ordres fermes ou flottants, garnissant son portefeuille de lettres de crédit indiscutables, délivrées par le» meilleures banques de Londres et du continent. Mâtiné de Flamand, rubicond et blond, Belge, ou tout au moins semi- Belge de Roubaix, cet homme du Nord semble échappé de Gascogne, dès qu'il ouvre la bouche. Dans ce commerce des laines, c'est l'homme du Midi, celui qu'envoie Mazamet^ qui est taciturne, il a un air humble, quelque peu hésitant, cadrant mal avec les grandes affaires qu'il traile: il ne sait

pas jeter au vent cette gaieté bruyante, un peu vulgaire, de commis- voyageur transocéanique, et tient trop à l'argent que rhomme du Nord gaspille, comme il le gagne, facilement.

La traversée de vingt-cinq jours, qui sépare Bordeaux et Marseille de Buenos-Aires, est, pour celui-ci, une longue occasion de gais propos, de paris au Champagne, de cocktails corsés, où le bitter et le cognac se mêlent au jaune d'œuf en une mousse légère et excitante. Il débarque. L'accueil qu'on lui fait n'est pas pour l'attrister. On l'attendait. C'est le printemps; septembre va finir; il arrive à point, les ciseaux de tonte sont en branle; quelques jours encore, et les premières laines vont apparaître sur le marché. Allons avec lui inspecter les premiers arrivages.

A cinq heures du matin, le tilbury attend notre homme. Le tramway au besoin suffirait, chaque rue possède le sien et dès avant le jour est agitée du bruit de ses grelots et du galop rapide de ses petits chevaux toujours pressés. Les marchés aux laines sont aux confins de la ville. Hs reculent, tous les dix ans, sous la pression de la population ; les places qui leur étaient, il y a vingt ans, réservées, sont aujourd'hui des quartiers élégants ; les deux grandes esplanades, où ils se tenaient encore en 1880, sont déjà transformées en parc. On ne songe plus à les remplacer. C'était, en effet, des lieux de stationnement pour les grandes charrettes pampéennes qui, aujourd'hui, disparaissent ou, tout au moins, ne viennent plus jusqu'à la ville sur leurs roues, mais hissées sur des wagons-trucs.

Le marché se tient, donc, dans les deux gares terminus, celle de l'Ouest et celle du Sud, transformées en entrepôts. La première desàert la région la plus anciennement peuplée, terre d'alluvions, de gras pâturages, de laines fortes et lourdes; la seconde, la région du Sud, plus étendue et plus

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récemment occupée, où les pâturages sont plus grêles el plus variés; la laine qui en provient est légère et fine.

Le hasard a placé Buenos-Aîres au point dlnterseclîon de ces deux régions, si dissemblables; les deux marchés, qui se tiennent dans chacune deces gares, dislanlos, à peine, de deux kilomètres, sont, tout à fait, différentes; les prix n'y sont pas les mêmes, l'aspect et la nature de la laine y sont très distincts.

Dans les hangars, à l'abri du vent, très vif au printemps, des tourbillons de poussière qu'il soulève^ et du soleil déjà chaud à cette heure matinale, se presse un public, bigarré de ruraux et de citadins, gens de fortune et de grand crédit, habitués à traiter, là, entre eus, de grandes affaires , qui se liquident le samedi en gros choques.

Tel Irlandais, colon arrivé, il y a vingt ans, peu lettré, au reste, rude travailleur, éleveur attentif, écononie, quoique grand buveur, vient suivre de 1 œil la vente de Ténorme produit de ses troupeaux; il possède, dit-on, cent mille tètes; ce n'est pas ce chiffre que l'on cote, dans ce lieu, où la toison seule comparaît. On dit de lui : C'est un homme de dis mille, de quinze mille, de trente milles arrobes — chiffre majestueux, cette unité de poids représentant onze kilos et demi. — Il encaissera, demain, 2, 3 ou 400,000 francs, produit de sa tonte, n'en changera, pour cela, rien à sa vie ni à son costume pampéen, qui le ferait confondre avec le plus humble gaucho, si son langage ne dénonçait son origine britannique; il emploiera cet énorme revenu en nouveaux achats de domaines, oîi il pourra répandre le trop-plein de seé troupeaux.

Ce n'est pas avec lui que notre acheteur traite ; des intermédiaires sont là pour cette négociation ; éleveurs aussi, — tout le monde l'est un peu, — employant les capitaux fournis par l'élevage en opérations de crédit avec les petits

colons, qui recourent à eux et leur adressent, à la saison, leurs produits, affaires sûrement gagées. Us savent le crédit que mérite le plus riche et le plus humble propriétaire, sont, mieux que lui, peut-être, renseignés sur les soins qu'il donne à ses troupeaux, le nombre de ceux-ci, la valeur des terrains qu'ils occupent, les chances de succès ou de ruine qui l'y attendent, les sécheresses ou les inondations qu'il peut redouter. N-ont-ils pas en mains la meilleure des preuves. En hommes expérimentés, ils savent reconnaître, à l'apparence de la toison, à son poids, à la résistance des brins qui la composent, la valeur de l'éleveur et de son terrain; ils savent les efforts, qu'il fait pour combattre la gale, ce grand ennemi de la laipe, pour améliorer la qualité et le rendement par des croisements heureux. Us savent le chiffre des moutons, et, par le poids total de la laine, leur valeur: cent brebis devant rendre, suivant leur race, facile à reconnaître à l'aspect de la laine, de dix à dix-huit arrobes.

U y a des laines qui font prime, qu'elles proviennent de tel ou tel district ou de telle ou telle estancia. Certaines filatures de France emploient toujours les mêmes et connaissent le nom du producteur pampéen, sans avoir jamais eu avec lui d'autres relations que d'acheter, chaque année, sa laine à son consignataire.

L'acheteur, au reste, fort expérimenté, les reconnaît, dans les entrepôts publics ou privés, à leur aspect, à l'importance des envois ; mais ce qu'il sait surtout, ce qu'il suppute presque sans erreur, après un léger examen, c'est le rendement au lavage de cet immense amas de toisons qui représente cent mille kilos.

U en prend, en mains, quelques-unes ; elles sont toutes roulées en boules, attachées d un fil, montrent en dehors les racines blanches, jaunâtres ou bleues des mèches. U rompt le fil, développe la toison, qui apparaît, alors, dans sa forme

primitive, si bien conservée, qu'on pourrait l'appliquer telle quelle sur le dos de Tanimal qui Ta produite ; vue de ce côté, elle est moins éclatante de blancheur, mais plus sincère, trop, quelquefois; il n'est pas rare d y découvrir des détritus lourds et gras, que l'éleveur n'a pas voulu perdre et a recueillis là, comme un produit aussi de son troupeau.

Notre acheteur la soupèse, calcule la résistance des brins et rend son arrêt : c'est un ensemble de toisons qui rendra au lavage 32, 32 1/2 ou 33 0/0, de son poids total. Il se trompe rarement; s'il se trompait seulement de 1 0/0, une aflaire jugée bonne pourrait être médiocre. L'ensemble de son inspection lui apprend ce que vaut la laine de Taniiée ; il y a de bonnes et de mauvaises ^.nnées, dans ce pays où les moutons ne connaissent pas les abris : Thiver sec donne une laine maigre. Tété sec une laine galeuse, un printemps pluvieux une laine très propre.

Les grandes gares ne contiennent que les arrivages du jour; ceux des jours précédents ont déjà pris le chemin des entrepôts privés. Autrefois simples barraques, elles ont conservé ce nom, sans prétention, en devenant ce qu'elles sont aujourd'hui, d'immenses hangars, couvrant des superficies de plusieurs milliers de mètres carrés, se dévt^loppant autour de cours spacieuses, où évoluent les files de charrettes pleines. Entrons.

Le défilé de celles-ci est continu; pleines de sacs remplis de toisons, elles aiTivent de la gare. Devant de grandes portes, le déchargement s'en opère; des piles, habilement coDstruites, s'élèvent jusqu'à douze et quinze mètres, solidifiées par un revêtement de toisons bien posées et entassées, ne montrant à l'œil que des mèches éclatantes, semblables h des fiocons cotonneux.

Plus loin, une de ces piles est déjà éventrée. Quelques hommes, en jupons courts de treillis, s'acharnent après elle, entassant les toisons sur une claie posée sur des tréteaux, devant laquelle un homme, debout, les examine une à une, et leur donne à chacune sa destination, suivant sa nature : c'est le classeur.

Homme pratique et de connaissances spéciales, il est, le plus souvent, français, et a fait son apprentissage dans un lavoir de laines. Il sait quel classement convient à chaque marché d'Europe. Le salaire, qui lui est alloué, est élevé; pendant les quelques mois que dure son travail, il n'esl pas rare qu'il réunisse douze, quinze mille et quelquefois trente mille francs, suivant l'étendue de sa clientèle. Il est servi par plusieurs aides, travaillant à ses frais; leur tâche consiste à alimenter le tas où il puise, à relever ceux qu'il forme, suivant le classement, à les porter au point où fonctionne la presse.

Celle-ci présente une profonde ouverture de deux mètres, large d'un mètre, aux parois de bois épais et dur, où la laine s'empile ; un manège à cheval opère la compression de bas en haut, en deux minutes ; en même temps, la balle qui se confectionne est cerclée de lames minces d'acier retenant une toile, et sort tout habillée, prête à tomber sur la bascule pour y donner son poids et recevoir les marques et numéros, indiquant sa provenance, sa destination et son classeipent. Deux balles cubent un mètre et demi et pèsent une tonne ; une charrette les emporte à la douane, qui les inscrit, et prélève un droit de sortie de 4 0/0. Il en passe ainsi trois cent mille par an.

m4 HVRE VIL " ^INDUSTRIE PASTORALE

C'était, autrefois, dans ces entrepôts que se Iraitaîent toutes les affaires, L acheté ur^ qui ne consentait, guère, à sortir de la ville, est devenu, peu à peu, le chemin de fer aidant, très friand de contrats, passés sur les lieux mêmes de production et traités avec te propriétaire. Suivons-le ; nous pourrons, avec lui, recueillir, chemin faisant, quelques observations, prendre contact avec Téleveur, le simple berger, le tondeur et tous les hommes des champs, dont pas un ne saurait vivre sans s'occuper de laines.

C'est vers Fouest et le nord qu'il prend d'abord sa direction : la tonte a, dans ces régions, quinze jours ou un mois d'avance sur celle du Sud; dans les années où le printemps est doux, elle y commence fin septembre ; fin octobre, tout est terminé.

Le Nord est la région que les Irlandais tendent, dt'puis vingt ans, à accaparer; Télevour français se rencontre, plus généralement, à Touest et au sud; partout les grands propriétaires créoles sont nombreux, ils doivent leurs grands domaines h rhérîtage; les étrangers, au contraire, les ont acquis d'économies, produites par leur travail; de là, des différences considérables dans la tenue des uns et des autres-

Les domaines créoles sont administrés, généralement, par des majordomes ; cens, des étrangers par eux-mêmes. Dans les premiers, ou trouve, quelquefois, une grande habitation, quelque peu luxueuse, le plus souvent inhabitée; le propriétaire y vient rarement, son absence n'empêche pas le passant d'y trouver Thospitalité, mesurée à sa condition sociale plutôt qu a celle de son hôte.

Dans les eslamias irlanàsàses, l'habitation tient du cottage.

Elle se développe en rez-de-chaussée, agrandi, sans beaucoup d'arl, à mesure que Targent est devenu facile : une véranda forme, autour, un promenoir frais où les plantes grimpantes, le jasmin, le bougainvilliers s'enroulent ; à l'intérieur, tout est anglais, meubles et décorations, boites à coquillages, keepsakes et chromolithographies; l'hospitalité est écossaise et la cuisine américaine. C'est la maîtresse ou ses filles qui servent, modestement debout, autour de la table, où les hommes s'asseyent, où s'accumulent des victuailles de toute espèce, gibier, volailles, jambon, tout excepté ce que le troupeau pourrait fournir et qui serait banal.

Quels que soient le propriétaire et l'étendue du domaine^ l'aménagement de la terre est, partout, le même ; la plaine où le bétail s'épand n'est remarquable que par son uniformité. Vos yeux ont beau chercher, nulle part autour de vous le troupeau n'apparaît ; la plaine immense a son microbe : le mouton innombrable est invisible, il est Tinfusoire de la pampa.

La demeure du berger n'a pas beaucoup plus de relief. Par un étrange effet d'optique, elle est moins facile à distinguer à mesure que la lumière du jour est plus vive : on ne la perçoit bien qu'à l'heure du crépuscule, quand, tout autour de vous, dans un lointain, difficile à mesurer, les lumières s'allument, scintillent, à travers les portes ouvertes, vous révélant la topographie du domaine, la position et le nombre de ses habitants.

Les chaumières des bergers, que l'on appelle/}«^5/05, postes, sont situées sur les points les plus élevés et sur la lisière du domaine, à un kilomètre, environ, l'une de l'autre, de façon que les moutons,. en sortant du parc, trouvent, 'devant eux, un espace libre, généralement de deux kilomètres de profondeur, ce qui donne, i^onr cheLqae piiesto, deux cents hectares de superficie, où ils peuvent paître, en marchant devant eux,

Wm LIVRE Vir. - L LVDUSTRIE lUbTURÀLE

sans violer Ids pâture a du voisin, ni se mêler h son iroiipeau.

Le pue^^to 3G compose de deux piëcea; une porte y donne accès, les fenêtres y sont rares, siuon inconnues ; aupre-^, un pare, clos de planches de bois de sapin, k claire voie, où les moutons passent la nuit, poui- en sortir te matin. Dans ce carré de cinquante mètres de côLns, suffisant a loger fleui mille moutons, les détritus qu'ils y laissent s'accumulenl jusqu'il former, après quelques années, un monticule de plusieurs maîtres de hauteur, de la même richesse et nature que les îles Chinchas, se délayant en boue horrible, sons les pluies d'orage, se répandant, pendant les jours de sécheresse, en tourbillons de poussière acre : richesse penluCj que personne ne songe^ encore, h reprendre, pour la répandre sur le champ, où la famdle ne puise autre chose que Faliment de son foyer; coupé en tranches et séché à 1 ombre, c'est un excellent combustible, d*unc fumée et d'une odeur exécrables.

L'unité de division des domaines est la lieue carrée, espagnole, de deux mille sept cents hectares, h laquelle uu substitue actuellement la lieue nationale de deii\ raille cinq cents hectares. On peut compter, par lieue carrée, dans la région la mieux préparée, quinze puesios, disséminés sur la ligue; le cenlre du domaine, restant réservé au gros bétail et aux chevaux.

Comme il ne suflit pas, pour connaître la valeur vraie du produit, d'en causer avec le propriétaire ou son majordome; dirigeons-nous vers chacun des pitestos.

L'habîtanl en est quelquefois locataire : le plus sauvent c*est un métayer; quel qu'il soit, il est très méticuleux sur le respect des formes et de la politesse. Il ne vous verrait pas, sans surprise, vous diriger, au galop, vers son troupeau, sansêtre passé, d'abord, devant sa porte, et lui avoir demandé

CIIAP. V. - HERGERS ET BEIUiEUIK m

permission de le faire; même si vous êtes accompagné fin majordome, celui-ci, supérieur direct des métayers, se conformera h cet usage.

Après un galop de quelques minutes, le piiesto est devant vous; Taspect en est triste, toujours le même, à quelques détails près. C'est partout le même parc, la même construction, le même cheval étique, attaché au même pieu, les mêmes peaux de moutons étendues et séchant au soleil, autour desquelles les éperviers s'agitent en poussant de petits cris aigus, qui témoignent de leur joie ou de leur inquiétude : chargés de Thygiône du lieu, ils utililisent tous les débris de* chair putrescible, nettoient les carcasses des animaux morts. Du plus loin qu'ils vous ont vu, une bande de vanneaux arm^^ vous a servi d'escorte et d*avant-garde, annonçant à tous les habitants votre arrivée : le berger est donc sur sa porte.

Avant qu'il ait paru, quelques détails spéciaux vous oui révélé, du premier coup d'œil, son caractère et sa nationalité. Un semis de pastèques et de citrouilles vous indique que h* maître est créole; un cheval de course, attaché à l'ombre, le nez dans une musette, que c'est un gaucho, joueur et pou soigneux, dépensant son avoir en paris de course et en beaux atours; un jardin fermé, divisé, planté de quelques arbres, semé de luzerne et de maïs, vous révèlent un étranger soucieux de son bien-être, et un troupeau soigné; la maison sans être luxueuse, a meilleur aspect que les autres, la cuisine est à l'écart. C'est là, le plus souvent, que l'on est reeiL autour du foyer toujours allumé, au milieu de la pièce. Bien de triste comme la vie que cette pauvreté comporte. On est surpris de voir des hommes, venus de loin, y oublier le bruit de leurs villages et s'y plaire, prendre goût à cette contemplation, à cette solitude oisive. Beaucoup en rompent la mouotomie en poussant leur cheval chaque soir et quand la iiuil est tombée et le troupeau rentré, vers la pulperia, l'assommoir pampéen.

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La pulperia est la vraie ennemie du Iroupeaii, aussi le propriétaire des grands domaines ti-t-il soin de canaliser, à son profit, ce mal nécessaire, en l'installant lixî-mt^mc, el obligeant ses métayers à n'acheter leurs provisions que chez lui. Il peut, ainsi, diminuer le débit des denrées dangereuses, surtout régler la dépense du consommai eur en lui mesurant le crédit, que la laine soldera, à la fiu de l'anaée.

Il nous reste à voir le troupeau: on nous l'indique, au loin, paissant, seul, sans gardien : le mieux gardé est celui qui Test le moins, ou du moins de plus loin; la présence du berger le gênerait, Tempêcherait de paître à son aise, de se coucher quand il en a envie. Il ne faut pas moins que le berger ait Tœil ouvert et soit prêt h accourir k la première alerte; son cheval est là atout événement. Dans le troupeau de mille cinq cents à deux mille têtes, les sexes et les âges sont mélangés. Ce n est que dans les grandes stations que les brebis, les moutons et les béliers forment des groupes distincts ; dans les petites, tout est mélangé, ce qui n'e.st pas sans de grands inconvénients.

Le puestero est, le plus souvent, métayer, possède le tiers de son troupeau, donne ses soins au reste, pour le compte du propriétaire, qui fournit, en éclmnge, le terrain, lepursîo et le parc. Le métayer n a pas à irai 1er du prix de la laine. il le recevra des mains du propriétaire, après la ton le. qui se fait au chef-lieu AeYestdnciOy où chaque berger amènera tour à tour ses brebis.

Ce chef-lieu est le centre de i*exploitation, il comprend Kcnsemble de tous les bâtiments nécessaires : la laine seule en exige ; le gros bétail n'en requiert d'aucune sorte, il n'a d autre mission que de croître et dVngraisser en plein air, Si

CHAP. V. - BERJiEKS P:T BEUc.EKII: :i(li^

quelques vaches sont dressées à apporter leur lait à la ménagère, un piquet suffit pour les attacher à l'heure de la traite: elles sont immédiatement relâchées.

Pour les bêtes à laine, c'est autre chose. Le parc, qui suffit au pnestero pour son troupeau isolé, est, ici, flanque de bergeries abritées, où s'élèvent les brebis et les béliers de race, en nombre plus ou moins considérable, suivant l'importance de Vestancia, la valeur de la terre, la fortune du maître. Les parcs y sont nombreux : les uns, destinés à séparer les brebis nées de croisements, que Ton accouplera avec les béliers de race; d'autres, oîi l'on met en réserve la descendance de ceux-ci ; d'autres, où se rangent, en groupe isol^. les béliers que l'on ne répandra dans les troupeaux qu a Tépoque de la lutte, dans la proportion de un par quatrevingts brebis; dans d'autres, enfin, on enferme les moutons et les brebis retraitées, dont on presse l'engraissement pour s'en défaire.

Plus loin, s'alignent les hangars où se fera la tonte et où s'emmagasine la laine.

Auprès s'étend le bain, où, après la tonte, les brebis viendront se tremper dans une dissolution d'eau et d'arsenic, pour se guérir de la gale; tous les troupeaux doivent y passer. Tondues ras, gênées par leur nudité, bêlantes, elles arrivent, par groupes de mille, descendent par dizaines, ou, plutôt, glissent sur le plancher en pente, jusqu'à plonger dans lo mélange, où des hommes bardés de cuir les prennent, les plongent, les frottent et les lâchent, pour qu'elles remontent du côté de la sortie, mouillées et s'ogouttant ; le soleil a bientôt fait de leur faire oublier ce mauvais moment. Si le bain a été bien donné, l'acarus est à peu près détruit, et la laine poussera, drue et forte; sinon, il faudra, en février ou mars, recommencer les soins ; mais, à cette saison, la lainti est déjà trop haute pour que l'on puisse donner de nouveaux bains, c'est à la main que le remède sera appliqué.

3in LIVRE VII. — L'INDUSTRIE PASTORALE

On pronède à la tonte. Un trdupeau est rangé dans un parr spécial, son berger le dirige. Sous leliangar, dix, vingt, quelquefois cent tondeurs, hommes, femmes, enfanls, agitent de grands ciseaux, désignés sous le nom de forces, faits d'une tige d'acier recourbé et se terminant en deux lames larges et poiuluos.

Chaque brebis, prise par la patte, est roulée, ficelée, déposée sur le plancher, où le tondeur la saisit. Quand il la lûchora, nue, pour la laisser rejoindre son troupeau et paître en liberté, il recevra un petit carré de fer-blanc qui justifie le salaire, fixé à tant par tête, 15 ou 20 renlimes, suivanl Ici^ fluctuations de l'offre et de la demande.

La [oison est restée sur le sol, à plal, (Fun seul morceau: un aidt* laprend, la roule, l'attache et lu classe: le ronlrolo srra facile, le nombre des toisons correspond h celui des bons â payer et à celui des bêtes du troupeau, qui sont, elles aussi, comptées avec soin, pour contrôliM- la geslion dn berger. Il doit, en effet, représenter les peaux des animaux morts ou consommés ; il reçoit son congé, à cette heure des règlements annuels, si Taugmentation du troupeau n'a pas iHé satisfaisante, si les brebis ne témoignent pas de snins suffisants par la quantité et la qualité de la laine.

Notre présence dans le hangar n'a pas arrêté le travail» et semble plutôt l'avoir activé, sans modérer l'allure des quolibets que les tondeurs échangent entre eus : on aime, beaucoup montrer, à un étranger, son adresse et son esprit, on aime, plus encore, Texercer à ses dépens, di's qu'il a le dos tourné; il fait, alors, les frais des plaisanteries gouailleuses, qu'il peine, au reste, il comprendrait^ s'il lui était donné de les entendre.

Tous les tondeurs sont indigènes, tous revAtus du costume traditionnel du gaucho, bottes, braies, poncho (4. chapeau de feutre, le foulard ponceau autour du cou. Ils oublient, pour quelques jours, leur indolence native : les halules gagnent.

à ce travail, plus de 20 francs par jour. Tant que la temporature est douce, le temps sec, les ciseaux ne s arrêtent pas ; après une brebis, une autre, on comptera ainsi jusqu'à dix et vingt mille ; au delà de ces gros chiffres, on subdivise l'administration.

Ce travail égaye^ pendant quinze jours, le domaine où il s'opère, sans que la campagne en soit plus animée. Elle Test moins, peut-être, encore que de coutume ; tout le monde est à lombre, courbé sur son travail, personne ne songe à galoper, oisif, à travers la plaine. De loin en loin seulement, apparaît une charrette vivement traînée par deux ou trois chevaux, c'est le boulanger ambulant ou le marchand de pèches et de pastèques ; ils savent où le travail est commencé et, sûrs de leur clientèle, dont la gourmandise est le premier des vices, ils viennent lui offrir les friandises recherchées, du pain, des gâteaux au caramel, auxquelles on ne saurait résister, tant que Ton possède en poche un centavo.

(]e n est pas que la nourriture soit parcimonieusement servie à tout ce personnel, les repas sont abondants, la viande il discrétion, un cuisinier de rencontre est chargé du soin de la préparer, la nourriture se donne, môme les jours où le travail est suspendu, quand la température fraîchit, après les pluies.

Ce sont là jours tristes. Le berger a beau avoir scruté le ciel, dont il connaît les caprices, quelquefois un changement subit de température, contre-coup d'un orage lointain, dont le centre est à trois où quatre cents lieues de là, que rien n'a signalé, que dénonce seulement une odeur fraîche de terre et d'herbes mouillées, apportée par le vent, fait baisser le thermomètre de dix ou douze degrés. Le vieux proverbe est vrai : Il faut qu'à brebis tondues Dieu ménage le vent; sinon, c'est un désastre. Dans Je parc où, privées de leur laine, elles ont passé la nuit, on comptera quelquefois mille cadavres, nus et blancs, sur le sol noir; les chauds rayons

liîû LIVRE VU. - L'INDUtàTKIE PASTORALE

de Taurore font, avec ce speclacle, un sombre conlrasle, qui read plus cruelle encore, pour le berger ruiné, Toïiivre de la nuit froide, s'étalant irréparable, sous le soleil levant.

Que ne fait-on des abris? Apres les grands désastres, on y songe toujours; puis, on calcule que cette prime d^assurance serait trop lourde ; il est moins coûteux de se promcUre, pour une autre fois, plus de prudence et moins de dédain pour les avertissements du baromètre.

Sauf ces accidents, qui ne causent pas grand trouble, et n allristent que celui qu'ils atteîgnenty — le paysan n*est pas, de nature, compatissant, il Test ici moins qu'ailleurs; — les jours de pluie, qui interrompent la lonle, sont des jours gais ; Toisiveté s'impose, on occupe ces loisirs, en paris, courses, jeux de hasard, danses et séances de guitares, où les couplets naissent sous l'improvisation an pat/adof% trouvère pampéen.

Pendant que la tonte continue ; en altendanl qu'acheteur et vendeur se soient mis d'accord sur le prix de la laine, après de longs pourparlers que l'homme des champs mène avec lenteur, nous pouvons examiner, en détail, les aménage* ments de la station, destinés à Tabri des béliers et à ce travail continu de l'amélioration de la laine, obtenue par celle de la race.

L'importation des béliers de race était, il y a encore un quart de siècle, une entreprise compliquée; elle est toujours coûteuse, mais, avec les steamers réguliers, bien aménagés, elle ne comporte plus les mêmes fortunes de mer. Tous les vapeurs qui partent d'Europe emportent quelque étalon ou taureau de prix, des béliers et des brebis en nombre. Tous ont une valeur, assez élevée, pour juslîlier les frais considérables d'un transport à cette dislance.

C'est de Rambouillet que se font les expéditions les plus

considérables, c'est le mérino de cette provenance, qui a toujours eu le don de séduire les éleveurs, à cause de sa taille et de sa grande production de laine. Le type recherche est celui du mérino importé d'Espagne à Rambouillet, de haute taille, à tête forte, aux cornes volumineuses, à la toison très étendue, cachant le front, les joues, s'étendaiu jusqu'au nez et à la naissance des ongles, couvrant, ainsi, entièrement, les membres et le dessous du ventre.

Avec les Rambouillet, les Negretti jouissent de quelque faveur, mais moins générale. On cite cependant une bergerie, possédant un bélier de celte race, né dans le pays, dont un éleveur français a offert cinquante mille francs, qui ont été refusés. Cette variété du mérino, se distinguant par sa taille plus petite et sa laine à mèches courtes, d'un brin moins fin, est la plus recherchée en Russie et en Autriche- Hongrie, mais perd du terrain partout ailleurs ; dans la pampa, la question de la supériorité de l'une ou l'autre race n'est pas résolue, pas plus que ne l'est celle des races anglaisées , que quelques éleveurs ont introduites, entre autres, celles des south-down et des lincoln, grands producteurs de viande et de laine sans valeur.

On suit ici, partout, le système des bergeries de progression. Quelques-unes contiennent des animaux de races pures, s'attachent à perpétuer cette pureté, sans demander, à l'étranger, autre chose que quelques individus de même race et d'autre provenance pour renouveler le sang. Ils donnent à ces béliers des brebis indigènes, en vendent tous les ans les produits, dans des ventes publiques où les éleveurs viennent se fournir. On compte, à peu près, une douzaine de ces grandes bergeries, entre lesquelles une émulation constante est établie ; c'est le public qui décerne les récompenses en payant plus ou mçins cher les produits.

Avec les sujets ainsi achetés, les éleveurs plus modestes

«H LIVUK VII. - L'INDUSTRIE PASTOHALE

cotiHtiLuent, chez eux, de petites bergeries, moins luxueuses, où ils entretiennent, sous des abris et avec une nourriture spéciale, une ou deux paires de béliers, destinés à féconder Ifturs brebis de choix et à fournir des béliers pour leurs troupeaux.

Ces descendants de noble race sont élevés en plein air, et préparés pour la vie, sans abris, qu'eux et leur progénihim devront supporter. Ils doivent résumer et perpétuelles doubles qualités héréditaires, exigées par les conditions locales de Télevage, résistance aux intempéries, production abondante de laine. La résistance, la race indigène est en mesure de la perpétuer, mais Tintroduclion continue du snng étranger la diminue.

11 faut donc une assez longue préparation pour éviter que cotte diminution de la force de résistance n expose lo troupeau à être décimé à la première aventure climalérique. C est là le grand écueil de Télevage pampéen à l'air libre, sur dos pâturages naturels que le travail de l'homme n'a rien fait pour modifier. On ne saurait, dans l'amélioration de la race, procéder avec trop de précautions. Le premier soin doit être de défendre les qualités assurées de la race créole par une loTmuc sélection: des éleveurs, trop ambitieux, ont vu périr tous leurs troupeaux métis à la suite d'une pluie froide venue hors de saison, quand d'autres, moins précieux et plus rustiques, survivaient. C'est, on le voit, un travail à plusieurs dcf^n'^s qui exige, chez ceux qui l'entreprennent, des connaissaïirt.*s étendues, une surveillance très éclairée. Le résultat a rir^ considérable, sans cependant qu'il puisse être compar(^ h ce que des efforts mieux dirigés et à plus grands frais ont )>i"oilijit en Australie.

Aujourd'hui, en même temps que les bergeries se multiplient, même au loin, et soignent les croisements, ragricul- Iur*\f0le aussi, gagne du terrain, et prête son aide à l'élevage;

CIIAP. V. - BERGERS ET BERGERIE :il>

chaque station possède des surfaces, semées en luzerne, des champs de meus qui apportent un utile renfort aux troupeaux pendant les gelées et les sécheresses; quelques propriétaires ont essayé, avec succès, Tensilage. Ce n'est pas un spectacle peu curieux, que celui d'un troupeau de moutons, se jetant, avec voracité, sur cet aliment, que conserve le silo ; son aspect est celui d'herbes pourries, d'une odeur de tan, fraîchement extrait des fosses de tanneries, repoussante pour le moins pour notre odorat, agréable, il semble, à celui du mouton.

Enfin, Télevage est à la veille de subir une nouvelle transfoimation, sous l'influence des clôtures de fil d'acier, qui se dressent, partout, et divisent les grands pâturages libres d'autrefois en enclos. Quelques propriétaires, après avoir clos leurs stations, première défense contre le voisin, qui permet d'utiliser les moindres recoins de la propriété jusqu'aux limites extrêmes, sans avoir à surveiller celles-ci ni les défendre, ont vite reconnu que le vrai progrès consiste à subdiviser le domaine. Gela permet de laisser le troupeau, fût-il de dix mille bêtes, paître en liberté, sans gardien, de supprimer le stationnement de nuit, dans le parc, surtout, d'ouvrir et de fermer alternativement certaines sections au bétail ; les frais sont ainsi réduits, la multiplication plus rapide.

Dans la région du Nord de la pampa, cette œuvre est très avancée : le haut prix de la terre y justifie cette dépense, les pâturages, reconnus bons pour moutons, y atteignent déjà le prix de 500 francs l'hectare, à dix lieues de Buenos- Aîres, valeur, qui va en décroissant, à mesure que Ton s'éloigne de cette ville, sans tomber au-dessous de 200 francs l'hectare, pourvu qu'ils aient les qualités exigées par le berger. Dans le Sud, les domaines sont plus vastes, l'humus moins riche, le pâturage moins élaboré, les meilleures terres

m LIVRE vil. - L'INDUSTIilE PASTiUlALK

à brebis n'y valent pas plus de 300 francs rheclaie, k dix lieues de Buenos-Aires, et les plus ^loignr^es inoitic^ moins,

A mesure que Ton s'éloigne et que les grands domaines se partagent, entre quelques proprintairt^ s de grandes ^'lenduêâ, occupées, surtout, par les bœufs et les chevaust, le commerce des laines se fait d'après lancienne méthode ; les acheteurs européens ne vont pas si loin, ils s'en rapportent k leurs agents, commerçants du lieu, les pidperos, qui, concentrant tous les échanges de la campagne, se trouvent naturellement, k la fin de Tannée, détenteurs de toutes les laiues de leur clientèle, qu'ils reçoivent en payement des fournitures de Tannée,

Il y a un ptdpero à peu près par lieue caiTéc, jusqu'à vingt lieues de Buenos-Aires, au delà, le nombre en diminue plus ou moins rapidement, suivant que la terre du district est plus ou moins riche ; c'est ce nombre qui donne la mesure de la prospérité d'une région, plus encore que de ses vices, qui sont les mêmes partout, mais plus faciles h satisfaire Ik oii la terre est meilleure.

Une terre bien choisie est, en efTel^ le principal élément de prospérité de Téleveur. Il ne faut pas le critiquer de ce qull attend, de la nature, son succès ou ses revers; sans le secours de celle-ci, sans Taide d'un sol qui lui fournisse, à toutes sai* sons, Taliment de son troupeau, il pourra s épuiser en travaux coûteux, faire grande dépense d'intelligence, mais restera en route; une sécheresse persistante, des gelées trop longues, une inondation emporteront, en quelques mauvaises journées, le fruit de longs efforts. Ces maux pourraient k peine être amoindris par la prévision; la prévision coûte trop cher; Téleveur pampéen doit continuer k Hve nu éleveur à bon marché, ou ne pas être. L'espace qu'il a, devant lui, à conquérir, encourage la théorie qui le pousse ù s'étendre; le bas prix de quelques produits de Télevage, la viande, par

CHAP. V. - BERG|ERS ET BERGERIE iîlT

Qxemple, ne Texcite pas encore à compenser la différente da revenu par une surproduction ; ii ne voit qu'un dc^ côtes de la question, et se dit : A quoi bon produire plu^, puisque le produit actuel ne trouve déjà acheteur qu'à bas prix? L'avenir lui apprendra que Thomme n'est sur la terre que pour produire toujours plus et toujours mieux : s'il a une autre mission encore, ce ne peut être que celle (kconsommer autant qu'il produit.

Toutes les laines de la Plata sont expédiées en Europe^ qui en reçoit plus de trois cent mille balles, en même temps que cent cinquante mille de peaux de moutons, représentant six à huit millions de bêtes abattues, pour la consommation, on détruites par les maladies; quelquefois, celles-ci, fomentées par un état climatérique nuisible, causent des ravages que tous les efforts sont impuissants à combattre. C'est ce qui s'est produit en 1886 ; de juin à août, l'hiver a été sec et froid, des gelées continues ont brûlé les pâturages, une épizooli^? de strongijlus filaria s'est développée chez les animaux, aifaiblis par les privations, et l'on estime à vingt-cinq millions Ai' moutons le nombre des victimes, chiffre facile à établir el ù contrôler, en relevant les arrivages journaliers de peaux Ai^ moutons, reçues à Buenos-Aires, de la campagne, pendant cette période.

C'est surtout la France qui absorbe ces énormes envois^- Ajoutons même que, des quantités expédiées sur Anvers, la plus grande partie n a jamais fait que traverser ce port, choisi, depuis longtemps, par les filateurs de Roubaix, de Tourcoing et de Reims, en raison de son voisinage. Depuis peu, grâce à une mesure sage du gouvernement français, le port de Dunkerqur. que l'on ne croyait pas appelé à un si rapide développement, lui fait une concurrence active. C'est une histoire curienso.

m LIVRE vil. ~ LINIïCSTlUE l'AïsTnKALK

Lea premières laines de la Plata ont éio importées, en 1850. a Anvers, qui en reçut quatorze cents balles; en 1880* ce port en recevait deux cent mille, donnant un poids de cinquantij millions de kilos, contre quarante-cinq millions importés eti France. Anvers était devenu le grand marche pour tous nos industriels du Nord et de la Champagne, et bénéficiait des commissions, courtages, fret, transports, escompte de négociations de traites, auxquels donnait lieu ce trafic considérable. que payaient, à Tétranger, nos industriels. Ce préjudice, qui était causé à toutes les branches de notre commerce, avait son origine dans une erreur dv. nos règlements de douane- Les laines de la Plata étaient, en effet, frappées dun droit de 3 fr. 60 par cent 'kilos, qu'elles vinssent directement du pays de production ou de ports de transit, pendant que les laines d'Australie, que nous ne consommons guère, n'étaient frappées de ce droit que si elles provenaient de ports de transit. Ce droit ne frappant plus, depuis 1880, les provenances directes, le résultai ne s'est pas fait atlendi^e. Le port de Dunkerquc a reçu, en 1881, douze mille balles; en 1883, soixante-dix-sept mille; en 1885, plus de cent mille, de la Plata; le port d'Anvers a vu, pendant la même période. diminuer, d'autant, les quantités qu'il recevait, La démonstration est faite; c^est bien la France qui est le grand pays de consommation de laines de la Plata, personne n'a encore émis ridée qu'il fallait arrêter ce courant; nous* devrons examiner s'il y aurait, à le tenter, quelque danger ou quelque intérêt.

Telle est la condition sociale de l'éleveur pampéen, tel est le milieu dans lequel s'élaborent les cinq cents millions de kilos de laines sans lesquels les industries anglaise, française

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et allemande ne pourraient plus aujourd'hui subsister. Quolli^ influence cette production peut-elle avoir sur le consommateur et le producteur d'Europe?

Ce qui non» semble ressortir tout d'abord de notre étudd. c'est que la production, que nous avons analysée dans svif> moyens et dans ses résultats, si elle n'est pas aussi spotitanée que celle des pépites, est, du moins, de son essence* facile, peu laborieuse et peu coûteuse.

Le capital d'achat du troupeau représente une petite sommi* : on pouvait, au commencement de Tannée 1886, se procuiiT. dans la pampa argentine, autant de brebis de reproduction q uo l'on eût pu en souhaiter, au prix minime de 2 fr. SO par tèle : depuis, une année, climatériquement mauvaise, a décîmr les troupeaux, et diminué de vingt millions de têtes lo capital existant ; la laine, d'autre part, a subi, sur te^^ marchés d'Europe, une hausse de 40 0/0 sur le prix de 1885, deux motifs qui entraînent une plus-value du porteur, mais non pas à des prix inaccessibles. On parle de celui de S m 6 francs par tête. C'est^ du reste, le taux normal et qui n'a pour ainsi dire pas varié depuis vingt ans, malgré l'améHnration générale des troupeaux, leur plus grande production î et la qualité actuelle de leur laine.

Ce qui, par exemple, s'est modifié du tout au tout, c'est te prix de la terre. Il y a vingt ans, cet élément était à peu pri t; négligeable ; on pouvait se procurer, à des prix insignifiant!*, de grandes surfaces, mais, peu à peu, la multiplication du bétail, la concurrence de l'agriculteur ont si bien élevé le prk^ surtout celui des prairies naturelles de grand rendement spontané, qu'il faut, aujourd'hui, payer, pour la location annuelle, un prix au-dessus de celui que l'on demandait alors pour la propriété.

Les meilleures prairies, situées au Nord, à proximité de la ville de Buenos-Aires, de lignes de chemins de fer importantes et de l'immense fleuve le Parana, valent, aujourd'hui.

de 800,000 francs à 1 million et demi la lieue carrée de deux mille cinq cents hectares, soit 400 à 600 francs Thectare; la location pour deux cents hectares, nécessaires à un troupeau de deux mille têtes, vaut 3,000 francs par an, dans cette région, soit 15 francs l'hectare.

Il faut s'éloigner, surtout vers TOuest et le Sud, pour trouver des terres à des prix plus abordables ; la terre n'y est pas entièrement élaborée pour celte destination, l'agriculteur ne peut y pénétrer, faute de moyens de transport faciles à bon marché. La concurrence y est moins grande et le rapport moindre. On peut louer, aux prix de 23, 20, et 10,000 francs ces terres qui valent de 100 à 300,000 francs la lieue, et les répartir entre le petit et le gros bétail. Plus loin on peut encore, pour 30 ou 40,000 francs la lieue, acheter des terres fertiles, que les Indiens ont longtemps occupées, qui peuvent, déjà, recevoir mille à deux mille bœufs et six à huit mille moutons par lieue.

Le prix de chaque lot, pour l'achat et pour la location, se raisonne, en tenant compte de la distance, des moyens de transport et du nombre de tètes de bétail, qu'en raison de sa nature et de sa topographie, il peut porter et nourrir, en toutes saisons, sans l'aide de là culture. Beaucoup d'éleveurs préfèrent les régions, où, le prix étant moindre, ils peuvent donner plus de champ à leurs troupeaux, et ne pas en utiliser toutes les parties en toutes saisons ; le résultat leur donne raison. Il faut, en effet, attribuer la grande mortalité de Thiver de 1886, et celle, à peu près continue, depuis dix ans, des agneaux, à la trop grande agglomération d'animaux, qui est devenue la règle, imposée par le prix élevé de la terre. Le berger ne se décide pas à recourir à l'aide de l'agriculture, il veut rester un producteur à bon marché ; le résultat est souvent désastreux. Il est tout autre, là où le bétail a devant lui l'espace, mais l'heure est loin où l'éleveur pampéen consentira à faire entrer en ligne

de compte autre chose que ces deux éléments : le prix de la terre et le capital engagé, auxquels s'ajoutent des frais de garde très minimes. Voici comment il établit son compte pour un troupeau de deux mille têtes :

Tnincs

Loyer de la terre 3.000

Intérêt du capital d'achat (10.000 francs) \ .000

Frais de garde 800

Frais de tonte et transports 250

Produit. — Laine, ISarrobespar cent lôtesà 17fr. 50. 6.300

Augmentation par les naissances 2.500

Produit de Tengraissement et des ventca 2.000

Pour compenser les aventures imprévues, qui rendent certaines années désastreuses, on peut diminuer ce chiffre de 25 0/0. Si le prix du loyer est moins élevé, le produit peut augmenter, mais sans se modifier beaucoup : on peut, pour préciser, poser en principe que la brebis donne, en moyenne chaque année, un produit égal à sa propre valeur, c'està-dire qu*une brebis qui vaut 5 francs donne un produit d'une valeur de 5 francs ; le terrain qu'elle occupe, les soins qu'elle exige représentent une dépense de 2 fr. 50. Telle est la loi de la production dans la pampa. Les grosses dépenses que font certains éleveurs, pour améliorer le sol ou la race ont, certes, pour corollaire, une augmentation de produits, mais le temps est loin encore, où l'élevage scientifique et à grands frais sera en mesure de prouver sa supériorité sur l'élevage primitif.

En France, en Angleterre, en Allemagne, on a jugé la démonstration faite, et l'on a résolument diminué le nombre des animaux pour augmenter leur poids vif : chacun de ces pays entretient actuellement, à peine, les deux tiers des moutons qu'il possédait autrefois, mais le poids total de ce nombre

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réduit dépasse celui des troupeaux anciens. On ne s'est pas arrêté là, tous les efforts ont tendu à dénuder le mouton, à arrêter le développement de la toison. Il est facile de se rendre compte du résultat obtenu, en considérant, dans la campagne ou sur les marchés, l'aspect général des moutons; tandis que, dans les pays exotiques, la laine les couvre tout entiers, ici, c'est à peine si leur dos est abrité, les membres sont entièrement à nu. En même temps, le corps augmente de volume, les pores, par lesquels croît la laine, s'élargissent, la fibre devient épaisse et forte ; le contraire se remarque dans les grands pays d'élevage, lanimal, robuste et mince, donne une laine à fibre fine, que les croisements tendent toujours à améliorer dans ce sens.

Il est hors de discussion que la masse énorme de produits exotiques a développé l'industrie européenne, enrichi le filateur et le tisserand, multiplié les lavoirs et les teintureries, fait naître les entreprises de transport, le commerce, augmenté le nombre des intermédiaires et des banques, qui vivent des échanges ainsi créés ; mais, ce que l'on sait moins et ce que nous voulons établir, c'est que le prix de la laine indigène, loin de s'être abaissé en Europe, et particulièrement en France, s'est toujours élevé à mesure que l'importation des laines exotiques augmentait.

C'est là un fait peu connu qu'il faut bien divulguer; oo croit que l'éleveur exotique a écrasé le marché des laines et fait baisser le produit français, quand c'est tout le contraire qui s'est produit. Un économiste allemand a démontré, avec preuves à l'appui, extraites des mercuriales du marché de Breslau, le plus important pour les laines européennes, que, au cours du demi-siècle qui s'est écoulé depuis 1836, pendant lequel s'est accentuée, chaque jour davantage, l'importation des laines exotiques, on a vu baisser de 20 0/0 les laines extra-fines, qui sont celles que ces pays produisent exclusivement; de 8 0/0, les laines fines, et, par contre.

s*élever de 10 0/0 le prix des laines moyennes, et de 7 0/0 celui des laines ordinaires.

Or, ce sont les pays d'Europe, seuls, qui produisent des laines moyennes et ordinaires, les laines à peigne; c^est le cas, particulièrement, de la France.

A ce fait il faut ajouter qu a mesure que les manufactures emploient davantage les laines coloniales, elles doivent mettre en œuvre plus de laines françaises. L'emploi des unes et des autres est proportionnel. Le tissage mécanique exigeant que les chaînes soient beaucoup plus fortes, les laines européennes, plus longues de mèches, plus nerveuses, sont, de plus en plus, recherchées et payées plus cher pour la confection des chaînes, pour lesquelles les laines exotiques fournissent la trame. Le prix des laines françaises s'en est tellement élevé que Ton ne saurait les employer pour la fabrication des étoffes de qualité ordinaire^

L'erreur, dans laquelle tombent ceux qui regrettent l'extension de l'élevage exotique, provient de ce qu'ils considèrenl, à tort, comme un désastre, de ne plus pouvoir produire de laines fines, en concurrence avec les produits exotiques, quand ô'est précisément la laine ordinaire de France qui est la plus recherchée, que la laine fine se paye moins cher et que l'augmentation bienfaisante de production de la laine fine exotique ne fait qu'augmenter la consommation de la laine forte de France.

Demander la protection douanière contre l'importation des laines exotiques, c'est donc aller contre l'intérêt de l'agriculteur français, aussi bien qne de l'industrieh

A qui donc les grandes villes manufacturières, qui se Font élevées depuis un demi-siècle, doivent-elles Icxistence, en même temps que le bien-être de leurs habitants, sinon à l'éleveur exotique et aux efforts qu'il fait pour produire beaucoup et à bon marché?

324 LIVRE VII. — L'INDUSTRIE PxVSTORALE

La démocratie moderne ne doit pas mçins que Tinduslrie au colon d'outre-mer. Sans le secours de ces pays, ouverts à raclivité humaine, dont les produits nous inondent, la matière première eût fait défaut, les machines, que l'invention de la vapeur devait avoir pour résultat de mettre en mouvement, fussent restées inutiles; l'humanité ignorant le bienêtre matériel, qui est la condition d'existence de la démocratie, celle-ci fût restée dans cet état de surnumérariat, où la tenaient, au siècle dernier, les corporations organisées pour modérer la production.

Ce fait moderne n'est ni nouveau ni unique dans l'histoire. La démocratie romaine n'a vu son développement s'accuser que le jour où les produits du monde ont afflué en Italie, où tous les peuples ont, à la fois, contribué à rendre, a la plèbe, la vie facile.

A cette époque lointaine, le moteur à bon marché, que la vapeur nous fournit aujourd'hui, était l'esclave, ou le peuple vaincu, préparant à bas prix, pour le vainqueur, les éléments d'une vie aisée et oisive. Il avait fallu plusieurs siècles de combats, au citoyen romain, pour terminer cette conquête des sources de sa richesse et les canaliser jusqu'à la grande cité. L'Europe en aura employé trois à conquérir les mondes nouveaux ; elle en est, actuellement, à l'heure où elle jouit de tous les profits de la conquête, où la masse de ses habitants y puise le bien-être matériel, sans lequel il n'y a pas de civilisation ni de paix définitive, but que l'humanité a pour destinée de poursuivre.

Par quelle injustice et quelle ingratitude arriverait-elle à proscrire une masse de produits, sans lesquels, aujourd'hui, ne pourraient subsister nîla société ni l'industrie européenne, ni ceux qui les transforment ou les élaborent, ni ceux qui les consomment, et qui lui sont aussi indispensables que l'Amérique l'est à l'équilibre de notre planète?

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