GHAP. IV. — LES MENDIANTS ET LES DÉCLASSÉS
Travail ingrat que d'essayer de leur arracher une à une leurs illusions, que d'aiTêter sur la route du désert ces chercheurs de bout du monde !
Quelques-uns n'en démordent pas ; c'est de ceux-là que sont peuplées les îles du delta du Parana, où la vie est plus facile qu'ailleurs et le terrain moins occupé.
De cet envahissement des îles du Parana par cette légion est née la légende qui place dans un coin ignoré du delta rUe des notaires^ créée par l'imagination des fantaisistes. C'est là que l'on suppose que vont échouer les déclassés en redingote, cherchant la réparation de leurs désastres d'outre-mer dans la colonisation. Enragés d'entreprendre les travaux les plus fantastiques, n'ayant foi que dans les métiers qu'ils ignorent, essayant de la culture d'après les livres, supputant, d'avance, la somme de leurs produits, emmagasinant des chiffres, remplissant des celliers, des greniers, des caves imaginaires de produits hypothétiques, ils tiennent comptabilité de leurs illusions, où l'avoir restera en blanc. Convaincus qu'ils font œuvre vaillante, qu'ils prennent le taureau parles cornes, qu'ils le roulent et terrassent, ils s'apercevront trop tard qu'ils n'ont fait que piétiner sur l'ombre de leur sottise étendue sur le sol.
Ces courageux efforts font des affamés de ces hardis pionniers. Fatigués enfin de se nourrir de poissons vaseux, ils reviennent en ville, acceptant tristement leur sort; quelques-uns, à la faveur d'une utile protection, parviennent à se refaire et à refaire leur vie ; pour la plupart, le déclassement est définitif.
II y a d'autres types, encore, dans ces rangs obscurs des immigrants : ce sont les découragés de la première heure, ceux qui, à la première étape, ont renoncé à suivre le régiment. Ils
ont connu vite cette désolation inattendue, ce malheur, ignoré jusque-là, de n'avoir pas, en poche, le sou qui empêche de mourir de faim. Sans ^u'il y ait de leur faiito, ils ont vu arriver cette heure fatale; alors les forces lem^ otit manqué pour lutter, ils ont vendu jusqu'au dernier objet, gardé le vêtement invendable, trop grand déjà pour leurs membres amaigris et sous lequel leur silhouette se modifie jusqu'à devenir méconnaissable. Ils étaient, chez eux, des ouvriers, des étudiants^ des hommes de travail manuel ou de bureau, ils ne sont plus que des dépenaillés, dont la dernière dépouille semble être d'emprunt, trop large pour un corps détruit. Le visage est boursouflé, tuméfié, les traces de privations semblent être de débauche; leur démarche même se modifie parce que les souliers quitteraient les pieds, s'ils essayaient de les soulever encore, il faut les traîner.
Ceux-là, la rue leur appartient, ou, du moins, ils appartiennent à la rue.
Nuit et jour ils y reçoivent, dans ce triste accoulreraent, la pluie, dont les larges taches se collent aux vêtements couverts de poussière ; ils dorment dans les tuyaux que l'entreprise des eaux réserve pour des travaux futurs^ ils mangent à la porte des couvents, où la charité distribue quelques soupes et quelques morceaux de cette viande?, que l'on dit sans valeur. La gouaillerie locale les a baptisés du nom d'atorrantes^ dont Torigine est inconnue et dont le sens, ignoré, est compris de tout le monde.
Du travail ! Il n'y faut plus songer ; qui donc donnera un coup d'œil à celui dont Taspect est si repoussant? Même avec un peu d'argent, s'il en trouve, il est repoussé de Thûtel, où il faut payer de' mine d'abord.
Nous en avons vu qui avaient gardé précieusement un dernier vestige de leur temps passé, une photographie faite autrefois, qu'ils sortaient du fond de leur poche, et derrière laquelle ils cachaient les restes décharnés et méconnaissables