FAMILLE DES ACTINIDIENS
Quand on visite l’aquarium du Jardin d’Acclimalation de
ZOUPHYTES.
Paris, on est toujours frappé de surprise et d’admiration en voyant collés contre le cristal transparent du bassin plusieurs êlres vivants, colorés des plus brillantes nuances, et plus semblables à des fleurs qu’à des animaux. Supportés par une base solide et une tige cylindrique, ils se terminent comme la corolle d'une fleur, comme les pétales d’une Anémone : ce sont les Anémones de mer.
On peut toutefois voir ailleurs qu’au Jardin d’Acclimatation de Paris ces curieux zoophytes en état de vie. Toutes les personnes qui ont habité ou parcouru les bords de la mer, ont remarqué, tantôt suspendus aux rochers, tantôt appliqués sur le fond sous-marin, ces êtres charmants et craintifs qu’on appelle Anémones de mer, nom bien choisi, car ils ressemblent plus à des fleurs qu’à des bêtes.
On les appelle aussi Actinies, pour indiquer leur disposition en rayon ou en étoile (du grec <xxt<ç, rayon).
Le corps de ces animaux, de forme cylindrique, se termine en bas, par un disque musculaire, en général très-grand et très-distinct, qui leur permet d’adhérer fortement aux corps étrangers. Il se termine' en haut par un disque portant plusieurs rangs de tentacules, qui ne diffèrent entre eux que par leur grandeur. Ces tentacules sont souvent parés des plus brillantes couleurs. Cette espèce de collerette n’est qu’un assemblage de tubes contractiles et le plus souvent rétractiles, percés, à leur pointe, d'un orifice donnant issue à de petits filets d’eau, qui jaillissent à la volonté de l’animal. Disposés en cercles multiples, ils se distribuent sur ces cercles avec une régularité parfaite. Ce sont les bras de ce zoophyte.
La bouche de l’Actinie s’ouvre entre les tentacules. De forme ovale, cette bouche communique avec un estomac, large et court, qui descend verticalement, et aboutit, par une large embouchure, dans une cavité viscérale, dont l’intérieur est divisé en petites loges et cloisons. Ces loges et ces cloisons n’ont pas toutes les mêmes dimensions. A partir des parois cylindriques du corps, elles s’avancent les unes plus, les autres de moins en moins, dans la direction du centre. Il y a plusieurs ordres de loges, qui se disposent les uns par rapport aux autres d’une manière très-régulière. Les tentacules qui
POLYPES
lit
leur correspondent sont disposés eux-mémes sur des cercles de plus en plus périphériques.
L’estomac des Anémones de mer remplit des fonctions bien multiples. D'abord il est un organe de digestion. Il est aussi le siège de la respiration. Sans cesse mouillée par l'eau de mer qui la traverse, cette cavité viscérale absorbe l'air atmosphérique contenu dans l'eau. Cet estomac est donc aussi un poumon.
Bien plus, c’est par ce môme organe que l’animal vomit ses petits!
En effet, les organes reproducteurs, les œufs et les larves, sont placés dans les tentacules, ou bras. Au mois de septembre, les œufs sont fécondés, les larves ou les embryons développés; et comme le dit Frédol dans le Monde de la mer, ■ ces animaux portent alors leurs petits, non sur leurs bras, mais dans leurs bras. » Les larves passent généralement des tentacules dans l'estomac, et sont ensuite rejetées par la bouche, en même temps que le résidu de l’alimentation.
Singulière bouche!
Ainsi, chez les Anémones de mer, l’estomac respire et la bouche sert à l'accouchement.
« Les Anémones pâquerettes du jardin zoologique de Paris, dit Frédol, ont vomi plusieurs fois de jolis petits embryons, lesquels se sont éparpillés et fixés dans divers endroits de l’aquarium, et ont produit des miniatures d‘ Anémones exactement semblables à leur mère.
« Une Actinie qui avait pris un repas très-copieux rendit, au bout de vingt-quatre heures, une portion de ses aliments, au milieu de laquelle se trouvèrent trente-huit jeunes individus (Dalyell). C’était un accouchement dans une indigestion !
« Les animaux des classes inférieures ont en général, comme fondement de leur organisation, un sac avec une seule ouverture. Cette ouverture remplit (ainsi qu’on l’a vu) des usages très-divers; elle reçoit et rejette, elle avale et vomit. Le vomissement , devenu nécessaire, habituel, normal, ne doit plus être douloureux.... Peut-être même s’exécute -t-il avec quelque plaisir; car ce n’est plus une maladie, c’est une fonction et même une fonction multiple. Chez les Anémones, il expulse l’excrément et pond les oîufs ; chez d’autres, il sert encore à la respiration. Les animaux-fleurs jouissentdoncd'un vomissement perfectionné et régularisé1. •
Les Anémones de mer se multiplient tl'une autre manière. On
|. U Monde de la mer, p. 140.
ZOOPHYTES
aperçoit souvent au bord de leur buse des espèces de bourgeons. Ces bourgeons se transforment I tien tôt en embryons, qui se détachent de la mère, et vont former autant d’êtres semblables à elle. C'est un mode de reproduction qui les rapproche des végétaux. Quelle variété montre la nature pour l'accomplissement des fonctions, chez les êtres les plus disgraciés en apparence 1
Un autre mode de reproduction fort singulier a été observé par M. Hogg, sur une Anémone œillet. M. Ilogg ayant voulu détacher cette Actinie de l’aquarium dans lequel elle vivait, ne put y parvenir que par de violents efforts, si bien que l’animal se déchira inférieurement. Six fragments en restèrent collés contre la paroi de verre de l’aquarium. Au bout de huit jours, on voulut détacher ces fragments; mais on reconnut avec surprise qu’ils se contractaient. Bientôt chacun de ces fragments se couronna d’une petite rangée de tentacules. Enfin chaque fragment devint une Anémone nouvelle.
Ainsi l’Anémone, en se divisant, avait formé autant de petits que de fragments ! Quant à la mère ainsi mutilée, elle continua de vivre, comme si rien ne s’était passé.
Du reste, on savait depuis longtemps que les Anémones de mer peuvent impunément être amputées, mutilées, divisées et subdivisées. Une partie de leur corps qu’on leur retranche, ne larde pas à repousser. Coupez à une Actinie ses tentacules; ces organes se reformeront complètement au bout d’un temps fort court ; et l'on pourra répéter indéfiniment l’expérience. Des mutilations que le célèbre Trembley, de Genève, avait exercées impunément sur le Polype d’enu douce, et que nous aurons bientôt à faire connaître avec détails, l'abbé Dicquemare les exerça plus tard sur les Anémones de mer. 11 les mutilait et les tourmentait de cent manières. Les parties coupées continuaient à vivre, chacune de son côté, et la bête mutilée reproduisait elle-même les fragments de son corps détachés par l’instrument.
Aux personnes qui reprochaient à l’abbé Dicquemare de faire souffrir ces pauvres bêtes, l’abbé répondait, av ec beaucoup de sens, que loin de leur causer des soutfrances, « il augmentait la durée de leur vie et les rajeunissait. »
Fig. S4. Anêrflones de mer.
Anemonia aulcata (Miln. Edw.). — 4. Pbyraactis Sanctae-Helen* (Miln. Edw.). — 5. Actinia Capenus (Lesson). — 6. Actinia Peruviana (Lesson). 7. Actinia Sanclc Catherine (Lesson;. — 8. Actinia amethystina (Quoy et Gaimard). — s>. Comactis viridis (Miln. Edw.).
POLYPES
Les Actinies se tiennent entre les crevasses des rochers. Elles se logent parfois dans quelque coquille abandonnée, laissant seulement dépasser en dehors leur brillante collerette, semblable à la corolle d’une fleur.
Les Anémones de mer passent presque toute leur vie adhérentes au rocher sur lequel elles paraissent avoir pris racine. C’est là qu’elles vivent, d’une sorte de vie inconsciente et obtuse, douées d’un instinct si obscur, qu’elles n’ont pas même le sentiment de la proie qui les avoisine, et qu'il faut qu’elles soient heurtées par cette proie, pour s’en emparer et l’engloutir dans leur bouche.
• Bien qu’elles soient habituellement adhérentes, les Actinies peuvent se mouvoir. Elles glissent en rampant avec lenteur, au moyen de contractions et de relâchements successifs de leur corps. Elles étendent un des bords de leur base et retirent le bord opposé.
A l’approche du froid, les Actinies de nos côtes descendent vers des eaux plus profondes, pour y trouver une température convenable.
Nous disions plus haut que les Anémones de mer sont à peine pourvues d’instinct vital. Cependant elles exécutentcertains mouvements volontaires. Sous l’influence de la lumière, elles épanouissent leurs tentacules, comme une pâquerette étale ses demi-fleurons. Si alors on touche l’animal, ou si l’on agile l’eau qui l’environne, la fleur se ferme aussitôt.
Ces tentacules paraissent quelquefois servir à l’animal d’armes offensives. La main de l’homme qui les a touchées, s’enflamme, devient rouge et douloureuse. M. Hollard a vu mourir de petits Maquereaux, longs de 5 ou 6 centimètres, qui avaient seulement touché les tentacules d’une Actinie verte.
Ces propriétés toxiques ont été attribuées à des cellules spéciales, pleines de liquide. M. Hollard ne croit pas cependant que ces effets soient assez constants ni assez généraux pour constituer la fonction principale de ces organes, qui existent chez toutes les espèces et sur toutes leurs surfaces externe et interne.
Bien qu’elle soit incapable de discerner une proie à distance, l’Anémone de mer la saisit avec avidité, quand elle vient
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à s'offrir d'elle-môme en victime. Si un petit ver aventureux, un jeune et étourdi crustacé, viennent à effleurer, en nageant, la collerette étalée d’une Actinie, aussitôt notre animal la frappe de ses tentacules, et la précipite dans sa bouche ouverte.
Rendez-vous à l’aquarium du Jardin d' Acclimatation de Paris, le mercredi ou le dimanche, à trois heures de l’après-midi, et vous serez témoin du spectacle, assez curieux, du repas des animaux aquatiques enfermés dans ces réservoirs. On jette, à travers l'eau, de petits morceaux de viande. Les Crevettes et autres crustacés ou zoophytes, habitants de ce milieu hospitalier, vont à la chasse de cette proie, pendant qu’elle tombe lentement vers le fond du bassin.
Mais pour les Actinies, c'est autre chose. Le morceau de v iande peut glisser à quelques milimètres de leur collerette, sans qu’elles aient le moindre soupçon de sa présence. Il faut que, du dehors, une baguette propice, dirigée par la main du gardien, fasse adroitement tomber la nourriture sur l’animal même. Alors ses bras, ou tentacules, s’en saisissent aussitôt, et le repas commence.
N'est-ce pas un curieux spectacle que de voir donner de la viande à manger à des fleurs!
Les Actinies sont gloutonnes et voraces. Elles saisissent à l’aide de leurs tentacules, et engloutissent dans leur estomac, des proies quelquefois d'un volume et d’une consistance qui contrastent avec les dimensions et la mollesse de ces petits animaux. En moins d'une heure, selon M. llollard, elles vident la coquille d’une Moule et réduisent un Crabe à ses parties dures. Elles ne tardent pas à rejeter ces parties dures, en renversant leur estomac, comme nous retournons notre poche, pour en vider le contenu.
Le docteur Johnson rapporte qu’il trouva une Anémone crassicorne qui avait avalé une valve de Pèlerine géante, laquelle était malheureusement entrée en travers, de telle sorte qu’elle divisait l’estomac en deux compartiments, l’un supérieur, l’autre inférieur. Ce dernier ne communiquant plus avec la bouche, l'animal était menacé de mourir de faim. Mais il y mit bon ordre. Au bout de quinze jours, une nouvelle bou-
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chc, pourvue tle deux rangées de tentacules, se forma près de l’étranglement, et cette bouche supplémentaire desservit l'estomac inférieur. Dès lors, l’animal mangea par en haut et par en bas. L’accident qui avait manqué le faire mourir de faim, doubla, au contraire, ses délices gastronomiques.
« Les Anémones sont voraces et vigoureuses, dit Frédol ; rien no peut échapper à leur gloutonnerie : tous les animaux qui s'approchent sont saisis, précipités et dévorés.
« Malgré la puissance do leur bouche, ces estomacs insatiables ne retiennent pas toujours la proie qu’ils ont avalée. Dans certaines circonstances, celle-ci réussit à s’échapper; dans d’autres, elle est adroitement enlevée par quoique maraudeur du voisinage, plus rusé et plus actif que l’Anémone.
< On voit quelquefois, dans les aquariums, des Crevettes qui ont senti de loin la proie mangée, se précipiter sur le ravisseur, lui prendre audacieusement sa nourriture et la dévorer à sa place, au grand désappointement de celui-ci. Bien plus, lorsque le morceau savoureux a été complètement englouti, la Crevette, redoublant d'efforts, réussit h s’en emparer au milieu même de l’estomac. Elle fond en plein sur le disque étendu de l’Aménone ; avec scs petits pieds, elle l’empêche de rapprocher ses tentacules; elle introduit eu même temps ses pinces dans la cavité digestive et saisit l’aliment. L'Anémone essaye en vain de contracter ses barbillons et de fermer sa bouche.... Parfois le conflit devient trèsgrave entre le zoophyte sédentaire et le crustacé vagabond. Quand le premier est un peu robuste, l’agression est repoussée, et la Crevette court le risque de former un supplément au repas de l’Anémone '. «
Si les Actinies sont voraces, elles peuvent, en revanche, supporter un jeûne prolongé. On en a vu vivre deux et même trois ans, sans recevoir de nourriture.
Bien que les Anémones de mer soient bonnes à manger, l’homme en tire fort peu de parti sous le rapport de l’alimentation. Cependant en Provence, en Italie, en Grèce, on fait une grande consommation de l'Actinie verte. Toutes pourraient fournir à la nourriture des habitants des côtes. Dans son Histoire des poissons, Rondelet dit que l’Anémone crassicorne se vendait assez cher dans le port de Bordeaux. On trouve sur le marché de Rochefort, pendant les mois de janvier, de février et de mars, l'Actinia coriaacea. Les marins particulièrement trouvent sa chair délicate et savoureuse.