GENRE TARET
A côté des Pholades s-e placent les Tarets, animaux marins, qui ont une inclination spéciale, irrésistible, pour les bois submergés. De même que les bois exposés à l’air sont la proie d’animaux terrestres, de même les bois plantés sous l’eau sont sujets à être envahis par des animaux aquatiques. Les Tarets perforent, au sein des eaux de la mer, les bois les plus durs, quelle que soit leur essence. Les galeries creusées par ces imperceptibles mineurs, envahissent tout l’intérieur d’une pièce de bois, très-sain en apparence, sans qu’il soit pour ainsi dire possible, de trouver les indices extérieurs de ces ravages. Les galeries se dirigent dans tous les sens. Tantôt elles suivent le Cl du bois, tantôt elles le coupent à angle droit. Les redoutables mineurs changent, en effet, de route dès qu’ils rencontrent sur leur chemin le sillon creusé par l’un de leurs voisins, ou quelque galerie ancienne et abandonnée. Par
ACEPHALES.
suite de cet instinct, quelque multipliés que soient ces sillons, ou tubes, dans la même pièce de bois, ils n’adhèrent et ne communiquent jamais entre eux. Le bois est ainsi attaqué sur mille points divers; partout il est envahi, et sa substance détruite.
G est par une secrète altération de ce genre que les pilotis sur lesquels reposent les constructions de bois, sont souvent entièrement perforés. Ils paraissent aussi solides, aussi intacts qu’au moment où on les a plantés, et pourtant on les voit céder au moindre effort, entraînant la ruine des constructions ou des édifices qu'ils supportent. Des barques ont pu être ainsi silencieusement minées, jusqu’au moment où les planches se sont brisées sous les pieds des matelots.
M. de Quatrefages, qui a fait d'importantes études sur l’organisation et sur les mœurs des Tarets, dans le port de Saint- Sébastien, rapporte le fait suivant, qui pourra donner une idée de la rapidité de multiplication et des ravages de ces dangereux mollusques.
Une barque qui faisait l’office de bac, entre deux villages, coula bas, par suite d’un accident, au commencement du printemps. Quatre mois après, des pêcheurs, espérant utiliser les matériaux de cette barque, la retirèrent du fond de l’eau. Mais, dans ce court espace de temps, les Tarets avaient fait de tels ravages, que planches et poutres étaient entièrement vermoulues.
On a vu, dit-on, couler des vaisseaux, à la suite des voies d’eau déterminées par les trous que creusent sans relâche ces ennemis, terribles par leur petitesse.
Au commencement du dix-huitième siècle, la moitié de la Hollande faillit être envahie par les flots, parce que les pilotis de toutes ses digues étaient mordus, troués, déchiquetés , par les Tarets.
Il n’y a point de petit ennemi! Les millions que les caisses publiques de la Hollande durent dépenser, en toute hâte, pour conjurer un danger si menaçant, le prouvèrent suffisamment.
Les observations des mœurs du Taret sont venues heureusement porter quelque remède à ce mal. On a reconnu que ce
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mollusque a une véritable antipathie pour la rouille, et qu’il respecte le bois imprégné de cet oxyde de fer.
Les goûts du Taret étant connus, il n’y a qu’à le servir en conséquence, pour écarter cet hôte dangereux. Puisqu’il n’aime pas la rouille, il faut lui en donner à souhait. Le moyen est facile. On enfonce dans la masse du bois, destiné à être immergé, des clous à tête volumineuse. Ces clous se rouillent bientôt, et.le bois se trouve à peu près revêtu d’une épaisse cuirasse d’oxyde de fer.
On pourrait faire usage du même moyen pour préserver le bois des navires des ravages du Taret. Mais la doublure de cuivre dont ils sont revêtus, les garantit suffisamment.
Nous emprunterons la plupart des éléments de la description qui va suivre, de l’organisation du Taret, aux belles recherches de M. de Quatrefages sur le Tard de la Rochelle.
Le Taret, que les naturalistes nomment Teredo, et les marins Ver de vaisseau, est un mollusque acéphale assez singulier, en ce sens qu’il ressemble à un long ver, dépourvu d’articulations (lig. 195). On aperçoit antérieurement, entre les valves d’une toute petite coquille, dont il est pourvu, une sorte de troncature lisse, qu’entoure un bourrelet assez saillant. Ce bourrelet est la seule portion du corps de l'animal que l’on puisse regarder comme représentant le pied.
A partir de ce point, tout le corps du Taret est enveloppé par la coquille et parle manteau, qui forme un fourreau, communiquant par deux siphons avec l'extérieur.
Ce manteau adhère à tout le pourtour de la coquille. Audessus de celle-ci, il forme deux forts replis, qui peuvent tous deux se gonfler par l’afflux du sang, et acquérir un volume considérable. L’un de ces plis situé en avant, et que nous appelons le capuchon céphalique, attirera plus loin notre attention.
Le tissu du manteau est d’une teinte gris de lin très-légère et assez transparent, surtout chez les jeunes, pour permettre de distinguer à l’intérieur la masse du foie, l’ovaire, les branchies et jusqu’au cœur, dont on peut compter les pulsations.
Les siphons, très-extensibles, sont soudés l’un à l’autre dans les deux tiers environ de leur étendue; le supérieur est plus long et plus étroit que l’inférieur. C’est par ce
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dernier que l’eau aérée entre, pour servir à la respiration et à la nutrition de l’animal. Elle sort par le second tube, privée de la partie respirable de l’air, et emportant les produits inutiles de la digestion. Ce mouvement est continu. Seulement, de temps à autre, l'animal ferme à la fois les orifices des deux siphons, et se contracte légèrement.
La coquille, vue de coté, présente dans son ensemble une forme irrégulièrement triangulaire. Elle est à peu près aussi longue que large, ses deux valves sont solidement rattachées l’une à l’autre en dessus et en dessous, par le manteau, de manière à ne permettre que des mouvements fort peu étendus. Elle est colorée par des lignes jaunes et brunes; quelquefois elle est tout à fai t incolore.
Au bord supérieur de la troncature antérieure du corps des Tarets, est la bouche, sorte d’entonnoir aplati et évasé, muni de quatre palpes labiaux. Elle ne présente rien de bien particulier, pas plus que l’estomac, auquel fait suite un intestin très-développé.
Le cœur se compose de deux oreillettes et d’un ventricule. 11 bat à des intervalles assez irréguliers, quatorze à quinze fois par minute. Le sang est incolore, transparent et charrie de petits corpuscules irréguliers. L’acte respiratoire s’accomplit dans la branchie et le manteau. Cependant la moitié du sang retourne au cœur sans passer par les branchies.
Le système nerveux du Taret est assez développé. Il se compose d'un cerveau, de filets
nerveux et de ganglions qui se distribuent au TuS^snm’un manteau, aux branchies et aux siphons. {Tertio »<» aiu. Lin.)
L’animal adulte est enveloppé d'une sorte d’étui, composé d’un mucus solide. Cet étui a été souvent décrit, mais à tort,
comme faisant partie de l’animal même. Le Taret, enfermé
dans ce tube, ne peut exécuter que des mouvements limités.
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Quand on l’observe, en effet, dans un vase, on le voit produire seulement des mouvements d’extension et de contraction trèslents, à l’aide desquels il parvient, avec peine, à changer de place; mais rien n’indique une véritable reptation. On peut s’assurer que, dans les mêmes circonstances, le corps de l'animal s’allonge, de manière à tripler de longueur, sans cependant diminuer proportionnellement en épaisseur. L’afflux de l’eau qui pénètre sous le manteau, celui du sang qui vient s’accumuler dans les organes extérieurs, expliquent, d'après M. de Qua- Irefages, ce phénomène, assez singulier au premier coup d’œil.
Les Tarets pondent des œufs sphériques, d’un jaune verdâtre. Peu de temps après la fécondation, ces œufs se transforment en larves. D’abord nues et immobiles, ces larves se recouvrent bientôt de cils vibratiles, et manifestent leurs mouvements, d’abord en pirouettant sur elles-mêmes, ensuite en nageant librement et avec facilité, au sein du liquide qui les renferme.
Quand une larve de Taret a trouvé le bois sans lequel elle ne vivrait probablement pas , voici les phénomènes que l’on observe. On assiste au curieux spectable d’un être qui fabrique peu à peu, au fur et à mesure de ses besoins, les organes qui lui sont nécessaires pour l’accomplissement de son travail et de ses fonctions.
La larve commence par se promener et ramper à la surface du bois, au moyen du pied très-long dont elle est munie. Puis, on la voit entr’ouvrir et fermer de temps en temps les valves de la toute petite coquille embryonnaire qui l’enveloppe en partie. Dès qu’elle a trouvé, sur la pièce de bois, la partie suffisamment poreuse et ramollie qu’elle cherchait, elle s'arrête, attaque la substance ligneuse, et produit d’abord un trèspetit godet, qui sera le point d’origine du canal futur.
Une fois niché dans ce godet, le jeune Taret continue à se développer. Il se recouvre d’une couche de substance muqueuse, qui, se condensant peu à peu, prend une légère teinte brune, et se perce de deux trous, pour le passage des siphons. Au bout de trois jours, cette couche est devenue plus solide ; c’est le commencement du tube organisé qui doit envelopper l’animal.
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Quand il est enveloppé de ce rideau opaque, le mineur n’est plus perceptible à l’observation. Mais si l'on ouvre sa loge, on voit qu’au bout de peu de temps, il a sécrété une nouvelle coquille, plus grande et plus solide. C’est la coquille de l’animal adulte.
Le jeune Taret, qui se nourrit des parcelles du bois râpé, s’accroît rapidement. Il passe de la forme sphéroïdale à la forme allongée. Alors son corps ne pourrait plus être contenu dans la coquille, il la déborderait. 11 se trouverait à nu, s’il n’était protégé par son étui membraneux, lequel adhère, de son côté, aux parois du canal ligneux, servant de demeure à l'animal.
Par quel procédé un être aussi mou, aussi nu que le Taret, peut-il entamer avec tant de promptitude, et détruire avec tant de facilité, les bois les plus durs?
Jusqu’à ces derniers temps, on regardait la coquille du Taret comme son instrument de perforation. Mais dans cette hypothèse les coquilles devraient conserver des traces certaines d’un travail de section et d’usure sur des corps aussi résistants que les libres du Chêne et du Sapin. Au contraire, cette coquille est toujours dans un état parfait d’intégrité. D’autre part, 1 ap pareil musculaire du Taret n’est nullement disposé pour mettre en mouvement la coquille, pour imprimer à ce prétendu instrument perforateur les mouvements de rotation et de va-et-vient qu’exigerait un semblable travail. Il ne semble donc pas possible d’attribuer la perforation à une simple action physique.
Quelques naturalistes ont expliqué ce phénomène par une humeur, une sécrétion liquide , fournie par l'animal, sécrétion liquide qui aurait la propriété de dissoudre le bois. A cette explication, on objecte que, quel que soit le bois attaqué, et dans quelque direction que marche la galerie, la coupure produite par le Taret est toujours aussi nette que si elle était pratiquée par l'instrument le mieux affilé. Un dissolvant chimique ne pourrait agir avec cette régularité. Il attaquerait plus rapidement les parties les plus tendres du bois, et laisserait en saillie les parties les plus dures.
Cette objection, que M. de Quatrefages oppose à l'idée d’un dissolvant chimique, nous parait sans réplique.
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Le savant naturaliste explique comme il suit le mode d’action du Taret dans son travail perforateur :
« N’oublions pas, dit M. de Quatrefages, que l’intérieur de la galerie est constamment rempli d’eau, et que par conséquent tous les points de ses parois qui ne sont pas protégés par le tube sont soumis à une macération constante. Une action mécanique même très-faible suffit pour enlever la couche qui a été ainsi ramollie, et quelque mince que soit cette couche, si l’action dont nous parlons est en quelque sorte continue, elle suffit pour expliquer le creusement de la galerie. Or, les replis cutanés supérieurs, surtout le capuchon céphalique, pouvant se gonfler à volonté par l’afflux du sang, recouvert d’un épiderme épais et mis en mouvement par quatre muscles robustes , me semblent très-propres à jouer le rôle dont il s’agit. 11 me parait probablo que c’est ce capuchon qui est chargé d'user le bois rendu moins résistant par la macération et peut-être aussi par quelque sécrétion de l’animal. >
Ainsi les parties charnues du mollusque agissant sur des surfaces ramollies par une longue macération dans l’eau, seraient le véritable instrument perforateur du Taret. Dans l’état présent de la science, cette explication du savant naturaliste parait la plus acceptable.