LES ÉTABLISSEMENTS FINANCIERS ET DE CRÉDIT
L'outillage financier. — La Banque de la Province de Buenos-Aires. — Montant des dépôts. — Importance de ces dépôts par nationalités. — Banque nationale et Banque hypothécaire nationale. — Existence parallèle des deux Banques d’État. — Monnaie de papier; change international. — Le cours forcé, son influence bienfaisante, ses victimes. — Banques particulières : anglaise, italienne, espagnole, française. — Banque J. de Carabassa et Cic. — Influence du crédit public sur la marche des affaires par le papiermonnaie. — Solidité du crédit public. — Le troupeau.
Il n’existait à Buenos-Aires, avant 18b4, connue nous l’avons vu, ni crédit, ni outillage financier, ni monnaie, sur laquelle on pût le constituer. Ce fut alors que la Banque de la Province, en prenant , en dépôt, la monnaie de papier, inconvertible et non garantie, reconstitua, d’un coup, la circulation, l’outillage financier et le crédit.
Elle parvint à l’accomplissement de cette œuvre par deux procédés nouveaux. Elle fit aux propriétaires et aux éleveurs des prêts à longue échéance, employant à ces prêts la monnaie de papier, qu’elle recevait, en dépôt, de ceux qui la détenaient. Les entreprises rurales, demandant, pourpréparer leurs résultats, plus de temps que les entreprises commerciales, elle accorda aux éleveurs et aux agriculteurs des prêts sur lettres de change, à quatre-vingt-dix jours, en s’imposant la condition de n’exiger, à chaque trimestre, qu’un renouvellement, avec amortissement de 5 à 10 °/0. Elle concédait, ainsi, à ses débiteurs, cinq ans pour se libérer. Il y a trente ans que la Banque fonctionne ainsi, son capital, constitué uniquement des bénéfices qu'elle a acquis, chemin faisant, et qu’elle n'a
à distribuer à aucun actionnaire, puisqu'elle appartient à l’État, dépasse aujourd’hui 170 millions, représentés par des fonds d’État provinciaux pour 63 millions, nationaux pour-82. Ses dépôts s’élèvent à 500 millions de francs et ses escomptes annuels à pareille somme; ses opérations de change sur l’Europe à 27 millions de francs par an sur Paris et à 60 millions sur Londres.
La confiance qu’elle inspire, est suffisamment démontrée par 1 origine des déposants qui se décomposent ainsi par nationalités au 1er janvier 1889, derniers chiffres publiés :
Italiens 17.505 déposant 75.000.000 fr.
Argentins.... 8.062 — 80.000.000 - -
Espagnols 5.796 • 35.000.000 —
Français 3.079 — 20.000.000—
Anglais 1 .182 — 15.000.000 —
Allemands 851 — 10.000.000 —
Les dépôts de commerce se décomposent ainsi :
Argentins 2.108 déposant 50.000.000 lV.
Italiens. 487 — 11.000.000 —
Français 208 — 5.000.000 —
Espagnols 293 — 5.500.000 —
Anglais 85 — 3.750.000 —
Ce vaste établissement, qui résume «.outes les opérations financières du pays, qui garantit ISO millions de monnaie d’État, est administré par un directoire, nommé tous les ans par le gouverneur, où figurent des négociants et des propriétaires de toutes nationalités.
Celte institution eût été incomplète sans la création, qui, déjà, remonte à quinze ans, d’un établissement de crédit hypothécaire, qui a donné, depuis sa créalion, une impulsion rapide aux transactions immobilières. Fondée en 1872, cette banque hypothécaire remet aux emprunteurs des titres appelés cédules hypothécaires : les premiers émis recevaient un intérêt de 8 0/0; depuis, la Banque en a émis, alternativement, de 6, de 7 et de 8 0/0
Depuis son origine, elle a prêté 730 millions de piastres, sur lesquels 300 millions sont encore en circulation. Ces opérations ontétéfaites, àpeuprès, sanslesecours des capitaux européens; l’épargne locale apu absorber, successivement, les litres offerts.
La Banque n’a pas d'actionnaires, pas plus que la Banque de la Province dont elle est une bouture : ses bénéfices proviennent de la commission de 1 0/0, qu’elle prélève annuellement sur ses prêts, ce qui surcharge lourdement l’emprunteur, sans constituer, pour elle, de gros prolits
Ces deux Banques Ont conservé^ jusqu’ici, leur principal établissement à Buenos-Aires, où elles ont été créées, alors que cette ville était encore capitale de la Province ; depuis que cette ville est fédéralisée et devenue capitale nationale, elles doivent songer à déplacer leur centre d’action et à se transporter dans la nouvelle capitale provinciale : la ville de La Plata.
Des établissements, de création plus récente et de caractère national : la Banque nationale et la Banque hypothécaire national, émanations du Pouvoir National, ont déjà, en partie, pris dans la ville de Buenos-Aires la place qu’y occupaient les établissements provinciaux du même ordre.
Ces deux Banques sont de fondation récente, la première date de 1873 1 , la seconde de 1886.
Les événements de 1880, l’extension du Pouvoir national, que nous avons eu déjà l’occasion de résumer, devaient avoir et ont eu, sur la Banque d’Etat national, une inlluence directe. Ils ont été l’origine de son relèvement et de l’accroissement considérable quelle a subi.
Depuis 1876, époque où, après un, an de fonctionnement, • elle avait dù interrompre ses opérations en cessant de rembourser ses billets émis, elle avait traîné une existence difficile
I. Les péripéties par lesquelles a passé cet établissement, de 1873 à 1879, ont été contées par nous dans notre ouvrage publié alors : liucnos- Aires, la pampa et la Patagonie. — Haï bette, in- 18.
qui n’était ni la liquidation ni la continuation des affaires. Ses billets acceptés dans lesProvinces, avec la dépréciation queleur donnait le cours forcé, n’étaient, à Buenos-Aires, qu’une mar cliandise, recherchée par ses débiteurs à 40 % de leur valeur.
Après 1880, la situation changea; la Banque avait pu, dans l’intervalle, régulariser sa situation, reprendre la conversion de ses billets; elle obtint du gouvernement l’augmentation de son capital, qui fut porté à 100 millions de francs en juin 1887.
Le dernier bilan, publié à la fin de 1888, prouve que sa situation est des plus prospères. Elle a donné 18 °/0 de dividende à ses actionnaires, porté à la réserve 2 millions et demi, ce qui élève ce fonds à 5.110.000 francs. Les dépôts atteignent 126 millions de francs, la circulation de ses billets 200 millions, son encaisse métallique seulement 12 millions, ce qui a décidé le Gouvernement à rendre, en janvier 1880, un décret prorogeant, pour deux ans, la loi de cours forcé.
L’importance, prise par la Banque, la faculté, qu’elle a, d’opérer par ses succursales dans toutes les Provinces et les Territoires nationaux, sont une des causes qui ont le plus contribué à généraliser le mouvement des affaires et les grandes industries agricoles dans toutes les régions.
Le seul point noir de cette situation, est que la Banque nationale, bien que son capital soit formé, pour près des deux tiers, par des actionnaires, n’en est pas moins la vassale du Gouvernement national, qui a 40 °/0 de ses actions, nomme son gouverneur et la majorité de son conseil. On peut donc supposer que ses fonds disponibles, provenant de son capital, de sa réserve, ou, ce qui est plus grave, de ses dépôts, soient, le cas échéant, employés à couvrir des besoins extra-budgétaires, que l’Etat ne se fera pas faute de rembourser périodiquement, en fonds d’Etat, créés spécialement1.