CHAPITRE X
La séparation et ses causes. — Urfé s'installe à Virieu-le-Grand. — Coup d'œil sur l'histoire de Virieu. — Erection du marquisat de Valromey. — Saisie, vente et rachat; Sébastien Zamet. — Honoré à Virieu : le château; le travail; les relations.
Honoré d'Urfé avait défendu sa femme en chevalier, sans regarder à ses torts, avec cette générosité aveugle que commandait l'honneur. Mais, après coup, il dut faire des réflexions sur l'inconséquence et la légèreté dont Diane avait fait preuve dans son conflit avec le comte de Saint-Geran; affaire qui valut à Honoré le mécontentement de la régente, l'hostilité violente d'un personnage considérable comme était M. de Saint-Geran, et sans doute les remarques ironiques de la cour.
Il semble que cet incident ait achevé de le détacher de sa femme, car, à partir de ce moment, on les voit plus rarement ensemble. Ce fut une séparation à l'amiable, sans scandale et sans éclat, honnête selon les idées du siècle; sans haine d'ailleurs et suivie, quelques années plus tard, quand le temps aura amorti les ressentiments réciproques, d'une réconciliation qui ramènera souvent Urfé à Châteaumorand.
On a donné divers motifs de la séparation. Diane, dit-on, était devenue " fort grosse avec l'âge ,,. Elle était cependant belle encore, mais sa beauté même rendait son commerce fatigant, à cause des précautions ridicules qu'elle prenait pour la conserver intacte; étant toujours en garde contre le vent et le soleil, restant des journées entières fermée dans son appartement, et n'en sortant que masquée.
Diane aurait eu d'autres manies : elle traînait avec elle une
meute de grands chiens qui la suivaient dans sa chambre et jusque dans son lit !
Diane était d'une humeur inégale et singulière; agréable et d'une conversation séduisante lorsqu'elle daignait s'en donner un peu la peine, souvent exigeante, difficile et bizarre. On citait ce trait de son caractère. Elle fit un voyage dans le Forez, et s'en alla loger dans une abbaye de religieuses à Bonlieu, là même oii, dans VAstrée, Urfé a imaginé de mettre un monastère de vierges. Comme Bonlieu était tout près de la Bastie, Marie de Neuf ville, sa belle-sœur, femme de Jacques d' Urfé, se hâta de lui envoyer son fils Charles-Emmanuel, pour lui faire ses compliments et la prier de venir loger à la Bastie. Diane répondit assez brutalement qu'elle n'en ferait rien, parce que les vitres du château étaient mal entretenues : " Mais, lui dit Charles-Emmanuel, les vitres ont été réparées et sont maintenant dans un parfait état. — Ce sont, lui répliqua-t-elle tout émue, de beaux discours que vous avez appris de Madame votre mère : il en faudrait d'autres pour m'attirer chez vous. M
On ajoute qu'il y avait dans le ménage des causes plus intimes de mésintelligence. Diane aurait été d'une jalousie inquiète et ombrageuse, et Honoré aurait donné quelque apparence de raison aux griefs de sa femme par ses petits soins auprès du sexe : " Diane, ne trouvant plus en lui cette adoration qui l'avoit autrefois si agréablement flattée, ne pouvoit modérer ses reproches. ,; Enfin, dit-on, elle accouchait tous les ans d'enfants informes et non viables.
Toutes ces causes rendirent la vie commune pénible à Honoré, qui enfin se dégoûta et s'éloigna de sa femme.
Voilà du moins ce que raconte Huet (1), disons plutôt ce que lui avait raconté Charles-Emmanuel d'Urfé, et cette circonstance même rend le récit de Huet très suspect. La haine était profonde entre les maisons d'Urfé et de Châteaumorand. Le mariage d'Honoré, suivant de si près l'annulation du premier mariage de Diane, avait été mal vu par les d'Urfé, qui le regardèrent comme une sorte d'insulte à l'aîné de la famille; aussi aucun d'eux ne parut-il à la cérémonie. On vient de voir que les rapports de Diane avec les d'Urfé étaient des plus
(i) Lettre à Mademoiselle de Scudéry.
froids (1). Après sa mort, Jean Claude de Lévis, son héritier, avait disputé à la maison d'Urfé le marquisat de Valromey et en était resté maître, et le procès avait amené Jacques d'Urfé à descendre, contre la mémoire de son frère, à des accusations infamantes auxquelles M. de Lévis répondit avec indignation et mépris.
L'exposé de Huet, si défavorable à Diane, ne peut donc être reçu sans une extrême défiance, d'autant plus qu'il est certainement faux sur un point; si grandes qu'on suppose les complaisances de l'artiste, le portrait de Diane, peint une année tout au plus avant sa mort, montre qu'elle n'était pas devenue fort grosse avec l'âge.
Mais ce récit, quoique venue d'une tradition défigurée par la malveillance de la famille d'Urfé, doit être vrai en partie. Diane était jalouse et fantasque, et ses démêlés avec le comte de Saint-Geran prouvent qu'elle était de plus assez légère pour donner de graves embarras à son mari. Au surplus, le bonheur d'un mariage sans enfants est souvent périlleux.
Diane avait du reste un gros défaut : elle était très riche, et Honoré, par comparaison, presque pauvre. Aussi qu'arrive-t-il? On acquiert le marquisat de Bâgé, c'est avec l'argent de Diane; on rachète les terres de Châteauneuf et de Virieu, encore avec l'argent de Diane, et c'est elle qui paye les arrérages du capital nécessaire à ce rachat; on fonde le collège de Moulins, Diane fait les frais de cette libéralité; on fonde un couvent d'Augustins, Diane pourvoit à ses besoins présents et futurs. Notez qu'Honoré est présent à ces actes qui humilient sa pauvreté. Ces belles lettres de change qui venaient si agréablement réconforter le ménage de la rue de Béthisy, c'étaient les revenus de Diane convertis en billets payables sur la place de Paris.
Il ne faut pas être grand moraliste pour être siir que Mme d'Urfé ne pouvait se tenir de faire quelquefois sentir sa supériorité sur le chapitre des finances. Honoré apportait la gloire, Diane fournissait l'argent: mais
Gloria quantallbet quld erlt, slglorla tantum est?
(i) Ce que prétendit plus tard Jean-Claude de Lévis, sur la violence morale que les d'Urfé avaient faite à Diane, pour la forcer à épouser Honoré d'Urfé, est évidemment une fable; cette pièce, de 1634, n'est d'ailleurs qu'un projet informe, dont M. de Léyis xeuonça à se servir.
Honoré d'Urfé jugea donc à propos, sans rompre ouvertement avec sa femme, de se faire une vie à part, et il vint s'installer à Virieu-le-Grand, dans le château qui dominait la minuscule capitale de ses Etats.
Virieu est un bourg ou une très petite ville du département de l'Ain, dans l'ancienne province du Bugey (1). Le voyageur qui va de Lyon à Genève traverse, après Loyes, une plaine tout unie; à Ambérieu, il entre dans la riante vallée de l'Albarine, et s'engage ensuite dans la gorge des Hôpitaux, étroite, aride et désolée. La vallée s'élargit brusquement; on passe sous un tunnel; des maisons apparaissent, couchées le long d'un torrent, au pied d'une colline que couronnent des ruine informes. C'est Virieu-le-Grand et ce qui reste du château oii Honoré d'Urfé a vécu les dernières années de sa vie.
D'après M. Callet, le château avait été récemment restauré par Jacques d'Urfé, qui avait transformé la forteresse en maison de plaisance, tout en lui gardant un peu son caractère féodal. Si le château n'était pas sans élégance, il était fort petit et fort incommode. Une porte avec pont-levis, au-devant de laquelle s'élevait une croix portant la date de 1592, un donjon, des tourelles rondes et carrées, des appartements du plan le plus irrégulier; au fond d'une cour ou place d'armes, un cellier, un pressoir et une chapelle consacrée à sainte Anne.
De là-haut. Honoré jouissait d'une vue magnifique sur son bourg de Virieu, arrondi en demi-cercle autour du château, la gorge oii dévale le torrent de l'Arène, une partie du Bugey. En face, la masse imposante du Colombier, et à gauche, audessus de Virieu, une montagne couronnée de sapins, aux bancs calcaires tourmentés, et aux pentes prodigieusement rapides.
Le pays, en son ensemble, est plus pittoresque que riant; l'aspect en est sévère et même triste; rien qui ressemble moins aux calmes horizons et aux rives du Lignon. Mais Urfé a cent fois promené ses rêveries le long de l'Arène, à la Cras, sur les hautes pentes des alpages; on a cru reconnaître, dans une source voisine de Virieu, la Fontaine des Alisiers, oii Diane et Sireine se font leurs adieux et se promettent un éternel amour.
(i) Sur l'histoire de Virieu, voir A. Callet, Virieu-le-Grand, Bourg et Belley, s. d., in-8", 134 p.
A la baronnie de Virieu étaient unis le comté de Châteauneuf et la petite seigneurie de Senoy. Le tout forma, depuis 1612, le marquisat de Valromey, titre fastueux qui dissimulait des réalités bien modestes et un revenu qu'on ne peut guère estimer à plus de 2 500 livres.
Le domaine consistait dans le château de Virieu et la maison de Senoy, quelques vignes, terres et prés, un verger, un peu de bois, une scierie, le quart des dîmes de Rufieu, des redevances en argent, grains, volailles et cire. Ces redevances étaient payées ou devaient l'être, tantôt par toute une communauté paroissiale, tantôt par la communauté d'un hameau, tantôt par des particuliers. Elles étaient souvent contestées; on payait peu ou on ne payait pas du tout, parce que les terriers étaient anciens ou en désordre, que des procès étaient en instance et que les contribuables demandaient à voir les titres. Certains droits étaient perçus bien au delà des limites du marquisat, et quelquesuns étaient étranges; par exemple on demandait quarante sols par an aux gens de Nantua, pour être exemptés de la garde du château de Châteauneuf,dont il ne restait rien que de vagues ruines perdues dans les buissons !
Qu'on n'oublie pas les menus servis, et toutes sortes de droits féodaux : laods, péage, sergenterie, langues de grosses testes tuées es boucheries, leyde sur les denrées vendues dans les foires et marchés, et sur les fromages fabriqués dans les granges de la montagne. Le marquisat s'étendait en effet sur les vastes pacages montagneux qui bordaient le Valromey; pays à! albergements o\x, de temps immémorial, se pratiquait l'industrie des fromages, suivant des usages traditionnels qu'il serait intéressant d'étudier (1).
A tout prendre, la condition des tenanciers, si dure en tant d'autres endroits, était ici fort douce, et tous ces droits et redevances, dont rénumération nous fait imaginer un état social intolérable aux petits, rapportaient fort peu de chose au marquis de Valromey.
A l'inauguration du buste d'Honoré d'Urfé à Virieu-le-
(i) Aveu du 18 avril 1602, dans le manuscrit français $305 de la Biblioth. nationale; Etat des revenus du marquisat de Valromey, aux archives du Rhône, E. 2278 (cette pièce intéressante est sans date, mais du temps d'Honoré d'Urfé, ou de peu postérieure); mscrit 2174 de la bibl. de Lyon; renseignements divers épars dans les arch. de Châteaumorand.
Grand, on l'a loué d'avoir en masse affranchi ses vassaux. Que veut-on dire ? Si on croit que les habitants du Valromey gémissaient avant lui sous le joug de servitudes humiliantes ou de charges très onéreuses, et qu'Honoré, dans un élan de générosité, leur a dit : " Je le veux, soyez libres ,;, on ne trouvera rien de pareil. L'affranchissement était une assez mauvaise opération fiscale. Un seigneur, ayant besoin d'argent, renonçait à la redevance annuelle qui grevait un héritage, en échange d'un capital versé, une fois pour toutes, par le tenancier, désormais libéré de cette obligation; c'est ainsi que peu à peu, dans le cours des siècles, un grand nombre des rentes qui pesaient sur la terre se trouvèrent éteintes. Comme tout seigneur féodal, Honoré a dû quelquefois consentir des affranchissements de ce genre, et il l'a fait une fois au moins, le 21 octobre 1608 (1); mais il faut se garder d'exalter, pour cela du moins, sa grandeur d'âme. Il avait coupé l'arbre pour avoir ses fruits.
Si le domaine d'Honoré d'Urfé était de revenu médiocre, c'était, féodalement, une terre magnifique, enclavant près de vingt paroisses du Valromey et du Bugey, pourvue d'un Juge mage, d'un tribunal d'appel et de prééminences et privilèges qui en faisaient presque une petite principauté. Je ne raconterai pas les détails de l'administration de M. d'Urfé, ne voulant pas accabler ce livre de questions d'intérêts. C'est l'éternelle vie seigneuriale en province : des procès, des tenanciers en arrière de leurs rentes, des droits delods et ventes à faire payer, faute de quoi Monseigneur menace d'exercer son droit d^ commise, des terriers à renouveler, des dîmes mises aux enchères, des réparations à faire au château, des fondations religieuses à entretenir, etc. (2).
Au reste, jusqu'à sa séparation d'avec Diane, Monseigneur vient assez rarement à Virieu. Ses affaires sont gouvernées par le notaire Hugues Fabri, un ami, qui jouit de toute sa confiance; ou bien il dépêche maître Etienne Desmanèches de Château morand au pays de Bugey.
La seigneurie de Virieu-le-Qrand paraît être entrée en 1077 dans les domaines de la maison de Savoie. On assiste ensuite,
(i) Archives de la Gôte-d'Or, B. 75, f" 62. (2) Actes divers aux archives de Châteaumorand.
pendant cinq siècles, à une série de ventes, de cessions, d'engagements qui mettent successivement la seigneurie aux mains des Beaujeu, de Pierre Gerbais, chancelier de Savoie, d'Humbert de Lyarens, de Nicolas Rolin, grand chancelier de Bourgogne, et de sa fille Claudine Rolin, de René de Chalant. Mais, après des fortunes diverses, elle revenait toujours à la maison de Savoie; la pieuse Philiberte de Savoie, veuve de Julien de Médicis, mourut au château de Virieu le 4 avril 1524, pleurée de ses tenanciers, qui portèrent longtemps le deuil de leur chère dame (1).
Le 1" mai 1582, à Turin, au palais de l'archevêché, Charles- Emmanuel, duc de Savoie et de Piémont, considérant la particulière affection qu'il porte à Rivoles, « pour estre le lieu de son heureuse naissance », cède à Mme Renée de Savoie, veuve de Jacques d'Urfé, en échange de la terre de Rivoles, les châteaux, seigneuries et juridictions de Châteauneuf et de Virieule-Grand, et promet d'ériger en comté la terre de Châteauneuf, en y incorporant celle de Virieu (2).
En effet, le 1 2 mai suivant, le duc érigea les biens cédés à Renée de Savoie en titre et dignité de comté sous le nom de Châteauneuf, avec faculté à Mme d'Urfé d'orner ses armoiries du « chapeau comital „, droit de glaive, " pouvoir de tenir prisons de torture, colliers, fourches patibulaires à trois piliers ,;, juridiction en première et deuxième instance, sauf le dernier ressort au sénat de Chambéry, et tous autres honneurs et prérogatives dont jouissent les principaux comtes des Etats de Savoie, et même Monseigneur le duc de Genevois et de Nemours (3).
Mais il s'éleva une difficulté inattendue. Les nobles du nouveau comté s'imaginèrent qu'ils allaient déchoir en passant de la suzeraineté du souverain sous celle de Mme d'Urfé, et refusèrent de lui rendre l'hommage auquel les obligeaient les lois de la hiérarchie féodale. Le duc n'osa pas briser ces résistances. Par un nouveau traité, du 4 janvier 1584, Renée de Savoie consentit à ne pas exiger les hommages des fiefs et arrièrefiefs sans l'expresse permission du duc, mais à se contenter
^ (i) Résumé d'après A. Callet, Virlen-le- Grand.
(2) Cet acte, accompagné de clauses accessoires, est imprimé dans GuiCHENON, Hist. de Bresse et de Bugey, IV* partie, preuves, p. 188.
(3) Archives de Ghâteaumorand.
lyS LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
des profits qui y étaient attachés. Ainsi amendés et corrigés, les actes d'échange et d'érection furent enregistrés à la chambre des comptes de Chambéry le 24 avril 1584, et à la cour souveraine du Sénat le 28 avril (1).
Les d'Urfé, toujours à court d'argent, n'eurent rien de plus pressé que de vendre les greffes et quelques dîmes, et c'est en cet état que les seigneuries de Châteauneuf et de Virieu-le- Grand arrivèrent à Honoré, par le traité de famille du 28 mai 1599. Pour compenser les hommages nobles, le duc de Savoie lui promit une rente annuelle de 3 600 livres à prendre sur les contribuables aux tailles (2). Dans la suite, quand le Bugey et le Valromey eurent été réunis à la France par le traité de Lyon, le conseil du roi estima que cette rente était abusive; par un arrêt du 6 septembre 1611, il la supprima, et décida que M. d'Urfé jouirait des hommages auxquels il avait droit (3).
Mais quels étaient les fiefs mouvants de Châteauneuf et de Virieu? Ces droits féodaux étaient si anciens, les titres qui les établissaient parfois si douteux, qu'un petit procès était bien vite sur pied, pour la plus grande joie de Messieurs les procureurs. Claire de Montluel, comtesse de Groslée, contestait la mouvance de ses terres de Luyrieu et de Cervérieu; il fallut déléguer un commissaire à la reconnaissance des actes originaux, compulser de vieux registres et terriers. Le 7 mars 1614, le parlement de Bourgogne déclara les fiefs de Luyrieu et de Cervérieu mouvants de la baronnie de Virieu, et condamna la comtesse de Groslée à en faire foi et hommage à M. d'Urfé. Elle se pourvut contre cet arrêt par une requête civile, et prétendit produire des faits nouveaux, sans que j'aie pu savoir quelle avait été la suite de cette nouvelle instance (4). Quand on étudie les mœurs de l'ancienne société française, on ne doit jamais perdre de vue la place capitale que procès et procédures tenaient dans la vie des familles.
Par lettres patentes données à Paris, au mois de février 1612,
(i) Ces actes, autrefois à Châteaumorand, sont maintenant au château de Léran {jonds Châteaumorand^ A3, n" 48 bis).
(2) Voir notre chapitre VI.
(3) Archives de Châteaumorand.
(4) Archives de Châteaumorand, et arch. de Léran [fonds Châteaiimorûnd, A2, n" 23).
le roi érigea les terres de Châteauneuf et de Virieu en marquisat de Valromey (1). Parmi les considérations préliminaires de cet acte si honorable pour Urfé, il y en a de curieuses. Messire Honoré d'Urfé, gentilhomme ordinaire de la chambre, capitaine de cinquante hommes d'armes, comte de Châteauneuf, baron de Châteaumorand et de Virieu-le-Qrand, a exposé à Sa Majesté qu'en l'an 1582, sa mère Renée de Savoie et le duc de Savoie firent échange de la seigneurie de Rivoles en Piémont contre les terres de Châteauneuf et de Virieu, qu'il érigea en comté de Châteauneuf. " Mais parce que le titre et le nom de Chasteauneuf est très commun et ordinaire en ce royaume, qu'il fait prendre les uns pour les autres, et aussi pour l'augmentation de son nom, l'exposant désireroit qu'il nous plût échanger le titre qu'il porte de comte de Chasteauneuf en celui de marquis de Valromey, attendu que tout le pays de Valromey est enclos dans le comté de Chasteauneuf; considérant combien sont recommandables les services que a faits au feu roy Henry le Grand, nostre très honoré père, ledit Honoré d'Urfé (2); ayant aussi égard aux signalés services de ses prédécesseurs; considérant que ladite terre et seigneurie est vraiment marquisat pour estre sur la limite et frontière de nostre royaume, consistant en dix-neuf ou vingt paroisses, où sont bourgs, chasteaux, fiefs, arrière-fiefs. Ce considéré, avons érigé ladite terre et seigneurie en marquisat sous le nom de Valromey, pour en jouir pleinement et à toujours ledit Honoré d'Urfé et ses successeurs masles. „
Le 20 février 1613, ces lettres furent enregistrées au parlement de Bourgogne. Par d'autres lettres patentes du 30 juin de la même année, le roi fit remise à Honoré d'Urfé, en raison de ses bons services, de tous les droits qu'il devait au fisc, soit pour la cession qui lui avait été faite en 1599 des terres de Châteauneuf et de Virieu par son frère Jacques, soit pour la revente des mêmes terres à lui consentie par Sébastien Zamet (3).
(i) Imprimées dans Guichenon, ouvr. cité plus haut, IV* partie, preuves, p. 192. Cf. Arch. de la Côte-d'Or, B. 38, f. 49.
(2) Ce considérant paraîtra curieux, si on se souvient de la résistance acharnée qu'Urfé avait faite à la cause royale à la fin de la Ligue; mais ce n'était qu'une clause de style.
{■Ç) Archives de la Côte-d'Or, B. 38, f. 51,
l8o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ
Sébastien Zamet, qui entre ici brusquement en scène, est un personnage bien connu; grand brasseur d'argent et d'intrigues, fort nécessaire à Henri IV, qui lui passait des familiarités quelque peu insolentes, et l'avait nommé capitaine et surintendant du château de Fontainebleau.
Mais que signifie cette vente faite par Zamet à Honoré d'Urfé d'un domaine dont nous avons supposé celui-ci paisible possesseur?
L'affaire est compliquée, obscure, et il y faudrait toute la science d'un vieil avocat au parlement pour en démêler les finesses. Voici à peu près ce que je crois comprendre (1).
Des dettes anciennes sont hypothéquées sur les terrés de Châteauneuf et de Virieu, et ces obligations sont arrivées aux mains d'Ange Morosini, bourgeois de Paris; le 4 mai 1609, Morosini, pour le remboursement de ses créances, a fait saisir le comté de Châteauneuf, qui lui a été adjugé le 27 mars 1610, et il a été maintenu en possession par des arrêts du parlement de Dijon, sauf recours facultatif d'Honoré contre son frère Jacques, de qui il tenait le comté. Sur ces entrefaites, Morosini est mort, ayant institué légataire universel Sébastien Zamet, avec lequel M. et Mme d'Urfé ont maintenant affaire. Ils empruntent d'Antoine Godefroy, trésorier de France à Limoges, les 20 000 livres nécessaires au rachat, qui sont déposées chez Maillard, marchand de Paris; et le 5 septemore 1612, par devant deux notaires du Châtelet, Zamet rétrocède, pour le prix de 20 000 livres, le comté de Châteauneuf à Honoré et à Diane.
Mais ce qu'il y a d'inexplicable, c'est que, au moment même où les terres de Bugey et du Valromey sont légalement en possession de Morosini ou de Zamet, rien ne paraît changé à Virieu, où les choses suivent leur petit train régulier. Hugues Fabri rend ses comptes à Monseigneur, on afferme des dîmes, Diane passe une convention relative au moulin de Virieu, Honoré se fait payer ses droits de lods comme s'il était le propriétaire incontesté. Ce qui est plus fort, pendant ce tempslà, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, il fait ériger en marquisat des terres qui ne lui appartiennent plus!
(i) D'après diverses pièces des archives de Châteaumorand, et surtout d'après l'acte du 5 septembre 1612,
VIRIEU-LE-GRAND î8î
Aussi n'est-on pas étonné d'apprendre que Jacques d'Urfé prétendit plus tard que saisie, adjudication et vente étaient un grossier artifice; qu'Honoré et Diane étaient secrètement d'accord avec Morosini et Zamet, leurs compères; que tout avait été concerté entre eux pour rendre impossible le retour du marquisat de Valromey à lui Jacques d'Urfé, et en assurer la jouissance à Honoré et à Diane; que la somme de 20 000 livres dont Zamet avait eu la bonté de se contenter pour consentir à la rétrocession était un prix ridiculement bas, etc.
Notre impression, plus désintéressée, est différente. L'affaire n'est pas une fourbe, comme le soutient Jacques d'Urfé. La saisie et la rétrocession sont bien des réalités (1); mais ce sont des réalités auquel se mêle une certaine fiction, par laquelle Morosini, Zamet, Honoré et Diane sont convenus que tout ce qui se fait a un caractère provisoire. Il est entendu que M. et Mme d'Urfé resteront en jouissance du marquisat, et cela est tellement sûr, qu'en fait ils ne cessent pas un instant d'en jouir (2).
Ces événements étaient accomplis quand, vers 1614 ou 1615, Urfé vint s'établir à Virieu- le- Grand. N'allons pas toutefois nous imaginer quelque chose de semblable à la vie casanière et uniforme d'un Boileau dans sa villa d'Auteuil. Urfé voyage beaucoup, au contraire. Les convenances, les relations, les affaires, la publication de VAstrée, la politique, la guerre le conduisent à Châteaumorand, à Paris, à Turin où il
(i) Nous avons encore quelques-unes des quittances de Godefroy pour les intérêts de la somme de 20 000 livres empruntée de lui, intérêts qui lui étaient payés par Diane (Arch. de Châteaumorand).
(2) Les affaires du marquisat de Valromey ont amené aux archives de Châteaumorand des documents très nombreux : 1° documents anciens : titres relatifs à la seigneurie de Virieu de 1310a 1474; dossier d'un procès 011 sont transcrites des pièces sur la Chartreuse d'Arvière, de 1 144 à 1469 (ces documents sont aujourd'hui à Léran) ; — 2" cession des seigneuries de Châteauneuf et de Virieu à Renée de Savoie (actes en partie à Léran), et convention du 28 mai 1599; — 3" administration d'Honoré et de Diane (bon nombre de ces titres subsistent, d'autres sont sommairement mentionnés dans l'inventaire du château de Virieu, en 1625); — 4" procès entre les maisons d'Urfé et de Lévis-Châteaumorand pour la possession du marquisat de Valromey (titres presque innombrables, de 1626 à 1738); — y administration des marquis de Châteaumorand, de 1626 à 1755 (la pièce la plus intéressante est le procès-verbal de l'incendie du château de Virieu, en 1726).
i82 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
fait de longs séjours, à Rome, à Venise, dans le Montferrat, dans l'Etat de Gênes où il mourra presque les armes à la main. Mais Virieu est son refuge, là sont ses livres, ses manuscrits, son ménage de gentilhomme terrien.
L'inventaire des meubles et papiers du château de Virieu nous permet d'entrer, jusqu'à un certain point, dans l'intimité de sa vie. Il est vrai que ce document précieux n'a été écrit qu'au lendemain de sa mort, mais, en dix ans, l'état du château a certainement bien peu changé.
Montons donc du bourg au château. Nous sommes surpris d'abord d'y trouver si peu de pièces habitables. La chambre de Monsieur, une arrière- chambre, la grand'salle, la chambre des meubles, deux cabinets, divers réduits qualifiés garde-robes, la cuisine, et c'est tout; aucune chambre ne paraît particulièrement réservée aux parents et amis. Si ce n'était l'aspect imposant des tours et des remparts solidement assis sur leurs contreforts, on se croirait plutôt chez un bourgeois campagnard que chez M. le marquis de Valromey.
Le mobilier, qui sans doute date en partie du temps de Renée de Savoie, est des plus simples. Si on en excepte quelques pièces de tapisseries, un tableau de Notre-Dame-de-Pitié, le portrait de Monseigneur et de Madame, ceux du pape Clément VIII et du président Favre, pas d'objets de prix, tout est commun. Beaucoup de meubles sont même usés et disloqués; les tapisseries sont « dissemblées ;;, et jusque dans la chambre du maître, une des huit chaises étale lamentablement sa serge verte toute rompue. Evidemment, dans cette maison de quasi célibataire, il manque l'œil d'une femme pour veiller au confort du logis.
La literie et le linge de table sont assez abondants. Bien qu'au moment oii nous faisons la visite du château, M. d'Urfé, en partant pour cette expédition d'où il ne revint pas, ait dû emporter ses habits les plus précieux, ce qui reste encore à Virieu montre un gentilhomme plus soigneux de sa personne que de sa maison : un habit de taffetas, la chausse feuillemorte, le pourpoint blanc; une cape de serge de Florence, noire, doublée de satin et chamarrée de passements, etc. Des coffres de guerre, des armes, arquebuses et mousquets, deux poignards de combat, des fers pour les prisonniers, une selle d'armes couverte de velours bleu.
VIRIEU-LE-GRAND lâ^
Dans de grandes layettes ou sur des rayons, sont rangés les titres de la seigneurie et quelques papiers de famille.
Et enfin voici le sanctuaire sacro-saint où Urfé puise la prodigieuse érudition qu'il sème dans ses ouvrages. Sur des tablettes sont rangés 1 465 volumes, " tant gros que petis „, non compris " trois livres et thomes des œuvres de Monsieur le cardinal du Perron, couvers de bazane rouge avec les armes dudit seigneur », exemplaire de dédicace sans aucun doute.
Les manuscrits voisinent avec les livres imprimés : " Ont esté treuuvés quelques manuscriptz et fragmens des œuvres dudit seigneur, tant de la Savoysiade, Astrée, Epitres moralles et Escriptz de philosophie...) plus deux sacs de toille plains des fragmens des manuscriptz dudit seigneur, quatre livres escriptz à la main àts Recherches de l'antiq aidé d* Autan en quatre thomes, le premier livre de V Astrée dudit seigneur, aussi manuscript, les diverses poésies, et un second thome infolio des Antiqaictés de la cité de Venise et aatres villes d* Italie (1). „ Remarquons que M. d'Urfé collectionne avec soin les épigrammes et autres poésies qu'on lui envoie de toute part.
Nous avons retrouvé quatre volumes de sa bibliothèque; deux sont des œuvres de ces poètes italiens qu'il lisait assidûment. En tête, de sa belle écriture, il a écrit : Ex libris Monorati d'Urfé, avec les dates de 1615, 1619, 1622, 1624. Il enrichissait donc tous les jours et il a enrichi jusqu'à sa mort cette belle collection, qui fut depuis dispersée on ne sait où.
C'est dans la " chambre de Monsieur «, à portée de ses livres, devant le Colombier du Bugey, qu'Urfé a écrit la III^ partie de V Astrée, la plus grande partie de la IV", et probablement la Sylvanire, simple épisode détaché du roman. Son imagination, par delà le Rhône, les plaines du Dauphiné
(i) Nous ne savons ce que peuvent être ces Ecrits de philosophie, qui n'ont pas été imprimés. Les Diverses poésies ne seraient-elles pas les poésies religieuses mises à la suite d'une ou deux des éditions du Sireine? VAn& quité d'Autun et les Antiquités de Venise ne sont certainement pas des œuvres d'Honoré, bien que la rédaction équivoque de l'inventaire semble le laisser croire. Le Bourbonnais Jean AUBERY avait écrit une Hisîoire^ de l'antique cité d'Autun, qui paraît perdue. Il est très possible que ce soit V Antiquité d'Autun ici mentionnée. Les rapports étroits d'Urfé avec la province du Bourbonnais donnent beaucoup de vraisemblance à cette conjecture. Aubery vivait de 1 559 à 1620.
et les montagnes du Lyonnais, s'en allait revivre les lointaines années de la jeunesse aux rives du Lignon. Dans VAstrée écrite à Châteaumorand, à Virieu, à Paris, à Turin, on retrouve partout l'inspiration purement forézienne. Ce n'est pas à dire qu'Urfé, avec ce sens de la nature qui lui fait une place à part entre nos écrivains du dix-septième siècle, n'ait pas senti, dans le Bugey, la beauté du décor qu'il avait sous les yeux, et on peut croire que certains coins de paysage, découverts dans ses excursions autour de Virieu, ont passé dans son livre; mais tout cela était " dépaysé ,;, en quelque sorte, et prenait la marque forézienne.
Comment se passaient les journées à Virieu-le-Grand? Elles étaient remplies par la composition littéraire, les affaires souvent ennuyeuses du marquisat, des réceptions d'amis, quelques apparitions d'admirateurs attirés en ces parages par la grande réputation de M. d'Urfé, des courses dans les terres de la seigneurie, à Senoy, où on se rappelait les durs moments qui avaient suivi la Ligue, quand on était venu cacher là son abandon. Aujourd'hui, dans l'épanouissement de la gloire, que ces temps de désolation paraissaient loin!
Les visites de Diane devaient être des jours de fête, avec un petit renouveau d'amour qui jaillissait au cœur. Elle arrivait avec son train de domestiques, splendidement parée, et il nous semble la voir remettant un peu d'ordre dans ce logis négligé. S'il en faut croire une tradition recueillie par un homme d'esprit, elle aurait appris aux gens du Bugey la recette d'un merveilleux civet de lièvre (1).
Dans le village on comptait des familles de bonne bourgeoisie, avec lesquelles le château entretenait d'amicales relations, les Fabri, les Mugnier, les Delompnes, les Cortois, les Brillât, les Gautier, la plupart, comme notaires, châtelains, juges, greffiers, plus ou moins mêlés à la vie du marquisat.
Quand on était de loisir, on partait à cheval ou en carrosse, voir à Chambéry le premier président du Sénat, Antoine Favre; à Annecy le saint évêque. Monsieur François de Sales. Mais à cause du voisinage, les visites les plus fréquentes
(i) Tendret, la Table au pays de Brillât-Savarin, Belley, 1892, in- 12, p. 176.
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étaient pour ce singulier Camus, un bon prélat aussi, quoiqu'il ne reculât pas devant des boutades irrévérencieuses pour lesquelles le grondait Monsieur de Sales.
Bien que nous ayons ailleurs laissé percer quelques doutes sur la parfaite fidélité des souvenirs de Camus, nous ne pouvons cependant nous dispenser de rappeler ici une page charmante, bien connue d'ailleurs, sur ses rapports avec Urfé (1).
Messire Honoré d'Urfé, marquis de Valromey, autheur de ce fameux roman qui porte le nom d'Astrée, estoit un des plus braves et des plus vertueux cavaliers que j'aye jamais cognu... Lorsqu'il venoit dans ses terres y faire quelque demeure, et y respirer cette douce liberté qui ne se trouve point dans les cours, j'estois pasteur de cette ouaille, et outre cette amitié particulière dont il me favorisoit, j'avois le bonheur de sa fréquente conversation...
C'estoit l'un des plus modestes et des plus accomplis gentilshommes que l'on se puisse figurer. Outre sa valeur qui ne respiroit que Mars, dans les exercices duquel il est mort avec beaucoup d'honneur, quand la paix lui donnoit le loisir de vacquer à ceux de Minerve, il réussissoit merveilleusement en l'une et l'autre éloquence, libre et nombreuse, je veux dire en l'art oratoire et en la poésie...
Une fois nostre bien-heureux Père m'estant venu visiter à Belley, selon nostre coustume annuelle, Monsieur d'Urfé estant alors en son chasteau de Virieu, qui n'est esloigné de Belley que de trois lieues, il prit la peine de nous venir voir. Ses entretiens, pleins d'honneur et de civilité, estoient dignes de son génie. Entr'autres choses il nous dit qu'il estoit venu chanter un trio, et qu'il vouloit faire le tiers en nostre amitié, comme il faisoit long-temps avant que je cogneusse le bien-heureux François, entre nostre bien-heureux et le sçavant et pieux Anthoine Faure, premier président du Sénat de Savoye, l'un des premiers jurisconsultes de son siècle.
Entr'autres propos symposiaques que nous eusmes durant et après le repas, il me souvient d'une agréable remarque de Monsieur d'Urfé qui, parlant de l'ancienne amitié qui estoit entre nostre bien-heureux, Monsieur le président Faure et luy, dit que chacun des trois avoit peint pour l'éternité, et fait un livre singulier qui ne périroit point : nostre bien-heureux sa Philothée, qui est le livre de tous les dévots ; Monsieur Faure le Code Fabrian, qui est le livre de tous les barreaux; et luy VAstrée, qui estoit le bréviaire de tous les courtisans. Nous nous entretinsmes fort gracieusement de cette généreuse remarque (2).
(i) Esprit du B. François de Sales, Paris, 1641, 6 vol. in-S", t. VI,
(2) CiZERON-RiVAL, dans ses Récréations littéraires. {Lyon, 1765, in- 12, p. 74), rapporte ce mot d'une manière un peu différente, et le prête à Camus lui-même, ce qui est du moins plus vraisemblable.
i86 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
Cette généreuse remarque pourrait bien avoir été inventée après coup par Camus. Mais en supposant que ce soit une de ses trouvailles, ces légers embellissements de l'histoire ne font rien au fond des choses. Saint François de Sales, Antoine Favre, Camus, Honoré d'Urfé, ce sont des noms qu'on ne peut séparer, et voilà ce qu'il faut retenir.
Honoré d'Urfé sera bien souvent arraché à sa retraite de Virieu. Nous allons maintenant le voir activement mêlé à la politique, et combattant pour le duc de Savoie dans les plaines du Piémont.