VERE DICI POSSIT
Hoc monumentum ad gloriam Dei ad honorent
B. hujus et ad perpétuant rei memoriam
Honoratius d'Urfe Marchio Vallis Romance
Ponendum curavit, anno salatls humanœ
Millesimo sexcentesimo decimo octavo.
Dès le 13 juin 1618, par un contrat bien en forme passé à Chambéry, Honoré d'Urfé avait remis 800 florins au plébain de Thones, pour une fondation de deux messes solennelles par an à perpétuité. Mais il paraît que Messire Critain s'acquittait fort mal, ou même ne s'acquittait pas du tout de sa commission, ce qui obligea l'évêque d'Annecy à intervenir. Il ordonna que les 800 florins seraient incorporés aux revenus de la chapelle du Villaret, et les deux messes solennelles converties en une messe basse qui se dirait tous les mois.
Un de nos auteurs ajoute qu'Urfé s'était à ce point affectionné au culte et à la mémoire du Père Lefèvre, qu'il avait " composé luy mesme une vie dudit Père à dessein de la mettre en lumière » ; nous n'avons retrouvé aucune trace de cette vie, que ne mentionne pas l'inventaire du château de Virieu (1).
(i) Voir la Vie du R. P. Pierre Le Fèvre, composée en latin par le Père Orlandin, de la mesme Compagnie, et mise en jrançois par un autre Père d'icelle^ Bordeaux, 16 18, in- 12 (on trouve à la fin de cette traduction la
200 LA VIE ET LES ŒUVRES d'HONORÉ D'URFÉ
Il est probable qu'Honoré d'Urfé, après le licenciement de ses compagnies, vint se reposer à Virieu des fatigues de la campagne du Montferrat, et qu'il passa la belle saison dans sa terre du Bugey. Mais au mois de décembre, il était de retour à Turin, où le duc le revoyait toujours avec plaisir.
Comme toutes les petites cours italiennes, la cour de Savoie était lettrée, et les plaisirs de l'esprit y étaient fort appréciés. Mais les ballets, les éloges du prince et des grands, les vers de société, les poésies de circonstance faisaient le fond principal de cette littérature, qui pourtant donnait l'illusion d'une certaine vie intellectuelle.
A ce moment-là venait d'arriver à Turin un fameux poète natif de Savoie, Gabriel Chiabrera, connu par ses comédies pastorales, ses épopées et surtout ses vers lyriques, qui seuls ont survécu à l'oubli de ses autres ouvrages. Il apportait, ou bien il écrivit à la cour même de Savoie une épopée intitulée Amedeida dont le sujet, purement fabuleux, était la délivrance de Rhodes par le comte Amé V, en 1315 (1).
Le duc s'essaya à en faire la critique. Mais soit qu'il s'y sentît malhabile, soit qu'il eût plus de confiance aux lumières de M. le marquis d'Urfé, qui au surplus, dans la Savoysiade, s'était exercé sur un thème du même genre, il le chargea de lui en faire une sorte de rapport raisonné. Urfé lut donc l'œuvre de Chiabrera, et résuma rapidement ses observations dans une lettre de seize pages adressée au duc Charles-Emmanuel, et datée du 14 décembre 1618 (2).
lettre d'Honoré d'Urfé, qui a été plusieurs fois réimprimée) ; Tableaux des personnages signalez de la Compagnie de Jésus, Lyon, 1627, in-S", p. 41- 47; le P. Prat, le Bienh. Pierre Le Fèvre, Lyon, 1873, in-12; le P. Maurel, Vie du bienh. Père Lefevre, Lyon, 1873, in-12; J. MERCIER, le bienh. Pierre Favre, dit Lefèvre, Annecy, 1883, in-8; Pochat-BaroN, A propos du bienheureux Pierre Favre, Chambéry, 1906, in-8. — M. Pochât- Baron nous a écrit, le 23 novembre 1889, une lettre qui complète ou rectifie les auteurs ci-dessus.
(i) U Amedeida fut imprimée à Gênes en 1620, in-4'', et a été plusieurs fois réimprimée depuis; dans l'édition de Gênes, 1836, on cite et on discute quelques-unes des critiques d'Urfé.
(2) Jugement sur l'Amedeide, Poème du seig^ Gabriel Chiabrera (Biblioth. nat. de Turin). Ce morceau est déjà signalé en 1749 dans le catal. impr. des mscrits de cette bibliothèque, t. II, p. 485 ; une copie en avait été faite
{)ar Vernazza en 1791. — Des fragments ont été publiés par Renan dans e Journal de l'instruction publique, 20 novembre 1850, p. 570, et réim-
La critique littéraire a existé de tout temps, en ce sens qu'à toute époque on a discuté sur les ouvrages d'esprit; on a eu, touchant leur valeur, une opinion fondée sur l'idée qu'on avait du beau, et on a tenté de la faire partager aux autres.
Mais au commencement du dix-septième siècle, la critique n'est pas elle-même un genre, à proprement parler. Elle n'a d'ailleurs une claire conscience ni de son objet, ni de sa méthode, ni de ses conditions, encore moins de l'étendue de sa mission. Elle n'est pas un instrument précis d'analyse, d'investigation littéraire et même psychologique, et ne pénètre pas dans les profondeurs intimes de l'œuvre. En général, elle ne voit que les règles, et l'ouvrage est estimé selon son plus ou moins de conformité à ces règles qu'on a découvertes ou cru découvrir dans la lecture des anciens, et qui ont été codifiées par un Scaliger.
11 serait donc bien inutile de demander à Honoré d'Urfé, quelque délié que fût son esprit, une finesse et une profondeur de critique qu'on ne soupçonnait même pas, bien loin de les exiger.
Urfé était-il d'ailleurs entièrement libre de dire toute sa pensée? Pas tout à fait peut-être, car il ne pouvait pas traiter trop sévèrement un poème écrit à la gloire de la maison de Savoie.
Quoi qu'il en soit, il trouve le poème " très beau „. L'auteur a été « très soigneux observateur de l'unité d'une seule action, et en cela il se peut dire l'avoir si religieusement observée, qu'il n'y a point eu de poëte, soit grec, latin ou vulgaire, qui l'ayt devancé. Les reigles d'Aristote y sont très bien pratiquées, en ce qui est de la tissure de l'œuvre, car le corps n'est ni trop grand, ni trop petit, et il n'y arien de monstrueux en ce corps là, pouvant le lecteur suivre fort aysément avec la mémoire du commencement jusques à la fin de l'action. L'invention est bien prise, car y en ayant plusieurs qui mettent que ce fut devant Acre que Amédée secourut la religion de Saint- Jehan, ditte alors de Rhodes, et d'autres que ce fût Rhodes mesme, l'élection qu'il a faite de Rhodes est beaucoup plus à propos, pour estre plus célèbre... De plus il n'y a rien dans
primés dans ses Mélanges relig. et histor., Paris, 1904, in-S", p. 283. Cf. Arch. des Missions scienti/., i^" série, t. I", p. 365. La fin, non citée par Renan, nous a été communiquée par le préfet de la Bibl. nation, de Turin.
l'invention qui contrarie aux bonnes meurs, qui est une chose très remarquable, et en laquelle' faute presque tous les auteurs sont taxés. De plus, l'invention est toute sienne, car son fond étant mis sur le vray, ou sur l'opinion receue universellement, ce qui est mesme chose avec le vray pour un poëme, il n'en a rien pris que la seule thèse : Amédée a secouru Rhodes; tout le reste est de sa seule invention.
" Mais comme parmi toute une moisson, pour bonne qu'elle soit, il n'est pas possible qu'il n'y ait quelque espy qui ne soit pas si bien grenée ou si meure w, on ne sera pas surpris si Chiabrera est en faute sur quelques points. Nous sommes de l'avis d'Honoré, quand il reprend l'auteur d'avoir abusé de l'intervention des anges et démons, des visions, des armes impénétrables aux flèches de l'ennemi, de tout un surnaturel qui envahit le poème, et ne laisse presque rien à l'action humaine des personnages.
Quelques-unes de ses critiques sont moins heureuses. Après avoir reproché à Chiabrera de confondre un magicien et un sorcier, il ajoute ces réflexions singulières : " Il faut noter icy une chose, que je ne sçay come l'auteur a osé mettre les parolles mesmes desquelles le magicien se sert, chose qui est encore sans exemple, car c'est aprandre à faire le mesme sacrilège, et tous les autres poètes qui en ont parlé, s'ils mettent les circonstances et les choses qu'ils font, ils ne mettent point les parolles; ou s'ils mettent les parolles, ils passent sous silence les circonstances; mais celuy-ci les a mises toutes les deux. Et ce qui est cause que cela ne soit pas, c'est que l'on apprend à estre sorcier, si la recette est vraye; ou bien, si quelqu'un la vouloit esprouver, ne la trouvant pas bonne, il peut convaincre l'auteur de faux! »
Urfé conclut modestement sa lettre : " J'ay, dit-il, remarqué ces choses à la haste (1), et par le commendement qu'il a pieu à V. A. de m'en faire, parlant touttefois avec toutte sorte de respect d'un si grand personnage qu'est le seig' Chiabrera; voulant croire que, puisqu'il a jugé autrement, elles sont beaucoup mieux comme il les a faittes que comme je les ay pansées, remettant le tout sous le jugement de V. A. auquel je souhette toutte sorte de grandeur et de contentement. „
(i) En effet la forme de ce morceau est hâtive et négligée; à ce point de vue, Honoré n'a rien écrit de plus faible.
Cette critique de VAmédéide est, à tout prendre, tantôt superficielle et tantôt puérile; il y a loin de là à un jugement de Sainte-Beuve. Cependant cette page reste intéressante comme document pour l'histoire de la critique en France, et comme témoignage des faibles commencements d'un genre qui devait chez nous aller si loin.
Le 3 janvier 1619, Urfé assista probablement à Turin aux grandes fêtes qui furent célébrées pour le prochain mariage du prince de Piémont avec Mme Chrétienne de France, seconde fille de Henri IV (1). Il rentra ensuite dans son agréable solitude de Virieu, et, dans le cours de l'été, fit un voyage au pays de Forez, où il retrouva Diane de Châteaumorand (2).
L'année précédente, on avait imprimé les trois premiers livres de la troisième partie de VAstrée, à son insu et par une indiscrétion. Cette circonstance le décida à donner au public le troisième volume tout entier, attendu depuis neuf ans; l'impression en fut achevée le 3 juin 1619.
Nous croyons que le moment est venu d'étudier cette œuvre capitale, celle qui a fondé sa réputation d'écrivain, la seule, à vrai dire, non pas qu'on lise, mais dont on parle. Pour beaucoup de gens, même très cultivés, Urfé n'est que l'auteur de VAstrée.
(1) Magnificences faites en Piedmont sur le sujet du mariage de Madame Chrestienne, sœur du Roy, avec le Prince de Piedmont, Paris, 16 19,
(2) Un ex-libris de sa bibliothèque porte : « Virieu, 16 19. » Honoré d'Urfé était à Saint-Just-en-Chevalet en Forez, avec Diane de Châteaumorand, le 22 août; le 2 novembre, il était, je crois, de retour à Virieu. Mais je conjecture que, cette même année, il alla à Paris pour la publication de la III** partie de VAstrée; le privilège est du 7 mai 16 19.