I. Louis XV
MORT DE ROUSSEAU
Nous nous étions donnés parole pour aller à Sevré ; la semaine se passe : je ne le vois point. Je lai écris, la sui-
5 vante, et lui donne rendés vous dans la belle allée solitaire de Breteuil ; j'y vais: je ne le vois pas. Je le crus occupé ou fâché ; je laisse passer quelques jours : j'allai au bois de Boulogne sur les bords de la rivière ; enfin une rumeur [m'apprend] qu'il s'est retiré a la campagne, on
10 ne scait ou [f. 136].
... Je ne pouvois concilier une pareille conduite avec les dernières marques de confiance secrette et d'intimité qu'il m'avoit donnés. Je résolus de lui écrire pour me plaindre. Au commencement de ma lettre je lui faisois
15 de tendres reproches d'être parti sans me rien dire.
Vers le milieu je lui parlois de nos conversations passées, et je lui proposois de l'aller voir. Je terminois par ces deux vers que Virgile fait adresser par Gallus aux bergers de l'Arcadie, et qui faisoient allusion a un projet
20 dont nous nous entretenions souvent :
utinam
aut malurx vinitor uvx.
Son hote, a qui je la remis, m'asura qu'elle partiroit au retour de son comissionaire.
25 Cependant des bruits vagues se repandoient dans le
MORT DE ROUSSEAU
public que les mémoires de sa vie paroissoient ; qu'il etoit poursuivi ; qu'il s'etoit enfui en Hollande. On imaginoit des traits calomnieux, des crimes. Quelle étoit donc la nature de ce chagrin qui l'avoit forcé tout d'un coup de s'isoler, de s'arracher a toute consolation et a 5 tout consolateur ? Que faisoit il ? Ou etoit il ? Preparoit il une apologie ? Le persecutoit on ? Je lui aurois servi de Pylade (?) ; j'aurois veille sur ses jours. Avoit il fait une faute ? J'aurois pleuré avec lui.
Ma lettre venoit de partir ; au milieu des rumeurs de
10 la capitale, et des anxiétés de mon ame, ne scachant si je devois l'aimer, l'oublier, le regretter, ou le plaindre, j'ouvre le Journal de Paris, et j'aprends sa mort.
Les amis ordinaires ne sentent rien ; un intime, si on l'avoit, le sentiroit trop. Il n'y a que la solitude, a la
1$ campagne, qui puisse calmer les peines profondes. Mais, ce que je n'avois jamais éprouvé, ce qu'il n'a pas éprouve lui même en mourant, c'est que la nature, qui nous conduit si rapidement de la vue de ses ouvrages au sentiment de la divinité, etoit insuffisante pour bannir de mon
20 cœur le souvenir de sa perte. Les environs de Paris me representoièut les lieux ou tant de fois nous nous étions promenés, ceux ou il aimoit a s'asseoir, ceux qui lui rapeloientles jours de son inocence. J'aurois été plus loin, les plantes dont la terre est couverte, qu'il m'aprenoit a
25 conoître, qu'il conoissoit toutes, celles dont je me souvenois, et celles que j'avois oubliées, me disoient a chaque pas : — Vous ne le révérés plus.
C'etoit bien pis dans la société : les calomnies passoient de la bouche du peuple dans celle des honetes gens, des
30 honetes gens du monde qui, en les répétant, leur donne[nt] du crédit, et qui, en assurant qu'il[s] ne les croye[nt] pas, les font toujours rouler.
J.-J. ROUSSEAU
Ne scachant ou aller, fuyant les homes qui me disoient du mal de mon ami, et la nature qui m'en disoit trop de bien [f. 129].
J'apprends par le Journal de Paris sa mort...
Quel chagrin donc a pu vous enlever a moi, fuyant 5 toute consolation, tout consolateur... ?
Cruel ami, quand vous., proposiés a ma plume faible de continuer votre Emile, un mois avant ; que, par un de vos pressentiments, vous me dittes : — « Je mourois content », je ne me croyois pas destiné a receuillir les 10 restes de votre vie. Ah ! loin de toucher a vos tableaus, souffrés que je jette quelques fleurs sur votre cercue[il], que le tems couvrira de sa mousse vénérable ; vous vivés dans vos écrits.
Joignés vous à moi, enfans a qui il a rendu le lait 5 maternel etc.^
ProsopopéCy a la fin [f. 104].
O vous, toutes classes du genre humain, nations dont il (y) a pleuré les maux dans la société, voyez les biens qu'il vous a montrés dans la nature. O hommes, dont il
20 a embrassé tous les temps, à qui il a rendu le lait maternel, et les caresses, et les leçons de leurs pères, allez brûler à son tombeau les instruments barbares de vos supplices ; pères et mères qui jouissez des tendresses de vos enfants, jeunes amants égarés par la société et la nature,
25 nouvelles Heloïses, nouveaux Saint-Preux, voyés quelles routes, quel noble et sublime carière il ouvre au repen-
I. F. 136. — C'est ici que commence la « prosopopée » qui n'est qu'esquissée à ce folio, et que je reproduis à la suite, d'après un manuscrit plus complet.
MORT DE ROUSSEAU
tir ; âmes inocentes et heureuses qui vivés pour aimer, pour qui la société [est] d'accord avec la nature,... faites retentir les hameaux du son de sa musique champêtre. — Dignes prêtres qui portez le faix du travail dans vos après travaux, qu'il a consolés [et dont il a] ranimé la foi ; et vous, infortunés, et vous, vieillards, pour la con- 5 solation desquels il vouloit écrire : sa vie est le plus beau des traités. De combien de fleurs, de douces images, il a semé sa carière, en marchant dans les sentiers après de la vertu ^ !
Epitaphe,
10 II a cultivé la musique, la botanique, l'éloquence.
Il a combatu et dédaigné la fortune, les tirans, les hypocrites, les ambitieux.
Il a adouci le sort des enfans, et augmenté le bonheur des pères; ouvert dans Heloise une route au repentir, et 15 fait verser des larmes aux amants.
Il a vécu et il est mort dans l'espérance, comune a tous
I. F. 144. — En marge d'une copie de ce morceau, Aimé Martin a écrit : « Ceci employé dans l'Elisée, à la fin du troisième volume des études. » (CXXIV, 17). Ces lignes ne figurent pourtant pas dans V Elysée. — On trouve au dossier CVIII, folio 104, une autre rédaction de cette prosopopée : « O vous, enfans, génération nouvelle entrée dans la vie sous ses auspices, a qui il a rendu le lait maternel ; vous dont l'éducation [est maintenant] dirigée et non forcée ; qui n'avés point été battu ; jeunes filles qu'il fait aimer ; ames sensibles et heureuses ; jeunes gens qu'il a remplis de l'amour de la justice et de l'humanité ; pères, mères, qui receuillés dans un âge avancé les fruits de son éducation ; ministres de la religion qu'il a consolés ; malheureux dont il a defifendu la cause.
Si donc vous voulés être heureux, marchés dans les sentiers après de la vertu ; raprochés vous de la nature. Sa vie, encore mieux que ses écrits, a prouvé que^ dans toutes les conditions, on pou voit être grand, sublime, sensible ; qu'avec les seules forces de la raison [on a] assés de motifs de croire ; [qu'on peut], avec un cœur qui cherche la vérité, devenir meilleur ; que la vertu rendoit très aimable.
190 J.-J, ROUSSEAU
les homes vertueux, d'une meilleure vie ; il a deffendu la cause des enfans, des amans malheureux, des infortunés, de la vertu,
et il a été persécuté [f. 147].