CONCLUSION
Arrivé au terme de cet essai, il nous faut porter sur du Bartas un jugement d'ensemble, ne fùt-ce qu’en reprenant les conclusions particulières auxquelles nous a successivement conduit l'étude de l’homme, du poète et de l'écrivain.
L'homme est digne de toute notre estime ; ici, nous n’avons à faire aucune réserve ; il se recommande à nous non seulement par la simplicité de ses mœurs, la dignité modeste de son existence, la généreuse candeur de ses sentiments, mais encore par l'élévation de ses idées religieuses, morales et politiques, par son respect de la conscience, par l’ardeur d’un patriotisme toujours éclairé, par un esprit vraiment libéral et humain qui répugne à tout fanatisme. Avec les plus nobles qualités de la vie domestique, il eut encore les plus rares vertus du citoyen : mélé aux guerres civiles de son temps, il fut à la fois bon huguenot et bon français; il ne se retira pas, ainsi qu'un Montaigne, loin des agitations et des luttes contemporaines : tout en y prenant part, comme un brave soldat, il sut s'élever au-dessus d'elles, comme un sage.
Nous retrouvons l'homme dans le poète : les œuvres de du Bartas sont animées d’un bout à l’autre par cet esprit si large et si élevé dont sa vie tout entière témoigne avec éclat. Il considère la poésie,
non pas comme un jeu dont la grâce peut faire passer le libertinage, G. P. 19
mais comme une œuvre sacrée et d'inspiration vraiment divine, comme une école de science, de vertu et de piété. Il donne le signal de la réaction morale contre les licences des poètes contemporains : au moment où les derniers disciples de Ronsard, démentant les ambitions et les nobles promesses de la Renaissance à ses débuts, ne savent plus que célébrer les plaisirs des princes dans leurs vers élégants et fades, il saisit cette lyre de la Pléiade, à laquelle Desportes n’apprenait que des refrains amollis, il la remonta au ton de sa Muse, vraie fille du ciel, et sut en tirer des accents doctes, graves et purs. Dès lors, il devint le chef d’une école nouvelle, et, si ses disciples immédiats lui font peu d’honneur, il eut du moins la gloire d'inspirer Milton.
Vraiment original par le choix de ses sujets et le fond même de sa poésie, du Bartas est d’ailleurs, en tout ce qui tient à la forme, un élève de Ronsard. Mais c'est un élève qui trop souvent compromet son maitre, en reproduit tous les excès et en porte les qualités mêmes jusqu'au point où elles deviennent des vices. Il n’a su ni se borner, ni se régler; il n’a pas distingué la simplicité de la bassesse, la délicatesse de l’afféterie, le sublime de l’emphatique ; le sens de la mesure lui a manqué en tout, et le défaut d'art et de tact se trahit chez lui à chaque pas. Dans sa langue elle-même, quoiqu’elle soit en grande partie celle de la Pléiade, il trouve encore moyen de renchérir sur ses devanciers : les procédés à l’aide desquels ceux-ci avaient enrichi et ennobli l’idiome poétique, il les applique sans retenue et les discrédite quelquefois par l'abus qu’il en fait ; lui-même en invente de bizarres, auxquels son nom reste malheureusement attaché : il n’a pas eu conscience du ridicule, et le ridicule de ses hypotyposes, de ses redoublements, de certains composés baroques dont il use sans discrétion, a suffi pour compromettre à jamais sa mémoire. :
Et cependant, en signalant dans ses œuvres tous les vices qui les déparent, nous pensons que ses facultés poétiques lui donnent quelque droit à notre admiration. Le XVT° siècle tout entier, qui l’égalait ou même le préférait à Ronsard, a pu sans doute être ébloui par de brillants défauts auxquels ne devait pas se laisser prendre le jugement plus éclairé et plus sain de la postérité; toutefois, la gloire qu'il a faite à du Bartas peut et doit aussi s'expliquer par les qualités incontestables du poète, auxquelles tant de taches ne sauraient nous
fermer les yeux. Sa trivialité et son emphase, son érudition lourde et fatigante, les bizarreries de sa langue et les témérités parfois grotesques de son style, ne doivent point faire oublier chez luil’ampleur de la forme, la vigueur du souffle, la splendeur de l'imagination. Plus qu'aucun de ses contemporains, il avait le sentiment des grandes choses : c’est le goût, non le génie, qui lui a manqué.
Vu: Er Lu En Sorbonne, le 25 février 1889, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris, A. HIMLY.
Vu ET PERMIS D'IMPRIMER :
Le Vice-Recteur de L'Académie de Paris, GRÉARD.
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