‹ La vie et les œuvres de Honoré d'UrféChapitre 16 sur 73 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE MARIAOE

Honoré d'Urfé en 1599. — Annulation du mariage d'Anne d'Urfé, et des vœux du chevalier d'Urfé. — Traité de famille du 28 mai 1 599. — Le mariage. — Histoire de Céladon et d'Astrée.

Vers 1599, la fortune d'Honoré d'Urfé était bien changée. Ce n'était plus le pauvre gentilhomme de 1 596, chassé de sa province, renié des siens, presque sans feu ni lieu. Selon la promesse qu'il s'était faite dans ses Epistres morales, il avait retourné sa vie, et devant lui s'ouvrait un avenir nouveau, tout plein d'espoirs. Il avait gagné la confiance du duc Charles-Emmanuel de Savoie, lui avait rendu des services, et son esprit avait été apprécié d'un prince qui se piquait de culture. Coup sur coup, le duc l'avait nommé gentilhomme de sa chambre, chambellan ordinaire, capitaine de ses gardes et de cent chevau-légers, colonel général de sa cavalerie et infanterie française (1).

Mais séparé du Forez et de la France, sans un pouce de terre hors des Etats du duc, ayant accepté de lui des charges et des honneurs qui l'enchaînaient à son service, Urfé était devenu un Savoyard, un étranger mal vu du gouvernement français et surveillé de près. Au mois de décembre 1599, Charles-Emmanuel, avec une suite immense, étant venu négocier avec Henri IV au sujet du marquisat de Saluées, la police royale arrêta un gendarme de la compagnie de M. d'Urfé, sur un avis venu de Genève qu'il avait suivi le duc " en intention

(i) D'après les brevets mentionnés dans l'inventaire du château de Virieu, Honoré fut créé gentilhomme de la chambre du duc le 10 février 1 598, capitaine des gardes le 7 mai 1 599.

de faire un mauvais coup à Paris (1) ». L'avis fut reconnu faux; cet incident prouve cependant à quel point l'entourage de M. d'Urfé, et certainement M. d'Urfé lui-même étaient tenus pour suspects.

Mais son mariage allait commencer son rapprochement avec sa vraie patrie. Dans la suite, lorsque la France et la Savoie seront réconciliées, et que les rapports des deux pays seront devenus tout à fait amicaux. Honoré d'Urfé, tantôt à Paris ou à Fontainebleau, tantôt à Turin, se partagera entre le roi et le duc, à tel point qu'il sera quelquefois difficile de dire auquel de ses deux maîtres il appartient davantage.

L'année 1599 fut marquée par trois actes d'une importance capitale, qui tous trois annonçaient et préparaient le prochain mariage d'Honoré.

Le premier, suivi de très près par les deux autres, fut l'annulation du mariage d'Anne d'Urfé et de Diane de Châteaumorand, prononcée pour un motif alors également admis par la jurisprudence canonique et le droit civil. Cependant cette cause de nullité supposait une expertise préliminaire si délicate; pour tout dire, elle est si difficile à expliquer honnêtement que, ayant par bonheur à produire un document latin, je ne serai pas fâché d'avoir la ressource d'expliquer ces choses autrement qu'en français : Qaipotest capere capiat!

Mais que de fables ont été débitées sur ce sujet, par des écrivains tantôt malveillants, tantôt mal informés! Nous allons enfin couper ces légendes à leur racine, tout en sachant fort bien qu'elles continueront à pousser des rejetons. On a dit cent fois que Diane de Châteaumorand avait été répudiée par son premier mari; et c'est elle au contraire qui a demandé la dissolution du mariage. D'autres, confondant une annalation de mariage avec un divorce, nous racontent que le pouvoir ecclésiastique a prononcé le divorce d'Anne d'Urfé et de Diane, qu'Honoré a donc épousé une divorcée; et là-dessus ils triomphent des complaisances de l'Église envers ceux qui étaient assez riches pour payer la dispense papale et la procédure d'un divorce!

(i) Pierre Matthieu, Hlst. de France... durant sept années de vaix, Paris, 1605, 2 tomes en un vol. in-f" (Liv. II, 5" narration).

Et maintenant voici exactement les faits, d'après les documents les plus authentiques :

Par un rescrit œmmissoire du 5 janvier 1598, le pape Clément VIII dit qu'il a reçu une requête de Mme Diane de Châteaumorand, laquelle, mariée à treize ans ou environ (1574 ou 1 575) à Anne d'Urfé, ab eodem^ ob impotentiam et frigiditaiem ipsius Anne, nunquam carnaliter cognita fuit C'est pourquoi, cum natura procreandœ prolis penitas incapaœm illam noverit, elle demande que ledit mariage soit judiciairement déclaré nul et non existant, et qu'il lui soit permis de contracter mariage avec un autre, si telle est sa volonté. Le pape, cette requête reçue et prise en considération, ne prononce pas cependant la sentence, comme on l'a encore si souvent répété; il ne juge pas l'affaire au fond, mais, selon l'usage, il en commet la connaissance à l'archevêque de Lyon ou à son officiai (1).

En conséquence de ce rescrit, Diane de Châteaumorand introduisit sa demande devant M. Chalom, officiai du diocèse de Lyon, qui, les témoins et experts entendus, leur rapport lu, rendit sa sentence le 18 mai 1599. Nous croyons devoir citer en entier ce curieux document

Nous, Anthoine Emmanuel Chalon, docteur ez droictz, conseiller du Roy en la séneschaussée et siège présidial de Lyon, chanoine et chantre de Sainct Paul, sacristain de Sainct Nizier, officiai de Lyon, à tous ceux qui ces présentes verront, sçavoir faisons que, veu le procès,

Entre Dame Diane de Chasteaumorand, demanderesse en dissolution et nullité de mariage, d'une part, et Messire Anne, comte d'Urfé, marquis de Bâgé, deffandeur, d'autre.

Veu la requeste à nous présentée par lad. dame de Chasteaumorand, tendant à ce que led. sieur marquis fust appelle par devant Nous, pour dire causes par lesquelles led. mariage ne seroit déclaré nul, et elle remise en la mesme liberté qu'elle estoit avant icelluy, avec l'adjonction du procureur général en l'archevesché; Nostre ordonnance au bas d'icelle, du deuxiesme avril cinq cens quatre vingtz dix neuf; responces personnelles desd. parties, avec nostre ordonnance au bas d icelles; conclusions préparatoires du sieur procureur général en l'archevesché, signées Faure; autre nostre ordon-

(i) Ce rescrit, autrefois en original, « en parchemin, sur plomb », aux archives de Châteaumorand, n'y est plus. Mais on en trouve une copie dans un Formulaire de l'archevêché ae Lyon, maintenant à la bibliothèque de cette ville (Manuscrits, n'* 1264 du catal. Delandine, p. 176). Le texte a été imprimé dans PÉRICAUD, Notes et documents pour servir à l'histoire de Lyon, a l'année 1598.

nance apprès icelles; signiffications; rapport des médecins et chirurgiens, au vingt-uniesme desd. mois et an, signé Maurice Faure, Claude Servant et Anthoine Braillé; autre nostre ordonnance au bas d'icelluy, des jours et an susd.; autres conclusions dud. procureur général; autre nostre ordonnance, avec la signiffication d'icelle; serment de nouveau preste par lesd. D'Urfé et de Chateaumorand avec la septiesme main, signé Durfé, Chasteaumorand, Quinson, Mondoz, Guigou, Nesme, Demalortie; l'attestation de l'aage de lad. dame de Chasteaumorand, signée, par extraict, Mathevon, not. royal; lecontract de mariage d'entre lesd. Durfé et de Chateaumorand, du vingtdeuxiesme octobre mil dnq cens soixante unze, signé, par extraict, Boulardin; conclusions diftinitives tant dud. procureur général que de lad. dame de Chasteaumorand, avec le rescript commissoire obtenu de Nostre Sainct Père le pape Clément huictiesme, dat. Rom, 1598. non. Jannuar. Pont an. sept. (\\ ledit rescript produit avec lesd. conclusions de lad. dame de Chasteaumorand. Le tout considéré, le nom de Dieu invoqué, et avec le conseil des assesseurs soubz signés.

Nous avons déclaré et déclarons led. mariage contracté entre led. sieur Anne Durfé et dame Chasteaumorand nul ; et ce faisant, permis à lad. dame de Chasteaumorand, sy bon lui semble, de se marier ailleurs à la forme du droit, et les solemnitez de resglize catholicque observées; avec deffence au contraire aud. sieur Durfe, sur les peines portées par les sainctz décretz; avec despens, attendu la qualité des parties. (Signé) : A. E. Chalon, officiai. Faure, assesseur. Girard. Anard. Dervillard. Austrein. Dusoleil. Reonauld.

Cette sentence fut à l'instant prononcée à Messire Paulo Millio Calvaco, chevalier de l'ordre du roi, représentant Mme de Chateaumorand. et à M. François Faure, procureur de M. d'Urfé. Le 13 et le 14 juin suivant, Diane de Chateaumorand et Anne d'Urfé déclarèrent par procureur qu'ils acceptaient l'arrêt de l'officialité de Lyon (2).

Comme on le voit, M. Chalom ne prononce pas le divorce, mot inconnu dans la langue du droit ecclésiastiqne; ce qui est bien différent, il déclare que le mariage est nul^ qu'il n'a jamais existé. Honoré d'Urfé n'eut donc besoin d'aucune dispense, papale ou autre, pour épouser Diane qui n'était pas, qui même, légalement, n'avait jamais été sa belle-sœur. Assurément le second mariage de Diane avec le frère de celui qui, pendant

(i) Le rescrit est daté des nont$ de janvier 1598, ce qui correspond au 5 janvier.

(2) Copie collationnée sur roriginal, aux archives de Chateaumorand. On trouve aussi, aux mêmes archives, une analyse des procédures préparatoires,

3ui étaient contenues en un cahier de 24 feuillets, signé Duchef, greffier e rofficialité.

vingt- quatre ou vingt-cinq ans, avait au moins passé pour son mari, heurte assez violemment nos idées. Mais il faut croire que ces raisons de délicatesse morale touchaient peu nos aïeux, car il ne semble pas qu'elles aient fait du tort à la considération ni d'Honoré, ni de Diane.

Diane de Châteaumorand mit à profit sa liberté pour régler diverses affaires. Elle demanda l'annulation de la vente de Vachères-en-Velay, faite le 24 mars 1592, à laquelle, selon ses dires, elle avait été contrainte par l'autorité d'Anne d'Urfé, son " prétendu mari „. Elle donna aussi meilleure forme aux services fondés en son église paroissiale de Saint-Martin-d'Estreaux par la maison de Châteaumorand (1).

Dès le 1 1 mai 1599, Anne d'Urfé avait renoncé à sa charge de bailli de Forez en faveur de son frère Jacques. Je pense que ce qu'il appelait son imperfection n'a pas peu contribué à le dégoûter de la vie publique, et même du monde oti il était exposé à subir des sous-entendus malséants. Il se prépara un refuge décent en entrant dans les ordres, et célébra sa première messe le 29 septembre 1603. Renonçant par humilité aux hautes dignités de l'Eglise vers lesquelles il n'avait qu'à tendre la main, il se contenta d'être prieur de Montverdun, doyen de la collégiale de Montbrison et chanoine de Lyon, avec le titre, purement honorifique, d'aumônier du roi. Il abandonna à Jacques d'Urfé les splendeurs de la Bastie, et vécut pieusement, modestement, sans train de maison, sans bruit, en son petit prieuré de Montverdun, à Saint-Just-en-Chevalet, ou dans le vieux château d'Urfé, qu'il avait quelque peu réparé; tout entier à ses devoirs de prêtre et à la pensée de son salut.

Il garda cependant une faiblesse, la manie d'écrire des vers médiocres, dont quelques-uns seulement ont été publiés (2).

(i) Lettres patentes de Henri IV, du 4 septembre 1599; convention avec Jean Grimaud, curé de Saint-Martin-d'Estreaux, du 17 septembre 1 599. (Ces actes sont aux archives de Châteaumorand.)

(2) Le premier livre des HymneSy Lyon, Pierre Rieaud, 1608, petit in-^". Voir aussi notre Notice sur les Emblèmes de Anne dUrJé, Lyon, s. d., in-o", et cinq sonnets de la Diane dans h Bibliothèque d'Ant. DU Verdier, Lyon, M 85, in-f", p. 44. Ses poésies inédites sont dans le mscrit français 12487 de la Bibl. nationale. — A la fm du même mscrit, est la Description du paîs de Forez y en prose, publiée par A. Bernard dans les d*Urféf p. 417 et suiv. On trouve aussi quelques pages en prose d'Anne d'Urfé, aux ff. 189-194 du mscrit français 12486.

çô LA VIE ET LES ŒUVRES D»HONORÉ D'URFÉ

Anne d'Urfé mourut à Saint-Just-en-Chevalet vers le 23 juin 1621, et sa mort passa probablement inaperçue. Nous avons publié le seul portrait qu'on connaisse de lui dans notre Notice sur les Emblèmes de Anne d'Urfé: figure bonasse et maladive, qui ne respire guère Y audace que prête à Thomme un quatrain de Loys Papon écrit au-dessous.

Diane de Châteaumorand était libre. Honoré d'Urfé ne l'était pas encore, toujours lié par son vœu dans l'ordre de Malte.

Dès l'an 1 592, il avait obtenu du même pape Clément VIII un rescrit commissoire adressé à l'official de Lyon, exposant que le chevalier d'Urfé prétendait que sa profession en l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem ou de Malte était nulle pour deux motifs : parce qu'il l'avait faite avant seize ans, âge requis par le concile de Trente et par les ordonnances royales d'Orléans et de Blois; ensuite parce qu'on avait usé envers lui, pour lui extorquer son vœu, de violence morale, " procédant particulièrement du respect et révérence qu'il portoit à ses parents, mesmement à dame Renée de Savoye, sa mère ».

Mais pourquoi, pendant sept ans, le chevalier d'Urfé ne parla-t-il pas de ce rescrit? Peut-être fut-il détourné de s'en servir par les guerres civiles auxquelles il prit une part si active, et ensuite par les embarras et ennuis de toute sorte qui suivirent la Ligue; ou bien, incertain encore de la destinée que l'avenir lui réservait, cadet de famille à peu près sans fortune, se disait-il qu'un jour peut-être il serait bien aise de finir obscurément sa vie, comme tant d'autres, en quelque grasse commanderie, doux oreiller sur lequel il endormirait sa vieillesse.

Mais quand son mariage avec Diane de Châteaumorand eut été arrêté, il produisit le rescrit pontifical devant l'official de Lyon, et requit l'instruction de la cause et l'annulation de ses vœux. L'enquête démontra en effet qu'on l'avait obligé à faire profession à douze ou treize ans, et le jour même où il prit l'habit de l'ordre, sans attendre l'année d'épreuve exigée par les lois ecclésiastiques et par l'article 28 de l'ordonnance de Blois. Ses frères et autres parents convinrent que le rescrit papal contenait un exposé véridique, et déclarèrent qu'ils ne s'opposaient pas à la résolution d'un vœu fait dans des conditions si peu régulières.

Ces préliminaires accomplis, Emmanuel Chalom, officiai de Lyon, rendit sa sentence le 28 juin 1599. Il prononça solennellement qu'Honoré d'Urfé était « quitte et absous dudit prétendu vœu et profession, avec permission expresse de pouvoir quitter Thabit de l'ordre, succéder à ses père, mère, frères, sœurs et autres parents, comme aussi de pouvoir contracter mariage avec telle femme que bon lui sembleroit, sans que pour ce il pût être molesté ni inquiété par le grand maître de Malte ou les chevaliers dudit ordre (1) „,

Nous avons pensé qu'il ne fallait pas séparer les deux sentences de l'officialité de Lyon, du 18 mai et du 28 juin, car elles s'expliquent l'une par l'autre, se complètent et tendent évidemment au même but, qui est de rendre à Diane de Châteaumorand et à Honoré d'Urfé leur liberté, et de préparer leur prochain mariage. Mais, entre ces deux actes, s'en place un autre dont il faut parler aussi.

Il convenait, sinon d'assurer à Honoré une fortune égale à celle de Diane — c'était impossible - au moins de lui « faire un sort u honorable, et qui ne le mettrait pas dans l'entière dépendance de sa femme. D'ailleurs, bien que la sentence du 28 juin ne fût pas encore prononcée, et qu'Honoré, toujours chevalier de Malte, fût incapable de posséder, cette sentence était attendue, et dès lors Honoré allait avoir le droit de réclamer sa part modeste de cadet dans les biens de la famille.

Le 28 mai 1599, Anne, Jacques et Honoré d'Urfé se trouvèrent donc réunis au château de la Bastie, et, en présence de Diane de Châteaumorand, liquidèrent définitivement les droits successoraux d'Honoré. Celui-ci prétendait à 8 666 écus du chef de son père et de sa mère, et à semblable somme du chef de son frère Antoine, dont il était le donataire, sans compter quelques autres droits. Jacques d'Urfé, agissant maintenant comme chef de la famille, faisait à ces exigences diverses objections. Cependant, pour éteindre toute contestation, on tomba d'accord que Jacques d'Urfé, pour le règlement des droits successoraux d'Honoré, lui donnerait, dans le terme de deux ans, 25 000 écus, compris 3 000 écus hypothéqués à Diane sur la Bastie, et qui

( I ) Je ne connais pas les pièces mêmes relatives à cette affaire ; mais j'en ai trouvé, aux archives de Châteaumorand, une analyse détaillée dans un factum judiciaire du 2 janvier 163 1. C'est de cette longue analyse, qui m'a paru loyalement faite, que j'ai tiré cet exposé.

avaient autrefois servi à payer la rançon d'Honoré. Comme garantie de sa promesse, Jacques délaissait à Honoré, pendant ces deux années, la jouissance des seigneuries de Virieu-le- Grand et de Châteauneuf en Bugey et Valromey. Et au cas où Jacques d'Urfé ne payerait pas dans le délai convenu la somme de 25 000 écus, ces deux terres seraient irrévocablement acquises à Honoré, moyennant que l'hypothèque de Diane, à ce présente et consentante " pour le désir qu'elle a d'entretenir paix entre les deux frères », sera transférée de la terre de la Bastie sur celles de Châteauneuf et de Virieu (1).

Comme le château de Virieu a été le refuge d'Honoré quand il se fut séparé de Diane, et comme il y a passé une grande partie de ses dernières années, j'ai cru qu'il était bon d'expliquer avec précision comment le domaine de Bugey avait passé dans ses mains; et ce sera l'excuse de ces arides détails d'affaires.

Ajoutons que la clause par laquelle Jacques d'Urfé se réservait la faculté de reprendre Châteauneuf et Virieu-le-Grand, en payant 25 000 écus à son frère, était une simple fiction; car il était bien entendu qu'Honoré resterait le maître de ces deux terres. Depuis un an déjà, il se comportait en homme qui sait qu'elles ne peuvent lui échapper, et d'avance il travaillait à l'agrandissement de son domaine : il avait déjà racheté une dîme aliénée par sa mère Renée de Savoie, et acquis une maison à Châteauneuf (2).

Honoré d'Urfé prit donc paisiblement possession des seigneuries de Virieu et de Châteauneuf, bien sûr qu'on ne l'en délogerait plus. Mais comme il avait eu des difficultés à jouir de tous ses droits sur les fiefs et arrière-fiefs qui en dépendaient, la noblesse faisant quelque résistance, le duc de Savoie, en manière de compensation, par ses lettres patentes du 26 juillet 1599, lui accorda une rente de 3 600 livres " à prendre sur les contribuables aux tailles, les villages des seigneuries de Châteauneuf et de Virieu étant cotisés pour le payement de

(i) Copie simple, aux archives de Châteaumorand ; de cette longue convention, je n'ai extrait que les points essentiels. Le 2 juin suivant, ce traité de famille fut transcrit au registre des insinuations du bailliage de Forez ; l'attestation est aussi à Châteaumorand.

(2) Actes des 18 mai, ij juillet, 29 septembre 1598, mentionnés dans l'inventaire du château de Virieu, aux archives de Châteaumorand.

ladite rente (1) ». Admirez l'expédient! Les nobles refusent de payer : les roturiers payeront pour eux! C'était la justice distributive du temps; et seuls les pauvres contribuables aux tailles y trouvaient à redire.

Rien ne faisait plus obstacle à l'accomplissement du mariage; mais nous présumons qu'il fut un peu retardé par le voyage de Charles-Emmanuel en France, au commencement de l'hiver de 1599. Le duc de Savoie, qui avait espéré éblouir la cour et même intimider le roi en s'entourant d'un faste extraordinaire, et qui avait emmené avec lui deux ou trois cents gentilshommes, ne voulut pas sans doute, en cette circonstance, se priver des services de son capitaine des gardes; l'arrestation d'un gendarme de la compagnie de M. d'Urfé (2), soupçonné de mauvais desseins, nous donne lieu de croire qu'Honoré fut en effet du grand voyage (3).

Enfin le 15 février de l'année séculaire 1600, au château de Châteaumorand en Forez, par-devant maître Matthieu Guerpillon, notaire royal au bailliage de Forez, résidant au bourg de Saint-Martin-d'Estreaux; les témoins requis étant Messire Jean Grimaud, curé de cette paroisse et doyen de Montaiguet, nobles Jacques de Génetines, Gaspard de Jas et Pierre de Malortis, écuyers, ledit Malortis valet de chambre du duc de Savoie; contrat de mariage fut passé entre puissant seigneur Honoré d'Urfé, chambellan ordinaire de Son Altesse de Savoie, colonel général de sa cavalerie et infanterie française, capitaine de ses gardes et de cent chevau-légers de ses ordonnances, comte de Châteauneuf, seigneur de Virieu-le-Grand et de Senoy; et puissante dame Diane de Châteaumorand, dame dudit lieu, Châtelus, Mauvemay, Cholis, Ande, Pierrefitte, Montormentier, Bournat, Pouzeux et Chaugy. Les futurs époux se constituent réciproquement en dot tous leurs biens, et s'associent en leurs meubles et conquêts. Dans le cas

(i) Archives de Châteaumorand. Le 23 mai 1600, arrêt confirmatif de la Chambre des comptes de Chambéry. Le 25 juillet 1600, autre arrêt pour obliger les contribuables à payer cette rente.

(2) Voir le commencement de ce chapitre.

(3j Je trouve mentionné, dans l'inventaire du château de Virieu, un mandat du duc en faveur d'Honoré, du 24 novembre 1599. Ne serait-ce pas une gratification motivée par ce voyage.? Toutefois, le duc ne quitta la France qu'à la fin de lévrier. Honoré l'aurait donc laissé à Paris ou à la cour pour venir épouser Diane.

OÙ Mme de Châteaumorand viendrait à prédécéder sans enfants, elle fait dès à présent donation à son mari de toutes ses terres, sauf Châteaumorand, Cholis et Chaugy. Si M. d'Urfé prédécède laissant un ou plusieurs enfants, il permet cependant à Diane de prendre sur le plus clair de ses biens 25 000 écus, « par droit d'augment et gain de survie ». S'il prédécède sans enfants, il lui fait dès maintenant donation de tous ses biens présents, et l'institue son héritière universelle (1).

Il est probable que le mariage fut célébré immédiatement, soit dans l'église paroissiale de Saint-Martin-d'Estreaux, soit dans la chapelle du château.

Chose bien digne de remarque, aucun parent des époux ne paraît au contrat, où ne sont présents que les témoins strictement nécessaires, et aucun non plus, sans doute, n'assista à la célébration religieuse du mariage. Ne dirait-on pas que cette union, qui devait tant occuper la chronique mondaine et littéraire du dix-septième siècle, s'enveloppa d'une sorte de pudique mystère? Et ce mystère, ne serait-ce pas un amour qui remontait à quinze ans, longtemps contrarié par le devoir et les convenances, et enfin, après tant d'entraves, couronné de succès?

Honoré d'Urfé a-t-il aimé Diane? L'aimait-il encore au moment de son mariage, ou ne l'a-t-il épousée que par intérêt? Enfin cet amour a-t-il été « romancé » dans VAstréel

Sur le premier point, j'ai déjà dit ma pensée en étudiant le Sireine. Oui, selon moi. Honoré aima Diane en sa jeunesse, il l'aima respectueusement, chastement, et le Sireine est l'histoire de son amour.

Mais ce problème déjà posé à propos du Sireine^ il est nécessaire de le reprendre sous un autre aspect; touchant cette fois au sens profond et tout personnel de la grande œuvre d'Urfé, il faut savoir s'il a raconté dans VAstrée, sous une forme allégorique, l'histoire de ses amours avec Diane de Châteaumorand, et des longues difficultés qui précédèrent le mariage. Honoré a-t-il représenté Diane sous les atours pastoraux d'Astrée, et s'est-il déguisé lui-même sous le costume de Céladon?

(i) Cet acte important est en copie authentique et collationnée sur l'original, aux archives de Châteaumorand.

LE MARIAGE loi

Qu'il ait allégorisé dans son roman une passion de sa jeunesse, c'est dans la société polie qui lit VAstrée, la tradition constante du dix-septième siècle, fixée par le grave Patru à une époque oti il avait vu l'auteur en Italie (1).

Pourquoi, si VAstrée n'intéresse en rien la vie d'Honoré, cette obstination à prononcer le nom de Diane, à donner à Diane un des premiers rôles, dans VAstrée comme dans le Sireine, quand tout devait lui commander d'effacer de son œuvre ce nom porté par sa femme, si son dessein n'avait pas été justement de laisser comme entrevoir son secret?

Il a fait allusion, aussi clairement qu'il lui convenait de le faire, à un amour dont le mystère a été confié aux rives du Lignon. Les paysages tranquilles et reposés du Forez, peuplés de nymphes et de bergères, c'étaient les promenades de jeunesse, le long des bords du Lignon embellis par le cœur plus encore que par la nature. Et c'était autre chose encore : un printanier et chaste amour. Ces souvenirs, inséparables des rivages du Lignon qui avaient vu naître cette passion, Urfé les a éternellement revécus dans son roman. Plus tard, n'ayant presque avec les siens que des relations d'affaires, n'étant peut-être jamais revenu à la Bastie depuis son mariage avec Diane de Châteaumorand, pour ainsi dire exilé au fond du Roannais, dans le Bugey, à Paris, en Savoie, en Piémont, partout, excepté là où il avait laissé ses plus doux souvenirs, il recommençait, en les écrivant, ces années dont il ne lui restait que la mémoire. Il faut relire cette admirable dédicace à la rivière du Lignon (2), pleine d'une émotion pénétrante, et une des plus belles pages de VAstrée; Urfé nous y livre le secret de sa jeunesse.

Belle et agréable rivière de Lignon, sur les bords de laquelle j'ay passé si heureusement mon enfance et la plus tendre partie de ma première Jeunesse, quelque payement que ma plume ayt pu te faire, j 'avoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentemens que j'ay receus le long de ton rivage, à l'ombre de tes arbres feillus, et à la fraischeur de tes belles eaux, quand l'innocence de mon âge me laissoit jouir de moy-mesme, et me permettoit de gouster en repos les bon-heurs et les félicitez que le Ciel, d'une main libérale, respandoit sur ce bien-heureux païs que tu arroses de tes claires* et vives ondes...

(i) Eclaircissemens sur F histoire de HAstrée. (2) En tête de la 3* partie de XAstrée,

Je te voue et te consacre, ô mon cher Lignon, toutes les douces pensées, tous les amoureux souspirs qui, durant une saison si heureuse, ont nourri mon âme de si doux entretiens, qu'à jamais le souvenir en vivra dans mon cœur,... depuis la naissance de la passion que tu as veuë commencer, augmenter et parvenir à sa perfection le long de ton agréable rivage...

Et quand Diane mesme, avec le chaste chœur de ses Nymphes, viendroit, après une pénible chasse, despoûiller ses sueurs dans ton sein, ne fais point de difficulté de les raconter devant elles; et soit asseuré, ô mon cher Ugnon, qu'elles nV trouveront une seule pensée qui puisse offenser leurs chastes et pudiques oreilles...

Que s'il se trouve sur tes bords quelque âme sévère qui me reprenne d'employer le temps à ces jeunes pensées, maintenant que tant d'hyvers ont depuis neigé dessus ma teste, et que de plus solides viandes devroient désormais repaistre mon esprit, responds luy, ô mon cher Lignon... que ny les hyvers passez, ny tous ceux qu'il plaira à mon destin de redoubler à l'avenir sur mes années, n'auront jamais de glaçons ny de froideurs pour geler en mon âme les ardantes pensées d'une vie si heureuse; ny je ne croiray point pouvoir jamais trouver une plus solide nourriture que celle que je reçois de son agréable ressouvenir... Si aymer est la vraye et naturelle action de nostre âme, qui est le sévère censeur qui me pourra reprendre de repasser par la mémoire les chères et douces pensées des plus agréables actions que jamais ceste âme ayt produit en moy?

Que personne ne trouve donc mauvais, si je m'en ressouviens aussi long-temps que je vivray. Et de peur que par ma mort elles ne cessent de vivre, je te les remets, ô mon cher et bien-aymé Lignon, afin que les conservant et publiant, tu leur donnes une seconde vie, qui puisse continuer autant que la source qui te produit, et que par ainsi elles demeurent à la postérité aussi longuement que dans la France on parlera françois.

Si on voulait encore contester qu'Urfé a allégorisé dans son roman un amour dont le Lignon est chargé de garder et de publier la mémoire, il suffirait de renvoyer à la lettre qu'il écrivait à Etienne Pasquier, en lui faisant hommage du premier volume de VAstrée : « Je vous eusse moy mesme porté ce livre qu'avez désiré de moy, si je n'eusse eu peur de rougir en vous le donnant. Que si vous me demandez d'où procède ceste honte, je vous diray que c'est de vous et de moy. Ceste bergère que je vous envoyé n'est véritablement que l'histoire de ma jeunesse t sous la personne de qui j'ay représenté les diverses passions, ou plutost folies^ qui m'ont tourmenté V espace de cinq ou six ans. Et quoy que ces furieuses tempestes soient cessées, si ne laissé-je d'appréhender qu'un si juste estimateur de toutes choses, comme est ce grand Pasquier, voyant le

commencement de mon aage si agité de troubles et orages, ne forme un sinistre jugement de moy et de ce que je puis estre devenu. « Et Pasquier, assurément bien au fait déjà de ses secrètes intentions, lui répondait : " Quoy! vous n'avez donc pas voulu par vos mains me faire part de vostre beau livre diAstrée^ craignant que je vous veisse rougir, pour estre \ histoire de vos jeunes amours^ que vous appelez folies?... Vous estant proposé de célébrer sous noms couvers plusieurs seigneurs, dames et familles de vostre pais de Forest, vous avez, sur la rencontre de ce nom, fait entrer en jeu nymphes, bergers et bergères, subject convenable aux bois et forests. Et au regard du particulier qui concerne vos amours, en avez dextrement estalé l'histoire... Je voy un Céladon, qui estes vous mesmes, esperdu de la belle Astrée, se laisser emporter à la mercy de vostre Lîgnon, où après avoir beu beaucoup d'eaux, enfin par les ondes jette sur le bord, est accueilly par la nymphe Galatée (1). »

Il est très vrai qu'ailleurs Honoré d'Urfé, s'adressant à Astrée, (2) semble vouloir écarter toute application personnelle : " Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d'interpréter les songes et de descouvrir les plus secrettes pensées d'autruy, et qu'ils asseurent que Céladon est un tel homme, et Astrée une telle femme, ne leur responds rien, car ils sçavent assez qu'ils ne sçavent pas ce qu'ils disent; mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considérer que j'aurois eu bien peu d'esprit d'avoir voulu dissimuler ces dioses, et de ne l'avoir sceu faire. »

Remarquons l'habileté de ces réticences. Urfé avoue-t-il? Non. Il était trop homme du monde et trop délicat pour étaler ouvertement devant le public le mystère de sa vie. Niet-il? Non. Il donne et il retire, il se réfugie derrière des formules ambiguës, il laisse planer sur son œuvre un air de piquant mystère.

Cette énigme, on s'évertuera à la dénouer dans les salons du dix-septième siècle, et tout deviendra prétexte à commentaires. Où finit l'histoire de M. le marquis d'Urfé, et où commence la fiction? Parle saut de Céladon dans le Lignon après

(1^ Pasquier, Lettres, Paris, 16 19, 3 vol. in-8% liv. XVIII. (2) Au commencement de la i" partie de V Astrée,

lequel, pendant quelque temps, on n'entend plus parler de lui, faut-il entendre une absence, un voyage à Malte, en Italie? Urfé s'est-il dédoublé, pour mieux dérouter les indiscrets, sous les deux personnages de Céladon et de Sylvandre? Les cercles mondains seront longtemps occupés de ces problèmes.

Mais s'il est loisible de disputer à l'infini et de subtiliser sur les détails, il nous paraît certain que l'histoire de Céladon et d'Astrée, dans son thème général, est le roman arrangé d'un amour de jeunesse, et ce ne sont pas les demi-dénégations très calculées de l'auteur qui pourront ébranler notre conviction.

Cette femme qu'Honoré d'Urfé a aimée, comme Céladon aime Astrée, avec un souverain respect, est-ce Diane de Châteaumorand?

Il n'y a pas à en douter, si ce que nous avons dit du sens allégorique du Sireine est vrai. Le dix-septième siècle, pour qui la fable principale de V Astrée est l'histoire des amours de M. d'Urfé, déguisée sous mille fantaisies, n'est pas moins constant à reconnaître dans l'héroïne la belle Diane de Châteaumorand. Je veux bien que la tradition ne soit pas décisive; mais si on se souvient qu'Honoré et Diane avaient longtemps vécu ensemble à Paris, que la cour et la ville les avaient beaucoup connus, on conviendra que cette tradition doit cependant compter pour quelque chose.

Elle était vivante dans le Forez même, oii on avait, pour en juger, des souvenirs précis qui donnaient, en quelque sorte, un corps à ce qu'ailleurs on ne savait que ouï-dire. Le jurisconsulte montbrisonnais Claude Henrys, qui vivait peu après Honoré et Diane, disait que Diane est le « principal sujet de l'Astrée n ; déclaration répétée par Jean-Marie de La Mure, le consciencieux historien du Forez, par le Forézien La Goutte, par d'Herbigny, intendant de la généralité de Lyon (1).

La même tradition se conservait jusque dans la famille d'Urfé; Huet, qui tenait la plupart de ses informations de

(H Claude Henrys, Œuvres, éd. de Paris, 1738, 4 vol. in-f», t. II, p. 487; La Mure, Chronique de l'abbaye des religieuses de Sainte-Claire y Montbrison, i6j6, petit in-8"; lettre de M. DE la Goutte dans \t Mercure galant,^ juin 1683; D'HERBIGNY, Mémoire sur le gouvernement de Lyon (1697)', publié par Chavannes, Lyon, 1902, in-8% p. 39.

Charles-Emmanuel d'Urfé, neveu d'Honoré, reconnaît que Diane est « la véritable Astrée (1) ».

Mais TAmour de Céladon pour son Astrée durait-il encore quand le Lignon célébra leur union, aux applaudissements des bergers et des bergères du pays de Forez? Il faut au moins poser la question, si on n'a pas l'espoir de la résoudre avec une absolue certitude.

Sur ce point, la famille d'Urfé n'admettait plus les dires de Patru. Honoré avait aimé Diane, mais il ne l'aimait plus, et il ne l'épousa que « pour ne pas laisser sortir de sa maison les grands biens qu'elle y avoit apportés », Mais les d'Urfé, en procès avec la famille de Châteaumorand qu'ils haïssaient mortellement, et qui ont mis en circulation des bruits fort suspects sur les défauts et les manies de Diane (2), ne sont plus ici des témoins impartiaux.

Le caractère chevaleresque d'Honoré d'Urfé, ce qu'on sait de son honneur, de sa hauteur d'âme, de sa générosité de sentiments, nous permet-il de supposer que n'ayant plus d'amour au cœur, il n'aurait vu dans le mariage qu'une fructueuse affaire? Et la singularité même de cette alliance avec la femme de son frère, dont Diane n'était séparée que depuis sept mois, ne l'en aurait-elle pas écarté, s'il n'y avait été sollicité par un doux sentiment?

Qu'on remarque aussi certaines clauses du traité de mariage. Elles me paraissent prouver, presque jusqu'à évidence, que ce fut moins un règlement d'intérêts qu'un œntrat de confiance et d'affection; car, si on y prend garde, les époux, en faveur l'un de l'autre, excluent d'avance de toute leur succession, ou peu s'en faut, leurs parents et héritiers naturels.

Sans. doute on nous opposera l'âge de Diane : elle avait trente-huit ans passés, Honoré d'Urfé en avait trente-trois. Qu'on veuille bien excuser mon incompétence en cette matière! Cependant j'ai sous les yeux le portrait de Diane, fait l'année d'avant sa mort : ce sont, à soixante-quatre ans, des traits réguliers, limpides, j'allais dire jeunes, et la richesse du costume aide à cette illusion de jeunesse. Je sais aussi que Diane de Châteaumorand fut une des beautés de son siècle, d'un « an-

(i) Lettre à Mlle de Scudéry.

(2) Nous en parlerons plus loin.

io6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

gélique visage w, et qu'elle passait une partie de son temps à faire oublier qu'elle vieillissait tous les jours. Que le lecteur prononce si, même à trente-huit ans, Astrée pouvait encore plaire à Céladon.

Mais, dit-on, la preuve qu'Honoré n'aimait pas ou n'aimait plus celle qui allait être sa femme, c'est qu'il la quitta bien vite et ne la revit plus... La suite de ce livre montrera ce qu'il faut croire de cette fable très accréditée, j'en conviens, mais qu'on verra s'évanouir devant les faits. Qu'on nous apporte donc du moins des raisons plus sérieuses!

Au reste, pour ceux qui préféreraient une solution moyenne, voici celle que Huet a présentée avec beaucoup d'esprit et d'ingéniosité (1).

Honoré avait aimé Diane en sa première jeunesse, et cet amour est le fond même de \ Astrée; mais il ne l'aimait plus, ou ne l'aimait plus guère. Seulement, comme il arrive aux poètes doués d'une imagination forte, il gardait dans l'âme V image de cet amour : D'urne ne lui plaisait plus, mais Astrée lui était toujours chère, // était toujours amoureux de Vidée qu'il conservait de P Astrée du temps passé. Le mari était désenchanté de la femme, mais le poète adorait encore, il adora jusqu'à la fin la bergère idéale de ses rêves, qu'il avait autrefois rencontrée sur les rives du Lignon; et en ce sens il pourra dire que la longueur du temps n'avait point diminué son amour, « qui ne s'esteindroit que sous la pierre de son tombeau w.

(i) Lettre à Mlle de Scudéry. — Nous croyons devoir citer les réflexions de M. de Loménie sur ce sujet : « Nous accorderons volontiers qu'il est moins vraisemblable que l'amour de d'Urté pour Diane de Châteaumorand ait duré vingt ans. Huet, le premier, nous apprend qu'il l'épousa par calcul, mais il n'en conclut pas, comme M. Bernard, qu'il ne l'avait jamais aimée. Même en tenant pour démontrée l'assertion de Huet, ce mariage d'intérêt ne serait nullement incompatible avec un attachement plus désintéressé remontant à une époque très éloignée... Nous serions porté à croire que l'ardeur d'imagination avec laquelle l'auteur de V Astrée se complaît à évoquer dans n * • • ' ■ ...-»...

sincère

pense ce

lorsqu'il écrivit son roman, était toujours amoureux de l'idée qu'il conservait

de r Astrée du temps passé. » (Revue des Deux Mondes , i" décembre 1857.)

CHAPITREVII

Quelques mots sur Châteaumorand ; souvenirs d'Honoré et de Diane. — Diane de Châteaumorand. — Honoré d'Urfé et la conspiration de Biron. — Urfé à Châteaumorand. — Le Bourbonnais et Honore d'Urfé ; fondation du collège de Moulins. — La Savoy siade.

Notice bibliographique sur la « Savoy siade ».

Le château de Châteaumorand (1), à huit cents mètres du bourg de Saint-Martin-d'Estreaux (Loire) et du grand chemin royal de Paris à Lyon, était assis sur l'extrême limite du Bourbonnais et du Forez; en Forez cependant, bien que, par une anomalie singulière, la seigneurie de Châteaumorand prétendît à la qualité de première baronnie du Bourbonnais, et qu'elle fût en partie gouvernée par les lois de la coutume bourbonnaise.

Nous sommes ici sur la frontière du nord et du midi, de deux langues, de deux races. L'habitant du Bourbonnais a un autre parler que le Forézien, d'autres usages, un autre tour d'esprit, presque une autre religion. Cette différence de génie s'accuse jusque dans la manière de bâtir : en Bourbonnais, les hauts pignons; en Forez, les toits plats, d'un aspect déjà méridional. Pendant de longs siècles, cette remarquable frontière intérieure a aussi séparé deux systèmes de législation. Au nord régnait le droit coutumier, tardivement codifié; au midi, en Forez, commençait le régime du droit romain, modifié par les

(i) Nous donnons cet aperçu très sommaire d'après quelques-uns de nos travaux : Histoire du château et des seigneurs de Châteaumorand, Roanne, 1888, in-4*; la Restauration de Châteaumorand (Roannais illustré, 5' série, p. 163) ; Excursion de la Diana, Montbrison, 1895, in-8<*. Nous avons tenu compte aussi de quelques documents découverts depuis.

io8 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

nécessités des temps et l'évolution des idées. A Uentrée du Forez, un monument marquait autrefois cette séparation des pays de coutume et de droit écrit, et on pouvait encore y lire, au temps d'Honoré d'Urfé, ces mots gravés sur le piédestal d'une croix : Hic incipit patria jans scriptu

Le vieux château du moyen âge, le Castrum Morandum, campé sur une vaste esplanade, protégé au nord et au couchant par des pentes rapides au pied desquelles la ligne de Paris à Lyon par le Bourbonnais déroule aujourd'hui ses lignes de fer, couvert au levant et au midi par des ouvrages dont on voit encore quelques traces, occupait une belle position de défense. Presque tout le côté nord de Châteaumorand, avec ses lignes brisées, ses murs en talus, son aspect sombre et piteux, trahit encore sa lointaine origine, bien que l'architecte de la Renaissance ait eu la fantaisie de plaquer çà et là, sur cette lèpre, de charmantes lucarnes. Dans une chambre abandonnée, s'ouvrent les oubliettes^ ou ce que le peuple appelle ainsi ; et je me souviens qu'en mes jeunes années, je ne passais pas sans terreur devant ce trou carré, béant, au fond duquel mon imagination creusait d'insondables profondeurs.

Châteaumorand fut presque entièrement reconstruit, ou au moins remis à neuf au seizième siècle, dans le goût qui prévalait alors. Cette restauration, ébauchée par Jacques de Lévis, fut presque achevée par son fils Jean de Lévis. Celui-ci, qui avait noblement guerroyé en Italie aux côtés de François I", après avoir vu de près les splendeurs de la Renaissance italienne, avait trouvé au retour son pauvre château laid, démodé, ridicule avec ses airs menaçants et ses grands murs formidables percés de fenêtres étroites et rares; on voulait, non plus des forteresses, mais des habitations riantes, finement ciselées comme les nouvelles armures.

Jean de Lévis étant mort en 1541, Antoine de Lévis, son frère et son hériter, mit la dernière main à son ouvrage. Malgré l'absence de toute symétrie et les dispositions bizarres et incommodes de la distribution, le nouveau Châteaumorand était une œuvre exquise, curieux compromis entre l'art national et l'art italien. On emprunte à l'Italie l'aisance dégagée, les larges ouvertures, les pilastres, les médaillons; mais on garde encore un certain aspect féodal, des tourelles flanquantes et rentrantes, des escaliers en vis, des corniches puissantes qui

font penser aux mâchicoulis de jadis, des lucarnes posées sur des combles énormes.

Nous n'égalerons pas Châteaumorand à Chenonceaux, à Bury, à Azay-le-Rideau, etc., ces types si purs de la Renaissance; mais notre château forézien, avec ses lignes vigoureusement accusées par un chaînage de pierre, son opulente corniche, ses grands toits pointus ornés d'épis dorés, ses lucarnes historiées, son campanile, était véritablement une résidence d'une grâce séduisante.

Tel était Châteaumorand, presque encore dans toute la fraîcheur de sa restauration, quand Honoré d'Urfé vint Phabiter. Du côté du nord, en face d'un large horizon, on montre une chambre ornée de quelques vestiges d'une décoration Henri IV ou Louis XIII, où, selon la tradition, il aimait à se retirer pour travailler. C'est là probablement qu'il a écrit la première partie de VAstrée et une partie de la seconde, et quelques endroits de la quatrième.

En 1750, l'architecte roannais Caristie rasa tout le côté du midi, et éleva sur les fondations mêmes une façade assez majestueuse, mais d'une correction froide, bien qu'ornée d'un fronton et d'une belle balustrade en attique. Du château de la Renaissance, celui d'Honoré d'Urfé, il est resté une merveilleuse petite façade, récemment restaurée avec beaucoup de soin. C'est une œuvre très élégante, et les lucarnes surtout peuvent soutenir la comparaison avec ce que le seizième siècle a fait de plus achevé en ce genre.

A l'entrée de ce corps de logis, à gauche du vestibule, est un cabinet voûté comme une chapelle, où les archives de la famille sont installées depuis quatre siècles, toujours défendues par leur lourde porte de fer sur laquelle est martelée la date de 1527. Bien que des lacunes soient constatées par d'anciens inventaires, et qu'une partie des chartes soit aujourd'hui chez M. le duc de Lévis-Mirepoix, au château de Léran, les archives de Châteaumorand sont encore le plus riche dépôt privé du département de la Loire, et sans les inestimables ressources que nous y avons trouvées, nous n'aurions pas osé entreprendre ce livre.

Mais il ne faut plus chercher à Châteaumorand une seule épave de son ancien ameublement : livres, dont quelques-uns venaient d'Anne et d'Honoré d'Urfé, meubles, tapisseries qui

iio LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D*URFÉ

représentaient les faits historiques de Jean de Châteaamo^ rand, tout a disparu, vendu pour une poignée d'assignats, dans l'enchère de fructidor an II. N'y cherchons donc pas le lit de Céladon et d'Astrée, dont un inventaire de 1673 nous donne cette minutieuse description : « Dans la chambre des chevaliers avons trouvé... un tour de lit composé de trois pantes, soubz-pantes, deux bonnes-grâces, deux cantonnières, le fonds de velours noir gamy des armes my-partie d'Urfé- Chasteaumorand, avec les chiffres d'Honoré d'Urfé et de Diane de Chasteaumorand, quatre rideaux aussi de velours noir, doublés de damas noir, le fond de lit et contre-pantes étant aussi de velours figure noire, gamys de franges de soie et d'argent avec une dentelle de quatre doigts de hauteur, la couverte de velours pendante comme les rideaux, avec quatre pommes de bois doré, avec des bouquets de soie. » C'est plus beau que dans les chaumières des bergers du Lignon, et j'imagine mal les chiens de la meute de Diane (1) vautrés dans ce velours, ces franges d'argent et ces dentelles.

Dans la cour du château, on voit un bâtiment de quarantecinq mètres de longueur, autrefois éclairé par six grandes fenêtres à meneaux. C'est l'ancienne Galerie des portraits, où nous pouvons entrer, le même inventaire à la main : « Se sont trouvés en icelle quatre grands tableaux, l'un d'eux au fond représentant Honoré d'Urfé et Diane de Chasteaumorand, et ceux qui sont du costé dudit Honoré d'Urfé représentant la généalogie de la maison d'Urfé, et ceux qui sont du costé de ladite dame Diane représentant son portrait, et la généalogie de la maison de Lévis et celledeChasteaumorand. Plus quatrevingt-seize petits tableaux représentant divers portraits, n Juste au milieu de la longueur de cette galerie, une cheminée à pilastres, d'un travail robuste et massif, est couverte de mauvaises peintures entremêlées du chiffre d'Honoré et de Diane.

Malgré la mutilation qu'il a subie au dix-huitième siècle, Châteaumorand est toujours une des plus belles habitations du Forez; mais il ne faut pas le séparer de son magnifique jardin. Au pied du bastion plein de verdure et de fleurs sur lequel est bâti le château, une vaste pelouse, des groupes d'ar-

(i) Voir le chap. x.

CHATEAUMORAND m

bres disposés avec art, un bois de vieux tilleuls, une longue avenue de marronniers, un étang, presque un lac, où les arbres viennent baigner leur feuillage.

Le château de Châteaumorand a reçu des visites royales et princières, mais son rôle historique et militaire est modeste. Pendant les guerres de la Ligue, Anne d'Urfé, premier mari de Diane, y logea quelquefois des troupes et en fit une base d'opérations. En 1590, il y mit des soldats pour surveiller au nord la frontière du Forez. Michel de Génetines, enseigne de sa compagnie, fut pris par un parti descendu de Montgilbert en Bourbonnais, tandis qu'il allait de Montbrison à Châteaumorand. La garnison établie dans le château eut la chance de mettre la main, dans une de ses tournées, sur un certain Cornaton qui avait livré la ville de Charlieu aux royalistes. Quelques jours après, Anne d'Urfé apprend que Chazeron, gouverneur du Bourbonnais, assiège l'oncle de sa femme dans son château de Chenillac; il se prépare à le secourir, et assigne Châteaumorand pour rendez-vous général à sa compagnie et aux renforts qu'il attend des échevins de Lyon. Le 21 novembre de la même année 1590, c'est à Châteaumorand que M. de Saint-Sorlin, au nom du duc de Nemours, donna pouvoir aux délégués de la Ligue pour consentir la trêve du 23 novembre entre les ligueurs et les royalistes.

Il est probable que la terre de Châteaumorand avait été léguée en 1195 par Quichard IV de Beaujeu à Eustache de Châtelus; mais l'histoire bien authentique de cette baronnie ne commence pas avant le milieu du treizième siècle. Pendant plus de deux cents ans, elle fut possédée par la famille de Châtelus-Châteaumorand, d'origine bourbonnaise, et de cette race est sorti un homme illustre, Jean de Châteaumorand, homme de guerre, diplomate et chroniqueur, mêlé à la plupart des grands événements du règne de Charles VI, et en particulier aux affaires d'Orient (1).

Jean mourut le 30 novembre 1429, et les Châtelus-Châteaumorand s'éteignirent en 1476 avec sa fille Anne, qu'il avait mariée en 1423 à Brémond de Lévis; on peut voir les deux

(i) C'est le véritable auteur de la Chronique du bonc duc Loys de Bourbon^ qui a été plusieurs fois imprimée. Depuis longtemps nous projetons d'écrire la vie de Jean de Châteaumorand, pour laquelle nous avons réuni des documents nombreux.

époux agenouillés devant un prie-Dieu, dans un vieux vitrail de l'église de Saint-Martin-d'Estreaux. De cette alliance sont issues les branches ducales de Lévis-Ventadour et de Lévis- Charlus, qui arrivèrent à la pairie, et la première branche de Lévis-Châteaumorand.

Celle-ci prit fin en 1566 par la mort d'Antoine de Lévis, archevêque et prince d'Embrun, et qui depuis avait échangé son archevêché contre l'évêché de Saint-Flour. Prélat assez tiède, on ne l'a guère vu dans ses diocèses, bien qu'il ait publié les Statuts synodaux de celui de Saint-Flour; moins occupé de ses ouailles que de sa belle résidence de Châteaumorand. Au reste sage, de mœurs correctes, lettré aussi, faisant à ses heures des vers qui ne sont pas trop mauvais, et Mécène des jeunes gens qui méritaient son patronage éclairé; le jurisconsulte Jean Papon fut un de ceux qu'il a « nourris et advancés aux lettres ». Il eut quelque temps à son service, comme secrétaire, le poète Laurent de la Gravière, qui sollicitait avec esprit les libéralités de son maître. Marot n'a pas fait beaucoup mieux.

C'est vostre estât, veu cju'avez le pouvoir, De me donner, et le mien est de prendre.

Donc', Monseigneur, faistes vostre devoir, Car quant au mien, je suy prest d'y entendre ; Et si je fay reffus de condescendre A recevoir de vous quelque grand bien.

Content je suy que Ion me meine pendre, Ou que jamais vous ne me donniez rien (1).

Le 12 avril 1558, au contrat de mariage de sa petite-nièce Gabrielle de Lévis-Charlus avec Antoine Lelong de Chenillac, l'évêque de Saint-Flour fit donation aux futurs époux de tous ses biens, à la condition qu'Antoine de Chenillac adopterait le nom et les armes pleines de Châteaumorand. Or ceux dont il faisait librement élection pour leur laisser sa fortune et son nom, et continuer les destinées de sa maison étaient des huguenots notoires, en commerce avec Antoine de Chandieu qui travaillait à les pourvoir d'un ministre du Saint Evangile.

(i) La première Eclogue de F. Baptiste Mantuan, avec autres compositions en rythme françoy se ^ Lyon, M. Roy et L. Pesnot, 1554, in-S". En tête est une dédicace en prose à Antoine de Lévis, datée de Châteaumorand,

50 mai 1354; cette dédicace disparut dans Tédition de Lyon, Temporal,

Antoine de Châteaumorand était publiquement signalé entre les " séditieux et rebelles » contre le roi et l'Eglise. Dans son testament du 2 juillet 1572, il déclarait encore expressément appartenir à la religion réformée (1).

Il est possible cependant qu'Antoine de Châteaumorand et Gabrielle de Lévis ne se soient déclarés pour la réforme qu'après 1558. En ce temps-là, pour un rien, on passait aux opinions nouvelles ou on rentrait dans l'Eglise romaine. Le calvinisme, qui d'abord avait fait quelques conquêtes dans la noblesse du pays roannais, les perdit peu à peu, et vers 1580 il ne restait plus, croyons-nous, un seul gentilhomme réformé en Forez.

Antoine de Châteaumorand mourut au mois de janvier 1 573; sa veuve Gabrielle de Lévis lui survécut longtemps, en mauvaise intelligence avec sa fille et son gendre. Elle vivait confinée près de Moulins, dans son petit château de Pouzeux.

De leur mariage était née à Châteaumorand, le 30 novembre 1561, une fille unique à laquelle on donna le nom de Diane, et qui fut élevée par ses parents dans la religion protestante.

Le 22 octobre 1571, au château d'Ecotay près de Montbrison, fut passé contrat de mariage entre Anne d'Urfé, encore simple gentilhomme de la chambre du roi, et demoiselle Diane de Châteaumorand (2). Cette alliance entre la famille qui représentait avec éclat la cause catholique dans le Forez et une famille huguenote est très singulière; mais il est vraisemblable que les d'Urfé avaient des motifs de compter sur la conversion de Diane, malgré cette clause finale du contrat de mariage : « Se sont les parties consenties et accordez estre de différente religion, et que pourtant, pour le désir qu'elles ont heu de soy ensemble aller par un tel mariage, n'ont voulu laisser à en venir à s'y résoudre, mais aussi ont accordé, juré et promis de laisser lesdits espoux et espouse en pleine liberté de leurs religions, sans les jamais forcer ou persuader, faire forcer ou

(i) Bernus, Antoine de ChandïeUj Paris, 1889, gr. in-8'*, p. 57; Ordonnance de Messieurs les Seneschal et gens tenans le siège présîdîal de Lyon, Lyon, M. Jove, 1568, in-8°; archives de Léran (fonds Cliâteaumorand,

(2) Archives du Rhône, registres des insinuations de la sénéchaussée de Lyon, janvier-mars 1J72,-

persuader de désister Tune pour l'autre desdites religions, ains laisser le tout à leur discrétion. »

Diane ayant à peine dix ans, il était convenu que le mariage ne serait pas « effectuellement accompli » avant trois ans. Il fut en effet célébré en 1574 ou 1575, et, dit-on, dans la chapelle des religieuses de Sainte-Claire, à Montbrison.

Diane, sollicitée par les conseils de sa nouvelle famille, et que la mort d'Antoine de Châteaumorand avait soustraite à la contrainte de l'autorité paternelle, s'était déjà convertie, ou ne tarda pas à se convertir au catholicisme.

En 1574, Anne d'Urfé avait succédé à son père dans la charge de bailli de Forez, qui l'obligeait à faire de fréquents séjours à Montbrison, capitale de la petite province. Les jeunes époux retournaient aussi quelquefois à Châteaumorand, où les appelait l'administration des biens de Diane. Mais ils résidaient ordinairement à la Bastie; la vie y était large et les réceptions plantureuses, si nous en jugeons par des comptes de fournisseurs que le hasard nous a conservés (1).

Des années passèrent ainsi, heureuses et sans histoire, à peine troublées par quelques incidents des guerres civiles, dans la considération, les hommages des courtisans et des amis, au milieu de l'abondance d'une maison vraiment princière.

Heureuses du moins en apparence. Mais il y avait une plaie que le monde ne connaissait pas encore... Anne d'Urfé se faisait dire par une maîtresse mystique qu'il aima en tout bien tout honneur :

Tu n'as point heu d'enfans, et tiens chose certaine

Que tu n'en auras point- Anne d'Urfé prodiguait à sa femme les témoignages de respect Diane était alors dans la fleur de sa souveraine beauté, et Loys Papon en faisait ce remarquable éloge : « Une perle de son temps, en élégance de perfections désirables aux dames d'honneur, et fluide éloquence, aux discours de toute vertu (2). » Mais cependant, sous les ombrages de la Bastie, se formait entre Céladon et Astrée cette affection fraternelle aux yeux de

(0 Quatre mémoires, un de 1575, un de i $85 et deux sans date, aux arcnives3e Châteaumorand.

(2) Heure, les Emblèmes d'Anne d'Urfé^ p. 3 1.

CHATEAUMQRAND 115

la foule, en tout cas respectueuse et chaste. « et dont le feu fut si clair et si beau, qu'il n'eut pas de fumée «.

Le 27 février 1588, Anne d'Urfé et Diane assistèrent à Montbrison, dans l'ancienne salle des Etats du Forez, à un drame pastoral en cinq actes et en vers, composé par le chanoine Loys Papon pour célébrer les victoires du duc de Guise sur les reîtres allemands (1). A la fin de la représentation, un acteur s'avança sur le devant de la scène, et complimenta M. de Mandelot, Mgr Pierre d'Epinac, archevêque de Lyon, et les autres illustres personnages qui étaient dans l'assemblée. Mgr le bailli de Forez et sa femme eurent naturellement la meilleure part de ces compliments; l'acteur salua, en très méchants vers, hélas!

Un excellent Urfé, Philus en tous les arts.

En paix fils de Minerve, en guerre enfant de Mars.

ie salue sa Diane, illustre des mélanges )es carites-vertus de ses vives louanges, D'un mérite plus haut que ne porte ma voix.

Peu après survinrent les événements de la Ligue, où Anne d'Urfé, d'abord pour la Sainte Union, et ensuite pour le roi, se dépensa sans compter. Diane elle-même semble s'être jetée dans la lutte avec cette ardeur que les femmes apportent aux causes qui leur sont chères, si nous en jugeons par ce billet que nous avons trouvé aux archives de Châteaumorand :

Je confesse debvoir au s' Gabriel Merlon, marchant de Saint Estienne de furan, la somme de quatre cens escus pour raison de la vente de certaine quantité d'armes, lesquelles il a deslivré au sieur de Bussy (2) ; laquelle somme de quatre cens escus je luy prometz payer dans Nouel prochain. Huy dernier de may 1592. chasteau- MORAND (3).

Cet aperçu nous a paru nécessaire pour faire connaître au lecteur le château de Châteaumorand, oti s'est écoulée une bonne partie de la vie d'Honoré d'Urfé, et ce que nous savons de l'histoire de Diane jusqu'à son second mariage.

Honoré et Diane restèrent quelques mois à Châteaumorand pour y goûter, dans la paix et la solitude, les premières

(i) Œuvres du chanoine Lojs Papon, Lyon, 1857, in-8°.

(2) Christophe d'Urfé son beau-frère, frère d'Anne et d'Honoré.

(3) Cette aette ne fut cependant payée que le 6 janvier 1603, comme il résulte de la quittance.

ii6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

douceurs de leur union, Diane se donna le plaisir de faire visiter ses terres à Honoré, du moins celles du voisinage : Châtelus, berceau de l'ancienne maison de Châteaumorand, qui gardait les ruines de sa motte féodale, la tranquille vallée de Cholis, comme séparée du reste du monde, Ande et sa butte volcanique, le château de Chaugy où était né Michel de Chaugy, un des gais et libres conteurs des Cent Nouvelles nouvelles (1), Saint-Pierre-Laval avec son menhir et sa fontaine miraculeuse. Je sens trop bien que je m'attarde à nommer des lieux obscurs; mais qu'on me le pardonne : ce sont mes promenades d'enfance qu'il me semble ici recommencer, en compagnie de notre bonne dame Diane de Château morand.

A son tour. Honoré voulut faire voir à sa femme son domaine de Valromey et de Bugey. Hugues Fabri venait d'ordonner les réparations les plus urgentes au château de Virieu (2), où nous trouvons les époux au commencement de l'été; c'est de Virieu-le-Qrand, le 16 juin 1600, qu'Honoré d'Urfé date une dédicace de son Sireine à la princesse Marguerite de Savoie (3).

Le traité de Lyon du 17 janvier 1601, qui incorporait au royaume, en échange du marquisat de Saluées abandonné par Henri IV, la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Oex (4), fit passer le seigneur de Châteauneuf et de Virieu de la domination du duc de Savoie sous celle du roi de France. Le 18 avril 1602, en son château de Virieu, ayant pour témoins Gaspard de Qénetines. Gaspard de Jas et François de Foussat, tous gentilshommes foréziens de sa suite, Honoré d'Urfé donna au roi avea et dénombrement pour ses seigneuries de Châteauneuf, de Virieu-le-Qrand et de Senoy; cet acte de vassalité énumère en détail les revenus de ces trois terres, en les rabaissant, cela va de soi, au taux le plus bas possible (5).

Honoré revint ensuite à Châteaumorand, et ici se place un

(i) Voir ma brochure : Michel de Chaugy y Montbrison, 1897, in-8".

(2) Prix fait desdites réparations, du 2 juin 1600, mentionné dans l'inventaire du château de Virieu.

(3J II était probablement à Turin le 5 octobre 1600, jour où le duc Charles-Emmanuel fit un don de 500 florins à son capitaine des gardes (Chambre des comptes de Turin.)

(4) Je n*ai pu découvrir si Urfé avait pris part aux courtes hostilités qui précédèrent le traité de Lyon.

(5) Biblioth. nat., mscrlt français 5305.

CHATEAUMORAND ti^

épisode qui prouve qu'il était encore vu par le gouvernement avec une extrême défiance, que ses faits et gestes étaient étroitement surveillés, et qu'on le croyait capable même de trahir son pays au profit du Savoyard.

Biron fut arrêté au mois de juin et exécuté le 31 juillet 1602. On crut en France que le duc de Savoie, humilié par le traité de Lyon, avait mené la conspiration, de connivence avec les Espagnols et le maréchal; il jugea prudent d'envoyer un ambassadeur à Henri IV, pour protester qu'il n'en n'avait pas même eu connaissance.

Toujours est-il que l'émoi fut grand sur la frontière de Savoie et à Lyon : « Ladicte année 1602, dit un chroniqueur lyonnais, fut advéré une trahison qui se conspiroit contre le roy, par le mareschal de Biron, le prieur d'Auvergne et autres, et commença l'on dès lors à faire bonne garde en ceste ville de Lyon (1). » D'après Pierre Matthieu, le roi écrivit à Philibert de la Quiche, gouverneur de Lyon, en villégiature dans sa terre de Chaumont, de revenir sans délai en son gouvernement, de renforcer la garnison de Lyon, et de réparer les murailles, parce qu'on avait avis de mauvais desseins sur cette ville. M. de la Quiche prit en effet des mesures de défense; les pennonnages de la ville devaient, en cas d'alarme subite, s'assembler sur les points de ralliement qui leur étaient assignés (2).

Il n'est pas douteux que le duc de Savoie, malgré ses protestations, n'eût la main dans la conspiration (3). Entre les affidés du duc particulièrement dangereux, on avait signalé au roi Honoré d'Urfé et Qaspard de Qénetines. La Quiche, « suyvant le commandement de Sa Majesté w, donna donc l'ordre d'appréhender à Châteaumorand les personnes de M. d'Urfé et de M. de Qénetines, de les amener prisonniers à Lyon, et de saisir leurs papiers.

(i) Notes inédites relatives à F histoire de Lyon (Arch, histor. du Rhône, XII, i8o.)

(2) Hist. de France durant sept années de paix ^ t. II, p. 221 et 236. Cf. PÉRICAUD, Notes et documents, année 1602, 7 septembre; archives munie, de Lyon, BB. 139; Lettres missives de Henri /K, t. V, p. 628; Legrain, Décade, Paris, 1633, in-4% p. 924; etc.

(3) Voir en particulier, sur ce point, un article de B. Zeller, dans les Séances et travaux de l'Acad, des se. mor. et polit., nouv. série, t. XI, p. 130-1 $9.

ii8 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

Anthoîne Thomé, prévôt général de la maréchaussée au gouvernement de Lyon, Jean de Châtillon, son lieutenant, et Benoît Ranyne, lieutenant au pays de Forez, furent chargés de Fexécution de cet ordre.

Thomé nous a rendu compte de sa mission dans un rapport de gendarmerie, avec une solennité et un luxe de détails qui prouvent qu'il avait conscience et de la gravité, et des difficultés de son mandat; car il s'imaginait que Châteaumorand était un fort « imprenable sans troppes et canons „ ! Aussi le prévôt général fut-il déconcerté et un peu inquiet quand, arrivé à Roanne, il apprit qu'il ne pouvait compter, pour l'aider dans cette périlleuse expédition, ni sur le capitaine Gagemont, qui qui était à dix lieues de là, ni sur les troupes en quartier dans les environs de Roanne, dont les chefs, faute d'ordre exprès, refusaient de marcher.

Les trois officiers de la maréchaussée, à la tête de leurs archers, et flanqués de leurs greffiers, s'acheminèrent cependant au bourg de Saint-Martin-d'Estreaux, où ils éveillèrent en pleine nuit le curé qui dormait à poings fermés, et de là à Châteaumorand; ils arrivèrent le 13 juillet 1602, au petit jour, sous les murs de la redoutable forteresse. Mais laissons Thomé nous dire comment, sans assaut ni coups de canon, il entra dans le château où on ne l'attendait guère. « Après avoir par plusieurs et dyverses foys appelle, et pour estre encores matin, nul resp^ndant, avons faict donner troys chamades de trompettes, auxquelles plusieurs de la maison esveillez, se sont mys aux fenestres, et entre autres ung nomé Jehan Neyral, soy disant vallet de chambre de la dame d'Urfé, auquel nous avons faict entendre que nous avons commandement et commission de Monseigneur de la Quiche d'entrer dans le chasteau et y faire perquisition. Lequel est rentré et a faict venir en ladicte fenestre Madame d'Urfé, laquelle a faict faire ouverture du chasteau, où nous sommes entrez avec nos greffiers et faict perquisition. Ne trouvant dans icelluy lesdicts d'Urfé et de Génetines, nous, avons faict veoir l'original de la dicte commission à la dicte dame. ;,

Diane de Châteaumorand répondit avec beaucoup de sangfroid et une légère pointe d'ironie, à peu près en ces termes : M. de Génetines n'a pas été vu céans depuis trois ou quatre semaines. Quant à son mari, il est depuis hier " aux champs »,

CHATEAUMORAND ïi0

c'est-à-dire dans quelque terre du voisivage. S'il avait plu à Monseigneur le gouverneur de lui écrire pour lui faire entendre sa volonté, M. d'Urfé serait allé le trouver, sans qu'il fût besoin de ce déploiement de police quelque peu ridicule; d'autant plus que la conscience de M. d'Urfé est pure, qu'il n'a pas donné lieu de prendre ombrage de lui, et qu'il est très affectionné serviteur de Sa Majesté. Mais au reste il sera à Lyon dans le délai raisonnable qu'on voudra bien lui fixer.

Par acquit de conscience, Thomé voulut encore perquisitionner dans le cabinet des archives; il y trouva des livres, des papiers de famille et d'affaires, rien de compromettant II partit enfin, laissant entre les mains de Madame une assignation à MM. d'Urfé et de Génetines " d'eulx rendre prisonniers à Lyon, à peyne de rébellion et déshobéissance au roy «, le jeudi suivant 18 juillet. Cette assignation est signée des trois prévôts de la maréchaussée (1).

Nous ignorons les suites de l'affaire; mais elle ne pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour M. d'Urfé, qu'on ne pouvait soupçonner, si peu qu'on le connût et qu'on entendît ses explications, de complicité avec un traître.

Toutefois ce fut probablement la nécessité de se disculper devant le Conseil du roi, qui l'obligea de faire le voyage de Paris. Il y était le 30 août, et y arriva bien à propos pour tirer de la prison un Forézien dans l'embarras. Gilbert Hébrais, châtelain de Saint-Germain-Laval, était détenu à la Conciergerie du Palais pour certain argent dont il était comptable sur les tailles du Forez. Par une promesse passée par devant deux notaires du Châtelet, à l'hôtel du Cygne, rue des Boucheries, faubourg Saint-Qermain-des-Prés, Honoré endossa généreusement cette dette, moyennant l'élargissement du pauvre châtelain (2).

Honoré d'Urfé, venu seul à Paris, y resta seul, il semble, jusqu'au mois de mai suivant; du moins les actes faits par Diane à Châteaumorand (3) paraissent laisser à entendre que son mari est absent. Mais n'allons pas en conclure qu'entre

Si) L'ordre d'arrestation, le rapport de Thomé et l'assignation sont aux ives de Châteaumorand. Nous avons publié tout au long ces trois pièces dans le BulL de la Diana^ VI, 23 1 .

(2) Copie signée des notaires, aux archives de Châteaumorand.

rand)

m 6 septembre 1602, 6 janvier et 16 mai 1603 (Arch. de Châteaumod).

î5o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

Honoré et Diane la vie conjugale était déjà fort relâchée. Quand il s'agit de la noblesse, il ne faut pas nous représenter l'existence commune que suppose le mariage sous un aspect trop bourgeois. Monsieur est dans les camps ou à la cour, il visite ses domaines, soutient les deux ou trois procès dont une bonne maison ne peut se passer; cependant Madame élève ses enfants et surveille ses domestiques. Après des semaines ou des mois d'absence. Monsieur revient enfin au logis, et c'est ce qu'on appelle la vie commune : les idées et les usages n'en demandent pas plus, même aux ménages les plus réguliers et les mieux unis.

Pendant ce séjour à Paris, Honoré prépara une nouvelle édition de ses Epistres morales^ à laquelle il ajouta un second livre écrit depuis longtemps, et obtint un privilège d'auteur qu'il céda au libraire Jean Micard (1).

Comme il prend peu après la qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, nous pouvons croire qu'il se réconcilia vers ce temps avec Henri IV, qui jusque-là l'avait tenu dans une injuste suspicion. Gentilhomme ordinaire de la chambre, c'était bien peu de chose pour un homme tel que lui; mais c'était l'attestation publique que la disgrâce et la défiance avaient pris fin. Henri IV, quoi qu'on ait dit, se souciait peu de littérature, et ce ne sont pas ses mœurs d'un libertinage grossier qu'Urfé a pu peindre dans les pages délicates de VAstrée. Mais il était chevalier; il dut bien accueillir, quand une entrevue loyale eut dissipé ses préventions, une des âmes les plus généreuses qu'il y eût en son royaume.

A la fin de 1602, Urfé était de retour à Châteaumorand, qu'il ne quitta presque pas pendant plus de deux ans : époque de paix profonde et de travail, dans le confort de sa belle résidence forézienne.

Ce serait le moment d'ouvrir un aperçu sur la vie d'un seigneur à la campagne au début du dix-septième siècle, les réceptions, les visites aux familles des environs, la gérance d'un grand domaine, les soucis d'affaires, les redevances mal payées, les rapports avec la bourgeoisie villageoise, avec le bon curé Jean Grimaud, avec les gentilhommes servants, les

(i) Le privilège est du 2 juin 1603, la cession du 20 juin; mais Urfé n'était plus à Paris.

pages, la domesticité. Mais ce tableau, plein d'intérêt pour nous, enfant du pays, en aurait bien peu pour le lecteur. La juridiction de Châteaumorand ne s'étendant encore que sur deux ou trois paroisses, n'était pas aussi large qu'elle le fut dans la suite; la baronnie avait cependant son tribunal, son juge, son greffier, son procureur d'office, qui faisait respecter avec zèle les droits de Monseigneur et de Madame (1).

M. et Mme d'Urfé élevaient auprès d'eux et avaient, pour ainsi dire, adopté une nièce d'Honoré, demoiselle Eléonore de Calvacque, fille de Paul-Camille, gentilhomme italien, et de Madeleine d'Urfé. Son contrat de mariage avec Pierre telong, seigneur de Chenillac, cousin de Diane, fut passé à Châteaumorand le 25 juin 1605, et la cérémonie religieuse célébrée dans l'église de Saint-Martin-d'Estreaux, en présence d'une nombreuse parenté (2).

Ce long séjour à Châteaumorand ne fut interrompu, à notre connaissance, que par un voyage à Lorette, au commencement de l'année 1605, sur lequel nous n'avons aucun renseignement. Quel fut le motif de ce pèlerinage? Contentons-nous d'observer discrètement que Notre-Dame de Lorette était invoquée pour « obtenir des enfans aux personnes stériles (3) ;;, et que rien n'aurait manqué au bonheur d'Astrée, si le ciel eût béni son mariage... Mais admirez en passant les jugements de certains historiens. Honoré d'Urfé, qui traduisait les psaumes, allait en pèlerinage à Lorette, faisait ses dévotions dans la maison natale du bienheureux Pierre Le Fèvre, Honoré, l'ami de saint François de Sales, quelques-uns nous l'ont représenté comme une sorte de libre-penseur, un esprit au-dessus des préjugés religieux du commun !

L'acte le plus important de cette période est la fondation du collège de Moulins.

Les parents de Diane étaient tous les deux d'origine bourbonnaise. Le château de Châteaumorand était à deux pas du Bourbonnais; la famille avait dans cette province la plupart de ses terres, quelques-unes avec de petits châteaux où Honoré

(i) Le 16 novembre 1603, sentence de Desmanèches, condamnant un particulier à payer à M. et à Mme d'Urfé le « droict de mariage de filhe aynée, qui est de double cens et taille » (Arch. de Châteaumorand.)

(2^ Archives de T Allier, B. 375.

(3) Bouche, la Saincte vierge de Laurette, Paris, 1646, iD-12, p. 161.

pouvait se réfugier quand il tenait à jouir d'une parfaite tranquillité; c'est dans une de ces terres, à Montormentier, qu'il commença le sixième livre de la Savoisiade, le 25 juillet 1605. Les relations étaient rendues faciles par la route de Paris à Lyon, qui passait presque sous les jardins de Châteaumorand et coupait toute l'étendue du Bourbonnais, route sans cesse parcourue par des courriers, des voyageurs, des marchands, qui apportaient des nouvelles ou se chargeaient des commissions du château.

On comprend donc qu'Honoré et Diane, par la force des choses, eurent avec le Bourbonnais des rapports plus suivis et plus étroits qu'avec le Forez même. Si les souvenirs de la jeunesse ramenaient les pensées d'Honoré aux plaines du Lignon, rares étaient les occasions qui le rappelaient de ce côté.

Le commerce d'intérêts et d'affaires amena naturellement un certain commerce intellectuel, d'autant plus que Moulins était un centre de culture. Urfé a probablement connu la plupart de ces écrivains bourbonnais, dont le plus illustre, Antoine de Laval, était Forézien comme lui, mais un Forézien déraciné, depuis longtemps établi à Moulins. Honoré était fort admiré dans ce milieu provincial, oti on le mettait entre les grands poètes de la France :

L'Aonie est françoise et n'est plus estrangère, Ayant ce grand Ronsard, la merveille des dieux, Bellay, Belleau, Bertaut, Desportes, que les cieux Ont rendu si divins que rien plus on n'espère, Cet Orphée (VAstrée et ce Garnier tonnant, etc. (1)

Urfé exerça même sur la littérature, dans le Bourbonnais, un patronage direct, offrant ses conseils et son crédit aux beaux esprits de ce pays, et on lui doit en partie une floraison littéraire où tout n'est pas sans valeur. En étudiant le Sireine, nous avons déjà remarqué que Jean de Lingendes a imité ce poème et qu'Etienne Bournier a dédié à Urfé son Jardin d'Apollon et de Clémence (2).

Bournier est un prodige de naturel et de goût, si on le compare à un autre admirateur d'Honoré d'Urfé, « harpeur, arithméticien et maistre escrivain en la ville de Molins », et que

(i) Pièces liminaires des Tragédies françaises de Claude Billard, Paris, i6io, in-8".

(2) Voir le chapitre IV.

tant de bons métiers n'avaient pas mis à l'abri de la gêne. Ce pauvre hère, qui s'appelait Gilbert Giboin, avait fait une pièce en cinq actes, intitulée : Tragi-comédie sur les amours de Philandre et de Marisée (1), où on lisait des passages bien extraordinaires. Une femme prend du poison avec ses trois enfants, et leur dit, pour leur donner du cœur :

Humons ce rompt^soucy, brise-seing, chasse-peines, Et lui donnons logis en nos tremblantes veines!

Giboin a mis en tête de sa tragédie une dédicace à Honoré d'Urfé, d'un très beau style, comme on va en juger!

Monseigneur,

Ce seroit estouffer le feu de mon devoir sous les cendres d'oubly, si, esclairé des luisans rayons de vos vertus, je ne consacrois sous leur sauvegarde ce jeu tragique qui ne peut, s'il n'est marqué du sceau de vostre puissance, résister aux canons foudroyans, desquels la calomnie commence à battre sa forteresse. Si vostre adveu favorise tant soit peu le rempart de ce dessein, je me pourray vanter d'avoir acquis, dans le champ d'un loisir interrompu, des marques assez fortes pour abbaisser la voix de ces critiques réformateurs, et de me pouvoir introduire avec plus d'asseurance soubs la solde honorable que je dois au sanctuaire de vos disertes Muses, auxquelles et à vostre grandeur je sacrifie avec autant d'humilité mon obéissance, comme je désire i'enrooler soubs le nom de

Vostre très humble, très obéissant et très affectionné serviteur,

Gilbert Giboin.

Des relations littéraires, des intérêts importants, des raisons de parenté rattachaient donc étroitement Honoré d'Urfé et Diane de Châteaumorand à la société bourbonnaise, et semblaient appeler de ce côté leurs bienfaits.

Vers les premières années du dix-septième siècle, si peu de temps après les guerres civiles qui avaient ruiné tant de choses, une des œuvres les plus urgentes était la restauration ou plutôt une organisation plus sérieuse de l'enseignement à l'usage de la noblesse et de la bourgeoisie; car bien peu encore pensaient à l'instruction du peuple.

Il y avait bien à Moulins une sorte de collège municipal, administré par un principal avec lequel la ville avait un bail, et o\x enseignaient quelques pauvres régents mal considérés

(i) Lyon, Jonas Gautherin, 1619, petit in-8^ — Cette pièce est tirée d'un roman publié sous le même titre par Nervèze.

et mal payés. Mais un tel établissement était instable, précaire, presque sans ressources, chétivement installé; il manquait de cette suite dans la direction que pouvait seule assurer une congrégation enseignante, ou, à son défaut, un corps public solidement constitué.

Les échevins voulaient une institution mieux assise, avec des garanties plus efficaces de durée. Ils tournèrent les yeux vers la Compagnie de Jésus qui avait fait ses preuves. Chassée à la fin de la Ligue, le roi venait de la rappeler par son édit de septembre 1603; par ses lettres du 30 novembre, il avait autorisé la ville de Moulins à fonder un collège de Jésuites, quand elle aurait préparé et mis en bon état les bâtiments et commodités nécessaires, et, par d'autres lettres du 29 juin 1604, permis aux Jésuites d'accepter les fondations qui seraient faites pour cet établissement.

Il se trouva que Diane de Châteaumorand possédait aux portes de Moulins le domaine de Pouzeux, que sa mère Gabrielle de Lévis avait acquis en 1 579 de Pierre de Lingendes, et que depuis elle avait agrandi des petits fiefs de Laillau et de Mibonnet Les échevins jugèrent que la maison de Pouzeux, assez grande, pourvue d'une chapelle, entourée d'un jardin, d'un clos et de quelques terres, conviendrait parfaitement bien pour la campagne de récréation du collège projeté. Diane entra généreusement dans leurs vues, offrit sa maison de Pouzeux et y ajouta de nouvelles libéralités (1).

La donation fut passée devant deux notaires et dans la forme la plus solennelle, au château de Châteaumorand, le 14 octobre 1604, en présence des échevins de Moulins et d'autres notables citoyens de cette ville (2). On voit par le 'préambule de cet acte qu'alors on ne séparait pas les études de la religion, l'enseignement étant considéré avant tout comme une préservation de la foi. Messire Honoré d'Urfé et Mme Diane de Châteaumorand déclarent faire la présente fondation « pour le zelle et singulière affection qu'ilz ont à la religion catholicque, apos-

(i) Une vue de Pouzeux, dessinée par le P. Martellange, a été reproduite dans la Revue bourbonnaise j juin i886.

(2) La minute originale de cet acte, revêtue de treize signatures dont les deux premières sont celles d'Honoré d'Urfé et de Diane de Châteaumorand. autrefois aux archives de Châteaumorand, est aujourd'hui à Léran (fonds Châteaumorand, A2, n" 25).

tolicque et romaine; et à l'acivancement et propagation d'icelle au païs de Bourbonnoys, et particullièrement à l'endroict de la ville de Molins, capitale dudit pays, ayant recongneu et meurement considéré ne pouvoir l'exprimer plus utillement que par la fondation d'ung collège, en ladite ville, de Pères Jésuites pour l'instruction de la jeunesse w. En cette pieuse intention. M. et Mme d'Urfé donnent à la ville de Moulins la somme de 24 000 livres, pour laquelle ils lui remettent la terre de Pouzeux, Mibonnet et Laillau, s'en^geant à parfaire le reste en deniers comptants pour la construction et aménagement du collège.

Cette libéralité était subordonnée à diverses conditions. Les donateurs se réservaient la faculté d'avoir leur sépulture, si tel était leur bon plaisir, dans l'église du collège, de la ceindre dedans et dehors d'une ceinture funéraire à leurs armes, d'y faire élever gratuitement deux enfants à leur choix, etc. La vanité de Diane imposa aussi une condition étrange qui allait rendre la fondation illusoire; elle fit mettre dans le contrat cette clause que le collège porterait le nom de Collège de Châteaumorandf que cette inscription serait gravée au-dessus de la grande porte, et par surcroît écrite « en la principalle et maistresse vittre de l'esglise «.

Le 14 septembre 1605, la ville passa un traité avec la Compagnie de Jésus pour l'établissement du nouveau collège, qui fut, au moins en partie, bâti sur les plans du P. Etienne Martellange (1); ce traité fut approuvé par le général de la Compagnie et par le roi. D'autres donations, une souscription publique, la réunion des revenus de l'hôtel Saint-Julien, jadis fondé par les ducs de Bourbon pour leurs vieux serviteurs, permirent à l'institution de s'organiser peu à peu. Dès 1 606 en 1 607, les premières classes étaient ouvertes (2).

Honoré et Diane, prenant au sérieux leur qualité de fondateurs et de protecteurs du collège, envoyaient chaque année quelques volumes pour la distribution des prix. Nous avons vu une petite édition grecque des œuvres d'Hérodien, donnée en 1609 à Jean Lagresle, élève de la première classe de gram-

(1) Voir Charvet, Etienne Martellange, Lyon, 1874, gr. in-8% p. 56 et suiv.

(2) Prat, Rech. sur la Comp. de Jésus au temps du P. Coton, Lyon, 187^-1878, 5 vol. in.8% II, 312. Cf. V, 485.

maire, et qui porte sur les plats de son élégante reliure les écussons accolés d'Urfé et de Châteaumorand.

Cependant les échevins avaient espéré que Diane oublierait la condition exorbitante et même absurde par laquelle ils s'étaient imprudemment engagés à écrire au portail de la maison : Collège de Châteaumorand, Ils n'osèrent pas exécuter cette clause qui paraissait un défi au bon sens.

Mais Diane n'était pas femme à céder. Elle fut offensée de ces lenteurs, réclama, menaça, pressa la ville de tenir ses engagements ou de renoncer à la donation du 14 octobre. Il faut croire que les échevins préférèrent ce dernier parti, car la terre de Pouzeux fit retour à Diane par un arrêt du parlement du 1 1 juillet 1620; par un autre arrêt du 14 août 1621, la ville de Moulins dut payer à Diane 7 200 livres pour la jouissance de Pouzeux depuis 1608. Et ainsi, par la sotte vanité d'une femme, tomba cette belle et noble fondation.

Le 6 septembre 1634, le marquis de Châteaumorand, héritier de Diane, vendit à la ville de Moulins la maison de Pouzeux, qui redevint et resta la campagne de récréation du collège (1). D'après une tradition dont je n'ai pu vérifier l'exactitude, c'est à Pouzeux que Gresset, novice de la Compagnie de Jésus, aurait écrit le Vert-vert (2).

Pour clore ce chapitre, nous dirons ici quelques mots de la Savoyslade, p2irce que c'est à Châteaumorand, de 1603 à 1605, qu'Honoré d'Urfé composa la plus grande partie de cette mauvaise épopée (3).

(i) Par le même acte, le P. Canaye, recteur du collège, et connu surtout par une page amusante de Saint-Évremont, fut substitué aux droits des échevins.

(2) J'ai résumé ces faits, en omettant beaucoup de circonstances accessoires, d'après les archives municipales de Moulins (^7 et suiv.), les archives départementales de l'Allier (série D), les archives cle Châteaumorand et les archives de Léran (fonds de Châteaumorand, A. 2, n*** 25, 26 et 27). Voir aussi E. Bouchard, Hist. du colL de Moulins y Moulins, 1872, in-S*». Cf. F. PÉROT, Souvenirs de l'ancien colL de Moulins ^ Moulins, 1901, in-8" carré; Jouvancy, Hist. Soc. Jesupars quinta, tomus poster ior^ Rome y 17 10, in-f», p. 304.

(3) Le I*' livre a été fini à Senoy, les livres II à V écrits à Châteaumorand, le livre VI commencé à Montormentier, château du Bourbonnais peu éloigné de Châteaumorand, les livres VII et VIII probablement écrits ou à Châteaumorand ou à Virieu, le IX« fini à Virieu. — Voir la notice sur la Savoysiade qui suit ce chapitre.

Il en avait achevé le premier livre dans sa solitude de Senoy en Bugey le 25 août 1599. A ce moment-là, encore séparé et presque exilé de son pays, il paraissait s'être donné tout entier au service de la maison de Savoie; son poème héroïque était un témoignage de sa gratitude envers le duc Charles-Emmanuel, qui l'avait si généreusement accueilli dans son abandon et comblé de bienfaits.

Cependant il oublia son œuvre pendant quatre ans, et ne la reprit que le 1" juin 1603. Dès lors il la mena assez rapidement sans toutefois l'achever jamais, jusqu'au IXe livre, fini à Virieu-le-Qrand le 29 août 1606, et transcrit sous ses yeux par un secrétaire. Une fois un livre entamé, Urfé l'expédiait très rondement; le second livre a été écrit à Châteaumorand en un mois et demi, le quatrième, à son retour de Lorette, en vingt-cinq jours, le cinquième en deux mois. Dans le manuscrit autographe des six premiers livres, les ratures sont rares.

Urfé hésita entre différents titres : Bérol, Béroldide, Savoye, Savoyade, Savoysiade, Il s'arrêta enfin au dernier, qui cependant ne convient pas bien à son ouvrage; car ce n'est pas une épopée sur la maison de Savoie, mais sur les fabuleux exploits de Bérold, qui passait pour être son fondateur.

Il pensa un instant à l'écrire en vers blancs, tentative qu'il devait reprendre plus tard dans la Sylvanire; nous avons même le début de cet essai de rédaction en vers non rimes :

Je chante le Saxon duquel le bras guerrier Vint premier en Savoie establir sa couronne ; Grands furent ses travaux avant qu'il y parvînt : Y estant parvenu, grandes furent ses armes. Etc.

En tête de son manuscrit original, Urfé a mis la liste des familles dont il voulait en passant rappeler le souvenir (l),de manière à faire de son poème le livre d'or de la noblesse savoyarde. Il n'a pas d'ailleurs oublié la maison d'Urfé; il imagine une bataille navale où le fils de Bérold, en grand péril, est arraché aux Liguriens par Vulfe, le légendaire ancêtre des d'Urfé.

Un long fragment du second livre de la Savoysiade fut publié en 1609 dans le Nouveau recueil des plus beaux vers

(i) Anthon, Belmont, Foras, Grôlée, Grammont, Lucinge, Longecombe, Menthon, Viri, etc.

de ce temps, où le libraire l'annonça par cet avis au lecteur : « Je te veux faire part du contentement que je receus il y a quelques jours, en lisant un poëme héroïque de M. d'Urfé, qu'un de ses amis avoit mis entre mes mains. Mais je le gardé si peu que je n'eus presque le loisir de le veoir; le peu de temps que j'eus de reste fut employé à transcrire ce que je donne icy, afin qu'un eschantillon si beau te fasse envie de veoir la pièce entière. »

Urfé pourtant, malgré ces avances flatteuses, ne se fit pas d'illusions sur le mérite de son poème. Sauf ce fragment, imprimé probablement à son insu, la Savoysiade resta manuscrite. Et vraiment la réputation de l'auteur n'aurait rien gagné à la publication de cette œuvre mal conçue et encore plus mal écrite. Honoré d'Urfé a semé dans VAstréeût^ vers dont quelques-uns ne sont pas sans grâce; mais quand il veut se guinder au ton épique, il est boursouflé et son enthousiasme sonne faux (1).

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