CHAPITRE XI
Les Malcontents; missions d'Urfé à Turin, à Venise et à Rome; Lettre escripte par un bon François. — Guerre du Montferrat; Urté soldat; siège de yerceii. — Urfé et le bienheureux Pierre Lefèvre. — Une page de critique : lettre sur VAmedeida.
Restée Italienne de cœur, d'idées, de mœurs, de costume entourée et engouée d'étrangers, soupçonnée d'avoir peu regretté le roi, Marie de Médicis n'était pas aimée en France. Un parti se forma, oii les calculs de l'ambition personnelle se mêlaient à l'affectation du bien public, ayant pour âme le prince de Condé, et avec lui les ducs de Mayenne, de Nevers, de Bouillon et de Longueville : on l'appela le parti des Malcontents (1).
Le gouvernement, disaient-ils, est perverti depuis la mort de Henri le Grand. Le roi n'est pas libre, la régente est trompée par des gens qui lui déguisent la vérité; on n'assemble le conseil que pour la forme, les vraies résolutions sont prises dans un autre conseil occulte. Tout est aux favoris, les grâces sont vendues, les provinces et les ambassades données sans discernement, les finances mal administrées, les dépenses excessives et sans contrôle, la noblesse " traitée à la turque », le parlement peu écouté, le peuple opprimé.
Quant à la politique du dehors, les anciens alliés de la couronne - on entendait surtout le duc de Savoie — sont abandonnés; les mariages du roi et de sa sœur avec la maison d'Espagne ont été résolus trop précipitamment, l'union pro-
(i) Voir VHist» des princes de Condé, par le duc d'Aumale, t. III, Paris. 1886, in-8».
i88 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D»URFÊ
jetée par le feu roi Henri entre sa fille aînée et le prince de Piémont a été rompue au mépris de la foi promise et sans délibération sérieuse du conseil (1).
Ce dernier grief surtout nous paraît expliquer le rôle d'Honoré d'Urfé, que tant de liens attachaient à la maison de Savoie, et à qui les intérêts du Piémont n'étaient guère moins à cœur que ceux de la France. Le duc se préparait à faire la guerre à l'Espagne pour la question du Montferrat; Urfé travaillait à recruter pour lui des soldats en France, malgré l'opposition et même la défense expresse de la régente et du conseil. Le parti des Malcontents le dépêcha à Turin pour donner courage et confiance au duc, l'assurer qu'on ne l'abandonnerait pas, et en toute circonstance fit démonstration de tenir en haut prix l'alliance du Piémont, et de soutenir la cause du duc contre l'Espagne. M. d'Urfé poussa même son voyage jusqu'à Venise, devenue l'alliée des Piémontais (2).
Nous ne croyons pas d'ailleurs qu'Urfé se soit engagé à fond dans la cabale des Malcontents; leurs déclamations contre les abus du pouvoir étaient évidemment exagérées, leur attitude souvent insolente. En toute cette affaire, Urfé nous semble avoir eu avant tout en vue les intérêts du Piémont, que défendaient aussi les Malcontents. Mais, sans partager toutes leurs passions, il servit peut-être assez leur politique, pour risquer d'être mis au nombre des factieux.
Il accepta même du prince de Condé et du duc de Nevers une mission auprès du pape Paul V et du cardinal Scipion Borghèse, son secrétaire d'Etat, auxquels, le 18 février 1615, il remit les lettres dont il était chargé. Celle du duc de Nevers était datée du 3 décembre 1614. Rien ne pressait pour l'heure, car les Etats généraux tenaient leurs séances et un calme relatif était temporairement rentré dans les esprits. Urfé profita probablement de cette occasion pour s'arrêter à Châteaumorand,
( I ) Lettre de Monseigneur le Prince de Condé à la Roy ne (du 1 8 février 1 6 1 4), s. L, 161 4, in-4", et autres pièces du temps.
(2) Le voyage d*Urfé à Turin et à Venise eut lieu, je le pense, dans Tété de 1615, car il était le 16 août à Turin. — Sur sa mission, voir les renseignements, assez confus du reste, donnés par Si Ri, Memorie recondite, t. III, p. 426; Capriata, Historia, Gênes, 1639, in-8% p. 328; Nani, Hist, délia Republica Veneta, Venise, 1662, in-4<», p. 51. Cf. Carutti, Storia délia Diplomazia délia corte di Savoia, Rome, Turin et Florence, t. II, 1876, m-8% liv. V, ch. vi ; etc.
qui était sur sa route, et faire un petit détour par Virieu-le- Grand.
Borghèse répondit le 1" mars au prince et au duc, avec cette politesse à Titalienne où il entre un peu d'ironie. Il avait été profondément touché, disait-il, des paroles d'affection que M. le marquis d'Urfé lui a apportées de leur part, et il avait bien senti l'excellence de la faveur dont il était l'objet! Mais il s'en rapporte à la réponse de Sa Sainteté, et pour le surplus, M. d'Urfé leur dira son opinion sur l'état présent des affaires en France.
Le pape répondit aussi par des formules générales. Sa Sainteté a été heureuse d'apprendre que les semences de discorde jetées par l'éternel ennemi du genre humain étaient étouffées, et que les troubles de ce très florissant royaume de France avaient pris fin, ce que souhaitait son cœur paternel, et il priera Dieu que cet apaisement soit durable, etc. (1).
Quelques mois plus tard, les troubles avaient recommencé, les princes armaient et Condé, au grand scandale des catholiques, recherchait l'appui des huguenots. Cette fois, par une lettre datée du 17 août, le Saint-Père lui parle avec plus de fermeté : " Pour repurger les abus, lui dit-il, il me semble que vous ne devez tenir le chemin que vous tenez, ains vous tenir près du Roy et l'assister de vostre bon conseil. Que si Dieu a résolu de chastier la France pour les iniquitez qui y régnent, que vous n'en soyez point l'instrument, n'estant raisonnable que vous vous aidiez de quelques-uns ennemis de la croyance qu'avez professée (2). »
Notre intention n'est pas de raconter l'histoire de ces troubles, dout les principales phases furent la convention de Sainte-Menehould, la convocation des Etats généraux, le manifeste des princes confédérés, la célébration du mariage du roi, la paix boiteuse de Loudun, l'arrestation de Condé. Mais il est de notre sujet de dire comment Honoré d'Urfé y a été mêlé.
Les déclarations et pamphlets des Malcontents ne restaient
(i) Arch. du Vatican, arm. 45, anno X, tome X, n»* 298 et 299; fonds Borghèse, série i**, tome CMXL, f* 59 et 61 (commun, de M. l'abbé Richard.)
(2) Traduction, d'après la Response de Sa Salndeté à la lettre de Monseigneur le Prince de Condé , Lyon, 161 5, in-8".
pas sans réponse; la France, comme au temps de la Ligue, fut inondée pendant trois ans de petits livrets dont la fonction était la même que celle du journal moderne : informer le public des événements du jour et former l'opinion, instruire des faits et discuter les idées.
De ces innombrables cahiers (1), écriture éphémère née des circonstances et morte avec elles, les uns étaient lancés par les publicistes à la dévotion de la cabale des Malcontents; les autres, propagés par le parti de la régente et des ministres, accusaient de déchaîner la guerre civile dans le royaume ces « Cassandres, menteurs et séditieux, qui veulent pesdier en eau trouble, diffamment la régence de la Royne, veulent empescher le mariage du Roy, critiquent des désordres pour la plus-part imaginaires, qu'ils donnent comme tragiques et sanglans, et allument par des flammèches diaboliques des guerres intestines (2) n.
En ce qui regarde la politique extérieure, il n'est pas vrai que les mariages projetés avec la maison d'Espagne soient au préjudice des princes alliés et en particulier du duc de Savoie. Le conseil, il est vrai, a défendu de s'armer pour le duc, mais c'est parce qu'il a vu que sa magnanimité et son courage allaient l'engager dans une guerre dangereuse avec l'Espagne. L'aider, ce ne serait pas servir un allié, comme le prétend un factum, mais le perdre en l'encourageant à suivre ses desseins contre une si redoutable puissance (3).
Si je ne me trompe, le factum ici incriminé doit être d'Honoré d'Urfé, que je regarde du moins comme étant probablement l'auteur de la Lettre escripte par un bon François à an conseillier d' Estât, pour le secours que le Roy est obligé de donner au Duc de Savoy e et ses autres alliez (4). Si l'on considère ses étroites relations avec la cour de Savoie, la chaleur avec laquelle il défendait alors les intérêts du duc, son parent, sa mission récente à Turin, cette conjecture paraîtra tout au moins très vraisemblable.
(i Woir le Catal. de thist. de France à la Bibl. nat., Lb^®, depuis len«2oo.
(2) Discours sur l* estât présent des affaires; Advertissement aux provinces ; la France armée à la paix; etc.
(?) Discours sur injustice des plainctes qu'on faict contre le gouvernement de f Estât, s. 1., i6i5,in-8o.
(4) Sans lieu, 161 5, in-8*», 19 p.
Urfé fut encore probablement visé par un autre de ces livrets que la presse semait à profusion.
En 1605, le Forézien Marcellin Allard avait publié sa Gazette françoise (1). 'Entre autres choses il racontait, avec des facéties lourdes et obscènes, le siège du château de THeurton, récit déguisé des guerres de la Ligue à Saint-Etienne et dans les environs. On croit qu'Honoré d'Urfé,qui avait un moment occupé Saint-Etienne au nom de la Sainte Union, est un des personnages qui sont grotesquement désignés dans ce livre sous des noms de convention.
Or en 1615, au plus fort de la polémique entre les Malcontents et le parti de la reine, on eut Tidée de détacher du livre déjà bien oublié de Marcellin Allard, et de réimprimer à part la Déroute des soldats de VHeurton (2), où Honoré put se reconnaître. On y lisait un tableau assez vigoureux des malheurs que la faction des Malcontents s'apprêtait à déchaîner snr le royaume : " La justice chet, la force et la violence domine, la luxure est en liberté, les meschans ont l'authorité, les gens de bien sont opprimez, les filles et les femmes violées, le pays gasté, les villes bruslées, etc. «
Si la régente paraissait vouloir abandonner le duc de Savoie aux chances de son conflit avec l'Espagne, la France était pour lui. Comme la noblesse aimait ce prince, téméraire et brouillon, politique peu habile, mais généreux et magnifique, des secours franchissaient la frontière et venaient renforcer l'armée savoyarde, au grand déplaisir du conseil et malgré la défense, plusieurs fois réitérée, de s'armer sans commission du roi. On ne faisait même aucun mystère de ces levées; Lesdiguières, à qui la régente avait écrit de rester dans son gouvernement du Dauphiné, répondait qu'il était dans la nécessité de ne pas obéir, les vrais intérêts de Sa Majesté devant passer avant ses commandements.
En cette circonstance. Honoré d'Urfé fut un des agents les plus actifs du duc. Les troupes qu'il avait recrutées commencèrent à toucher à la frontière de Savoie au commencement du mois d'août 1616; lui-même arriva à Chambéry le 26 août et alla le surlendemain trouver le prince de Piémont à
{\\ Paris, P. Chevalier, 1605, in-8*.
(2) La Déroute des soldats de rHeurtorij avec les considérations sur les événements de la paix et de la guerre, Paris, P. Chevalier, 161 5, in-8**, 15 p.
Annecy. Toutes ses compagnies étaient parties le 3 septembre.
Pendant ce temps, Diane de Châteaumorand était venue demeurer à Virieu, où probablement elle resta jusqu'à la fin de la campagne de 1616; elle y était encore le 16 novembre. On eût dit qu'elle avait retrouvé quelque chose de ses belles passions de l'époque de la Ligue. Elle écrivait au président Favre pour l'informer des nouvelles qu'elle recevait de France; les serviteurs d'Honoré et les officiers de son marquisat de Valromey communiquaient aussi à Favre des avis. Tout ce petit monde de Virieu était comme possédé de l'ardeur martiale qui poussait le maître vers les champs de bataille du Piémont (1).
Honoré d'Urfé a tenu dans ces événements une place considérable, et néanmoins nous en abrégerons le plus possible le récit, nous souvenant que ces faits d'armes qui ont paru si importants aux contemporains, et qui l'étaient peut-être en effet, dont on attendait la relation journalière avec impatience, sont très fastidieux pour la postérité.
Ils se rattachent cependant à la destinée de l'écrivain par un rapport plus intime qu'on ne pourrait le croire. N'oublions pas qu'Honoré d'Urfé, dans la première moitié du dix-septième siècle, a été presque aussi célèbre par sa valeur militaire que par ses ouvrages, et ses exploits n'ont pas fait tort à ses ouvrages, bien au contraire. Ce rayon de gloire guerrière descendu sur son front a été une des causes du prodigieux succès de VAstrée. Qu'un vaillant soldat narrât les aventures de bergers perdus dans un canton du Forez, le contraste était piquant entre la condition de l'écrivain et celle de ses humbles héros. Et comment croire que M. le marquis d'Urfé, colonel général de la cavalerie et infanterie française de Mgr le duc de Savoie, et maréchal de camp général de ses armées, pût être un mauvais romancier?
Ceux mêmes, comme Sorel, qui goûteront peu ces histoires de pastoureaux, se croiront obligés de traiter l'auteur avec une déférence profondément respectueuse. Quant à ses admirateurs, ils l'ont cent fois loué d'avoir uni l'épée de Mars et le
(i) MUGNIER, Correspondance du président Favre (lettres des i*', 14, 18, 21, 27, 29 août 1616); Correspondance du président Favre avec le prince de Piémont dans Miscellanea di Storia italiana, t. I*', Turin, 1862 (lettres • des 23, 2 5iaoût, 3, 6, 25 septembre i6i6).
laurier (V Apollon, Scudéry avait dans son cabinet le portrait du marquis d'Urfé, de la main du Figino, " peint avec une espée et une plume », et il fait ainsi parler le personnage :
Bien que je sois mortel, que je sois loing des cieux, Par ces deux instruments dont ma gloire est suivie, L'on peut, sans me flatter, me comparer aux dieux, Puisque comme eux je donne et la mort et la vie (1)!
Mais qu'était-ce que cette question du Montferrat qui allait mettre aux prises le Piémont et l'Espagne?
François de Gonzague, duc de Mantoue et marquis de Montferrat, était mort le 12 décembre 1612, laissant de sa femme Marguerite de Savoie une fille au profit de laquelle le duc de Savoie prétendit ouverte la succession du Montferrat, petit pays situé entre le Piémont, l'Etat de Gênes et le Milanais.
Le cardinal Ferdinand de Gonzague, appuyé par l'Espagne, avait succédé à son neveu François; il disputait au duc de Savoie le Montferrat, et refusait de laisser partir la princesse Marguerite et sa fille Marie. Telle fut l'origine de cette guerre où, sous des intérêts secondaires en apparence, se cachait une rivalité de domination entre l'Espagne et le Piémont dans la haute Italie. Une première série d'opérations, auxquelles Urfé ne me semble pas avoir eu de part, fut close par la paix d'Asti du 21 juin 1615; mais le traité signé, l'Espagne refusa de l'exécuter, et les deux partis se préparèrent à la guerre.
Avant l'ouverture des hostilités, le président Favre avait défendu les droits du duc par une dissertation juridique, où il prétendait prouver la solidité de ses prétentions sur le Montferrat (2). Il avait mis en tête une épître dédicatoire au duc, datée du 1" juillet 1616; mais des mois passèrent avant qu'il pût obtenir que le duc prît la peine de la lire et de l'approuver. Impatienté, il écrit le 13 octobre, que si Son Altesse ne peut se résoudre à la voir, il suffira bien qu'elle soit examinée par M. d'Urfé, dont le jugement et les lumières inspirent au duc une pleine confiance (3).
Charles-Emmanuel sans doute comptait beaucoup plus sur
M Le Cabinet de M' de Scudéry, Paris, A. Courbé, 1646, in»4», p. 202.
(2) De Montisferrati Ducatu Cçrisultathy Lyon, J. Roussin, 161 7, in-4".
(3) MUGNIER, Correspondance du président Favre (lettre du 13 octobre 10 10).
le nombre et la valeur de ses bataillons que sur des arguments de jurisprudence. Grâce aux renforts qui lui venaient de France, il était en état de résister aux forces de l'Espagne.
La campagne de 1616 (1) fut courte, peu décisive, en somme assez malheureuse pour le duc de Savoie, qui perdit San Germano et fut battu à Lucédio. Urfé se distingua dans plusieurs affaires et Freton, un de ses lieutenants, vante la bonne tenue des troupes qui marchaient sous ses ordres (2).
Les deux armées prirent leurs quartiers d'hiver tandis que les pourparlers pour la paix continuaient, mais sans succès, par les bons offices du nonce et de l'ambassadeur de France.
La campagne nouvelle commença avec l'année de 1617. Masseran capitula le 27 janvier, Crève-Cœur le 2 février. Un fait important venait de survenir. Le maréchal de Lesdiguières, décidé à secourir le duc de Savoie malgré le mécontentement de la régente, entrait dans le Piémont avec ses troupes. La campagne sérieuse commença par la prise de Saint-Damien et d'Albe; mais, encore une fois, nous abrégeons le récit de ces actions militaires, bien que presque partout Urfé y figure avec honneur. Toutefois un fait qui fit beaucoup de bruit et fut diversement commenté nous arrêtera un peu plus.
Lesdiguières avait été obligé de quitter le Piémont Don Pedro, gouverneur de Milan, voyant le duc réduit à ses seules forces, réunit les siennes dans le Montferrat, parut menacer Crescentino, dont Urfé avait en toute hâte fait réparer les fortifications (3), et marcha sur Verceil, le rempart du Piémont du côté du Milanais; il ouvrit la tranchée le 24 mai.
(i) Voir sur la guerre de 1616-1617, outre les nombreuses relations de détail qui paraissaient au fur et à mesure des événements, le Mercure François, t. Iir, IV, V; POSSEVIN, Belli Monjerratensh historia, Gênes, 161 8, in-f*»; Legrain, Décade, Paris, 1619, in-4«; BOYVIN DE Villars, Hist. générale des guerres.,., Paris, 1620, 2 vol. petit in-8", t. II; d'Autre- VILLE, Invent, général, Paris, 1630, in-8*; Capriata, DeW historia libri
torf, s. d., in-4%- A. DE Saluces, Hist. milit. du Piémont, Turin, 1818, 5 vol. in-8", t. III; RiCOTTi, Storia délia Monarchia piemontese, t. IV, Florence, 1 86 5 , in- 1 2 ; etc.
(2) Commentaires, dans d'Aubais, Pièces fugitives, Paris, 1759, 3 vol. in-4% t. II.
(3) Lui ou peut-être son frère Jacques d'Urfé. (Mandat du duc, du
Le duc résolut de jeter un secours dans cette place, pour prolonger la résistance jusqu'à l'arrivée des renforts qu'il attendait de France; il arriva le 19 juillet en vue des lignes ennemies. Le soir du même jour, pendant que le gros de ses troupes, tambours battants, faisait semblant de vouloir attaquer les tranchée!s,un convoi de 3 000 fantassins français, savoyards et piémontais, de 400 cavaliers, de piquiers, de chevaux et de mulets chargés de poudre et de munitions, devait marcher entre la Sézia et le Cervo, et, sans s'amuser à combattre, entrer à tout prix dans la ville. Il était conduit par Honoré d'Urfé, bien connu, dit une relation du temps, par « sa valeur, son jugement et sa grande expérience ».
Tout alla bien d'abord. Urfé franchit sans être remarqué la première circonvallation des assiégeants; on allait avec entrain et confiance : « On ne vit jamais infanterie ny cavallerie plus délibérez, ny capitaines plus résoluz à bien faire, de telle sorte que les soldats à pied alloient presque aussi vite que ceux de cheval. Cette grande troupe arriva jusques à un demy mille de Verceil. »
Mais la nuit était venue, les chemins étaient mal connus, l'avant-garde, commandée par Urfé, perdit du temps à trouver un gué praticable, on tomba sur un pont à moitié ruiné qu'il fallut étayer, l'alarme avait été donnée aux Espagnols, qui chargèrent les Piémontais. Urfé, craignant d'être enveloppé, se mit en retraite.
L'arrière-garde fut un peu plus heureuse; 200 cavaliers entrèrent dans la ville, où pénétra aussi une bien petite partie de la poudre et des munitions.
Il semble qu'Urfé ait cru devoir se justifier de cet échec; car il parut de l'affaire une relation italienne qui est surtout une justification de sa conduite, et un exposé des difficultés qui l'empêchèrent d'accomplir sa mission avec tout le succès qu'on pouvait espérer de sa prudence. Cette' relation apologétique a été probablement ou écrite, ou du moins inspirée par Honoré d'Urfé (1).
27 août 161 7, ordonnant de rembourser à M. d'Urfé les dépenses faites aux réparations de Crescentino, aux archives de la Chambre des comptes de Turin.)
( I ) Relatione del soccorso dato dal Serenissimo Duca di Savoia alla Citià di VerceUL S. 1. n. d., in-4% 4 fF. non ch. Ce caractère apologétique est
Verceil capitula le 26 juillet, plus tôt qu'on ne s'y attendait; mais don Pedro, à qui le siège avait coûté 6 000 hommes, désirait et proposait la paix. Le duc n'était pas si pressé de la faire. La mort du maréchal d'Ancre, la retraite de la reine régente à Blois avaient retourné les dispositions du gouvernement à l'égard du Piémont, et rendu au duc l'espoir de voir la France prendre ouvertement son parti.
En effet Lesdiguières repassa les Alpes au milieu de l'été. A la nouvelle de la prise de Verceil, Honoré d'Urfé avait offert d'aller en France chercher de nouveaux renforts; au commencement du mois d'août, les compagnies de Saint-Paul et du comte d'Auvergne, réunies autour de Lyon, n'attendaient que son arrivée et de l'argent pour franchir le Rhône (1).
Les choses changèrent alors de face, et en huit jours, les troupes savoyardes et françaises remportèrent de magnifiques succès. Déjà on parlait d'assiéger Alexandrie. Mais tout le monde était las de la guerre; la paix fut conclue à Pavie le 9 octobre. Le duc devait désarmer dans un mois, rendre tout ce qu'il avait conquis sur le duc de Mantoue,don Pedro rendre aussi ce qu'il avait pris depuis le traité d'Asti, que l'Espagne acceptait enfin d'exécuter.
Le duc de Savoie ne tint pas rigueur à Urfé de son insuccès devant Verceil. Le 13 décembre, à Turin, il fit don « au « seigneur Honoré d'Urfé, son cousin, colonel de ses gardes à pied w, en considération de ses signalés services, des biens confisqués sur un certain Constantin Radicati, coupable d'un assassinat (2). Dans la promotion du 2 février 1618, Honoré d'Urfé reçut la récompense suprême de son long dévouement à la cause savoyarde par le collier du grand ordre de l'Annonciade (3).
encore mieux marqué dans une relation très détaillée que nous avons trouvée à la Biblioth. nat., mscrit franc. 16929, f. 271 et suiv. — Voir aussi Berardo, Relazîone deïï assedio délia cita di Vercellï, datée du 4 août 16 17, dans VArchivio storico italiano, t. XIII, 1847, in-8% p. 453-517.
(i) MUGNIER, Correspondance du président Favre (lettres des 30 juillet, 2, j et 8 août 16 17).
(2) Archives de la Chambre des comptes de Turin.
(3) CaprÉ, Catalogue des Chevaliers de F Ordre du Collier de Savoy e, Turin, 165^1, in-f*, f. 201 v**; au f. 202, sont les armes gravées d'Honoré d'Urfé. Cf. au fnême. Traité histor. de la Ch. des comptes de Savoie^ Lyon, l66a, in-4%p. 323.
LA POLItlQÙE ET LÀ GUERRE 19?
Malgré les stipulations du traité de Pavie, son régiment ne fut pas immédiatement licencié. Il le ramena en Savoie, et lui donna ses quartiers d'hiver dans un pays pauvre, qui eut beaucoup à souffrir de cette charge. Le 14 janvier 1618, le président Favre, gouverneur du duché de Savoie, écrit au duc qu'il est en grande peine et incertitude, parce qu'il a reçu diverses requêtes des villes et villages où sont logées les troupes de M. d'Urfé. Il lui écrit encore le lendemain. « J'ay eu un ad vis du pauvre estât auquel sont les affaires en Genevois et en Faucigny, pour le manque de l'argent nécessaire pour l'entretenement des troupes de M. d'Urfé, parce que l'argent des levées précédentes ne peut plus suffire (1). » Le duc ne donna qu'au mois de février l'ordre de congédier définitivement les compagnies, et en particulier celles d'Honoré d'Urfé. Le 18 février, le roi de France put certifier à don Pedro que le duc de Savoie avait désarmé (2).
Au commencement de l'année 1618, Urfé avait établi son quartier général à Thones, à l'est du lac d'Annecy. On lui apprit qu'à deux ou trois lieues de là, au hameau du Villaret, entre Saînt-Jean-de-Sixt et le Grand-Bomant, la piété du peuple vénérait la maison natale du bienheureux Pierre Lefèvre, premier compagnon de saint Ignace et premier prêtre de la Compagnie de Jésus. En 1 600 ou 1 60 1, on avait bâti au Villaret une chapelle où saint François de Sales avait consacré un autel vers 1607(3).
La reconnaissance d'Honoré d'Urfé envers l'ordre qui avait élevé sa jeunesse, sans doute aussi un peu de curiosité le décidèrent à visiter le sanctuaire du Villaret II y alla donc le 5 janvier, veille des Rois, avec M. Critain, curé plébain de Thones, pensant n'y entendre que la messe. Mais arrivé au seuil de la chapelle, il fut saisi d'une sorte de terreur, et n'osa pas avancer avant d'avoir soulagé sa conscience par une confession générale. Il communia avec ferveur, la joie débordait de son âme.
Voilà ce que nous apprend Honoré d'Urfé par une lettre
(1) MUGNIER, Corresp. auprès. Favre (lettres des 14 et 1 5 janvier 161 8).
(2) D*après une dépêche au duc à Béthune, du i" mars 1618, analysée par Siri, t. IV, p. 404.
(?) Voir Vlntrod. à la vie dévote, liv. II, chap. XVI. — L^autel fut probablement consacré le 7 octobre 1607. — Ct. Œuvres de saint François de Sales, t. XV (Lettres, vol. V), 1908, p. 146.
t9Ô LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D»URFÊ
écrite le jour même au recteur du collège des Jésuites de Chambéry, et ce que confirme Tabbé Critain dans sa déposition faite en 1626. Pour des raisons littéraires ou théologiques, Urfé,dans ses ouvrages, si du moins on en excepte ses poésies religieuses, s'est presque abstrait de ses croyances chrétiennes. Cependant non seulement la foi qu'il tenait de la famille la plus catholique du Forez n'était pas tiède, mais l'ami de saint François de Sales était pieux, dévot même. C'est un aspect de sa vie qu'il n'est pas permis de négliger.
A partir de ce jour. Honoré prit l'habitude de faire chaque année son pèlerinage au Villaret. Bien que Virieu fût loin des montagnes de la Savoie, il partait à pied avec quelques amis, entendait la messe et communiait II vint une fois pour remercier le bienheureux d'avoir fait cesser un écoulement d'humeurs qui le menaçait de la perte de la vue.
Mais Honoré d'Urfé fit plus encore; il adopta la chapelle du Villaret, l'embellit, l'enrichit d'une fondation. Dans sa lettre au recteur de Chambéry, il lui soumet le projet d'un tableau qui représenterait le Père Lefèvre, et dont il ferait les frais. Urfé explique son idée avec une simplicité édifiante chez un soldat qui revenait du champ de bataille : « Il me semble, dit-il, qu'il le faudroit peindre en extase, eslevé en l'air, et au devant d'une nostre Dame avec le petit Jésus, parce que j'ay leu qu'une bonne vieille Damoiselle l'a veu plusieurs fois en cet estât et en ce mesme lieu ; toutesfois ce que j'en dis n'est que par advis, et je remets le tout à vostre volonté. „ Urfé lui parlait encore d'une fondation perpétuelle et d'une inscription qui rappellerait que le bienheureux Lefèvre était né en cet endroit.
Ce pieux programme fut exécuté de point en point. Le tableau, placé au-dessus de l'autel, figurait la Sainte Vierge tenant son Fils entre ses bras, et le Père Lefèvre à genoux recevant un lis de l'Enfant; au bas étaient les armes du donateur.
L'inscription, en lettres dorées, gravées sur une plaque de bronze, fut placée en 1619 au portail de la chapelle. Un inventaire de 1658 nous a conservé le texte probablement exact de ce morceau curieux, mais où on trouvera sans doute que M. d'Urfé a mis un peu trop d'esprit (1).
(i) M. Mercier conjecture que le président Favre a contribué à la rédaction de rinscription.
LA POLITIQUE ET LA GUEkRE ig^
HJEC QUONDAM FABRORUM DOMUS HUMILIS