‹ La vie et les œuvres de Honoré d'UrféChapitre 24 sur 73 · I. — HISTOIRE MATÉRIELLE DE l'aSTRÉE · texte numérisé non relu

I. — HISTOIRE MATÉRIELLE DE l'aSTRÉE

Où VAstrée a-t-elle été écrite? — La collaboration de Baro. — Editions originales des cinq parties. Editions partielles de la III* et de la IV'. La suite de Borstel : lettre des Parfaits amants, La Fille d'Astrée. — UAstrée dans les recueils. — Remaniements et abrégés. — Traductions.

Notice bibliographique de V « Astrée ».

Alors qu'il coulait encore les jours heureux de sa jeunesse au pays du Lignon, Honoré d'Urfé avait tracé une ébauche de V Astrée, Il serait bien difficile de conjecturer ce qu'était cet essai, ou figuraient déjà, nous le savons, quelques-uns des principaux personnages du roman (1). La première partie de l'ouvrage ainsi conçu et dégrossi dut se poursuivre lentement; cependant, quand elle parut en 1607, elle était achevée depuis assez longtemps, puisque des copies circulaient de main en main (2).

La publication de V Astrée a duré plus de vingt ans, de 1607 à 1628. Oti le roman a-t-il été écrit? (3) On ne peut se flatter d'arriver sur ce point à des conclusions rigoureuses, car Urfé réside tour à tour à Senoy, à Châteaumorand, à Virieu, à Bâgé, à Paris, à Chambéry, à Turin; sans parler de ses missions à Rome et à Venise, de son voyage à Lorette pendant l'hiver de

(i) Voir la fin du chapitre II.

^2^ Discours à Astrée, en tête de la I" partie.

h) Un Forézien, qui a publié un article dans le Mercure galant de juin 1683, affirme qu'UrJfé aurait écrit Y Astrée tout entière pendant ses voyages. Les quatre premières parties^ composées par Urfé, ayant environ 4000 pages, on ne peut rien dire de plus invraisemblable.

1604, et des guerres auxquelles il prit une part active. Mais sî on veut bien se contenter de raisonnables vraisemblances, on pourra dire que le premier volume, commencé à la Bastie, peut-être continué à Senoy, s'est achevé à Châteaumorand; le second a été commencé à Châteaumorand et probablement fini à Paris; Urfé a composé le troisième à Virieu-le-Grand, le quatrième en très grande partie à Virieu, mais de longs passages à Châteaumorand et à Turin. Le cinquième volume, ou la Conclusion^ est de Balthazar Baro, son secrétaire.

La quatrième partie, quoique imprimée seulement en 1627, deux années après la mort d'Honoré, est bien tout entière de sa main; on n'en doutera pas, si on lit avec attention les avis au lecteur de cette quatrième partie et de la Conclusion; tout au plus pourrait-on admettre que Baro a fait çà et là de légères retouches. Il est certain qu'Urfé est pour quelque chose même dans la Conclusion^ puisque Baro déclare l'avoir écrite sur les vrais mémoires de feu Messire Honoré d' Urfé. Non seulement celui-ci avait souvent entretenu Baro de la destinée qu'il pensait faire à ses héros, mais sans doute il avait tracé par écrit un large canevas de la fin de son livre, et Baro a dû suivre assez fidèlement la pensée de son maître.

UAstrée n'a eu que deux éditions générales, celles de 1632- 1633 et de 1647; mais elles ont été précédées de très nombreuses éditions partielles. Les volumes se sont échelonnés à de longs intervalles. Pour compléter leur assortiment, pour donner patience au public qui attendait et réclamait la suite du roman, les libraires de Paris et de la province réimprimaient une à une, deux à deux, trois à trois les parties déjà publiées; chaque lecteur complétait son Astrée comme il pouvait, avec des tirages disparates. Tel est encore aujourd'hui l'état de la plupart des exemplaires, où il n'est pas rare de rencontrer des volumes de trois et même de quatre éditions différentes. On ne pourrait faire la liste de ces éditions fragmentaires qu'en explorant toutes les bibliothèques publiques et privées; et encore ne trouverait-on pas son compte, car bon nombre de ces tirages séparés ont entièrement disparu. Ajoutons qu'on mettait des titres anciens à des impressions nouvelles ou des titres nouveaux à des impression^ anciennes, et cjue la date du frontispice gr^vé n'est pas toujours celle du titre imprimé.

2o6 LA VIE ET LES ŒUVRES D*HONORÉ D'URFÉ

Mais ce n'est pas tout La troisième et la quatrième partie n'ont paru d'abord que dans des éditions incomplètes, destinées à donner au public un commencement de satisfaction. En 1625 et 1626, un certain Borstel imagina de publier une continuation qui est en partie d'Honoré d'Urfé, en partie de Marin Le Roy de Qomberville; et en 1634 parut une autre prétendue Suite des bergeries de Forets, VAstrée a été quatre ou cinq fois refaite ou abrégée; des extraits ont été insérés dans divers ouvrages; on a gravé à part et publié en album des figures représentant les situations ou les héros les plus connus du roman. Il a été enfin traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. On voit à quel point est vaste et complexe la question bibliographique de PAstrée,

Négligeant ici ce qui serait trop technique (1), nous nous contenterons d'exposer, dans ses traits principaux, cette histoire matérielle de VAstrée.

Sur la fin de l'été de 1607, le libraire parisien Toussaint du Bray mit en vente un gros volume de 508 feuillets imprimé par Chappelain, et sur le titre duquel on lisait : Les douze livres d'Astrée. Le livre ne portait pas le nom de l'auteur. Mais Urfé, déjà connu par les Epistres morales et par le Sireine, était alors à Paris avec Diane de Châteaumorand; il allait dans le monde, il offrait son nouvel ouvrage à Etienne Pasquier; dans la dédicace à la bergère Astrée, il disait avoir situé l'action au pays du Forez, pour glorifier le lieu de sa naissance. Il est donc peu probable qu'Honoré d'Urfé ait cherché à faire mystère de son livre. Celui-ci, sans obtenir du premier coup le succès immense qu'il devait conquérir plus tard, fut très favorablement accueilli. Bassompierre nous apprend qu'au mois de janvier 1609, Henri IV, qui avait une violente crise de goutte, pour tromper la longueur des nuits sans sommeil, se faisait lire « le livre d'Astrée, qui pour lors estoit en vogue ,/ (2).

Le volume de 1607 s'annonçait comme la Première partie

Montbrison, i86i , in-8". Nous en avons tiré grand profit pour ce chapitre. (2) Journal de ma v/e, éd. Ghantérac, Paris, 1870- 1877, 4 vol. m-8*, ",p. 214.

d'Astrée. La seconde se fit attendre pendant près de h*ois ans; elle parut au commencement de 1610, chez Toussaint du Bray et Jean Micard qui avaient obtenu, le 15 février 1610, un privilège de six ans pour les deux premières parties (1). Le titre, qui cette fois portait le nom de l'auteur, était dans un beau frontispice gravé par Firens, qui figure Céladon et Astrée debout, en face l'un de l'autre. Les frontispices représenteront désormais les célèbres amants du Lignon dans cette attitude traditionnelle. Céladon sera quelquefois remplacé par Alexis; mais Alexis, c'est encore Céladon sous des habits féminins.

Urfé a dédié la seconde partie de son œuvre au berger Céladon, comme il avait dédié la première à Astrée; et on voit, par le ton de cette dédicace, que le roman commençait à faire le tour de l'Europe : « C'est une estrange humeur que la tienne, Céladon, de te cacher avec tant de peine et d'opiniastreté à ta bergère, et de désirer avec tant de passion que toute l'Europe sçache où tu es et ce que tu fais. Il vaudroit bien mieux, mon berger, que ta seule Astrée le sceust et que le reste de l'univers l'ignorast »

Il semblait qu'Honoré d'Urfé, stimulé par le succès grandissant de son livre, allait rapidement le continuer, et même qu'il avait pris une sorte d'engagement envers ses libraires; car ils publièrent en 1612 le premier volume d'une édition in-4*» avec ce titre : U Astrée, divisée en trois parties^ de Messire Honoré d'Urfé {2).

Cependant neuf années passèrent sans qu'il daignât être sensible aux plaintes de ses innombrables lecteurs. Le bruit courait de temps en temps qu'on allait voir enfin cette fameuse troisième partie (3). On se précipitait chez les libraires... M. le

( I ) Il y a cependant une raison sérieuse de soupçonner que cette édition de 16 10 ne fut pas la première de la seconde partie, c'est que bon nombre des pièces de vers qui y sont insérées figurent dans le Nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps^ qui parut à Paris, chez Toussaint du Bray, en 1609. Il est vrai qu'Honore d Urfé, qui paraît avoir passé à Paris toute cette année 1609, a pu lui-même communiquer ces pièces à l'éditeur avant que la seconde partie fût imprimée; ou peut-être du Bray avait-il déjà entre les mains le manuscrit de cette seconde partie.

(2) La seconde partie de cette édition in-4" parut en 16 16; cette édition ne fut pas continuée.

(3) Voir une lettre du 19 décembre 161 7, dans les Mémoires du duc de la Force, Paris, 1843, 4 vol. in-8<», t. II, p. 456.

2o8 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

marquis d'Urfé, fermé à tant de supplications, négociait un mariage royal, il entrait dans la querelle des Princes, il levait des troupes pour le duc de Savoie, faisait la guerre, ou tout simplement il se reposait à Châteaumorand et à Virieu, plus occupé, disait-on, de baux à ferme que de littérature.

Cependant Honoré d'Urfé promettait toujours la troisième partie de son roman. Il la promettait si bien que Toussaint du Brayet Olivier de Varennes réimprimaient en 1616 ou 1617(1) le premier et le second volume de VAstrée, avec un privilège de dix ans, du 25 mai 1616, pour VAstrée en trois parties. Ce privilège prolongeait celui de 1610 pour la première et la seconde partie, et en accordait un nouveau pour la troisième, toujours attendue. Mais sur la réclamation des libraires de Paris, un arrêt des Requêtes de l'Hôtel, du 5 mai 1617, déclara illicite la prolongation du privilège de 1610, et, maintenant du Bray et de Varennes en possession de leur privilège pour la troisième partie, prononça que tout imprimeur et libraire pouvait librement imprimer et vendre les deux premières (2).

En attendant qu'Urfé se décidât à donner au public la troisième partie, on trouva le moyen, nous ne savons comment, de lui soustraire les trois premiers livres de cette partie, qui furent imprimés à Arras en 1617 avec cet avis " aux liseurs », où on essayait de faire croire que ce fragment était toute la troisième partie : " Enfin cette troisiesme partie de VAstrée de Messire Honoré d'Urfé est échappée du cabinet de son autheur, où elle estoit détenue comme prisonnière, et ayant passé monts et vallées, vient vous entretenir de ses agréables discours. Un cavalier bien qualifié et ami des Muses, à qui elle avoit esté envoyée de bonne part, désireux de contribuer à vos honnestes passe-temps, me Ta mise es mains pour la vous communiquer. Le respect que je luy doibts et l'honneur que je reconnois qu'avez faict à l'autheur, employant vos loisirs à la lecture des deux précédentes, m'ont fait résoudre à la servir et vous pareillement en une si bonne occasion, espérant que vous luy en saurez gré. »

(i) L'exemplaire que j'ai vu n'avait qu'un frontispice gravé, avec la date de 1615; le titre imprimé manquait.

(2) Bibliothèque nation., mscrit français 22071 (collection Anisson), n*» 56, — Cf. Ga^TAMBIDE, Histçrique et théorie de la propriété littéraire, Toulouse et Paris, 1862, in-S**.

Cette indiscrétion décida peut-être Honoré d'Urfé à se presser un peu plus; pas trop cependant, car la troisième partie complète ne parut qu'en 1619, chez Toussaint du Bray et Olivier de Varennes, ornée d'un frontispice gravé par Léonard Gaultier, et des portraits d'Honoré et d'Astrée, ou, pour mieux dire, de Diane de Châteaumorand. Au-dessous de celui d'Honoré est ce quatrain qui ne manque pas d'esprit :

Pour tirer au vray ton visage.

Un sçavant peintre l'entreprit; Mais nul que toy n'eut le courage, Urfé, de peindre ton esprit.

Le volume est dédié à Louis XIII, à qui cet hommage était bien dû, selon Urfé, puisque la sage antiquité a fait diAsir^ la déesse de \di justice, que la justice est appuyée sur les loix^ et que les loix, et LoaySf c'est presque la même chose! Mais Urfé rachète cette pauvre dédicace par son discours à la rivière du Lignon, la plus belle page du roman, dans laquelle, avec un accent si ému, il fait l'aveu du pur amour qui enchanta sa jeunesse.

Nous passerons sur les nombreuses réimpressions de ce volume comme des deux premiers, ne nous attachant qu'aux éditions originales.

La quatrième partie eut la même fortune que la troisième. Il n'en parut tout d'abord que cinq livres (1), en 1624, sur un privilège que Gabrielle d'Urfé, nièce d'Honoré, avait obtenu le 20 novembre 1623, et qu'elle céda le 22 au libraire François Pomeray. « Voicy, disait l'avis au lecteur, ceste quatriesme partie à!Astr^, qui a si long temps esté désirée avec tant d'impatience, les grandes supplications que plusieurs personnes de mérite ont faites à Monsieur d'Urfé l'ayant obligé de la mettre en lumière, autant pour satisfaire à ceux qui se sont tesmoignez désireux de la voir, qu'afin de satisfaire à la demande que Madamoiselle sa nièpce luy en avoît faite... Il a voulu mettre au jour ce qu'il en avoit desjà fait, luy donnant sa coppie pour en disposer à sa volonté, luy ayant, pour cet effet, envoyé ces cinq livres pour les faire imprimer. C'est pourquoy elle en a voulu honorer le public, qui en retirera du profit et beaucoup de contentement, n

(1) Ou plutôt quatre livres; le cinquième n'a que quelques pages.

Il faut croire que cet exposé, si loyal et si clair en apparence, cachait une spéculation qu'Urfé estima frauduleuse, puisque, par une permission du 24 mai 1624, il fit saisir les exemplaires chez les libraires, saisie qui fut du reste déclarée abusive, injurieuse et nulle (1).

Cependant cette édition partielle de la quatrième partie, dont l'impression fut achevée le 2 janvier 1624, était encore inconnue en Allemagne au commencement de mars. Ici trouve sa place un incident singulier, et des plus extraordinaires témoignages d'admiration qui ait jamais pu flatter l'amourpropre d'un écrivain.

Quarante-huit princes, princesses, seigneurs et dames de la sentimentale et romanesque Allemagne avaient établi entre eux une Académie des Parfaits amants, et s'étudiaient, sous les noms et les costumes des héros du Lignon, à filer l'honneste amour. Aucun d'eux cependant n'avait eu la témérité d'usurper le nom de l'incomparable Céladon, comme en certains banquets d'apparat, on laissait vide la place d'un illustre absent Mais ils ne connaissaient pas encore ce qui avait paru de la quatrième partie, et les trois premiers volumes ne leur suffisaient plus; ils les avaient tant de fois lus et relus qu'ils se faisaient fort, si par malheur ils se perdaient, de les récrire de mémoire. Ils s'enhardirent jusqu'à écrire à l'auteur du fameux roman, « où un rare et divin esprit esclatte en chasque fueille, voir mesme en chasque ligne », et le supplièrent de leur donner la suite de VAstrée. Leur épître, datée du Carrefour de Mercure, 1" mars 1624, déborde d'une admiration ingénue, exprimée avec une gaucherie adorablement tudesque.

Cette lettre était accompagnée d'une lettre de M. de Borstel, qui représentait en France les intérêts de quelques-uns des princes du saint empire germanique : « Monsieur, disait-il, voici une lettre qui vous est escritte d'Allemagne par des personnes qui vous sont inconguës. J'espère néantmoins, si elle ne vous est agréable à cause de son style, qui sent merveilleusement la rudesse de son terroûer, que vous en ferez quelque estât, pour la qualité et le mérite de ceux qui en sont les autheurs. Ce sont la pluspart princes et princesses des plus illustres maisons de la Germanie, et le reste dames et seigneurs

(i) Biblioth. nat., mscrit français 813 1 (recueil Saugrain).

qualifiez, qui ne sont pas si amoureux les uns des autres, comme de rélégance de vos rares escritsy dont la lecture leur a donné matière pour l'establissement de leur Académie, et le particulier plaisir qu'ils y prennent, occasion de vous en demander instamment la suite, n

L'épître des Parfaits amants ne parvint à Urfé qu'un an plus tard, et sa réponse, écrite à Châteaumorand le 1 mars 1 625, est le dernier acte de sa vie littéraire. Cette lettre, spirituelle, de ce ton libre et dégagé d'un homme habitué au langage des cours, n'est pas exempte d'une ironie légère. Ce n'est pas bien sérieusement qu'Urfé appelle le petit cénacle de beaux esprits réunis par un culte commun pour VAstrée, la plus auguste et la plus célèbre académie de l'univers : " J'advouë, dit-il, que cette inespérée faveur m'a surpris; et comme nos yeux inaccoustumez à une grande lumière, quand tout à coup ils sont atteints des plus clairs rayons du soleil, de mesme je me suis de sorte trouvé confus d'une grâce si grande et si peu attendue, que j'ai peine à me persuader que ce ne fust un songe, v Il accepte d'ailleurs avec reconnaissance le nom de Céladon que les Parfaits amants lui avaient réservé, et leur promet la suite de son roman, mais " quand le bruit du canon cessera, et que la douceur de la paix nous ostera l'espée de la main (1) w.

A ce moment-là, en effet, Urfé pensait plus à la guerre qu'à la littérature. L'affaire de la Valteline venait de se rouvrir, et il se préparait à rejoindre derrière les Alpes l'armée du duc de Savoie et du connétable de Lesdiguières.

Il mourut dans cette guerre le 1" juin suivant Borstel cependant avait eu communication du manuscrit de la quatrième partie; il en réunit les huit derniers livres (2) à quatre autres livres rédigés sur commande par Gomberville, et du tout il composa une cinquième et une sixième partie de VAstrée, qui furent supposées continuer l'édition partielle de la quatrième partie publiée par Gabrielle d'Urfé.

(i) La lettre des Parfaits amants et la réponse d*Honoré sont dans la V* partie de la pseudo-édition de Borstel, dont nous allons parler. J'aurais douté de leur authenticité, si La Mure n'affirmait avoir vu la première, encore cachetée de ses 48 sceaux, au château de la Bastie (A. Bernard, les d'Urfé, p. 6j).

(2) C'est-à-dire ceux qui n'étaient pas déjà dans l'édition incomplète de Gabnelle d'Urfé.

2ia LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

Les deux volumes de ctiit pseudo-Astrét parurent en 1625 et 1626 à Paris, chez Robert Fouet, mais ils ont été probablement imprimés en Hollande (1). Auguste Bernard a trouvé en Allemagne un exemplaire qui porte sur une des gardes cette lettre d'envoi écrite par un bon Hollandais, bien digne d'avoir fait partie de V Académie des Parfaits amants : a Madamoisel, le berger Céladon ne fust jamais tant mordu des charmes de la belle Astrée, comme le pauvre Laurens Vander Linden a esté piccée de beaux ciœux de la bellissisme Stvwert (2). »

La cinquième partie de Borstel contenait sa leth-e à Urfé, l'épître des Parfaits amants, et la réponse d'Honoré. Borstel ajouta à la sixième une lettre aux princes et seigneurs de V Académie des Parfaits Amants, une autre aux princesses et dames de la même académie, et une épître à la mémoire de M. d'Urfé : « Les lettres ont perdu un grand esprit, les armes un grand courage, le siècle un grand ornement; mais vos bergers et bergères y perdent plus que toutes ces choses ensemble, etc. »

Cette suite bâtarde de V Astrée, en partie authentique et en partie fabriquée par Marin de Gomberville, n'était qu'une mercantile opération de librairie; elle fit beaucoup de peine aux amis de M. d'Urfé.

Balthazar Baro publia enfin la quatrième partie complète et authentique de la Vraye Astrée en 1627, et la dédia à la reinemère Marie de Médicis. Dans l'avis au lecteur, Baro se plaint amèrement que Borstel, Gomberville et le libraire Fouet aient osé exploité impudemment la renommée de son maître. « J'ay failly à mourir de douleur, quand j'ay veu que l'interest d'un infâme gain avoit porté un libraire à deschirer ses escrits et sa réputation, voulant faire passer pour légitimes deux enfants supposez qui, sous l'autorité de son nom, n'ont pas laissé de courir toutes les parties du monde. Durant deux ans, cet accident a esté sans remède, et je croy que la cinquiesme et sixiesme partie dont je parle seroient encore en estât de subsister, si le désir de conserver la gloire d'un esprit si fameux n'eust porté ceux qui soustiennent aujourd'huy l'éclat de sa maison à retirer des mains de Son Altesse de Savoye l'original de cette qua-

(i) Le privilège de Fouet, pour dix ans, est du lo juillet 1625. — Selon A. Bernard {Recherches^ p. 18 et 19), Fouet réimprima trois fois ces deux volumes en 1626.

(2) Recherches^ P- M-

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triesme partie, d'où ce qui a esté mis de M. d'Urfé dans la cinquiesme et sixiesme partie avoit esté malicieusement soustrait Je le conserve, cet original, plus soigneusement que ma vie. »

Il manquait encore la Conclusion du roman, sur le dessein de laquelle Urfé n'avait laissé que des notes imparfaites. A la prière de la princesse de Piémont et de Geneviève d'Urfé (1), Baro se décida à l'écrire, non sans s'excuser de sa témérité. Il la publia en 1628, avec une dédicace à Ambroise Spinola(2) e;t un discours à la bergère Astrée.

Il n'y avait encore aucune édition générale de V Astrée, dont les cinq parties n'avaient paru qu'en volumes séparés, très souvent réimprimés, il est vrai. Deux éditions uniformes, toutes deux illustrées de soixante gravures, parurent en 1632-1633 €t en 1647. Mais le roman touchait à la fin de son grand succès, et ne fut plus réimprimé après 1647 (3).

Outre la suite de Borstel et de Gomberville, nous en connaissons une autre de la Motte du Broquart, publiée en 1633 sous ce titre : La Fille d' Astrée, oti la saite des Bergeries de Forets (4). Cependant à parler exactement, cet agréable ouvrage ne se donne pas, comme celui de Borstel, pour une continuation et un achèvement de l'œuvre d'Urfé, mais plus modestement pour l'histoire des aventures arrivées aux enfants des personnages de V Astrée.

La dernière page du roman nous avait appris comment les héros du Lignon couronnèrent leurs amours par un légitime marine en présence du grand druide Adamas; même le volage Hylas s'était soumis de bonne grâce à la commune loi. Or La Motte connaît leur postérité, et il pense qu'après avoir lu * l'incomparable i45/5na? de Monsieur d'Urfé », nous serons bien aise de savoir ce qui est advenu au fils d'Hylas, à la petite-fille de la reine Amasis, au neveu de Céladon. Le livre est très moral : « il s'y trouve beaucoup d'effects de vertu et d'honneste affection, avec quantité de discours qui peuvent

( I \ Avertissement de la IV* partie.

(2) L*kiée de cette dédicace fut peut-être suggérée à Baro par la famille d'Urlé, car on parlait alors de marier Geneviève d*Urfé, veuve du duc de Croy, à Spinola.

(3) Pour les Figures de FAstrée, voir la notice qui suit ce chapitre.

(4) Autre édition en 1634. Brunet cite de du Broquart cet autre ouvrage : Florigénie, ou Fillustre victorieux, Paris, Pasié, 1647, in-8«.

fii4 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

servir à la conduite de la vie. ,, Comme dans VAstrée, des lettres et des poésies sont mêlées à la trame du récit; la prose est correcte et coulante, les vers faciles. Tout cela est relevé par des allusions historiques; l'histoire de Bajamond, de Birène et d'Anonime déguise à peine celle du connétable de Bourbon, de la reine Louise de Savoie et du chancelier Duprat Au demeurant ce livre, absolument dans la manière et le ton d'Honoré d'Urfé, laisse l'impression d'une bonne imitation de YAstrée.

Au dix-septième siècle comme aujourd'hui, à l'usage des gens qui n'avaient pas le temps ou la patience de lire les ouvrages en vogue, et trouvaient suffisant d'en avoir quelque idée, on faisait des recueils où on réunissait la fleur de la littérature. S'agissait-il des « plus beaux vers de ce temps », on donnait à ces anthologies des titres fort poétiques : Marguerites, Muses, Jardin, Parnasse, Appolon, Délices, etc. La prose et les vers de YAstréeoni apporté leur contribution à ces extraits.

Si VAstrée n'a plus été réimprimée après 1647, elle a été au moins cinq fois remaniée ou abrégée.

Vers la fin du dix-septième siècle, son succès n'était pas tout à fait épuisé; mais évidemment on se lassait de ses longueurs, de son vieux style embarrassé, de ses vers souvent affectés et mal venus. Un auteur inconnu tenta de la rajeunir en l'abrégeant à peine, de donner plus de grâce aux vers, plus de légèreté à la prose. Il publia en 1678 deux minces volumes dans lesquels il suivait pas à pas les trois premiers livres de la première partie de VAstrée Cet essai, qui probablement ne fut pas poussé plus loin, n'est pas bon. Nous avons cité ailleurs la belle description du Forez qui ouvre le roman. Qu'on lui compare la reconstruction de notre maladroit ouvrier, on verra que l'intéressante page oti Urfé avait mis son âme de Forézien est devenue de la prose quelconque : « Le Forest, situé auprès de l'ancienne ville de Lyon, n'est pas d'une grande étendue; mais il est impossible de souhaiter un plus agréable climat II semble qu'on y ait exprès diversifié les monts et les plaines, pour en faire le plus beau païsage qui se puisse offrir à la veue. La nature y est plus libérale que dans aucun autre lieu du monde, et l'air qu'on y respire est si doux et si tempéré, que la plus foible constitution y peut vivre des siècles entiers quand on prend quelque soin de la conserver. Au milieu de ce séjour

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enchanté, paroist une plaine charmante environnée de montagnes, etc. n

La Nouvelle Astrée (1713) a un caractère tout différent Ce n'est pas un remaniement, mais un abrégé très sommaire de \ Astrée, Bien que l'éditeur nous assure que ce livre a été composé par une dame, d'autres l'attribuent à l'abbé de Choisy.

Une jeune fille, ayant entendu dire que, pour avoir de l'esprit, il faut savoir son Astrée, s'était donc mise courageusement à la lire : elle ne put aller jusqu'à la fin du premier volume. On vint à son secours; on lui proposa de faire de V Astrée un petit ouvrage innocemment champêtre, d'en adoucir certains endroits un peu libres, de le purger de théologie, de politique, de philosophie amoureuse, d'en éliminer tous les personnages épisodiques, de n'y perdre jamais de vue Astrée et Céladon. Ainsi s'est faite cette Astrée en raccourci, où partout on voit « la bonne morale suivie, le mérite récompensé et la vertu couronnée ».

Lai Nouvelle Astrée n'était qu'un petit livre tout modeste, ad usum puellarum. L Astrée de l'abbé Souchay, publiée en 1733, fut une grande entreprise de librairie; elle prouve du moins qu'en plein dix-huitième siècle, l'œuvre d'Honoré d'Urfé avait encore des partisans et des lecteurs, mais ils étaient effrayés par cette masse énorme de près de six mille pages. L'abbé Souchay réduisit V Astrée à cinq volumes beaucoup moins compacts, « où, sans toucher ni au fonds ni aux épisodes, on s'est contenté de corriger le langage et d'abréger les conversations w. L'ouvrage était orné de soixante gravures de Guélard, de Rigaud et de Gravelot.

Cette fois, c'était bien une Astrée complète, où rien de l'action n'est sacrifié, mais une Astrée allégée de ses interminables dissertations, plus alerte, accommodée au goût du siècle. La tentative était heureuse, autant qu'elle pouvait l'être. Mais il resterait à savoir si elle pouvait véritablement l'être; ou bien si V Astrée ne doit pas rester absolument ce qu'elle est, avec ses défauts, mais aussi avec son charme propre (1).

Tout récemment, presque hier, on nous a donné sous ce titre : Echos d'une étemelle chanson^ un nouvel abrégé de

(i) V Astrée a été analysée dans la Biblîoth. universelle des romans ^ juillet

Cti6 LA VIE ET LES ŒUVRES D»HONORÉ D'URFÉ

VAstrée, " revue et diminuée en cette dernière édition ». L'auteur a jugé à propos de prendre le nom de Quill Quill est une oie philosophe. En fouillant de son bec dans un tas de cendres d'où monte une légère fumée, elle a rencontre les débris de l'œuf du Phénix : il s'en élève une voix qui parle en versfort plats. Quill ramasse ces morceaux et les rassemble de son mieux... Voilà comment, si j'entends cette fine et subtile allégorie, VAstréè, comme le Phénix, est sortie de ses cendres! Sa besogne achevée, Quill « retourne allègrement vers ses pareilles w et au-dessous est dessiné un troupeau d'oies! Le bon public souffre parfois qu'on se moque de lui; mais il n'aime pas les auteurs qui se moquent d'eux-mêmes et de leur sujet

Les traductions de VAstrée sont très imparfaitement connues; on sait cependant qu'elle a été traduite ou au moins abrégée en italien^ en anglais, en allemand, en flamand, en hollandais, et même en danois.

Il semble bien résulter de ce rapide aperçu que VAstrée a ponné lieu à un travail de librairie des plus actifs; et par cela seul on peut déjà voir avec quelle force elle s'est imposée à l'attention.

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