‹ La vie et les œuvres de Honoré d'UrféChapitre 35 sur 73 · ALCIDON · texte numérisé non relu

ALCIDON

Vueillez ou ne le vueillez point, Me donnant à vous je suis vostre.

DAPHNIDE

Si nostre vouloir ne s'y joint,

Ce qu'on nous donne n'est pas nostre.

Et je refuse franchement

De vous recevoir pour amant (2).

i) Quand nous avons écrit ce qui précède, le petit volume de M. G. Miut irâvait pas encore paru (Honoré d'Urfé, Œuvres poétiques choisies et

chaut

précédées d'une Introduction, Paris, 1909, petit m- 18.) Il nous semble que ce recueil, composé presque tout entier ae vers pris dans VAstrée, et bien fait d'ailleurs, confirme notre opinion sur l'inconvénient qu'il v a à détacher du roman et à isoler les morceaux poétiques. Ainsi séparés ae la situation morale qui les explique, ils perdent à peu près toute espèce de charme. (2) AstréCy IIP partie, livr. II. — Entre les meilleures poésies de {[Astrée, nous citerons encore les deux villanelles et la chanson d'Hylas, la villanelle

Dans VAstrée, la lettre joue un rôle presque aussi important que les poésies. La littérature romanesque du dix-septième siècle a fait de la letfe*e un genre à part, soumis à des règles spéciales, et d'un style très soigné; morceaux brillants où l'auteur déploie tout son art et qùllmet bien en vue (1). C'est par ce moyen que le roman se continue et se prolonge entre des amants séparés par la distance. Il y en a plus de cent vingt dans VAsirée, et certains épisodes sont en grande partie composés de lettres (2) : les missives du héros alternent avec celles de l'héroïne. Un des grands ennuis de Céladon dans le palais d'Isoure est d'apprendre que Galathée a surpris et lu sa correspondance avec ^trée. Dans l'histoire d'Euric, Daphnide et Akidortf le malheureux Alcidon ne comprend que trop bien, en lisant les dernières lettres de Daphnide, qu'Euric s'est interposé entre lui et celle qui l'a aimé.

Le roman, tel qu'on le concevait encore au temps d'Urfé, ne pouvait guère se passer d'un peu de merveilleux.

Honoré d'Urfé trouvait dans VAmadis, si longtemps populaire en France, et dont le succès n'était pas épuisé, dans les pastorales italiennes et espagnoles, et en particulier dans la Diana de Montemayor, qui à certains égards a été son modèle, un large emploi de tous les enchantements, procédés magiques et autres moyens qui peuvent ou dramatiser , ou résoudre une histoire. On croyait d'ailleurs communément à la magie et aux sorciers, et peut-être Honoré d'Urfé y croyait-il luimême (3).

Il est donc plutôt étonnant qu'Urfé se soit contenté d'une dose modérée de surnaturel. Ce n'est pas lui, c'est Balthazar Baro, son continuateur, qui a développé outre mesure le caractère merveilleux de VAstrée,

La Fontaine de vérité, invention très ingénieuse du reste, était bien nécessaire pour expliquer l'arrivée dans le Forez de

d'Amidor, le sonnet sur les contraintes de l'honneur, la chanson d'Agis, les dialogues de Palémon et de Dqris, de Stelle et de Corilas, d'Hylas et de Sylvandre, etc.

(i) Les lettres, comme les pièces de vers, sont cataloguées à part dans les tables de VAstrée,

(2) Par exemple Tépisode de Chryséide et Arimant (IIP partie, liv. VII et

U) On pourrait le conjecturer d'après un passage de la critique de VAmedeïda^ que nous avons cité au chap. xi.

tant d'amants et d'amantes qui viennent la consulter sur leurs difficultés amoureuses. L'apparition du dieu de la Sorgue, se soulevant des profondeurs de sa source pour prophétiser la gloire de Pétrarque, n'est qu'un artifice littéraire comme on en trouve dans la plupart des poèmes épiques.

Mais Honoré d'Urfé, nous en convenons, a abusé des oracles; et l'épisode de Sylvanire (1) repose entièrement sur les effets d'un miroir enchanté que Tirinte a présenté à sa bergère. A peine y a-t-elle jeté un coup d'oeil, qu'elle est prise « de grandes deffaillances, de tournoyements de teste et de tels assoupissements qu'on ne la pouvoit esveiller, sans qu'il y eût ny myre ny autre qui pût recognoîstre son mal ».

Urfé a même introduit dans son roman un sorcier; mais il lui a donné un rôle odieux, et ce sorcier est un imposteur qui n'a garde de croire à la vertu de ses opérations magiques. Climanthe s'est affublé d'un habit de druide, et s'est bâti dans un grand* bois, là-bas du côté de Savigneux, un ermitage où accourent les dévots qui viennent vénérer le saint homme. Vous voyez dans sa hutte la serpe d'or, et la branche de gui sacré qu'il vous dit avoir coupée le sixième jour de la première lune. Avec une mixtion de soufre et de salpêtre enflammée à propos, il simule des illuminations célestes. Climanthe invoque Hécate et creuse sous vos yeux une fosse où il fait tomber le sang des victimes, il lit votre passé et au besoin votre avenir dans les lignes de votre main. Mais Climanthe n'est qu'un fourbe vendu au chevalier Polémas, qui espère, par le charlatanisme du faux druide, conquérir le cœur de Galathée et évincer Lindamor.

Ce misérable devait finir très mal. Surpris en flagrant délit de trahison, jeté dans un cachot, il se cassa la tête contre les murs de sa prison, et son cadavre tout sanglant fut pendu par les pieds à une des portes de Marcilly. Climanthe, le seul magicien qui exerce quelque influence sur l'action du roman, n'est donc pas même, à vrai dire, un magicien authentique; c'est un simple bateleur qui a pu en imposer un moment par ses grossières supercheries.

Le merveilleux de VAstrée ne me semble pas avoir été très goûté, même pendant la grande vogue du roman; du moins

(1) Astrée, IV partie, fiv. liï.

les allusions sont peu nombreuses dans la littérature du dixseptième siècle. Mais, ce qui a lieu d'abord de nous surprendre, le dix-septième n'a pas goûté davantage, disons plutôt qu'il n'a pas vu ou sûrement n'a pas compris un des charmes les moins contestables de VAstrée.

Urfé a peint la nature avec sincérité et avec exactitude; chose assez rare, et qui le sera plus encore sous Louis XIV. Sous ce rapport, il n'a pas eu d'influence, si ce n'est probablement sur La Fontaine, qui s'était nourri de VAstrée^ et qui sans doute en a tiré quelques-unes de ses images champêtres.

C'était un cadre heureux à ces histoires sentimentales, que les calmes horizons du Lignon. Il fallait la paix et les longs loisirs de la vie pastorale pour ces conversations sans fin et ces tendres problèmes si patiemment discutés. Comme le remarque M. Faguet (1), YAstrée est la dernière des Cours d'amour, mais loin des villes, des salons et des cénacles littéraires, sur les tranquilles coteaux et dans les vallées apaisantes.

Les humbles héros de VAstrée ciment ces rives de leur Lignon qui leur paraissent délicieuses, et ils ont même vaguement entrevu la vertu morale et bienfaisante de la terre. Rien ne semble plus beau à Honoré d'Urfé que son forez, où habitait toujours en imagination l'âme de l'exilé, où toute sa vie il a revécu le rêve de son enfance. Quand le chevalier Damon eut passé le Pont de La Bouteresse et remonté le coteau d'où il pouvait d'un regard embrasser tout le pays du Lignon, il s'arrêta émerveillé : « D'un costé il voyoit les fertiles montagnes de Coursant qui, descendans par petites collines jusques dans la plaine, montroient toute leur croupe enrichie de vignobles, et le plus haut, de grands bois de haute futaye. La plaine après alloit s'estendant jusques à Montbrison, et ces délectables collines s'élargissoient du costé de Surieu, de Montrond et de Feurs, avec tant de petits ruisseaux et de divers estangs, que la veuë ainsi diversifiée estoit beaucoup plus plaisante, n

Ce pays qui lui avait laissé d'ineffaçables souvenirs, Urfé l'a décrit, non seulement avec justesse, mais avec l'émotion d'un homme qui a laissé là, sur cette terre ignorée, ce qu'il y a eu de plus doux dans sa vie.

{\) La Poésie française de 1600 à 16 10 {Revue bleue ^ t. LU, p. 738).

Cependant les grandes pages descriptives sont peu nombreuses dans VAstrée. Urfé ne connaît pas ces tableaux larges et vigoureux qui d'un coup mettent un paysage sous nos yeux. Ce sont plutôt des touches légères, des détails, des riens : un saule crevassé, une planche sur un ruisseau, une fondrière, un sentier dans un taillis. Mais de tous ces riens résulte une vue très précise, une image dont on peut encore aujourd'hui vérifier la fidélité.

Ces impressions d'une nature paisible et sans grand relief s'associent avec bonheur aux divers sentiments des personnages. Sylvandre avait-il réussi à convaincre Diane de la vérité de sa chaste tendresse ? Il l'espérait sans oser encore en être assuré. Tout en songeant à ce problème, « il se résolut de passer en ce lieu une partie de la nuict, suivant sa coustume; car bien souvent, se retirant de toute compagnie, pour le plaisir qu'il avoit d'entretenir ses nouvelles pensées, il ne donnoit garde que s'estant le soir esgaré dans quelque vallon retiré ou dans quelque bois solitaire, le jour le surprenoit avant qu'il eust la volonté de dormir, rattachant ainsi le soir avec le matin par ses longues et amoureuses pensées. Se laissant donc emporter à ce mesme dessein, suivant le sentier que ses pieds rencontroient par hazard, il s'esloigna tellement de son chemin, qu'après avoir formé mille chimères, il se trouva enfin dans le milieu du bois sans se reconnoistre. Et quoy qu'à tous les pas il choppast tousjours contre quelque chose : Je trouve bien encores, disoit-il, plus de contrariétez à mes désirs. S'il oyoit tomber les fueilles des arbres esmeuës par quelque soufffe de vent : O que je tremble bien mieux de crainte, disoit-il, quand je suis près d'elle, et que je luy veux dire les véritables passions qu'elle pense estre feintes. Le lieu solitaire, le silence et l'agréable lumière de ceste nuict eust esté cause que le berger eust longuement continué son promenoir et le doux entretien de ses pensées, sans que, s'estant enfoncé dans le plus espais du bois, il perdit en partie la clarté de la lune qui estoit empeschée par ses branches et par les fueilles des arbres (1). w

(i) Astrée^ IP partie, liv. II. Ailleurs Sylvandre, couché sur le dos, « considéroit à travers l'espesseur des arbres les diverses chimères qui se forment dans la nuë ; mais il n y en avoit pas tant ny de si diverses que celles que les discours qu'il yenoit d ouyr luy mettoient en la pensée » .

N'est-ce pas, je le demande, une chose véritablement belle, d'une beauté toute simple, que cette promenade d'un rêveur qui agite sa chimère amoureuse dans la nuit et dans le silence de la nature?

Cette peinture sobre des campagnes du Lignon est comme le fond topographique sur lequel se détachent les histoires des pasteurs foréziens.

Les descriptions d'art ne sont au contraire que des curiosités, d'agréables intermèdes. Cependant elles sont si abondantes, si amples parfois, et presque toujours si remarquables, qu'on ne peut les passer sous silence (1).

Honoré d'Urfé, élevé au château de la Bastie, dont la chapelle surtout était un résumé de ce que la Renaissance avait produit de plus exquis, avait trouvé plus tard à Châteaumorand une belle collection de portraits. Il vécut longtemps à Paris et à la cour de Turin; son office de gentilhomme de la chambre lui fit connaître Fontainebleau; il visita Rome et Venise. Ainsi s'était formée, développée et affinée son éducation artistique. Il eut évidemment à un degré peu commun le sentiment de Tart, et la coquetterie de ses rares connaissances en ce genre.

Dans VAstrée il a décrit en connaisseur des ouvrages d'architecture, de sculpture, et même des figures en cailloutage qui rappellent la décoration de la grotte de la Bastie. Mais il semblerait que la peinture eût ses préférences, ou que du moins il se crût en état d'en juger avec une compétence plus sûre.

La maison d'Adamas est un vaste musée de tableaux. On y voit les conquérants du cinquième siècle, Pharamond, Gondioch, Alaric et Attila. Dans une autre galerie qui d'un côté regarde la plaine du Forez, de l'autre les montagnes, les visiteurs admirent divers portraits, entre lesquels Hylas remarque ceux de deux belles dames. Adamas lui apprend qu'ils représentent Placidie, fille de Théodose le Grand, et Eudoxe, femme de Valentinien III, et il part de là pour raconter l'histoire de Placidie.

Une troisième galerie est. plus particulièrement consacrée à une sorte d'épopée des antiquités gauloises. Les fenêtres sont séparées par les statues des empereurs romains et par les

(i) M. Germa est cependant le seul, à notre connaissance, qui ait parlé avec détail des descriptions artistiques de VAstrée,

images de rois et de princes barbares. Mais dans l'immense frise qui se développe sous la voûte, Tartiste avait peint toute a suite des vieux rois celtes, depuis Dis Samothès et le sage Druys jusqu'à Francus. Il n'avait pas oublié l'Hercule gaulois qui civilisa le pays, ni Bellovèse qui s'en alla fonder au cœur de la Germanie, derrière la forêt hercynienne, le royaume des Boyens, ni Brennus qui jetait insolemment son épée dans la balance où le Romain vaincu pesait l'or de sa rançon.

Au palais d'Isoure, on voyait d'autres merveilles. Céladon, recueilli par Qalathée, s'éveille avec étonnement dans une grande chambre ornée d'or et de peintures. Cette fois, ce sont des scènes mythologiques : Saturne dévorant ses enfants, Jupiter sauvé par les Chorybantes, le petit Qanymède, " grasset, potelet, blanc, les cheveux dorez et frisez „, Vénus dans sa conque marine, etc. Saturne est décrit avec une touche extraordinaire de réalisme, « appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chassieux, le nez aquilin, la bouche dégouttante de sang et pleine encore d'un morceau de ses enfans, dont il en avoit un demy mangé en la main gauche, auquel on voyoit comme panteler les poulmons et trembler le cœur w.

L'histoire épisodique du berger Damon, de la bergère Fortune et de la sorcière Mandrague est exposée dans une série de six tableaux; le druide Adamas arrive à point pour en faire la « démonstration » à Céladon. On croirait entendre le boniment d'un cicérone, ou mieux la critique judicieuse d'un expert exercé. Adamas détaille minutieusement le dessin, la perspective, les proportions, les raccourcis, les jeux d'ombre et de lumière. Quant à la sorcière, le peintre ne l'a pas flattée; mais aussi, si vieille et si laide, s'aviser d'aimer le beau Damon! Echevelée, un bras nu, la robe retroussée d'un côté au-dessus du genou, chenue, ridée et ratatinée à contentement, allongeant son grand cou maigre, serrant les épaules. Et ce qu'il y a mieux, c'est que croyant sourire à l'objet de son rêve, elle esquisse une horrible grimace, tandis que Vénus et Cupidon, assis sur un joli nuage, se divertissent à contempler cette caricature et s'esclaffent de rire (1).

(1) Astrée, l"> partie, liv. II et XI ; II« partie, liv. XI et XII; III* partie, liv. III. — Voir aussi, dans le temple d*Astrée (II* partie, liv. V), l'image de la bergère, avec son chien Mélampe couché à ses pieds, et le charmant tableau de deux Amours se disputant une palme et une branche de myrte.

26o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

Dans les développements inépuisables de VAstréCt il n'y a presque rien sur quoi on ne trouve pour le moins quelque aperçu. Qu'on lise cette œuvre si riche et si complexe, on sera surpris de ce qu'elle contient de vues sur toute espèce de sujets. Urfé, au besoin, raisonnera de Kabale. Instruit par l'expérience de la vie et le contact des cours, il fait en passant, sur la politique, le gouvernement, les limites de l'autorité royale, la société, les mœurs, l'éducation, les droits du père, le mariage, des observations pénétrantes. 11 a ainsi donné à son livre une souplesse, une variété et une profondeur qui dépassent de beaucoup la banalité de ces aventures de pastoureaux foréziens.

Si plus d'un lecteur passait les endroits trop savants, la doctrine qu'Honoré d'Urfé a distillée dans VAstrée plut aux hommes sérieux, comme Huet, qui estimait l'érudition « une très considérable partie du mérite de l'ouvrage, et qui le met fort au-dessus des romans vulgaires, n

Dans le chapitre précédent, nous avons fait voir qu'Honoré d'Urfé s'était ouvert de larges perspectives sur le passé de la Gaule, et que ces reconstructions historiques étaient même une des parties essentielles de son livre. Mais faut-il de plus chercher dans son roman un peu de l'histoire de son temps? Sous des allusions à demi transparentes, Urfé a-t-il amené sur la scène certains personnages connus, ses amis, ses parents, lui-même? L'Astrée est-elle un roman à clef?

Nous croyons avoir prouvé ailleurs qu'Urfé a discrètement rappelé un roman d'amour qui se passa près du Lignon au château de la Bastie, pendant les années obscures qui suivirent sa sortie du collège (1).

Mais nous voulons savoir si, outre ces allusions toutes personnelles à son histoire intime et à celle des siens, qu'au reste il a avouées dans son discours à la rivière de Lignon et dans sa lettre à Etienne Pasquier, il a introduit dans son roman quelque chose des aventures de son siècle.

Cette question aurait étonné au dix-septième siècle. Personne alors ne met en doute que M. le marquis d'Urfé ait allégorisé dans VAstrée les amours de divers personnages en

(i) Chap. VI. Voir aussi le chap. iv. Pour la question des rapports d'Honoré d'Urfé avec Marguerite de Valois, voir le chap. v.

vue : « Ce n'est pas un pur roman, dira par exemple Perrault; c'est un tissu énigmatique des principales aventures de son auteur. D'autres aventures ont encore fourni matière pour l'ingénieuse construction de son roman (1). « On va plus loin, beaucoup trop loin, et on prétend que tout, sans exception, déguise des histoires modernes.

En écartant ce qu'elle a d'exagéré, cette tradition du dixseptième siècle est certes d'un très grand poids, car elle s'est formée du vivant même d'Honoré d'Urfé, alors qu'on avait, pour se faire une opinion, des moyens d'information que nous n'avons plus, et le souvenir de détails que l'histoire n'a pas retenus. Patru affirmait avoir appris le sens des trois histoires de Clarinte, de Florice et de Dorinde d'un M. Lamet, " qui estoit dans la confidence du duc du Maine. »

Ce n'est pas que j'admette comme dignes de foi tous les dires de Patru. Il a recueilli quelques déclarations sans grande importance de M. d'Urfé qui lui a dit : « Il y a des princes et des princesses, il y a des rois et des reines qui montent sur notre théâtre », mais sans livrer à Patru le secret de son livre : " Je ne puis, ajoutait-il, vous entretenir de leurs passions sans vous découvrir beaucoup de choses dont peut-être, à votre âge, vous auriez peine à vous taire; c'est bien peu que dix-neuf ans pour vous confier tant de secrets d'une si haute importance. » Patru comptait, à son retour d'Italie, recevoir de plus amples révélations : « Je pensois, dit-il, tenir déjà cette clef si ardemment désirée; je croyois déjà savoir tous les mystères de l'ingénieuse tromperie de Climante et de l'immortelle Fontaine de vérité d'amour. Mais cet homme divin qui m'avoit donné de si belles espérances, cet homme qui méritoit de vivre toujours, je le trouvai mort à mon retour. »

Quoi qu'il en soit, en ajoutant à quelques aveux arrachés par ses importunités à cet " homme divin „, et aux renseignements ramassés çà et là dans le monde, des conjectures hasardées, Patru a écrit ses Eclaircissemens sur l'histoire de VAstrée.

Selon lui, « toutes les histoires de XAstrée ont un fondement véritable, mais l'auteur les a toutes romancées, si j'ose user de ce mot. Je veux dire que pour les rendre plus agréables, il les a toutes meslées de fictions, qui quelquefois sont des fic-

(i) Hommes illustres y article d'Honoré cCUrjé.

Digiti

lions toutes pures, mais le plus souvent ne sont que voiles d'un ouvrage exquis dont il œuvre de petites véritez qui sans cela seroient indignes d'un roman, m

Par exemple Célidéc, pour guérir rinfortuné Calidon, et ester au mesme temps à Thamire sujet de jalousie, se déchire le viss^ avec la pointe d un diamant, et se défigure d'une manière si cruelle qu'elle fût en horreur mesme à son cher Thamire, qui admirant sa vertu, l'aime hideuse avec autant d'amour qui Tavoit aimée belle et triomphante. Mais le ciel rend à Célidée sa beauté, et la poudre de sympathie fait ce miracle. Feu Monsieur le Prince (c'est Calidon) (1) estoit en froideur avec feu Madame la Princesse (c'est Célidée). Monsieur le Prince fut arresté et mené au Bois de Vincennes. lit Princesse, par permission de la Cour, s'enferme avec luy. Ce grand témoignage d'un amour fîdèle luy rendit les affections et le coeur de son man. La petite vérole la prit aisuite dans cette prison : c'est la pointe du diamant et tout ce carnage qui la d^gure si horriblement Elle fut enfîn si heureuse qu'elle n'en fut point marquée : et voilà la poudre de sympathie. Considérez comme d'une aventure de rien il en fait un incident merveilleux.

Patru, avec sa clef, explique d'autres passages de YAstrée. Périandre, dans l'histoire de Dorinde, c'est le comte de Sommerive; Thorismond, c'est Henri III. Le druide Adamas est un lieutenant général de Montbrison (2), homme de grande vertu, respecté de la noblesse, et arbitre des différends dans la province de Forez, etc. Patru ajoute quelques règles générales d'interprétation : dans le langage de YAstrée^ se marier n'est souvent autre chose que s'aimer; M. d'Urfé change les lieux et les temps; il divise quelquefois le même personnage : ainsi Céladon et Sylvandre ne font qu'un.

Sans accepter toutes les vues de Patru, nous croyons qu'en effet les allusions historiques ne sont pas rares dans YAstr^ (3).

^ij Ce serait plutôt Thamire.

(2) Jean Papon, lieutenant général au bailliage de Forez, grand ami des d'une. Je ne crois pas, comme Ta conjecturé M. de Chantelauze, qu*Adamas puisse être le chanoine Loys Papon, fils de Jean. Ce n*est peut-être pas sans intention qu'Urfé a rappelé le nom de Crozet (IV* partie, liv. XI), bourg du Roannais où était né Jean Papon. — D'après Huet, qui le tenait de M. de Charleval, Honoré d'Urfé aurait été aidé par Jean Papon pour la

Îiartie historique de son roman, ce qui n'est pas absolument invraisemblable. 1 est vrai que Papon est mort en 1590; mais nous avons vu que dès le temps de la Ligue, et probablement avant, Urfé s'occupait déjà de X'Astrée.

(3) Aicippe, père de Céladon, est certainement Pierre d'Urfé, grand écuyer de France. Les aventures de Rosiléon paraissent se rattacher de quelque manière à l'histoire de la maison ducale dfe Bourbon. Polémas pour-

Le ton même de certains récits, des circonstances extraordinaires et cependant bien spécifiées semblent prouver que l'auteur écrit d'après les renseignements positifs. Mais il est périlleux de marquer chacune de ces allusions d'un trait trop précis; l'intention d'Urfé était de dérouter son lecteur et de piquer sa curiosité plutôt que de la satisfaire, en enveloppant ces aventures de fictions qui les rendent malaisées à reconnaître avec une pleine certitude.

On lit cependant dans VAstrée une histoire où l'allusion ne peut être mise en doute : c'est le grand épisode A'Euric, Daphnide et Alcidon (1). Il est impossible de n'y pas reconnaître Henri IV, Qabrielle d'Estrées et le duc de Bellegarde, qui avait fait connaître Qabrielle au roi.

Aux raisons qui ressortent du récit même, ajoutons celle-ci qui nous paraît décisive. Daphnide, après l'assassinat du roi Euric, récite un sonnet écrit à l'occasion de sa mort et commençant par ce vers :

Quand enfin des guerriers celuy qui tout dispose...

Or, un an après la publication de la III' partie de VAstrée, où est insérée l'histoire d'Euric, ce même sonnet reparut dans le Second livre des Délices de la poésie française. Mais cette fois, la pièce, avec un léger changement, est devenue un sonnet Sur la mort de Henry le Grand :

Quand enfin des François celuy qui tout dispose...

Le plaisir de chercher ces allusions a dû être grand pendant la première moitié du dix-septième siècle. Les lecteurs furent fortement intrigués par ces demi-révélations sur des personnages qu'ils avaient connus ou dont la mémoire était encore vivante, par ces énigmes dont on s'ingéniait à deviner le mot, qu'on discutait avec passion, sur lesquelles on interrogeait les derniers témoins.

A mesure que le temps emporta des souvenirs qui permettaient de découvrir une parcelle de vérité sous le roman, ce charme particulier de VAstrée s'évanouit, et il en reste aujour-

rait bien être un ennemi personnel d'Honoré d'Urfé^ peut-être celui qui l'avait trahi à la fin de la Ligue.

(1) Astrée^ III* partie, liv. IV. Ce sujet a été longuement traité par M. Abel Lefranc (voir Revue des Cours^ 1 5 juin 1905).

d'hui peu de chose. On pourrait tout au plus faire une exception pour l'histoire d'Euric, de Daphnide et d'Alcidon, parce que cette aventure à peine déguisée de Henri IV, de Qabrielle et de Bellegarde est assez précise pour conserver encore de la saveur. L'histoire même d'Honoré d'Urfé et de Diane de Châteaumorand est trop écrasée sous un amas de fictions, pour qu'elle puisse sérieusement nous attacher.

/ La prose de VAstrée ne rappelle celle des Epistres morales (que par l'embarras de certaines constructions périodiques. Pour le reste, son allure est absolument différente, même en prenant pour terme de comparaison le troisième livre des Epistres publié en 1608, à peu près en même temps que la première partie de VAstrée^ qui avait paru en 1607. La forme des Epistres morales est plus nerveuse, mais plus dure et moins correcte. Celle de VAstrée est beaucoup plus voisine du

/ style moderne par sa légèreté rejatiye et sa limpidité, et on n'y ) trouve plus aucûnéTrâcé de~celon déclamatoire qui, dans les

/ EpistreSf s'expliquait par la raideur des thèses stoïciennes. Mais dans VAstrée même on peut remarquer, du premier au quatrième vojume, un sensible progrès (1). Si par exemple on lit de suite l'histoire de Galathée dans la première partie, et l'histoire de Rosanire dans la quatrième, on verra que le second épisode est écrit avec une aisance qu'Urfé ne connaissait pas vingt ans auparavant.

Selon M. Abel Lefranc, la prose de V Astrée strdXi rythmique et poétique, non pas seulement à la rencontre, en quelques

. endroits, mais fréquemment, et par application de théories

l déterminées (2). Nous ne disputerons pas sur ce point,, d'autant qu'on ne distingue pas la prose pure et simple de la prose poétique, comme on la distingue des vers, et que de tels jugements sont pour une bonne part subjectifs.

Il est certain que le style de VAstrée fut très admiré des bons esprits, en ce premier tiers du dix-septième siècle où

(i) Nous rappelons que le cinquième est de Baro et ne peut entrer ici en compte. Baro s était si parfaitement assimilé le genre de son maître, qu'on remarque peu de différence entre son style et celui d'Urfé. Ce n'est pas cependant, nous devons le dire, l'avis d'un bon juge, M. Abel I^efranc; selon lui, le style de Baro est « fort inférieur » à celui d'Urfé {Remêlies cours^ 29 juin 1905).

(2) Même Revue y 27 avril 1905

L'ASTRÉE 26s

le naturel était encore une assez rare exception, et où prédicateurs, avocats, écrivains rivalisaient de mauvais goût Dès 1610, après l'impression de la première et peut-être de la seconde partie de YAstréôf un critique en crédit rendait ce témoignage à l'excellence du style de M. d'Urfé : « On voit qu'aujourd'huy les plus célèbres escrivains pour la prose ont un style clair, doux et majestatif, et du tout vuide de figures estranges, de poinctes affectées et de paroles hors de propos, hautaines et inconnues, comme autrefois ceste vaine façon d'escrire estoit et se trouve encore pratiquée par quelques-uns. Car on peut connoistre clairement que M. le Cardinal du Perron, les R. P. Richeomme, Cotton et Coëffeteau, M. le Président du Vair, le Marquis d'Urfé et M. Renouard ont leurs œuvres toutes remplies de ceste parfaicte façon d'escrire. ' On voit que leur stile est très dous et intelligible, et que l'éloquence y parle naïvement suivant les subjects qui lui sont en. main (1). »

En 1638, l'Académie française ayant commencé un catalogue des meilleurs livres écrits en notre langue pour préparer les matériaux d'un dictionnaire, on y inscrivit Honoré d'Urfé, avec Amyot, Montaigne, Coëffeteau et quelques autres (2).

Il est non moins certain que la langue de VAstrée vieillit j vite. Bien avant la fin du siècle, alors qu'on se délectait toujours des histoires si ingénieusement inventées par le marquis d'Urfé, on en trouvait déjà la forme surannée. Cela est si vrai qu'en 1678, un inconnu commença l'impression d'une Astrée toute rajeunie, oii vers et prose étaient refondus pour être accommodés au goût de l'époque.

On a reproché à la prose d'Honoré d'Urfé des défauts dont elle est exempte ou à peu près. Elle n'est pas fade, à j proprement parler; elle n'est ni plate, ni vulgaire; elle est \ rarement affectée; elle n'est obscure que dans les dissertations d'Adamas et de Sylvandre. Encore moins faut-il parler de « galimatias a : laissons cette judicieuse appréciation à M. de La Harpe!

Mais en général la phrase de VAsfr&, surtout dans les pre- /

(i) Deimier, Académie de l'art poétique y Paris, 1610, in-8%p. 276. Cf. la préface de la seconde partie de Guzman d'Aljarache^ Paris, 1632, 2 parties in-8".

(2) Pellisson, Hist. de FAcad, Françoise^ Paris, 1653, in-8».

. miers volumes, est molle, diffuse, lente, un peu traînante, I alourdie par des périodes laborieuses; elle manque d'éclat, de couleur, d'accent Urfé n'a pas ce genre d'imagination qui donne la vie aux mots, qui crée l'expression définitive.

Cependant que de choses charmantes dans cette langueur et cette diffusion mêmes! Sans atteindre au bon et grand style, Urfé le prépare et l'élabore par sa manière facile, délicate, abondante, nombreuse, cadencée, d'un mouvement calme et large. Avant Balzac, il écrit noblement C'est la ^nouxelle / langue qui vient et qui se forme entre ses mains, la vraie, celle \ que" manieront les écrivains du grand siècle qui approche. Après lui il restera peu à faire pour l'amener à son achèvement Urfé a été un des plus utiles ouvriers de cette langue. Ce n'était pas un petit mérite que de bien écrire, et naturellement, en cette période de transition littérairement pauvre, où les pointes les plus ridicules tenaient lieu de style, où saint François de Sales, le meilleur prosateur du temps, n'était pas affranchi de quelque mièvrerie.

Il ne serait pas difficile de détacher de VAstrée des pages entières admirablement écrites, entre autres ce beau discours à la rivière de Lignon qui ouvre la troisième partie, des descriptions de sites foréziens, des dialogues d'Hylas et de Sylvandre dans lesquels les hautes et graves pensées de celui-ci contrastent si heureusement avec le persiflage spirituel de l'inconstant

Nous citerons de préférence un court fragment de la quatrième partie, écrit vraisemblablement peu avant la mort de l'auteur. Alcandre va conter à Hylas ses aventures et celles d'Amilcar, Circeine, Palinice et Florice.Il commence ainsi son récit :

Quelques-uns soustiennent que Tamour ne vient pas de sympathie ny de Destin, mais de dessein et de volonté, et que la naissance de cette affection ne se doit qu'à la violence avec laquelle la beauté tyrannise la puissance de notre âme. Mais ceux-là n'ont pas fait la preuve qu'Amilcar et moy avons faite à nos despens, car ils seroient contraints de changer d'opinion, et de dire avec nous que chacun en naissant est donné à celle qu'il doit aimer et servir. — Voicy une proposition, interrompit Hylas, gue je ne croy point du tout; car si cela estoit vray, à laquelle des vingt-cinq ou trente que j'ay servies me donneriez-vous par sympathie et par destinée? — De cela, respondit Amilcar, nous en parlerons une autre fois, car un ne rompt pas une règle générale, et mesme on peut dire qu'Hylas est un

monstre en amour, c'est-à-dire hors de la nature des autres amants. — Il ne faudroit autre chose, dit Hylas en sousriant, sinon que Sylvandre eust ouy ce mot, po ur ne me laisser de long temps en repos. Mais continuez, Alexandre. »

Qu'on allège quelques tours trop pesants, qu'on coupe une phrase ou deux. Moyennant ces légers amendements, n'est-ce pas un style déjà alerte et d'une physionomie vraiment française? Il est vrai qu'Hylas l'anime de sa malice, et qu'Urfé n'écrit jamais mieux que quand il introduit ce joyeux compagnon, qui démolit toutes les belles théories de Sylvandre sur l'amour platonique.

Il nous reste à expliquer ce qu'Honoré d'Urfé doit à ses devanciers, et ce qui fait la réelle originalité de VAstr^»

A la bonne vieille critique d'autrefois, on demandait de dire ce que c'est que tel livre, s'il est bon ou mauvais, et pourquoi il est bon ou mauvais. Depuis que nous avons fait de la critique littéraire un grand art, nous l'avons compliquée de toutes sortes d'exigences nouvelles, et entre autres de celleci. Quand le critique fait comparaître un ouvrage à sa barre, il doit d'abord le sommer de produire ses titres généalogiques, et lui poser les questions les plus indiscrètes : d'où il vient, de qui il tient, quels traits de famille il a gardés de ses ancêtres, en quoi il ne ressemble qu'à lui-même. Et on s'apprête à fulminer contre lui un arrêt des plus sévères, si on peut arriver à le convaincre, je ne dis pas de plagiat, qui est le crime irrémissible, mais simplement d'imitation. Nos préventions sur ce point ne sont-elles pas trop absolues? Elles sont en tout cas relativement récentes. Sans remonter jusqu'à Virgile qui s'appropriait si librement les beautés d'Homère, on sait que Molière prenait de toute main, que Boileau, Corneille, Racine, Voltaire même dans quelques-unes de ses tragédies, se réclamaient sans fausse honte de leurs modèles.

La recherche trop minutieuse des antécédents d'un livre expose du reste à des mécomptes et à des conjectures hasardées. Voici XAstrée (1). L'auteur sait à fond l'antiquité; il connaît les littératures modernes, particulièrement italienne et espagnole, qu'il lit dans les textes originaux, et dont il a chez lui les œuvres les plus remarquables. Dans les Epistres morales, Urfé a fait

(i) Il ne s'agit ici que des sources littéraires de VAstrée; on a parlé au chapitre précédent de la partie historique et théologique.

la preuve de son érudition. Il se gardera bien de l'étaler dans son Astréôf parce qu'il a acquis plus d'expérience et de goût, et parce que cette affectation de science, à la rigueur tolérable dans des dissertations morales, serait pédantesque dans une œuvre d'imagination. Nul doute cependant que VAstrée n'ait largement profité de ses vastes lectures. Il n'a d'ailleurs inventé ni le roman sentimental, ni le roman pastoral, ni le roman chevaleresque qu'il a soudé aux aventures de ses bergers ségusiens, ni les histoires emboîtées les unes dans les autres, ni l'amour platonique, ni les lettres, conversations et controverses amoureuses, ni l'idée de mêler les vers à la prose. De tout cela, il existait avant VAstrée des exemples nombreux, dont Urfé a dû nécessairement s'inspirer.

Il est donc avéré qu'Honoré d'Urfé, comme tout écrivain d'ailleurs, doit beaucoup à ses devanciers, soit pour la conception générale de son livre, soit pour les détails de sentiment et de forme. Mais dans cette encyclopédie où sont venus se fondre tant d'éléments divers et de toute origine, comment trier les emprunts, les imitations et à plus forte raison les réminiscences? Pour nous en tenir à deux genres de sources, songeons que Bartholi avait réuni jusqu'à quatre-vingts pastorales italiennes, et que M.Reynier compte près de cent romans français, rien que pour la période de 1593 à 1610!

Il faut se garder aussi de conclure sur de vagues analogies (1), et il faut tenir compte des rencontres fortuites, si naturelles et si fréquentes lorsque deux écrivains traitent le mêine thème. Il y a enfin les motifs traditionnels, venus de l'antiquité ou bien on ne sait d'où, toujours les mêmes, indéfiniment répétés sous mille variations. Urfé, nous dit-on, a puisé dans Platon la théorie de l'amour immatériel, source de perfection morale, et c'est très possible à la vérité. Mais il a pu la trouver également dans Marsile Ficin, Bembo, Hébreu, Héroet, Maurice Scève, etc., ou tout simplement dans les idées ambiantes. Temples desservis par des vierges, nymphes, oracles, magie, enfants enlevés en bas âge, morts apparentes, amours contrariées par l'avarice d'un père, etc., sont des lieux

de la

i) Ainsi, selon HUET (De Forigine des romans), la fontaine merveilleuse la Diane d'Artycomis, aans Hysmène et Hysminias, d'Eustathius, « a fait

naistre indubitablement la pensée de la Fontaine de vérité d'amour • . Or

rien n'est moins « indubitable t .

communs qui alimentaient toute une littérature poétique et romanesque.

On voit combien il est difficile, à moins de s'exposer à des affirmations téméraires, de dire avec précision à quelles sources Honoré d'Urfé a puisé, d'autant plus qu'il excelle à donner à tout ce qu'il touche sa marque personnelle. Nous nous contenterons donc d'apporter un petit nombre de faits certains ou très probables, abandonnant le reste à la sagacité des chercheurs, et négligeant les petites imitations de détail.

C'est une assez pauvre chose que le roman grec des bas siècles, si on met à part le Daphnis et Chloé de Longus, toute simple histoire rustique à laquelle Urfé n'a rien pris directement, mais qui a été le prototype de la pastorale italienne. Dans le roman de Théagène et Chariclée, d'Héliodore, Chariclée est sur le point d'être immolée dans un sacrifice public par le roi d'Ethiopie; à un certain signe il reconnaît que c'est sa fille et l'unit à Théagène. Ce pathétique dénouement a été imité par Quarini dans la reconnaissance de Myrtil, et par Urfé, ou plutôt par Balthazar Baro, son continuateur, dans la reconnaissance de Sylvandre. Le reste ne vaudrait pas la peine d'être nommé si Urfé, comme dit Huet, n'avait pas encore trouvé un peu d'or dans ce fumier. Il a emprunté probablement à l'insipide et souvent grossière histoire de Leucippe et Clitophon, d'Achille Tatius, le très curieux petit épisode de la piqûre d'abeille (1).

De tous les souvenirs de l'idylle antique lentement élaborés par le génie italien, sortit VArcadie de Sannazar, qui n'est ni un roman, ni un drame, mais une suite de scènes reliées par une légère intrigue, qui nous représentent des bergers délicats et artistes, comme ceux de VAstrée, goûtant les plaisirs raffinés de la conversation et de la poésie (2).

Au temps de Sannazar et surtout depuis le milieu du seizième siècle, le même mouvement d'idées donna naissance en Italie à une production pastorale d'une extrême abondance. Honoré d'Urfé, à demi Italien par ses origines maternelles, par ses fréquents séjours en Piémont, par ses relations intimes avec la cour de Turin, et par sa parfaite connaissance de la littérature transalpine, lut la plupart de ces ouvrages inspirés

(1) Astrée^ \Y partie, liv. XII. Cet épisode est clos par un joli sonnet.

(2) La Phïloadie du Forézien Ducroset, ami d'Honoré û'Urfé (voir le chap. II de ce livre), est construite sur ce modèle.

par un arcadisme factice et élégant, et il y puisa largement, tout en purifiant ces aventures un peu trop voluptueuses par une peinture plus morale de Tamour, et en excluant des personnages, tels que le satyre, qui lui parurent mal accommodés au goût français.

Nous ne nous arrêterons que sur la plus belle et la plus célèbre de ces œuvres pastorales, VAmynte du Tasse, que plusieurs traductions avaient rendue populaire en France. Les rapports entre VAmynte et VAstrée sont évidents, et quelquefois l'imitation approche de la traduction littérale. Honoré d'Urfé n'a pas voulu nous laisser ignorer ses préférences pour VAmynte, qu'il cite à la première page de son roman; dans un autre endroit Hylas, traduisant quatre vers du drame pastoral du Tasse, nous avertit qu'ils sont « de ce grand oracle qui de nostre temps a parlé de là les Alpes ». Mais Urfé, suivant son habitude, imite avec intelligence : il imite en faisant autrement Un développement pris dans VAmynte^ il l'adapte à une situation morale souvent très différente.

Je ne citerai que deux ou trois de ces imitations. Le sonnet d'Alcippe Sur les contraintes de l'honneur, un des plus agréables de VAstrée, est un souvenir arrangé du premier chœur de la pastorale italienne. Le commencement de l'histoire de Sylvie et de Ligdamon, racontée à Céladon, pendant sa convalescence, par la nymphe Léonide, n'est qu'une transposition du récit d'Amynte à Tircis. Dans l'histoire des amours de Diane et de Filandre, le combat de celui-ci contre un étranger brutal qui a insulté Diane rappelle l'épisode du satyre et de Sylvie. Ici on voit très bien comment Urfé en use avec son modèle. Il le suit d'assez près, quant au caractère littéral de l'imitation, mais la donnée des deux épisodes n'est pas du tout la même (1).

En Espagne, la floraison pastorale n'a guère été moins riche que sur le sol italien, mais elle y a pris une autre forme. Surtout dramatique en Italie, elle a adopté en Espagne le cadre du roman. Telles sont les pastorales de Montemayor, de

(i)Pour plus de détails, voir Charlotte Banti, l'Amyntas et VAstrée^ Milan, 1895, in-8", chap. m. Les imitations signalées par l'auteur ne sont pas toutes bien certaines, mais la plupart sont très caractéristiques. Mme Banti remarque que, plus on avance dans VAstrée^ plus on voit s'affaiblir Tinfluence de la pièce italienne.

Lofrasso, de Cervantes, de Luys Galvez, de Bernardo de la Véga, de Lopede Véga, pour ne rappeler que les moins ignorées.

La Diana enamorada de Georges de Montemayor, continuée par Alonzo Pérez et Gil Polo, traduite en français, avec ses suites, par Nicole Collin, Gabriel Chappuys et Pavillon, eut en France le plus grand succès.

Voilà le vrai original, l'ancêtre direct de XAstrée. La Diane a suggéré à Urfé, non pas des imitations fragmentaires, comme YAmynte, mais le tour même et la construction générale de son roman. Il est si loin de dissimuler sa dette envers Montemayor, que le sous-titre explicatif de VAstrêe est presque calqué sur celui de la Diane, « en laquelle, par plusieurs plaisantes histoires desguisées sous noms et stil de bergers et de bergères, sont descrittes les variables et estranges effects de l'honneste amour (1) w.

Les ressemblances sont frappantes. XJAstrée, c'est la Diane transportée des rives de l'Ezla à celles du Lignon. Des bergers et bergères réunis sur les bords d'une délicieuse rivière, hommes et femmes du monde que déguise mal leur costume pastoral, passent leur temps à deviser sur des questions de métaphysique sentimentale, et à se raconter, en prose et en vers, leurs histoires oii il y a toujours un cas d'amour; les épisodes sont emboîtés les uns dans les autres, et font perdre de vue l'action principale. Le temple de Diane, gouverné par Aricie, attire de très loin, comme la Fontaine de vérité, d'autres bergères qui ont aussi leurs aventures à expliquer. A cette trame pastorale sont mêlés des oracles, de la magie, des déguisements, des souvenirs de l'Espagne héroïque, des allusions personnelles à la vie de Montemayor.

Rien ne ressemble plus à YAstrée. Et cependant on pourrait dire, sans paradoxe, que rien ne lui ressemble moins. La matière romanesque de la Diane s'est entièrement transformée. Urfé a pris sans doute à Montemayor une certaine conception pastorale, mais il l'a mise en œuvre d'une tout autre manière. Non seulement le fond de XAstrée est beaucoup plus

(1) Edition de Paris, N. Bonfons, 1 587, contenant les trois parties, celle de Montemayor, traduite par Collin, celles de Pérez et de Polo, traduites par Chappuys. — Rappelons que, dans le SiremCj Urfé s'était déjà inspiré de la Diane (voir le chap. iv).

ample, varié, profond, raisonnable et vraisemblable, mais les deux œuvres diffèrent par leurs caractères essentiels.

Un exemple fera toucher cela du doigt Dans VAstrée, le magicien n'est qu'un personnage accessoire, et ce n'est pas même un vrai magicien, car Climanthe ne croit pas au pouvoir que lui attribue la crédulité populaire. Dans la Diane, au contraire, presque tout est mené par la magie, qui sépare Séréno et Diana. Les sentiments changent, les personnages passent brusquement de l'amour à l'indifférence sous l'influence d'un breuvage mystérieux; ce qui supprime toute psychologie sérieuse, tout jeu naturel et spontané des passions. Le portrait du grand druide Adamas a été probablement dessiné sur celui d'Aricie; mais Adamas intervient dans les affaires des bergers foréziens par sa haute raison, son expérience, son autorité morale; Aricie agit par ses philtres amoureux!

Urfé ne semble guère avoir connu notre littérature du moyen âge, pas même notre littérature épique; mais les souvenirs du cycle de la Table Ronde lui sont revenus transformés à travers VAmadis de Gaule, rendu français par la traduction de Nicolas d'Herberay, et sa nombreuse postérité. De ces récits de folles entreprises sont nés en partie les épisodes chevaleresques de VAstrée, Ligdamon, Lindamor, Rosiléon sont des fils de VAmadis, également batailleurs et amoureux. Policandre, roi des Boyens et des Ambarres, a mené pendant quelques années la vie d'un chevalier d'aventures. Qu'on juge si cette page ne paraît pas détachée de VAmadis :

Estant encorfort jeune prince, et voyant ses provinces sous la sage conduite du roy son père joûyr d'une paix profonde, désireux de voir les peuples estrangers et d'acquérir de l'honneur et de la gloire par la force de son courage, il se desroba secrettement, et s'en alla avec un seul escuyer chercher la guerre oti il croyoit qu'elle estoit Ce jeune prince courut avec le titre de chevalier errant, non seulement toutes les Gaules, mais les Grudiens, Ménapiens, Bataves, Ubiens, Marcomanes, et bref la haute et basse Germanie. Et puis passant en la Grande Bretagne, demeura longuement en la cour de ce roy, oti comme partout ailleurs, il acquit tant de gloire sous le nom de Chevalier Incognu, que mal-aysément y avoit-il en Europe un plus cognu que cet Incognu. En fin désirant de s'en retourner en son royaume, il s'embarqua tout chargé de gloire, et vint descendre en la coste armoricjue, d'où son destin le conduisit dans la cour du roy des Pietés, qui le receut avec tant de courtoisie, qu'il le convia d'y demeurer plus qu'il n'avoit desseigné. Durant le temps de son séjour, il vid la princesse Argire, et comme les choses qui sont

escrites dans le del sont inévitables, s'il l'ayma, elle ne put s'empescher d'avoir son affection agréable (1).

Quant au thème pastoral et rustique, il est inutile de faire voir qu'Urfé n'a été que l'héritier d'une tradition déjà longue. Ce thème, assez rare au cœur du moyen âge, commence à être si goûté en France dès le règne de Louis XI, que Villon, en vrai enfant du ruisseau parisien, rime ses Contredits de Franc Gantier pour faire la satire de la poésie pastorale. A partir surtout du moment où Ronsard et ses disciples se mettent à imiter Sannazar, la pastorale, sous toutes ses formes, s'installe dans notre littérature, qui s'encombre d'églogues, idyllies, arcadies, bergeries, foresteries, fables bocagères et histoires paysanesques. Urfé n'a peut-être expressément rien pris des innombrables « rusticailles » qui ont précédé VAstrée, mais son livre résume ce grand mouvement littéraire.

Reste enfin le roman. On a souvent répété que VAstrée est le premier roman français; et cela est vrai si l'on veut dire que VAstrée est le premier roman bien écrit, bien construit, régulier, et fondé sur l'observation de l'homme et de la société. Mais depuis plus d'un siècle la France lisait des fictions romanesques. Honoré d'Urfé ne s'en est pas directement inspiré, à de rares exceptions près; mais ces récits, dans leur ensemble, avaient créé un type littéraire qui était devenu familier au public, et auquel Urfé, plus ou moins inconsciemment, a dû adapter son roman.

Ceci a été fort bien expliqué par M. G. Reynier dans la conclusion de son livre sur le Roman sentimental avant l'Astrée (2). J'en détacherai quelques lignes avec d'autant plus de plaisir, que M. Reynier est presque le dernier venu de nos critiques qui ont étudié VAstrée avec exactitude et sagacité, et qui, sans surfaire son prix, en ont bien compris la valeur et l'originalité.

Il est naturel, dit-il, que d'Urfé ait été conduit à continuer sur plus d'un point une tradition établie. Son mérite est, non pas d'avoir imposé à son public des conceptions nouvelles, mais d'avoir donné une expression plus savante et plus complète à ce qui s'était traduit

(i) AstréCt IV' partie, livre X. — Urfé a imité quelquefois dans ses vers les poètes français de la fin du seizième siècle et du conmiencement du dixseptième, particulièrement Desportes et Bertaut.

(2) Pans, 1908, petit in-8% p. 344 et suiv,

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jusque-là sans expérience et sans art.. VAstrée se rattache nettement aux nouvelles sentimentales qui l'avaient précédée. Cette constatation du reste n'en diminue pas la valeur, et c'est au contraire en la rapprochant des oeuvres nées sous des influences analogues et dans un même milieu, qu'on peut le mieux mesurer sa véritable originalité.

D'abord elle n'a pas seulement recueilli l'héritage de la nouvelle amoureuse, mais dans son ample contexture, elle a pu réunir tous les éléments possibles d'intérêt, elle a associé tous les genres que nous avons vus se développer parallèlement au genre sentimental. Elle a ainsi fait entrer dans le cadre élargi de la pastorale le roman chevaleresque, le roman d'aventures, les « histoires tragiques », et même les histoires mélodramatiques.

Quant au fond sentimental Ini-même, il est singulièrement enrichi. D'Urfé a été le premier à composer réellement des caractères. Il excelle à différenaer les unes des autres toutes ses figures d'amoureux; en chacune d'elles, il indique vigoureusement le trait qui lui constitue une physionomie originale; il note les mille nuances de la passion...

Moraliste expérimenté qui a connu la vie, il a pu donner à cette psychologie une base solide. Homme d'action qui, au cours d'une existence agitée, a eu de graves résolutions à prendre, il a su enfin représenter les passions, non plus dans l'état purement sentimental, mais comme pnncipes d'énergie et tendant à l'acte. Chez lui l'amour est le plus souvent encore fatal dans son principe, mais dans plus d'un cas, des âmes partagées se débattent, des volontés se tendent pour résister au destin, et ainsi se trouve introduit dans le roman un mouvement qui vient, non du dehors, mais du cœur même des personnages, et qui est par là essentiellement dramatique.

Le style de V Astres ne marque pas un moins grand progrès sur le roman antérieur ou contemporain. Les lecteurs de 1607, qui pouvaient juger par comparaison, s'enchantèrent des phrases claires et bien ordonnées de ces bergers. C'était là le style d'un gentilhomme, où rien ne sentait l'érudition ni le pédantisme, et c était aussi le style d'un homme formé par les bons modèles, et que sa culture préservait des erreurs de goût. Ce fut, à n'en pas douter, une des grandes raisons de son succès.

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