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CHAPITRE XVIII

Guerre de la Valteline. — Mort d'Honoré d'Urfé; le Tombeau de Céladon; l'inventaire. — Mort de Diane de Châteaumorand ; sa succession. — Destinée de Châteaumorand ; de la Bastie ; de Virieu-le-Grand. — Erection du Monument d'Honoré d'Urfé à Virieu.

Note sur les portraits d'Honoré d'Urfé.

En 1625, au moment où s'ouvrait la guerre de la Valteline, Honoré Urfé avait cinquante-huit ans; il était arrivé à cet âge qui, tout en annonçant la première vieillesse, promet encore d'ordinaire quelques années d'activité féconde. Mais nous soupçonnons que sa santé était depuis longtemps délabrée. Dans un portrait qui nous paraît être des derniers temps de sa vie, ce n'est plus le magnifique cavalier d'autrefois; Urfé est représenté avec des traits extraordinairement amaigris, la figure osseuse, allongée, comme étirée par la souffrance. Il se plaignait aussi de l'affaiblissement de sa vue.

Cependant quand le roi de France et le duc de Savoie firent appel à son épée, il se trouva prêt à marcher. Le 29 avril 1625, il eut une commission royale pour lever le régiment de Châteaumorand ou d!Urfé'Châteaamorand{\). C'est pendant qu'on achevait d'équiper ses compagnies qu'Urfé rendit à Camus cette visite que l'évêque de Beîley asi agréablement racontée (2) :

La dernière fois que mes yeux eurent le plaisir de le voir, il passoit en Savoye et de là en la guerre de Piémont, où il mourut dans une grande charge et parmy les fonctions militaires. Il me vint de sa

(i) Ou peut-être deux régiments, un sous le nom de Châteaumorand, un autre sous le nom ^UrjL En réalité la levée de ce régiment ou de ces régiments, comme il arrivait souvent, avait été faite avant les lettres officielles de commission.

(2) Esprit du B. François de Sales, t. VI, p. 125.

grâce dire adieu, il désira pour la prospérité de ses armes la bénédiction de son évesque; et le dernier repas qu'il ait pris en France fut chez nous, où parlant de mon Agatnonpmle et de ma Partémce qu'il avoit leus, disoit-il, avec contentement, il ajouta : C'est à cette heure que je puis dire : Terras Astrcea reliquit; si vous continuez, vous ferez perdre terre à tous les romans. Je luy dy que sous un monarque si juste que celuv qui nous commande, nous devions faire de meilleurs présages et dire plustost : Terras Astrœa gubemat. La mémoire ae ce seigneur, qui m'est douce comme l'espanchement d'un parfum, me sera en estemelle bénédiction.

La guerre avait commencé dès le mois de mars; mais le régiment de Châteaumorand n'arriva qu'un peu tardivement sur le théâtre des opérations, et il n'est pas question d'Honoré d'Urfé avant la campagne du prince de Piémont dans les Etats de Gênes.

La Valteline est une étroite vallée du haut bassin de l'Adda. En apparence c'est bien peu de chose que ce petit pays, dont le sort ne paraissait pas pouvoir influer sur les destinées de l'Europe; mais la domination de l'Espagne sur ce passage aurait assuré la communication du Milanais avec les Etats impériaux de la Maison d'Autriche.

L'importance de la question de la Valteline ne fut pas bien comprise avant l'entrée de Richelieu au conseil du roi; cette question, traitée assez légèrement jusque-là, traînait depuis plusieurs années. En attendant qu'elle fût résolue, les Espagnols avaient accepté que les places fortes de la Valteline seraient provisoirement remises aux mains du pape, qui garda dix-huit mois ce dépôt consenti pour trois mois. " Richelieu fit sentir à Louis XIII et au conseil la nécessité d'en finir, et une ligue fut formée, le 5 septembre 1624, entre la France, le Piémont et la république de Venise pour chasser les Espagnols de la Valteline et la rendre aux Grisons. Au milieu de l'hiver, le marquis de Cœuvres entra dans la Valteline qu'il conquit avec la plus grande facilité, tandis que le duc de Savoie et le connétable de Lesdiguières faisaient leurs préparatifs pour attaquer la république de Gênes, alliée de l'Espagne.

Lesdiguières arriva à Turin le 2 février 1625. Le 4 mars, les armées confédérées de France et de Savoie étaient réunies au camp d'Asti, et dès le 9, les mouvements commencèrent. Mais bientôt la mésintelligence éclata entre le duc et le con-

nétable; le duc, grisé par la victoire de Voltagio, la prise des villes de Novi et de Gavi, voulait qu'on marchât droit sur Gênes, entreprise hasardeuse que le connétable jugeait pour le moment impossible.

On résolut du moins de prendre Savone, et pour préparer le siège de cette place, le prince de Piémont reçut la mission de réduire les petites villes et bourgs de la région riveraine de la mer qu'on appelait la Rivière du Ponent

Dans cette courte campagne de vingt jours, Honoré d'Urfé a joué un rôle très brillant, qui ne fut interrompu que par sa mort(l).

Le prince de Piémont s'ébranla le 6 mai et se transporta à Ormée. Le 8, ayant eu avis que les régiments de Valençay et du Fléchet avaient saisi les places de Cosio et de Menticata, et que son artillerie approchait de Nave, il appela à lui Urfé, Fléchet et Valençay. Le 9, toute l'armée s'avança vers la Piève, clef de l'Etat de Gênes, défendue par un bon château, et protégée par des passages montagneux qu'occupaient quatre à cinq mille combattants aguerris; le régiment de M. d'Urfé s'établit au delà de la rivière avec M. de Saint-Paul.

Le 10 se passa en escarmouches. Le 11, le canon arriva devant la Piève. A l'entrée de la nuit, pendant qu'on mettait les pièces en batterie, Urfé et Oribeau eurent ordre de faire marcher 500 hommes pour s'emparer des hauteurs; ce mouvement réussit très bien, et Urfé chassa entièrement l'ennemi de la montagne. Cependant les canons commencent à tonner devant la Piève, les Génois abandonnent les défenses des tranchées, des murailles et des portes; la ville est prise, et la citadelle se rend vers midi.

Le 13, l'armée étant rangée en bataille hors des murs, le prince commande la marche du côté d'Albenga, l'avant-garde,

(i) Principales relations contemporaines que nous avons résumées dans ce court récit : Entière conqueste de la Rivière du Ponent sur les Genevois, Lyon, 1625, in-8"; le Progrès victorieux des armes du prince de Piedmont, Lyon, 1625, in-8"; la Suite des victorieux progrès, Lyon, 1625, in-8'; Faicts du prince de Piedmont au forcement de la Piève, Ljon, 1625, in-8*; Conûuestes généreuses, Paris, 1625, in-8"; Prise de la ville et forteresse de la Piève, Paris, 1625, in-8'»; Réduction de la ville d'Albenga, Paris, 1625, in-8». — Pour Tensemble des opérations de 1625, voir Merc. franc., Capriata, Giofiredo, Assarini, Guichenon, de Saluces, Dufayard et d'autres auteurs cités au chap. xi pour la guerre de 16 16- 161 7.

composée des régiments de Valençay et de Saint-Paul, sous la conduite d'Honoré d'Urfé, maréchal de camp. L'avantgarde arrive ainsi à Villanova, dont les habitants viennent offrir les clefs; le prince loge en cet endroit avec l'avantgarde, son centre à Toué, et son arrière-garde à Poglio. Le 14, la marche en avant continue, l'avant-garde toujours commandée par Urfé, et le même jour, le premier magistrat d'Albenga fait sa soumission, imitée par toutes les villes du voisinage. Le prince partit le même jour, et mit en passant une garnison à Arazzo.

Le 15, l'armée tira droit à Oneglia; l'avant-garde,. forte de trois régiments, s'avança sous les ordres du maréchal de camp Urfé et du marquis Bobba. A six heures du soir, malgré les fatigues de la marche, elle donna impétueusement dans les tranchées et redoutes d'Oneglia. Les Franco-Piémontais redoublent la charge avec furie, enfoncent les palissades, refoulent l'ennemi et restent les maîtres du faubourg. Bobba saute sur un bastion à la faveur d'une échelle, trouve un trou que les Génois avaient pratiqué pour le jeu de leurs canons, s'y engage hardiment, et de là descend dans la ville en criant : Vive Savoie/ Urfé le suit de près par le même chemin. L'ennemi, assailli de toute part, abandonne la ville et se réfugie dans le château, d'où le gouverneur s'enfuit par mer, laissant Moneille pour commander à sa place. Une heure après, vers le milieu de la nuit, Moneille parlemente et se rend. Le 16, le prince de Piémont fait son entrée dans la ville.

Après cette action glorieuse, le nom d'Honoré d'Urfé n'est plus prononcé dans aucune des relations que nous avons eues sous les yeux. Il fut, non pas blessé, mais frappé de maladie (1), probablement d'une pulmonie, et se fit transporter à Villefranche, près de Nice : c'était, ou peu s'en faut, finir en soldat, les armes à la main.

Bornons-nous à dire, pour achever ce rapide récit, que le prince poursuivit sa marche victorieuse jusqu'au 26 mai. En trois semaines, 174 places avaient été conquises ou s'étaient rendues aux Franco-Piémontais.

(i) Voir GiofFredo, cité plus loin. Huet dit qu'Honoré d'Urfé mourut t pulmonique » .

Mais ces succès n'eurent pas de suite. Le duc de Féria, gouverneur de Milan, ayant réuni 30 000 hommes pour dégager les Génois, l'armée du duc et du connétable fut réduite à une retraite désastreuse, et Santa Croce reprit la Rivière du Ponent aussi aisément que le prince de Piémont l'avait conquise. Le 24 décembre, le connétable quitta le duc, promettant de revenir l'année suivante, mais il ne devait pas repasser les Alpes. Le 5 mars 1626, Richelieu signa avec l'Espagne le traité de Monzon, sans même y faire intervenir le duc de Savoie,

On sait peu de chose des derniers moments d'Honoré d'Urfé. Huet rapporte, d'après une tradition conservée dans la famille d'Urfé, qu'il fut assisté à son lit de mort par son neveu Charles-Emmanuel et par une de ses nièces, probablement Gabrielle (l).Il garda assez de lucidité d'esprit pour dicter une paraphrase en prose du Stabat Mater, que La Mure dit avoir vue dans les archives du château de la Bastie (2).

Nous aurions voulu retrouver le testament de cet homme que nous avons beaucoup aimé, et dans le commerce duquel nous vivons depuis vingt ans, mais nos recherches ont été jusqu'à cette heure inutiles. Du moins recueillons précieusement les moindres particularités que nous avons pu découvrir (3).

Ce testament, en italien, avait été reçu par un notaire de Villefranche, le 30 mai 1625. Honoré d'Urfé instituait héritier universel son frère Jacques, avec substitution au profit de son neveu Charles- Emmanuel; il spécifiait certaines sommes d'argent dont il faisait dépositaire provisoire son secrétaire Abraham Roux, dit La Rozière; il désignait pour exécuteur testamentaire Claude Roy, lieutenant général en la sénéchaussée du Bourbonnais, le même, cela est bien à remarquer, que Diane de Châteaumorand, exactement cinq mois après, nomma aussi son exécuteur testamentaire. Le testament, revêtu de la légalition de l'évêque de Nice et de son sceau, fut présenté au baillage du Forez et enregistré le 10 décembre suivant. Honoré d'Urfé mourut à Villefranche le l"juin 1625.

Un ancien chroniqueur italien lui a fait cette couite oraison

(i^ Lettre à Mlle de Scudéry.

(2) Cité par Aug. Bernard, les d'Urfé, p. 169.

n) Ces renseignements sont épars dans diverses pièces des archives de Châteaumorand, et dans une pièce des archives de Léran. — lU existait autrefois une copie du testament aux archives de Châteaumorand.

funèbre, que nous laissons dans sa langue originale : « Passo airaltromondo,inVillafranca,Onorato d'Urfè,morto di malattia, e grandemente pianto da tutti, si per la sua grande bontà di vita, corne per l'acutezza dell'ingegno e notizia délie belle lettere, e talenti manifestât! da lui ndVAstrea, che molti leggano con grande soddisfazione. Il di lui corpo fu portato a Torino a seppelire (1). w

Les funérailles d'Honoré d'Urfé furent donc célébrées à Turin, et n'en doutons pas, malgré le tumulte des armes, avec la solennité que demandaient ses titres de chevalier de TAnnonciade et de maréchal de camp général, les services qu'il venait de rendre, sa parenté avec la maison de Savoie et l'amitié du duc.

Mais son corps fut peu après porté dans le Forez, et enseveli non loin de ces bords du Lignon qu'il avait rendus immortels, ou bien ce que dit Baro dans sa dédicace à la bergère Astrée (2) n'aurait pas de sens. Lui rappelant la mort d'Honoré : « J'ay receu, lui dit-il, une blessure qui ne guérira jamais; tu sçais, chère Astrée, que ce souvenir a toujours trouvé de l'humidité dans mes yeux... Prends garde de ne retourner point sans moy revoyr le lieu bien-heureux qui triomphe aujourd'hui de la dépouille de ce corps qui fut autrefois l'organe de l'esprit qui te forma.. Ce sera alors que le Lignon me redira confidemment les plus doux secrets qui ont esté fiez à ses ondes, et chaque jour verra naistre de nouvelles fleurs que j'iray semer sur son tombeau^ chaque arbre m'ouvrira son escorce pour me montrer les chiffres qu'il y a gravez. »

A peu de distance du château de la Bastie, on distinguait encore vaguement, il y a environ soixante ans, un petit tertre en forme de carré long, autrefois bordé de six tilleuls dont deux avaient survécu : on l'appelait le Tombeaa de Céladon. Depuis, les deux derniers tilleuls ont été arrachés, et la charrue a nivelé ce qui restait du tombeau de Céladon (3).

( I ) GiOFFREDO, Storia délie Alpi Marritime, dans les Monumenta historia patria. Scriptores, Turin, 1839, in-f", col. 1836. Cf. Lettres de Peiresc aux frères Dupa} y Paris, 1888 et suiv., 7 vol. in-4'*, t. VI, p. 200 (lettre du 1 5 juin 1625.)

^2^ En tête de la Conclusion de l' Astrée.

(3) A. Bernard, les d'Urfé, p. 169, note; P. Gras, Voyage à Pierresur-Haute et aux bords du Lignon, Saint-Etienne, 1864, in-8«, p. 88.

Etait-ce en effet la sépulture d'Honoré d'Urfé? Nous avons peine à le croire, car, en ces âges chrétiens, on dormait son dernier sommeil au pied des autels ou à Tombre des églises, et on ignorait les tombeaux romantiques à la Rousseau, avec pèlerinages de jeunes filles énamourées. C'était plutôt une allégorie ingénieuse et juste : le tombeau de Céladon, au sens littéraire, devait être sur ce rivage fleuri qui fut un temps aussi fameux que celui du Simoïs.

Et il faut maintenant parler d'affaires, et quelles affaires! Je ne sais rien de plus triste que ces convoitises qui s'allument autour d'une bière à peine fermée. Honoré mort, on va se ruer au partage de ses pauvres dépouilles.

Jacques d'Urfé acceptera-t-il, même sous bénéfice d'inventaire, l'héritage de son frère? Il hésitera longtemps, sachant bien que la succession est grevée de dettes, et que le marquisat de Valromey lui sera disputé. Mais en attendant, sous prétexte de pourvoir aux frais des funérailles, il a mis la main sur les espèces confiées à Abraham Roux, s'est emparé de l'équipage du défunt, de ses belles armes et de sa vaisselle d'argent

Dès le lendemain de la mort, il dépêche à Virieu, où d'avance il a envoyé un agent à sa dévotion, Balthazar d'Essey, un émissaire avec cette missive (1).

Monsieur Balthazard, L'affection et fidélité (jua vous avez rendu à feu mon frère me fait confier en vous plus particulièrement qu'en nul autre; qui me faict vous prier, la présente receue, que vous vous mettiez dans le chasteau de Virieu, sans y recepvoir personne quelconque jusqu'à ma venue ou que vous ayés de mes nouvelles, s'y n'estoit qu'il y vienne personne de la part de Madame dé Chasteaumorand; car en ce cas là, je désire que vous luy rendiez toute sorte de bienséance. Et au cas que cette lettre ne vous trouve poin à Virieu, M. Fabri fera le mesme office. En attendant plus amples de vos nouvelles, je demeure, Villefranche, ce 2" de juin 1625, vostre bien affec* tionné*

Urfé.

Balthazar d'Essey demanda qu'il fût procédé à l'inventaire 'des meubles et papiers du château de Virieu. Les officiers du marquisat ne pouvaient s'y refuser, devant une requête présentée par l'agent de Jacques d'Urfé, frère du défunt et qui semblait s'avouer son héritier. Le marquis de Châteaumorand

(i) Cette lettre est transcrite à la suite de l'inventaire du château de Virieu (voir plus loin).

354 ï A VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

avança plus tard qu'on avait préalablement enlevé du château tout ce qui avait quelque prix, pour n'y laisser que des meubles chétifs, « spoliation faite du plus beau et du meilleur »; insinuation sans aucun fondement ni vraisemblance.

En tout cas, l'inventaire fut fait du 16 au 19 juin, par Christophe Fabri, juge du marquisat de Valromey, assisté d'Antoine Fabri, bailli, Léonard Cortois, procureur d'office, Louis Brillât, châtelain, et Jean Bal, remplissant l'emploi de greffier, qui tous signèrent au procès-verbal avec Balthazar d'Essey (1).

Pendant que ces choses s'accomplissaient à Villefranche et à Virieu, Diane de Châteaumorand était à Paris, logée au faubourg Saint-Germain, rue du Four, « en la maison où pend pour enseigne la Bastille ». C'est là que lui arriva la funèbre nouvelle.

Il serait certainement curieux de savoir ce qui se passa dans l'âme de Diane, quelle fut la sincérité, l'étendue de sa douleur. Nous avons essayé plusieurs fois, sans y réussir tout à fait à notre gré, de préciser une situation assez complexe : les deux époux séparés par des griefs réciproques, puis rapprochés par une réconciliation qui était presque un retour à la vie commune. Mais enfin, après vingt-cinq années de ce mariage qui avait commencé avec le siècle, que restait-il de vrai amour au cœur d'Astrée?

Que sa douleur fût superficielle ou profonde, le monde affecta d'y voir une irréparable blessure. Selon l'usage, il offrit à Mme d'Urfé de ces consolations qui sont inutiles, si la douleur est toute de bienséance, et non moins inutiles, si elle est sincère. C'est à peu près dans ce ton que l'éditeur de VArcadie de la Comtesse de Pembrok écrivait à Diane en lui dédiant la première partie de la traduction de la pastorale anglaise, avec des hyperboles horriblement banales, qui durent lui paraître irritantes : " Chacun déplore la perte du plus digne favori des Muses et du plus grand des guerriers que veid jamais le soleiU J'avois résolu de ne pas le nommer, de peur d'accroistre le sujet de vos larmes, mais cela ne pourroit de rien servir... Les dieux ayant recogneu qu'il estoit plus vaillant que Mars et

(i) Cette pièce capitale, dont nous nous sommes si souvent servi, est en copie authentique, signée c Mugnier « , aux archives de Châteaumorand, canier de papier de 4^ pages.

plus sçavant que Minerve, luy ont donné le rang que ses mérites luy avoient acquis dans le ciel; ou bien toutes les déesses, jalouses de ce que vous possédiez ce héros, vous ont envié ce bonheur. Toustefois cela ne peut estre; car elles sçavoîent bien que vous le méritiez, et qu'à peine en trouveroit-on une autre qui possédast les vertus que tout le monde admire en vous (1)! n

Il fallait penser aux réalités positives, et Diane n'était pas femme à les perdre de vue. Le 1" juillet, elle déclara par procureur, au greffe du Châtelet, qu'elle renonçait à la communauté et société de biens qui avait pu être entre elle et feu Messire Honoré d'Urfé, et qu'elle s'en tenait à ses droits (2). Puis elle partit pour Virieu-le-Grand.

Comme les seigneuries de Virieu et de Châteauneuf lui avaient été assignées pour son douaire en son contrat de mariage, Balthazar d'Essey ne fit pas difficulté de reconnaître ses droits, et la laissa maîtresse du château, dont elle remit les clefs à Philiberte de Lucinge, veuve de Hugues Fabri (3). Ayant ainsi tout arrangé à Virieu, elle revint à Châteaumorand.

Peut-être déjà malade et sentant sa fin prochaine, elle employa le reste de l'année à régler l'importante affaire de sa riche succession. Comme, par sa mère, elle tenait ses grands biens de la maison de Lévis, Diane pensa qu'il était convenable de les rendre à la même famille, et de renouer ainsi une possession interrompue depuis soixante ans. Elle jeta donc les yeux sur son neveu à la mode de Bretagne, Jean- Claude de Lévis-Charlus, qui était alors un tout jeune et très beau gentilhomme, d'une figure un peu féminine (4).

C'est lui que par son testament du 31 octobre, écrit tout entier de sa belle et large écriture aristocratique, elle désigna pour son héritier, à la condition d'adopter le nom et les armes de Châteaumorand. Cet acte, fait dans la forme mys-

ii) UArcadie de la Comtesse de Pembrok, composée par Messire Phillppes ney, traduîtte en nostre langue par un gentil-homme françois [les tomes II et III portent : traduicte par D. Geneyiefve Chappelain], Paris, R. Fouet, 1625, 3 vol. in-8% tous les trois dédiés par Téaiteur à Diane de Châteaumorand.

^2) Original, aux archives de Châteaumorand.

(3) D*après un acte du 28 mars 1626, aux mêmes archives.

(4) Son portrait est au cabinet des estampes de la Bibl. nationale.

tique, ' cadieté de sire rouge d'Espaigne avec des rubans de soye de couleur colombin en treize endroits m, fut présenté le 3 novembre à Claude Gauthière, notaire à Saint-Martind'Estreaux, en présence des sept témoins exigés par la loi romaine.

Ayant assuré la fortune de son neveu, elle s'occupa de le marier, et d'abord en avancement d'hoirie, et " en faveur de son futur mariage », lui donna ses terres du Bourbonnais (20 novembre). Enfin, le 27 décembre, un contrat de mariage fut passé entre Jean-Claude de Lévis et Catherine de la Baume- Saint-Amour, fille d'Emmanuel-Philibert et d'Hélène de Perrenot-Granvelle (1).

Diane mourut à Châteaumorand le 8 mars suivant, et fut ensevelie dans son ^lise paroissiale de Saint-Martin d'Estreaux. Femme assez énigmatique, très exacte dans ses affaires, « dun courage masle en ses résolutions », et cependant fantasque, d'une imagination déréglée, capable de coups de tête absurdes; intelligente, libérale, d'une âme ardente et généreuse, mais avec des travers d'esprit et de caractère qui rendaient son commerce un peu pénible.

Son nom, célèbre quand tout le monde lisait VAstr^, est resté assez populaire dans notre pays, et même, par un intéressant procédé de synthèse, tout ce que chez nous le peuple sait confusément de nos dames de Châteaumorand, il le met au compte de Diane. Par exemple, comme nous allons le dire, une de nos marquises a péri tragiquement en 1756, cent trente ans après la mort de Diane : c'est Diane qui a péri tragiquement!

Diane de Châteaumorand s'était fait peindre pendant son dernier séjour à Paris, « en son an 64. ,; Ce portrait, après la vente de Châteaumorand en 1864, resta entre les mains de la marquise de Fénelon, fille de Delphine de Lévis; il passa ensuite à sa fille, la marquise de Maleissye. La toile a souffert

(i) Bien entendu, nous ne donnons qu'une idée très sommaire de ces actes successifs. Le testament de Diane, conservé en orignal aux archives de Châteaumorand, a été imprimé tout entier dans mon Hist. du château et des seigneurs de Châteaumorand (p. 78), avec un fac-similé de la dernière page; il contient des legs aux parents et aux domestiques de Diane, des prescriptions relatives à ses fiinérailles, etc. Le 16 mars 1626, il fat ouvert, reconnu authentique et enregistré à Montbrison.

DIANE DE CHATEAUMORAND d'après un portrait autrefois conservé a CHATEAUMORAND

et a beaucoup poussé au noir. Cependant le portrait est fort beau encore; s'il n'accuse pas un maître de premier ordre, il n'est pas d'un faiseur vulgaire (1).

J'aurais achevé ce travail si, comme un romancier rendant compte, à la fin de son livre, des principaux personnages qu'il a amenés sur la scène, je n'avais à dire en quelques mots ce qu'il advint de Châteaumorand, de la Bastie et de Virieu.

Jean-Claude Lévis, héritier de Diane, paraît être entré dans les intérêts de Gaston d'Orléans, et l'avoir servi dans ses querelles impuissantes, quelquefois ridicules, contre Richelieu. L'amitié de ce faible prince et des intrigants qui l'entouraient fut fatale à la fortune du marquis de Châteaumorand; il se retira dans ses terres et ne pensa plus qu'à y mener une large existence; aussi laissait-il à sa mort, arrivée le 25 décembre 1672, une succession embarrassée. Son fils Henri-Louis, mort à vingt-sept ans, n'eut pas le temps d'avoir une histoire.

Son petit-fils Philippe-Elzéar de Lévis, caractère faible et intelligence bornée, vécut obscurément dans ses domaines. Il est vrai que si le marquis est effacé, on n'en saurait dire autant de sa femme, qui a droit à une place distinguée dans la chronique légère du dix-huitième siècle; elle traîne un peu partout ses relations suspectes, ses airs évaporés et ses toilettes qu'elle ne parvient jamais à payer. A la mort du marquis, son fils lui fait une pension, à la condition qu'elle ne reparaîtra plus à Châteaumorand; elle y rentre de force, sa belle-fille prend peur et s'enfuit à Lyon; on croyait cette femme capable de tout; il faut quelque temps l'interner par lettre de cachet aux îles Sainte-Marguerite. Enfin harcelée par ses créanciers, n'ayant plus ni sou ni maille, elle se réfugie auprès de Languet de Gergy, archevêque de Sens, oncle de sa belle-fille. Les remontrances du sage prélat lui ouvrent les yeux, une longue maladie fait le reste, et la. folle marqaise meurt à Seiis dans des sentiments chrétiens, en 1744.

Charles-François de Lévis, lieutenant général des armées du roi et lieutenant général au gouvernement du Bourbonnais, marque le point enluminant de la seconde maison de

(i) Nous ignorons où il est aujourd'hui. Une belle héliogravure de ce portrait, exécutée par la maison Duiardin, a été insérée dans notre Hist. de Châteaumorand, C'est d'après cette néliogravure qu'a été exécuté le portrait qui orne le présent livre.

550 La vie et Les œuvres d'honorê d'urfé

Lévis-Châteaumorand. Après de 1res honorables états de service dans la malheureuse campagne de Bohême et la guerre de Flandre, il allait atteindre le maréchalat et peut-être arriver à la pairie, quand il mourut à cinquante deux ans, le 22 janvier 1751. Cétait un homme excellent, doux au peuple, aimant sa terre et son château, et s'intéressant aux moindres événements de son petit empire. Sa femme Philiberte Languet de Rochefort n'était pas belle, mais on ne pouvait désirer plus de solidité d'esprit et plus d'élévation de cœur. Dans la nuit du 28 au 29 novembre 1756, vers onze heures du soir, elle se retira dans sa chambre, disant qu'elle avait encore à écriie avant de se coucher. A deux heures du matin, une acre fumée se répandit dans le château; on courut à la chambre de la marquise, qu'on trouva étendue devant le foyer, méconnaissable et presque entièrement carbonisée. On mêla à ce dramatique événement des légendes qui se répètent encore chez nous pendant les veillées d'hiver.

Charles-François ne laissait que des filles. L'aînée épousa, le 23 août 1751, Gaston de Lévis-Léran, qui prit un peu plus tard le nom de Lévis-Mirepoix. Il acquit une sorte de célébrité par sa bravoure éclatante, mais quitta le service en 1759. On ne le voyait presque jamais à Châteaumorand, et ce délaissement était un grand malheur; une bourgeoisie passablement instruite aigrissait les esprits, peu à peu la haine et le mépris montaient autour de la résidence féodale. M. de Mirepoix émigra en 1792 et mourut à Venise en 1800.

Son fils Charles-Philibert de Lévis-Mirepoix, député de la noblesse de Paris aux Etats généraux, aurait volontiers sacrifié les privilèges du premier ordre, pourvu qu'on touchât le moins possible à ceux du second. Malgré les dangers évidents qui l'entouraient, il s'entêta à rester à Paris pendant la Terreur; arrêté et traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut exécuté le 8 prairial an IL Trois mois après, les meubles de Châteaumorand étaient mis aux enchères publiques.

Du second mariage de sa fille Delphine avec le marquis de Roncherolles, est née Berthe de Roncherolles, mariée au marquis de Fénelon, puis au comte du Hamel, auteur de brodiures de circonstance, de fantaisies romantiques, et d'un ouvrage sur l'histoire de la monarchie espagnole. Un luxe excessif pour un petit revenu avait amené la gêne; il fallut aliéner

Châteaumorand, et le 24 décembre 1864, pour la première fois depuis six cents ans, le noble château où fut écrite une partie de VAstrée passa par vente à d'autres mains.

Si, après la mort de Diane, la maison de Châteaumorand n'est pas arrivée à la haute fortune que semblaient lui promettre son nom et son passé, elle a fait encore, en somme, assez bonne figure.

Mais l'histoire de la maison d'Urfé est l'histoire d'une lamentable décadence. Cette illustre race n'a plus donné aucun homme marquant, si on en excepte peut-être le très pieux Louis d'Urfé, évêque de Limoges. En proie aux procureurs, aux gens d'affaires, accablée de procès, dévorée par les dettes, réduite aux expédients, disputant aux créanciers les lambeaux de son patrimoine, elle marche rapidement vers la ruine.

Jacques d'Urfé, frère d'Honoré et héritier des biens de la maison, est encore du moins un personnage, par ses titres magnifiques de chevalier de l'Annonciade, d'amiral de Savoie, de maréchal de la religion de Saint-Maurice et de Saint-Lazare. Vers 1625, il quitta le service du duc de Savoie, se confina dans une petite terre du Forez, et y vécut à ce point obscur, que presque tout ce qu'on sait de lui, c'est que sa vieillesse ne fut pas des plus sages, et qu'il mourut le 6 mars 1657 (1).

En 1635, il reçut la dédicace d'une tragédie représentée à Montbrison au collège de l'Oratoire, et qui est un témoignage nouveau et bien curieux de la grande popularité de VAstrée (2). Au premier acte, on voyait Pierre d'Urfé, poursuivi par la haine de Louis XI, obligé d'abandonner la France et se réfugiant chez les Turcs. L'auteur suppose qu'à son départ tous les bergers du Forez sont dans les larmes; mais un bon génie les console, en leur annonçant qu'un autre Urfé célébrera leurs amours « d'un ton si haut et si ravissant, que plusieurs seront attirez dans cet heureux pays pour y contempler à souhait leurs perfections ».

(i) Mais non pas, comme on Ta dit souvent, à 1 14 ou même à 1 16 ans, ce qui est impossible, le contrat de mariage de son père et de Renée de Savoie étant du 23 mai 1 5 54.

(2) Triomphe de la vertu, Tragédie des rares et prodigieuses adventures de Pierre, Comte d'Urfé, Lyon, Cl. La Guiolle (163 5), in-4'», 6 fî. lim. et 40 p. — Ce n'est que l'argument de la pièce, un livret mis entre les mains des spectateurs pendant les trois jours de la représentation. Outre la dédicace à Jacques d'Urfé, il y en a une autre à sa fille Geneviève,

duchesse du Croy,

36o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

Charles-Emmanuel d'Urfé, fils de Jacques, fut un homme médiocre, dont il n'y a pas grand'chose à dire. Mais divers indices semblent montrer qu'il avait gardé ce goût des lettres qui était héréditaire dans la famille d'Urfé; dans la société précieuse, on le désignait sous le nom de Licofron. ' Sa sœur Geneviève mériterait quelques pages que nous écrirons peut-être un jour. Belle et pleine d'esprit, elle fut donnée pour fille d'honneur à Marie de Médicis, et au dire de Tallemant, « c'estoit alors toute la fleur de chez la reynemère » ; elle avait sa place dans les ballets de la cour, et jouait la comédie à la perfection. Le maréchal de Bassompierre en devint follement amoureux et voulut l'épouser; mais elle lui fut enlevée par un étranger, le duc Charles-Alexandre de Croy, prince du Saint-Empire, qui l'emmena à Bruxelles : et c'était un singulier mari, s'il faut en croire le même Tallemant Le 9 novembre 1624, se promenant dans une salle basse de sa maison, il tomba raide mort d'un coup d'arquebuse tiré par «ne main inconnue. Sans raison sérieuse, à mon avis, Geneviève fut soupçonnée de complicité dans ce crime qui la débarrassait d'un mari peu attrayant Le veuvage, en effet, ne dut pas lui paraître bien dur, et comme peu après il fut question de la remarier avec le marquis de Spinola, la mort du duc de Croy arriva si à propos, qu'on eut la tentation d'appliquer ici l'axiome : IsfecU caiprodest

D'un autre mariage avec Antoine de Mailly, Geneviève eut une fille aussi jolie et spirituelle que sa mère, et qu'on appelait familièrement la petite duchesse de Croy. La petite duchesse épousa en 1652 Christophe Pach, grand chancelier de Pologne, apparenté aux Schomberg. Selon Loret elle méritait bien

La chance qu'elle a rencontrée, Car outre sa jeune beauté, Elle est, d'un et d'autre costé, D'une source très excellente, Et mesme assez proche parente De ces bergères de renom Qui hantoient les bords du Lignon.

Charles-Emmanuel mourut à Paris le 2 novembre 1685, laissant de Marguerite d'Alègre six fils et trois filles. Mais quatre de ces fils entrèrent dans les ordres, un autre mourut à fe-ente ans sans avoir été marié; de sorte qu'il ne resta que

Joseph-Marie, de cette nombreuse postérité masculine qui semblait assurer pour jamais la perpétuité de la famille.

Louis d'Urfé, un des fils de Charles-Emmanuel, sacré évêque de Limoges le 10 janvier 1677, est un de ces prélats exemplaires qui, sur la fin du dix-septième siècle, achevèrent la réforme du clergé français. Résidence rigoureuse, visite assidue de son diocèse, restauration de la liturgie, vie tout entière donnée à l'accomplissement de ses fonctions pastorales, charité poussée jusqu'au dépouillement absolu, tel fut cet épiscopat vraiment apostolique. Pardonnons donc au saint évêque de Limoges certaines idées un peu étroites. On dit du moins qu'en sa jeunesse, il aurait brisé dans le parc du château de la Bastie des statues qui offensaient sa modestie. 11 n'aimait ni les jansénistes ni VAstrée, et à ce propos Arnaud d'Andilly raconte une agréable anecdote. Un jour il se plaignait à un de ses frères, prêtre de l'Oratoire, que le nom d'Urfé ne fût connu que par VAstrée : « C'est une chose étrange, disait-il, qu'il faille que ce méchant livre déshonore d'autant plus notre famille, qu'il est entre les mains de tout le monde. — Moi, je sais bien, répondit en souriant l'Oratorien, un moyen pour qu'on ne lise plus VAstrée. - Et quel est-il? reprit son frère avec chaleur. — C'est de publier et d'assurer que les Cinq Proposidons sont dans ce livre; il ne faut point douter, après cela, qu'il ne soit défendu et condamné à l'oubli éternel (1). »

Joseph-Marie d'Urfé, marié le 19 septembre 1684 avec Louise de Oontaut-Biron, fut menin du Dauphin, lieutenant des gardes du corps, puis des chevau-légers du Dauphin. Il ne put monter plus haut, bien qu'on eût bonne envie de le pousser, que seul des officiers des gardes du corps, par un privilège inouï, il eût l'honneur de manger avec le roi, et que de temps en temps on lui donnât des missions d'honneur qui pouvaient le mettre en évidence. Saint-Simon reconnaît qu'il avait de l'esprit, des connaissances, de l'honneur, de la valeur; mais, ajoute-t-il, « toujours à la cour, il n'y vécut ni en lustre ni en compagnie. Il n'eut que des emplois peu proportionnés à ce qu'il était; la paresse, le jeu, d'obscures amourettes le rendirent obscur lui-même, n

(i) Sur lui, voir AULAGNE, Un siècle de vie ecclésiastique en province.,. Paris et Limoges, 1906, gr. in-8*, p. 335-467.

Il mourut le 13 octobre 1724, sans enfants, et avec lui s'éteignit la maison d'Urfé. Cependant le nom ne périt pas encore. Peu avant sa mort, Joseph-Marie avait marié Louis-Christophe de la Rochefoucauld-Langeac, petit-fils d'une de ses sœurs, avec Jeanne Camus de Pontcarré; il leur laissa ses biens, à la charge de relever le nom et les armes d'Urfé. M. de la Rochefoucauld-d'Urfé mourut au camp de Tortone en 1 734; sa veuve, bien connue au dix-huitième siècle sous le nom de marquise d'Urfé,donna dans les chimères de Talchimie, et employa le peu qui lui restait de fortune à chercher la pierre philosophale; il y eut des moments de misère noire.

Sa fille Adélaïde épousa Alexis-Jean, marquis du Chastellet, et de ce mariage naquit à la Bastie, le 3 novembre 1759, Achille du Chastellet d'Urfé qui, après avoir fait la gueire d'Amérique avec Lafayette, se jeta dans le mouvement révolutionnaire, et pour échapper à l'échaffaut, s'empoisonna dans la prison de la Force, le 20 mars 1794 (1).

Ainsi finit le nom même d'Urfé, inséparable de l'histoire de notre Forez, et qui y a resplendi pendant deux cents ans. Mais si d'autres d'Urfé ont joué un rôle politique ou militaire plus important et plus étendu, se sont élevés plus haut dans les charges et les honneurs. Honoré d'Urfé est la plus pure gloire de cette race généreuse, amie des lettres et des arts.

Peu à peu les biens de la famille s'en étaient allés en saisies et en ventes forcées, et la splendide bibliothèque avait été dissipée. Le château de la Bastie fut à son tour acquis par le marquis de Simiane; il le revendit en 1778 à M. Puy de Mussieu, avec les masures du petit couvent voisin des Cordeliers, qui depuis ont été rasées. Le château lui-même passa depuis entre diverses mains. Il avait subi avec le temps bien des mutilations; du moins la merveilleuse chapelle restait à peu près intacte, quand une odieuse spéculation monnaya ces trésors (2). Mais un grand bonheur vient d'arriver au château de la Bastie; la société de la Diana désormais veillera sur ce dépôt sacré; et qui sait si quelque jour une libéralité opulente ne permettra pas d'en tenter la restauration?

(i) David DE Saint-Georges, Achille-François de Lascarîs d'Urfé^ Dijon, 1896, gr. in-8°.

(2) Voir le chapitre premier.

Il ne nous reste plus qu'à dire quelle fut, après la mort d'Honoré d'Urfé et de Diane de Châteaumorand, la destinée du château de Virieu-le-Orand.

Dans son contrat de mariage du 15 février 1600, Honoré avait donné à sa femme, « par gain de survie ,/, s'il mourait avant elle, 25,000 écus hypothéqués sur les seigneuries de Virieu et de Châteauneuf. D'autre part Diane, et Diane seule, avait constamment payé les intérêts des 20,000 livres empruntées pour racheter de Sébastien Zamet le même domaine.

Jean-Claude de Lévis, héritier de Diane et représentant ses droits, se considérait donc comme le maîtieet légitime propriétaire de la terre du Valromey. Le 28 mars 1 626, vingt jours après la mort de Diane, il se présenta à Virieu, et demanda à être mis en possession. Ce Balthazar d'Essey dont nous avons déjà parlé y fit opposition, et le bailli, en attendant que la difficulté fût éclaircie, saisit et arrêta les revenus entre les mains du fermier.

M. de Lévis avait à peine quitté Virieu que le marquis de Saint-Damien et Charlotte-Emmanuelle d'Urfé, sa femme, se disant créanciers d'Honoré pour la somme de 20,000 ducatons promise par celui-ci dans le contrat de mariage de sa nièce, et dont pas un sol n'avait encore été payé, réussirent à se faire mettre en possession, avec le consentement exprès ou tacite de Jacques d'Urfé (11 avril 1626).

Et cependant Jacques d'Urfé lui-même prétendait reprendre la terre du Valromey qu'il avait remise à son frère en 1599, parce que, disait-il, elle ne lui avait été qu'engagée, et non cédée en pure propriété; parce qu'Honoié étant alors chevalier de Malte et incapable de posséder, cette terre n'avait pu lui être donnée qu'en usufruit; parce que le mariage d'Honoré et de Diane avait été nul, et que par suite Honoré n'avait pu donner 25,000 écus à sa prétendue femme; parce qu'au surplus la saisie de Zamet et la rétrocession du marquisat à Honoré et à Diane n'avaient été qu'une fiction inventée pour leur assurer la paisible jouissance du marquisat

La terre du Valromey était donc disputée entre M. de Lévis, M. et Mme de Saint-Damien et Jacques d'Urfé; et nous passons sous silence nombre de revendications accessoires (1).

(1) Cette affaire a amené aux archives de Châteaumorand des pièces très nombreuses : arrêts, mémoires, consultations d'avocats, etc. — Nous

De là un procès qui dura plus d'un siècle, et qui, à notre connaissance, ne fut jamais définitivement clos. En 1738, cent douze ans après l'ouverture de la succession de Diane, je trouve encore cette jolie phrase dans une lettre : « Le procès de Valromey se remet un peu en mouvement! »

Saisies, criées, adjudications et réadjudications, requêtes civiles, moyens dilatoires, lettres de répit, incidents de toute sorte, interventions de créanciers substitués qui surgissent on ne sait d'où, mise en cause de personnages qui n'ont jamais entendu parler de l'affaire, et qu'on somme de répondre pour des actesde leurs parents accomplis un demi-siècle auparavant, au moins trente arrêts, quelques-uns inconciliables : c'est ce qu'on appela le procès da Valromey! En 1661, il est évoqué du parlement de Dijon au parlement de Bordeaux, qui ne se presse pas cependant, ne rend son arrêt qu'en 1674, casse un arrêt rendu à Dijon quarante et un ans avant, et en 1731, cinquante-sept ans après, déclare le sien exécutoire!

Il faudrait un homme du métier pour se dépêtrer de ces broussailles de notre bon vieux droit .-exemple mémorable de ces affaires qui étaient la félicité des procureurs et la ruine des familles.

De ce procès, nous ne retiendrons qu'un incident fort triste, qui fait voir à quels misérables expédients descendaient les d'Urfé pour ressaisir les débris de leur fortune.

Comme on l'a vu, un des moyens de Jacques d'Urfé était celui-ci : Honoré d'Urfé n'a pu assurer à sa femme un gain de survie de 25 000 écus, attendu que le mariage était nul; et il était nul par la raison qu'Honoré avait été abusivement dégagé de sa profession dans l'ordre de Malte, et que non moins abusivement le mariage d'Anne d'Urfé et de Diane avait été annulé. Le 6 février 1633, il avait donc, après trente-quatre ans, interjeté appel comme d'abus contre les deux sentences de l'official de Lyon qui avaient absous Honoré de son vœu et déclaré non existant le premier mariage de Diane; et cela, parait-il « en des termes sy atroces qu'ilz font frémir d'horreur; car il qualifie ledict mariage (d'Honoré et de Diane) un

avons vu aussi un factum de la collection Thoisy à la Bibl. nat., vol. 182 ; inventaire des archives de la Cûte-d'Or (parlement de Bourgogne), cotes B. I2 2j6 et suiv. ; COLLET, Explic. des statuts de Bresse^ Lyon, 1698^ 2 vol. in-f", I, 272, 291, II, 173, 188; etc.

accouplement abominable condamné par la bouche de Dieu ; et continuant sa forcenerie extresme, il oze dire que ça esté un mariage impie, sacrilège et incestueux ».

Ce moyen honteux, repoussé avec mépris par le parlement de Bourgogne, fut réfuté par le marquis de Châteaumorand avec une vigueur extraordinaire; ce fut lui qui se chargea de rappeler Jacques d'Urfé au respect et à la pudeur, et de défendre la mémoire d'Honoré d'Urfé, traînée dans la boue par un frère. Il flétrit ce factum, « oii tout ce que la rage d'un cerveau démonté, tout ce que la bave et impureté d'un estomach cacochyme a peu jetter de sale, d'infect et de puant n'a pas esté espargné. Ledict Jacques d'Urfé, ayant mis soubz les piedz l'amour fraternelle qu'il debvoitau deffunct, au lieu de révérer ses cendres, ne c'est pas soucyé de ternir et blasonner la repputation de celuy la mémoyre duquel sonnera jusques au dernier siècle, et qui estoit la fleur et le mirouer de la maison d'Urfé. „

Hé bien! encore qu'emphatiques, j'aime ces paroles généreuses et vengeresses, oti j'entends comme un écho des témoignages d'admiration et de respect qui protégeaient le nom d'Honoré d'Urfé contre de si basses attaques.

En fin de compte, la terre de Valromey resta aux Lévis- Châteaumorand, et l'usage s'établit même dans cette famille de donner à une de ses filles le titre de marquise de Valromey.

D'interminables contestations avec les moines de Saint-Sulpice et les Chartreux d'Arvière, des difficultés pour le droit de leyde dû sur la vente de leurs fromages par les bergers des hauts pacages, voilà tout ce que nous savons de l'histoire du marquisat depuis la mort d'Honoré.

Il avait fort négligé son château de Virieu. Au mois de décembre 1636, une rafale enleva une grande partie des ardoises. Comme on ne voyait presque jamais M. de Châteaumorand, qui se contentait de renouveler les baux et de faire toucher les fermages par un homme d'affaires, on ne réparait le château qu'autant qu'il était nécessaire pour l'empêcher de tomber en ruines.

Il mourut de mort violente. Le jeudi saint 18 avril 1726, au soleil couchant, on vit passer devant l'église Saint-Romain de Virieu Marin Pollet^ de la paroisse de Ceyzérieu, portant

du feu d'une main, et de l'autre une bouteille de vin pour les journaliers qui travaillaient à la vigne du château. Il mit le feu à Atsfoumaches ou tas d'épines qu'il avait coupées au-dessous et à quinze pas du château. Presque au même instant le vent, qui était très fort, porta les flammes jusqu'aux combles d'une des tours : le château fut entièrement réduit en cendres et vingt maisons brûlèrent dans le village (1). D'après une tradition, un passant ayant demandé à Pollet ce qu'il voulait faire des charbons allumés qu'il portait dans un chaudron, il aurait répondu en riant : J'aUons brûler le chûiiaul Le malheureux fut si épouvanté qu'il s'enfuit aussitôt, et on n'entendit plus jamais parler de lui.

Le 7 août 1755, Louis-Claude de Clermont-Montoison, d'une vieille famille dauphinoise, épousa Anne-Charlotte de Lévis-Châteaumorand, à laquelle, dans le partage de la succession, on donna entre autres choses la terre de Valromey, estimée seulement 85 235 livres, et le moulin de Charabosse en Bugey, estimé 10 750 livres. Mais nous croyons que les marquis de Châteaumorand avaient successivement vendu une partie des terres, et que des affranchissements avaient peu à peu amoindri les redevances féodales.

De ce mariage naquit Charlotte de Clermont, mariée au comte Etienne de Drée, qui fut le dernier marquis de Valromey.

Ce qui avait été longtemps le pauvre village de Virieu est devenu à la longue un gros bourg, à qui une station sur la ligne de Paris à Genève, l'embranchement de Belley, le commerce, un peu d'industrie, l'exploitation active de carrières de chaux donnent du mouvement et un air de gaieté et de prospérité.

Le 20 septembre 1908, la petite ville était en rumeur et en fête. Au pied des pauvres ruines calcinées du château, on érigeait un monument à Honoré d'Urfé : un monument modeste, un simple buste, où M. Paul Fournier, interprétant un des portraits d'Urfé, a représenté le soldat encore plus que l'écrivain, avec la mine haute etfière du ligueur qui semble attendre et défier l'ennemi.

(i) Le long procès-verbal de Tenquête est aux archives de Châteaumorand, auxquelles nous devons aussi la plupart de ces détails sommaires sur l'histoire de Virieu depuis la mort d'Honoré d'Urfé.

Très peu de cette banale mise en scène qu'on déploie dans les cérémonies de ce genre, et aucun personnage politique ni administratif. Journée magnifique cependant, éclairée par un clair et chaud soleil d'automne; de la joie, de la cordialité, presque un air de fête de famille, quelque chose aussi de grand et de fort qui nous élevait au-dessus de nos misérables querelles.

Les bonnes gens de Valromey et du Bugey, qui remplissaient les rues de la toute petite ville, ne savaient pas trop ce que c'est que ce M. d'Urfé pour qui on se mettait en frais, encore moins ce que c'est que VAstrée, Mais on leur avait dit qu'on honorait la mémoire d'un grand seigneur qui avait vécu au milieu de leurs pères et avait été un bon maître pour eux, d'un vaillant homme de guerre, d'un auteur qui jadis avait écrit un livre fameux, et ils n'en avaient pas demandé davantage.

Nous ne voulons pas ici décrire la fête d'inauguration (1). Ce jour-là Honoré d'Urfé a pris séance à l'Académie française; l'ancêtre du roman français a été introduit officiellement et reçu par M. René Bazin, qui a parlé de VAstrée en ouvrier qui se connaît à l'ouvrage. L'idée était heureuse, de marquer ainsi, par ses dates extrêmes, l'histoire du roman en France. Le Blé qui lève avait paru depuis peu, précisément trois siècles après le premier volume de VAstrée^ publié en 1607. Quelle végétation prodigieuse est sortie de ce germe! Genre infiniment varié et divers, toujours nouveau parce que toujours renouvelé, suivant la société dans l'évolution de ses idées et de ses goûts. Mais parmi ces milliers de romans, combien, du haut de leur succès d'un jour, regardaient VAstrée avec pitié! On n'en connaît même plus le titre, et VAstrée reste, au moins comme l'ombre d'un grand nom.

Si j'ose parler de moi, j'avoue que j'étais ému de cet hommage rendu à celui que tant d'années de fréquentation m'ont appris à connaître et à aimer, et que la glorification dont

(i) On a publié le compte rendu de la fête, avec le texte des discours qu ont été prononcés. Le comité avait pour président d*honneur M. René Bazin, de l'Académie française, pour président M. Auge de Lassus, pour secrétaire général et trésorier, M. Albert Callet qui a été véritablement, avec M. Lucien Lourdel, la cheville ouvrière de l'organisation. La société forézienne de la Diana nous avait fait le grand honneur de nous déléguer à la cérémonie.

j'étais le témoin me paraissait comme la récompense de ce long et intime commerce.

Il s'y mêlait - pourquoi ne pas le dire? - un léger regret Oui, le Bugey a sur Honoré d'Urfé des droits certains. Ici il a écrit une grande partie de son roman; ici il a vécu ces dernières années où le soldat, où l'écrivain, arrivé à l'apogée de la réputation, jouissait en paix de sa gloire. Un des orateurs, dans une causerie familière plutôt que dans un discours, a même eu l'idée d'esquisser la vie du Forézien devenu Bugésien, entouré à Virieu de ses amis et de ses livres.

Mais pourtant le Bugey n'est pas sa vraie patrie. Il est bien chez lui à Virieu, au milieu des fils de ses vassaux, dans le cadre de ces montagnes aux lignes austères, qu'il a tant de fois parcouiues : soit Mais n'eût-il pas été mieux encore en son Forez, au pays de ce Lignon sur les bords duquel s'est déroulé le roman de sa jeunesse?

Ce livre est achevé, non pas tout à fait tel que nous l'avions rêvé, mais tel que nous avons pu le faire. Nous aurons du moins ce faible mérite d'avoir fait connaître assez bien un homme dont beaucoup de gens parlaient, mais dont on savait peu de chose.

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