Le$ 'A^paça ^â^fixT*, les Théories non écrites
J'arrive maintenant aux écrits qui, tout en étant admis par Aristophane ou par Thrasylle, n'en ont pas moins été, ou par eux-mêmes ou par quelque autre des critiques anciens, l'objet de doutes plus ou moins justifiés.
Qu'étaientrce que ces doctrines non écrites sur lesquelles on a construit tant d'interprétations aven tureuses et hasardées de la philosophie platonicienne? Aristote ne les cite expressément qu'une fois : c'est dans le 4* chap.du IV* livre de la Phy^ siqtie (1). Après avoir soutenu que dans le Timée Platon identifie la matière et le lieu des choses , Aristote ajoute qu'il emploie le mot participant, (AexaXyjTçnxiv, dans ce traité , en un tout autre sens qu'il ne le fait dans ce qu'on appelle ses Doctrines non écrites. On suppose en outre qu'il est fait allusion dans le traité de F Ame par les mots : Iv toIç mpl (ptXoaocpiac Xe^ofAcvoiç (2), à ce même ouvrage.
De cette citation il résulte évidemment que du temps d'Aristote ces Doctrines non écrites avaient été fixées par écrit, et qu'Aristole en considère Platon comme l'auteur, ou au moins comme l'éditeur responsable.
Thémiste, interprétant le passage de la Physique cité plus haut (3), ne fait que répéter les termes de
(i) Phys,, \S, 4, 4» trad. B. Saiot-Hilaire, et éd. Tauchn., IV, 2, î.
(3) DeAnim,, I,c. 2.
(3) In Phy$., f. 37, b.
son auteur, sans s'expliquer sur la source où ce dernier les emprunte.
Alexandre d'Âphrodisie (1) mentionne deux fois des livres d'Âristote où les théories de ladyade et des Idées considérées comme nombres étaient exposées et critiquées comme appartenant à Platon, et il donne à ces livres les titres : du Bien ou de la Philo- Sophie, n est remarquable que ces livres, itepltptXoaoîpfaç, ou itfpiT<îYa6ou, sont ici attribués à Aristote (2), tandis qu^Âristote les attribue à Platon.
Simplicius s'en réfère au témoignage d'Alexandre et ne fait guère que le citer : Uyi% x«\6 'AXeÇavîpoç; il ne dit pas (3) et ne fait nulle part supposer que ces livres fussent entre ses mains. Dans un autre passage de son commentaire, il donne cependant quelques renseignements importants (4) : « Platon, dit-il , posait la dyade indéfinie et Tinfini même,
(1) In Metaph., I, 6.
(2) L.L *û; iv Toîç iccpl TàyaGou Xéyftt 'Api9TotAY}ç..., 'et plus loin, in Met., I, 7) S xal iv toTç icep) çOioaoçCa; efprixc.
(3) Simpl. ad Phys.^ f. 32, b.; Scbol. Br., 834. Alexandre dit que, « suivant Platon, Tan est le priocipe de tout, et celui des Idées elles-mêmes , avec la dyade indéfinie , qu'il appelait le grand et le petit. Cest ce que mentionne aussi Arislote dans ses livres sur le Bien. On pourrait trouver cette même doctrine dans Speusippe, Xénocrate et tous les autres qui assistaient à la leçon de Platon sur le Bien, ot icapeYévovxo iv t^ irepl TàyaOoû Toû nXàt(k>voc àxpodaei , car tous avaient gardé et fixé par écrit son système , tVjv 86(av auToO owé^pa^^av. » Diogène de L. IV» 4, attribue en effet à Speusippe un traité iccpl çtXoffoçCaç , et à Xénocrate plusieurs qui portent les titres de iccpi aoçCaç , mpl çt- XoffOçCa;, ict pi TàyaOoO.
(4) Simpl.» itiPhfs., f. 104 b.
m LES ÉCRITS DE PLATON.
xh dtiretpov, jusque âaos les êtres iotelligibles, et il ea* tendait par les infinis , «ireipa , le grand et le petit. C'est là ce qu'il exposait dans ses entretiens sur le Bien, h tolç irepl -zà'^ti^w XoYotç^ auxquels assistaient Aristote, Héraclide , Hestiée et d'autres amis de Platon, qui écrivirent les leçons du maître, et même ses paroles textuelles, b^ ^^M^9 quoiqu'elles fussent obscures et même énigmatiques, alviYfxatwSwç xi fïjôsvTa. Jamblique s'est vanté d'éclaircir cette doctrine qu'il a exposée dans son commentaire sur le Phi-lèbe, » Nous voyons ici l'affirmation formelle que les leçons sur le Bien ont été réellement faites par Platon, et rédigées avec une exactitude presque textuelle par ses disciples.
Jean Philopon ne fait pas d'usage de ces documents, et ne les cite même pas dans son commentaire sur la Physique. Dans les scholies sur le Traité de rAme^ dont il n'est pas certain qu'il soit l'auteur, sur ces mots d'Aristote : ôfxoCox; U xal Iv toîç
itepl f iXoffOfCaç XeYOfjiévotç SuoptadY) (1)^ Philopon dit quC
les livres sur le Bien^ qui ne sont qu^une autre dénomination de ceux sur la Philosophie^ sont un ouvrage d'Aristote où il fait connaître les opinions non écrites de Platon : t^ç ^ypa^out xou IlXarcovoç ao^aç (2).
(i) Arist, de Animi, 1, 3, où Platon est accusé d'avoir soutenu, comme dans le Tintée , que Tâme est formée d'éléments , que le Vivant est formé de l'Idée de l'Un et de la première longueur» largeur et profondeur.
(2) J. Philop., in l. de Anim,^ p. 2, ... ta Ttcpl TàYaOotî Xe^o- IJieva Twpl çtXoffoçiaç Xlyei. Voir Brand., De perdit. Arist, libriSy p. 49, où il cite encore des extraits inédits de quelques obo^fou.
Proclus mentionne également les iy^Af^w^ <iuYoutriaç de Platon (1), qu'il ne semble pas non plus avoir eues entre les mains. Galien est dans le même cas j et son témoignage est assez curieux pour être cité ici : « Quoique Platon ait écrit tant d'ouvrages , cependant ses disciples prétendent qu'il y a en outre de lui des 'AYpotf « ^^i^aza^ et, puisque sur ce point nous voulons bien les en croire, pourquoi n'admettrionsnous pas qu'Hippocrate a laissé des enseignements non écrits? »
Mais, si toutes les citations que nous venons de réunir prouvent qu& des leçons de Platon avaient été rédigées par Aristote, Speusippe, Xénocrate, et d'autres encore , malgré l'afBrmation gratuite de Simplicius, qui prétend que c'étaient la reproduction textuelle des enseignements du mattre , nous pouvons contester leur exactitude, et cela avec le témoignage de ce même Simplicius (2). « Comme Aristote, dit-il, affirme en maints endroits que Pla-* ton avait posé le grand et le petit comme la matière, il est bon de savoir que Porphyre raconte que Dercyllidas, dans son XP livre sur la Philosophie de Platon, à l'endroit où il parle de la matière, avait co^ pië> en la falsifiant, l'exposition d'Hermodore , disciple de Platon; cette exposition était contenue dans
tirés ()u commeo taire de Philopon. ^Ort ncpl TàyaOoû pi6Xtov <niv- TO^occ 'ApioTOTéXYic xàc àypàçouç toû UXàtc^voç 6o(a; xaTatdtTTct xal iii|j.vT)Tat toû auvTdYi&aToç ^p. iv xcp a' «spt 4'^^C9 i7Covo(x.d- Xfià^ avt6 xal icftpl çtXoaoçCac
(1) In Tim,^ p. 205.
(2) In Phys., t 54; Schol. Brand., p. 344.
son Histoire de Platon, et Hermodore y soutenait que Platon, en affirmant Tindétermination infinie de la matière, prouvait par là qu'elle appartient aux choses susceptibles de plus et de moins , dont font partie le grand et le petit. )> Or la rédaction ou du moins la publication des 'ÀYpxcpa ooYfxaxa est attribuée parfois à Hermodore , qui faisait métier de vendre les écrits de Platon. C'est peut-être là qu'Aristote a pris la doctrine qu'il attribue à Platon ; mais quelle garantie avons-nous que cette exposition d'Hermodore lui-même fût sincère, exacte, authentique?
Philopon, dans son commentaire sur le Traité de Gefieratione et corruptione (1), parlant des Aiaipitreiç de Platon , qu'Alexandre considère comme un ouvrage supposé, ajoute que, d'après ce même commentateur, lorsqu'Aristote parle des ^Aypaiwt Wy^taxa de Platon, qui étaient des rédactions faites par Aristote lui-même , il les appelle iiotipsTetç (2).
Ainsi , d'après Philopon, les Aiaip jaetç n'existent pas, et les 'AYpa<pa îoYfAotTa sont une rédaction faite par Aristote des leçons orales de Platon, que Brandis identifie avec les livres du Bien (3) comme Muret, Philopon et Simplicius, et que Petit et Buhle en distin-
(1) Aristot.» L n, c. 3; Philop. in Arist., \., 1., f. 50, b; Brand. De perdit, liàris Arist., p. 12 et 13.
(2) *0 XXé^v$po; fdaxuv ittç\ Ttâv èypà^uv $OY(idt(i>v toû IlXd- Tcovoç Xéyetv xàv 'AptaxotelrtV 6t7cep a0t6c 'AptarotéXT); àiceYpdfCTO xal raûia xaXETv dtaipiaei;.
(3) Aristox., Harm.y II, 80. « A ristote 8e plaisait à raconter le désappointement de ceux qui avaient entendu la leçon de Platon iur le Bien^ t^v icEpl tàyaOcû àxpooviv. Plutarq., adv, Cdoi., p. UfSy éd. Francf., fait aUusion à ces résumés des leçons de
guent, Trendelenburg (!) y voit une terra ignota(\\x\ sert de refuge ^ tous les commentateurs téméraires ou embarrassés. Nous ne savons pas clairement de qui était la rédaction ; ceux qui parlent de ces livres ne les ont pas vus, nous n'en avons pas conser^'é une b'gne , nous n'en connaissons exactement ni les rédacteui*s, ni les titres, ni le contenu, ni la forme. II est difficile de les considérer comme des documents authentiques sur lesquels on puisse fonder une exposition sincère de la doctrine de Platon.
Il est vrai qu'Âristote les cite, mais une seule fois, et qu'il attribue à Platon une doctrine qu'on ne retrouve pas dans les dialogues. On est parti de là pour supposer que les "Àypaipa SoYuata contenaient également l'exposition de ce pythagorisme, de cette philosophie mystique des nombres qu'on reproche si sévèrement à Platon.
Je ferai remarquer, de quelque manière qu'on les entende, que les 'ÀYp«(pa WY«AaT« ne sont pas un livre écrit de la main de Platon : ce sont, ou des rédactions faites par Âristote ou par quelque autre des disciples de Platon, Hermodore, Speusippe, Xénocrate.
S'ils sont d' Aristote, quand celui-ci renvoie à ces documents, il ne nous renvoie donc qu'à sa propre interprétation ; or, quelle que soit l'autorité légitime de ce grand esprit , je demande s'il n'est pas et ne
Platon écrits par Aristote, tb; 'ApkttotcXy); Iv toT; nXatcovixoTç erpy)xe.
(1) Platon, dé Idei$t p. 19.
doit pas être suspect. Unus testis, testis nulltis : il est le seul témoin, et de plus ce témoin est un rival, et on peut dire un adversaire.
Quel est le philosophe qui» donnant en public un enseignement dont la forme au moins est improvisée, consentirait à ôtre jugé sur les rédactions de ses élèves , s'il ne les a ni revues ni approuvées? Qui voudrait juger la doctrine de Luther sur la foi du témoignage unique de Bossuet? Il ne suffit pas pour être exact d'être compétent et sincère. Il y a des situations qui ont des entraînements irrésistibles, plus puissants que l'intelligence et le caractère, et qui les font fléchir également. Il est démontré qu'Aristote s'est trompé gravement sur le sens de certaines doctrines de Platon ; ce ne sont pas seulement les modernes (1) qui l'ont reconnu, les commentateurs grecs Alexandre et Syrianus (2) s'en étonnent et s'en indignent. Quel fonds peut-on donc faire sur ces 'AYpat{>a B6^\f.axa qui sont perdus, et sur lesquels nous n'avons le moyen d'exercer aucun contrôle ni aucune vérification? S'ils sont de Speusippe et de Xénocrate, ils ont peut-être, s'il se peut, encore moins d'autorité ; car il faut se rappeler que Platon n'est pas responsable des doctrines de ses disciples. Il paraît, en effet, certain qu'après la mort du maître , et peut-être même de son vivant, certains disciples de Platon tombèrent dans les excès de la doc-
(1) Brandis, De perdit, lib.t p. 2, 28-48; PatriziH Diicuss, Perip.f p. 842.
(2) SchoLArisl,, p. 168; Sepulved.y p< 22.
trine des nombres. Je ne conteste pas leur bonnefoi» s'ils ont fait remonter à leur maître les définitions de Tàme et de Tidée qui les réduisent à des nombres. Rédigeant sous l'influence d'opinions personnelles des conversations ou des leçons improvisées, dont. tout professeur connaît les entraînements, les intempérances de langage et d'idées, ils ont pu voir dans les paroles du maître une pensée qui obsédait leur propre esprit. La tendance mathématique, réglée, dominée dans le grand esprit de Platon, par le sens métsqphysique dont il est si évidemment pénétré, l'a emporté chez des intelligences d'un ordre inférieur et d*une trempe moins forte. Or ce sont précisément Speusippe et Xénocrate qui ont pris la direction de l'école à la mort de Platon , et ont continué son enseignement. Âristote a donc pu confondre dans sa critique le maître et les disciples qui abusaient de son nom.
Il faut remarquer, en effet, qu*Âristote ne distingue jamais très-clairement les théories propres à Platon de celles des platoniciens qui lui succèdent à l'Académie. Particulièrement dans les derniers livres de la Métaphysique^ et en général partout où il est question du Bien, des Idées, des nombres, Aristote ne nomme personne : la plupart du temps , ce sont des .désignations générales, des allusions vagues et quelquefois très-obscures , que les commentateurs d'Aristote , pour la plupart néo-platoniciens , appliquaient au fondateur de l'Académie , et qui peuvent tout aussi bien et mieux être appliquées aux premiers successeurs^ Speusippe, et Xénocrate
surtout (I). Ainsi, on trouve à chaque instant les
formules o\ {Aév ^otaiv, 6 7rpo)xo; Ûéfiicvoc, o\ ^i irpuroi iroti{-
(TavTcç, 6 {jiiv XcoxpaTTi; o\ Bk. Alexandre explique <cet
ot 8i (2) parot mpl nXaTODva; mais, quoiqu'il soit exact
(1) Platon n'est pas nommé :
1. EihiCt 1, 4, et Magn. Mor.^ I, 1> où il 8*agit du rapport des Idées au bien.
2. De ilnim., I, 2, d'où l'on veut tirer la preuve que Platon a fait de l'Un l'intelligence , et des nombres les Idées. Je m'étonne que le savant traducteur d'Aristote ait ajouté deux fois, dans sa version , le nom de Platon, qui ne se trouve pâi dans le texte.
Dans la Métaphysique, on applique exclusivement et proprement à Platon les passages suivants où il, n'est pas davantage nommé :
III» 3y où il est question.des Idées.
Illy 6, où l'on montre que c'est en partant des nombres qu'on a dû arriver aux Idées.
. ' ' I Objections contre la tbéorie des Idées.
XI, 1. Rapports des Idées aux nombres. X(, 2. Contre les Idées séparables.
XIL 3. Contre les Idées en tant que genres.
XII, 6. Contre les Idées en tant que privées de mouvement.—
. Les Idées ni les nombres ne peuvent produire ni la quantité ni le continu.'
XIII, 9. Contre le nombre idéal distinct du nombre mathé-
matique.
XIV, 1. Contre ceux qui ont posé la dyade, ot t^v ^dl5a ào-
plOTOV ICOtoOvTCÇ,
oùTrendelenburg, à qui j'emprunte ce catalogue, observe, avec raison : « Aristôteles fortasse minus proprie respexit quid et quomodo Plato tradiderit, quam qpod ejus discipuli statuerint. »
(2) Mei., XIU, «; XHI, 9; XIH, 4 ; XIY, S. On trouve dans Êratosthène (dans Butoc. Archin{fid. de Sphxret Cy{., II, 2, cité par Gruppe, Veber ArchylaSy p. 120) l'expression o( icapà t^
que dans Tusage de la langue grecque la formule équivaut au nom substantif propre, elle n'a pourtant pas la signification restrictive, exclusive, individuelle du nom singulier. Ce qu'Âristote fait n'est pas précisément une histoire; son but n'est pas de découvrir à qui appartiennent telles ou telles doctrines; son intention est polémique, et sa polémique s'attaque à la tendance générale d'une école tout entière (1) dont Platon est pour lui l'éditeur responsable; et, tantôt sous ce nom, tantôt sous des termes collectifs et vagues, il désigne, sans les distinguer, lés auteurs des théories qu'il repousse et qu'il n'expose que pour mieux établir la sienne.
Nous ne pouvons donc considérer les 'AYpa(pa aoYfxaTa comme un des documents originaux sur lesquels on peut appuyer une interprétation sincère de la doctrine propre à Platon.
H. L'Hipparque, ou de l'Amour du gain.
Ce dialogue, admis par Thrasylle, est rejeté unaniment par la critique allemande et par M. Cousin; déjà Élien avait exprimé un doute sur l'authenti-
DUtuvi Iv !ixa8v)|i(^ yw^x^oLu..^ et il nomme Arcbytas et Eudoxus.
(1) Noas retrouYons eDcore aiUeaTs ces désignatioDS générales qui enveloppent nne École entière, sans tenir compte des divergences souvent très-graves qui s*y sont produites. Ainsi , quand il s'agit des Pythagoriciens, il dira o( xoXoviisvoi nudotyopcloi, et, par ce nom, il faut entendre ce que Dicéarque {PoT" pkyr, y V. P,f 56) appelle ^ aO<rraaic &icaaa ^ awaKbXduOriTOoa
cité de Touvrage (1). Les motifs sont toujours les mêmes : réminiscences des dialogues de Platon , absence de portée scientifique, de plan, d'enchat* nement logique, infériorité d'exécution, surtout dans la peinture des caractères; de plus ici Tinter** locuteur de Socrate n'est même pas nommé, et le nom d'Hipparque donné au dialogue vient de quelques détails intéressants et curieux sur la personne de ce prince. Stallbaum veut bien reconnaître cependant que la langue du moins est saine et de la bonne époque. Pour moi, je réponds aussi toujours avec le même argument. Le sujet est très^socratique et platonicien : tout gain enferme Tidée waie ou fausse de l'utile et du bien, et est par conséquent naturel, légitime, universellement désiré et désirable. Tant qu'on ne m'aura pas prouvé que Platon n'a pu produire que des œuvres d'une égale profondeur, d'une égale portée scientifique , d'une même force dialectique , d'une même perfection esthétique, toutes ces preuves internes seront pour moi sans valeur. Quand il s'agit d'histoire, il faut des preuves historiques , c'est-à-dire des faits. Si ces preuves manquaient aux productions de nos écrivains contemporains, la critique allemande leur aurait bien vite enlevé, avec ses arguments internes, plus de la moitié de leurs ouvrages. M. Boeckb a donné une édition spéciale de ce petit dialogue, qui semble une œuvre de jeunesse et comme un d^
(1) jsr. F., L Vni, 7, n ^ à nimopxoç m^itcovô; Ion T^
ces premiers essais où t&tonne le génie qui s'ignore encore et cherche sa voie, et il l'attribue, ainsi que le Mitios^ au cordonnier ^imon , tandis que M. K. Fr. Hermann les donne à TÉrétrien Pasiphon (1).
i2. UAkibiade U, ou de la Prière.
Quoique cité par Élien (2), Athénée (3) et Diogène de Laërte (4), il est rejeté unanimement par Schleiermacher, Ast, Socher, Buttmann, V. Cousin, K. Fr. Hermann, G. Steinhart et Stallbaum.
Le but du dialogue admis par Thrasylle, qui en fait la sçconde pièce de la quatrième tétralogie, est cependant très-socratique : il s'agit de montrer par Texemnle d'Alcibiade qu'avant de prier les dieux et de leur faire des vœux, il faut acquérir la sagesse et la vertu, d'abord pour nous les rendre propices, ensuite pour savoir les choses qui nous peuvent être réellement utiles : or il n'y a de vraiment utile que ce qui est universdlement et vraiment bon ; demandons uniquement donc ces vrais biens, et laissons à leur providence le soin de disposer des autres (S).
(1) Gesch. u, Syst. d. Plat, Phil.y p. 419.
(2) H, y., vm, 7.
(3) XI, p. 506, c.
(4) Diog. L.» ni, 59.
(5) Cest la doctrine de Platon, cf. Charm.^ 174, c; Gorg.f 468, d.; Legg-t HI, 687, c„ et c'est aussi celle de Socrate, Xén., Mém.y 1 , 2, 3. <i Lesdieuxsavent seuls quelles choses sont vraiment bonnes; il faut donc, en priait , leur demi^nder jiimpleinen^ dp
npuf donner des choses bonpei, »
L'exécution révèle, dit-on, bien des faiblesses, des taches, des pensées contradictoires à celles de Platon ; la discussion est languissante, diffuse, remplie de répétitions inutiles, d'obscurités, de longs discours de Socrate, contrairement à la méthode habituelle de Platon; le style est dépourvu de gr&ce, d'esprit, d'ironie, de mouvement même. Tout cela ne me persuade pas complètement. D'abord, quant aux contradictions, voici en quoi elles consistent. Socrate, pour prouver sa thèse, avance que les dieux pourraient bien, pour punir l'imprudent qui les sollicite , lui envoyer des maux au lieu de biens, comme ils ont fait à OËdipe : ce qui est opposé à la doctrine de la République (4), où il est dit que les dieux ne sont cause d'aucun des maux qui arrivent à l'homme ; il ajoute qu'en certain cas l'ignorance serait moins nuisible à l'homme que la science, comme le prouve l'exemple d'Oreste , à qui il n'a certes pas été utile de savoir qui était sa mère : ce qui est contraire à la doctrine la mieux établie de Platon. Je trouve que c'est attacher à une œuvre bien légère une trop grosse importance : eh quoi ! pour prouver qu'il faut être réservé dans les prières à faire aux dieur, Platon ne pouvait pas, dans une conversation si courte, faire usage des arguments que lui fournissait la croyance de son pays, de son temps, et que partage son interlocuteur? Ne peut-il pas se placer un instant au point de vue de celui qu'il interroge, et y a-t-il dans ces arguments de po-
(t) Il p. 879, c.
lémique rien qui ressemble à une contradiction des grands principes philosophiques de Platon? Quoique la mention de la mort d'Archélatis semble mettre la composition ou la révision de ce petit morceau après la mort de Socrate, cela ne change rien au fond à ce que je viens de dire ; et, quant à la proposition que la science est quelquefois plus nuisible que rignorance, ne vient-elle pas se lier à cette proposition éminemment socratique , que la science, sans la science du bien, est rarement utile? Les rapprochements que signale M. K. Fr. Uermann, en* tre CAlcibiade I et FAlcibiade II, et qui lui paraissent des emprunts et des répétitions, ne m'ont pas paru avoir ce caractère, et ne me surprennent pas d'ailleurs dans un ouvrage du même auteur. Ne pourrait-on pas dire qu'un faussaire aurait eu bien certainement assez d'esprit pour les éviter? Enfin, quant au style et à la langue, où M. Stallbaum relève comme des incorrections ou au moins des tours sans gr&ce et sans élégance les phrases suivantes :
quand on accorderait le bien fondé de la critique, elles n'ont pas empêché Thrasylle et le grand grammairien Aristophane de Byzance d'attribuer l'ouvrage à Platon. Pourquoi serions-nous plus difficiles, et qui oserait, en fait de langue, se croire plus compétent?
(1) Akih. II, 150, b., et encore 151, b. 'HSiioc âv t^ùi\t,i 8e- Cd(avov {(lauTàv, locution, il est vrai, un peu étrange; mais elle n*étonne pas un Français, qui a dans sa langue le tour analogue.
Biester, en 1789, a donné une édition spéciale de PAlcibiade I et de PAlcibiade II y réunis au Ménon et au Criton; cette édition- a été réimprimée, revue et augmentée de notes précieuses par Buttmann, 4811 à 1822.