Le Théagés, ou de la Vraie Instruction
Dialogue maieutique, qui faisait dans la cinquième tétralogie la première pièce.
Démodocus, riche citoyen d'Athènes, qui après avoir rempli de grandes charges s'était retiré dans sa vieillesse à la campagne, présente à Socrate Théagès son fils (1), que la renommée des sophistes a séduit et qui voudrait compléter son éducation à leur école. L'entretien qui a lieu dans le portique de Jupiter Libérateur s'établit entre le jeune homme et son père d'une part, et Socrate de l'autre; il se divise en deux parties: dans la première, le jeune ambitieux se voit arracher l'aveu que la science dont il est amoureux, et qu'il désire avec passion posséder, c'est la science de gouverner et de maîtriser les hommes, sinon par la force, qui est le propre de la tyrannie, du moins par la persuasion. Dans la seconde, Socrate, à qui le père voudrait confier l'éducation de Théagès, qui le souhaite aussi ardemment,
(1) Il est quesUon encore de Théagès dans la Rép.^ VI, 496, b., où il est dit qa'ambitieux de prendre part aox affaires politiques, il aurait de bonne heure renoncé à la philosophie, sa première passion, B*il n*eût été retenu par sa mauvaise santé. V Apologie, p. 33, b., nous apprend» en effet, qu'il mourut jeune et avant Socrate. Conf. JEX„ H. Var,, IV, ts.
répond que cela ne dépend pas de lui: on ne profite de ses entretiens que' si Dieu le permet. Il ne sait d'ailleurs qu'une chose, c'est l'amour.
Il n'est pas difficile de voir ce que Platon ici veut dire. Comme l'a très-bien marqué M. V. Cousin, il tient à montrer en quoi l'enseignement de Socrate diffère de celui des sophistes, de l'appareil factice, de la méthode technique et abstraite d'une science d'école. Socrate n'a pas de système tout fait à transmettre. Ce qu'il peut déposer dans les &mes, c'est ce qui est dans la sienne, l'amour, l'amour pour la vertu et pour la vérité ; il peut communiquer à l'intelligence et au cœur le mouvement généreux qui enfante les grandes pensées : il met le feu à la machine; mais, pour cela même, il faut qu'il y ait, entre le maître et le disciple, un lien et presque une fusion intime, secrète, mystérieuse, divine. Il faut qu'il y ait sympathie, amitié, amour, affinité réciproque, pour rendre fécond cet échange de sentiments et d'idées. Or, ce rapport des &mes étant à la fois nécessaire et inexplicable, Socrate le rapporte, comme toutes les choses incertaines et obscures, à son Démon, sur lequel il a l'occasion de s'étendre, pour prouver que, quand le charme de la sympathie ou ne s'établit pas, ou est rompu entre le maître et le disciple, l'enseignement ne peut plus être profitable ; car ses entretiens sont moins un enseignement qu'une influence vivante, animée et personnelle. Les paroles tombent alors dans l'&me fermée et froide du disciple comme le grain tombe sur le rocher. Le germe reste stérile et meurt.
i62 LES ÉCRITS DE PLATON.
Le dialogue, comme l'avoue Ast (1), est simple et beau ; un ton religieux et une gravité pieuse y dominent^ et, bien que quelques-uns des détails donnés sur le Démon ne soient pas amenés nécessairement par le sujet, je ne vois ni dans le sujet traité, ni dans quelques réminiscences (2), ni dans la langue, pure et saine malgré quelques néologismes qui ne doivent pas étonner dans Platon, aucun motif de rejeter un écrit cité par Élien (3), Plutarque(4), Denys d'Halicarnasse(5), et admis par Thrasylle (6). Si Schleiermacher, Ast, Fr. Hermann, Stallbaum (7) en contestent l'authenticité, Socher et
(2) Ces rémibisceoces me paraissent bien permises à un homme qui a beaucoup écrit, et qui se répète quelquefois sans le savoir et sans le vouloir, et prouvent plutôt contre la thèse des adversaires de Tauthenticité. A la p. 128, a., M. Stallbaum s*arréte et dit : « Hactenus colloquium non omnino ineptum aut prorsus inelegans. « Mais, arrivé au passage où Socrate conseille au jeune homme d'aller demander des leçons à ces maîtres habiles et savants, Prodicus, Gorgias, Polus, lequel se trouve dans Y Apologie, p. 19, e., le critique s'écrie : « Quas quis sibi persuadeat ab ipso Platone ita iterata esse ? >» Mais outre que la reproduction n*est pas aussi parfaitement identique qu'il le di( , je lui demanderai à mon tour : Qui se persuaderait qu'un faussaire n'eût pas évité avec soin ces répétitions? Le seul écrivain qui puisse ne pas y prendre garde, c'est le véritable auteur.
(3) Hist. V„ VllI, 1.
(4) De Fato, MU, 367. Reisk.
(5) Ars. Rhelor,, p. 405.
(6) Diog., L. in, 57.
(7) La conjecture de ce savant éditeur, qu'il est dû à un pcripatcticien, et a dû être composé à l'aide de documents laissés sur le Dœmonium par Antipater de Tarse, ne repose sur aucun fondement historique.
Knebell la maintiennent, et en excusent les imperfections en les attribuant à la jeunesse de l'auteur. Il y a une bonne édition du Théagès due à ce dernier critique, enrichie de prolégomènes et de notes estimables, Goblentz, 1833.