‹ La vie et los éerits de PlatonChapitre 37 sur 73 · III · texte numérisé non relu

III

(4) Ast, Groên van Prinsterer et Stallbaum repoussent cette assertion comme tout à fait imaginaire.

(5) Cratyl, f p. 430. "Eyo^ Te xal ov, 9CX01 SvTeç.

(6) Cratyl., subfin.

(7) Aristot., Met,, I/,6; Apul., de Dogm.Plat,, p. 2; Olympiodore et l'Anonyme. Ast et Socher nient que ce soit le même per-

Gratyle ayant soutenu -que Torigine des mots est naturelle 9 tandis qu*Hermogëne prétend que les choses et les idées n'ont reçu leur expression dans le langage que de l'usage et par suite d'une convention, Socrate cherche à démontrer théoriquement d'abord , et ensuite par une série d'exemples et de faits grammaticaux et étymologiques, la thèse de Gratyle.

Il y a des jugements faux et des jugements vrais, c*est-à-dire qui répondent ou ne répondent pas à la nature et à la réalité des choses. Or les jugements ou propositions sont composés de mots : donc ces mots, parties des jugements, peuvent et doivent répondre à la nature des choses, s'ils sont exacts. D'ailleurs , si l'usage et l'habitude produisaient seuls les mots d'une langue, un individu aurait le droit de donner à une seule et même chose une multitude infinie de noms : et quelle confusion, s'il en était ainsi !

On ne pourrait légitimement adopter ce principe qu'en admettant aussi celui de Protagoras. Si les choses n'ont pas une essence propre et objective, si elles ne sont que ce qu*elles paraissent être, en sorte que la sensation individuelle, mobile, infinie du sujet soit leur seule mesure, alors en effet chaque homme a le droit de donner aux choses plusieurs noms, et de les changer au gré de ses sensations changeantes.

Bonnage, se fondant sur le rôle trop pea honorable, d'après eux, que lui donne ici Platon, et qu*il n*aurait pas donné à son ancien maître. Je ne vois rien qui justifie cette opinion*

Mais la*thèse de Protagoras supprime toute distinction entre la science et l'ignorance, la sagesse et la folie, comme celle d*Euthydème, qui prétend que toutes les choses sont identiques pour tous les hommes, et cela partout et toujours, supprime toute distinction entre le bien et le mal : il faut donc reconnaître que les choses ont une nature propre, une essence qui leur appartient et qui est indépendante des sensations et des conventions arbitraires des hommes. S'il en est ainsi deç choses elles-mêmes, il en sera de môme des actions qui ont rapport S elles et qui ont aussi une essence propre et ne peuvent pas dépendre de nos caprices. Les actions sur les choses doivent donc se faire conformément à la nature des choses et à leur propre nature. On ne peut couper que comme le veut la nature de la chose à couper, et comme le veut aussi la nature de la chose qu'on appelle couper. Or, parmi les actions qui ont rapport aui chose», il faut compter le langage : il n'y a véritablement un langage que lorsque les mots sont conformes à la nature des choses qu'ils doivent exprimer, et conformes à l'essence môme, à l'Idée et à la fonction propre du langage.

Le mot est un instrument qui doit ôtre confectionné d'après l'Idée môme de la chose à laquelle il doit servir, et il doit servir à la communication des idées. Il se compose de sons et de syllabes t ces sons et ces syllabes doivent donc répondre à la nature des choses qu'ils exprimeront. Les mots sont comme des images des choses exprimées par la voix, images

qui doivent être naturelles si elles sont exactes. Et si Ton veut examiner avec soin la constitution des mots de la langue grecque, on verra que, bien analysés, ils expriment tous avec plus ou moins de clarté la chose qu'ils sont chargés de signifier et de représenter.

Socrate entre alors dans une série de recherches étymologiques où nous ne pouvons* pas le suivre, dont la plupart sont fausses, quelques-unes étranges, et qui peut-être ne sont pas toutes sérieuses (1) : ce qu'il justifie d'ailleurs en observant que beaucoup de mots grecs ont élé empruntés à des langues étrangères , ou altérés par un long usage , ou modifiés par les besoins de l'harmonie.

Mais il ne faut pas se borner à étudier la signification des mot^ en eux-mêmes : on peut pousser plus loin l'analyse, arriver à la matière élémentaire, au son primitif et simple, à l'atome vocal, pour ainsi dire, des mots. Ces éléments des mots ont aussi leur signification propre, leur vertu naturelle d'expression ; et les mots ne seront bien faits que s'ils sont formés de sons qui imitent, non des propriétés ex-

(1) Platon peut se jouer ici comme partout, mais il n*est pas possible de ne voir dans ces recherches qu^un jeu ironique, consistant à imiter, reproduire ou exagérer les essais étymologiques de ses adversaires; car ces mêmes étymologies sont répétées par Platon dans des dialogues où tout est sérieux et où on ne peut soupçonner la moindre intention dlronie. Ajoutons enUn que quelques-unes d'entre elles sont si fondées, qu'elles sont entrées conune certaines dans la science moderne. Par exemple : Pluton dérive de uXoûtoç.

térieures, accidentelles, mais la nature essentielle des choses qu'ils sont chargés de signifier.

Et Socrate, saisi d'une espèce d^enthousiasme sacré et de délire dii^in (1), essaie de montrer par quelques exemples la signification naturelle , essentielle de quelques lettres : du p qui imite et exprime le mouvement, de l'i qui imite et exprime la ténuité et la pénétrabilité.

Ici Gratyle intervient dans le dialogue et continue la conversation commencée avec Hermogène : il approuve la thèse de Socrate, mais il en tire cette conclusion sophistique.

Les mots, de leur nature, expriment et imitent la nature des choses : or, le discours se composant de mots qui tous expriment la nature vraie des choses, il n'y a plus de place pour Terreur, Car, s'il y a des compositions de lettres et de sons qui ne répondent pas à la nature des choses, ce ne sont plus des mots : ils n'expriment et ne signifient rien ; ce ne sont plus que des bruits.

La dernière partie du Cratyle est consacrée à la réfutation de ces thèses sophistiques.

Le mot est une image de la chose ; mais l'image se distingue toujours de la chose qu'elle imite et n'en est pas l'équivalent absolu , sans quoi le nom de Gratyle serait la personne même de Gratyle. Ge sont deux choses différentes , et par conséquent il est possible que par ignorance ou mauvaise foi on

(1) 428, a, c. n est fût ici mention d'Euttiyphron comme ayint la manie passionnée des étymologies.

rapporte le mot image à un objet autre que celui auquel il se rapporte naturellement : d'où la possibilité de Terreur. C'est encore par celte distinction nécessaire que s'expliquent dans la composition des mots la convention et l'arbitraire, car il y a place pour un art dans la composition de cette image : elle est plus ou moins parfaite, complète, exacte. Il y a donc un élément subjectif et arbitraire dans Timposition des mots aux choses ; il peut y avoir et il y a des noms mal faits et plus ou moins mal faits. Ainsi on reconnaît, dans certains mots qui expriment la dureté, des lettres qui représentent et imitent la douceur, et réciproquement. Dire que quand un mot est mal fait, que quand une image n*est pas complète, l'image n*est plus image, le mot n'est plus mot, c'est une exagération erronée : car cette imperfection est de la nature même de l'image, qui ne peut pas contenir tout ce qui est dans l'essence de l'objet.

Les mots ne sont donc pas produits seulement par la nature des choses, mais en partie aussi par la convention et l'usage, qui n'est autre chose que la convention. C'est pour cela que la connaissance philosophique ne doit pas se borner à étudier les mots, car il peut se faire qu'ils ne représentent pas exactement ni complètement les choses ; il faut étudier les choses mêmes, comme l'ont fait nécessairement ceux qui ont institué le langage et qui ne pouvaient étudier les choses dans une image qui n*était pas encore faite, qu'ils ont faite suivant leur manière de concevoir les choses, et qu*ils ont quelquefois mal faite. Il

semble, en effet, par l'analyse des mots examinés plus haut, qu'ils aient cru que l'essence des choses était mobile, changeante, variable. Or le beau et le bien en soi existent, et chacun est un être toujours identique à lui-même. Une chose quelconque même ne pourrait pas être ce qu'elle est, ni même être, si elle était emportée par un mouvement et un changement incessants. De même la connaissance implique la nécessité d'un repos, d'abord parce qu'il ne saurait y avoir de connaissance d'un objet qui n'aurait pas une essence fixe, stable^ une manière d'être déterminée, ensuite parce que la connaissance doit demeurer connaissance, ne pas cesser d'être connaissance. Donc l'hypothèse d'Heraclite d'un flux éternel et universel supprime et l'être et le connaître des choses, et on se laisserait aller à cette erreur, si on ne les étudiait que dans les langues mal faites, qui n'en expriment pas la vraie essence.

La théorie des Idées apparaît ici comme déjà formée dans l'esprit du philosophe , mais présentée sans préparation ni développement, comme une espèce de vision, de rêve métaphysique (i) .

(1) L^Idée du battant; 389, b (pXéiccov) icpà; éxetvo xà tlSo;... aOt^ 6 éoTi xepxiç... Sur la locution avxà & éori, voir PhâBdfm, 75, b.; Rep.,X, 547.

L'Idée du nom': Crat,, 389, d, pXéicovTa icpà; aura ëxetvo ô {aTiv 6vo(ia... icàvTa xà 6v6(xaTa irotsîv %a\ T(6eaOai. 390» a, t;)v auT^v Idéav ànodiS^... tàtoû ôv6(i.ato; et6oc à^oSiS^.

396, b. Dieu appelé Uvc, CvWot, paroe qu'il est la cause de la vie des êtres, ^C 8v Ci^v àcl naai toîç Cc^^tv {màp^st*

439, d. Le beau et le bon existent par eux-mêmes et sont chacun un être, Sv txovrov tûv dvTuv, et toujours identique à lui-même.

LES ÉCRITS DE PLATON. 23i

L'édition la plus recommandée est celle de Heindorf, qui a joint le Cratyle à VEuthydème. M. Cousin a traduit dans ses notes quelques passages curieux du Commentaire de Proclus sur le Cratyle, qui n*est qu'un extrait de ses Scholies, et qui a été édité par M. Boissonade (1).

Stallbaum, dans ses Prolégomènes, et Âst, dans la Vie de Platon (2), ne voient qu'une critique ironique dirigée contre l'école de Protagoras dans les recherches étymologiques du Cratyle. C'est une opinion que ne justifie guère la lecture de l'ouvrage. L'origine et la nature du langage est une question grave et très-philosophique qui a préoccupé et divisé les anciens comme les modernes (3). La solution de Platon est aussi sensée que forte : il y a un élément nécessaire et objectif et un élément contingent, arbitraire, libre, capricieux, subjectif dans le langage. Ses étymologies ne sont pas heureuses ni scientifiques , mais ce n'est pas une raison pour ne pas les croire sérieuses. Depuis quand donc la

(1) Leipsig, 1820, 8. Excerpta ex Proclischoliis inCratylum.

(2) P. 265. Eine durchgangige Persiflage der sophistischen Sprachforscher, L*iroDie se montre assurément dans quelques traits contre Prodicus avec ses leçons de 50 drachmes et d'une drachme, p. 3S4, b; contre Euthyphron, 396, 399; mais cela ne prouve pas que les étymologies du Cratyle ne soient qu'une plaisanterie.

(3) 4>v<rei xa iv6|iiaTa y) Ôéaet. Sext. Emp., Adv, Math. y I, 37 ; Aul. Gell., iV. Att.^t X, 4. « Rem sane in philosophias dissertationibus celebrem. » Aristote prend parti pour la seconde thèse, de fferm,, I, 2, i. Les Stoïciens s'étaient proncmcés pour la pre* mière.

scieDce du langage et une doctrine rationnelle des étymologies sont -elles fondées (1)?

Les principes du moins sont profonds et vrais. La création du langage tient de Tart et de la science. Comme œuvre d'art, il doit avoir un modèle, un type, une Idée ; pour faire un mot, il faut savoir ce que c'est que le mot en soi. La science du langage nous apprend à le ramener à ses éléments , à le diviser, et à déterminer la signification de chacune de ses parties (2).

Âst a voulu fixer approximativement la date du dialogue. Il est question, p. 426 c, du mot te<m que Ton écrivait autrefois, dit Plafon, par un e, et qu'on écrit maintenant par un y). Or on sait que les deux lettres ri et o», qui complètent l'alphabet ionien de vingt-quatre lettres, n'ont été introduites à Athènes

(1) Les travaux de Bopp, de Pott et de Gurtius ii*eo ont pas enlevé tout arbitraire et toute fantaisie, et il y a bien des étymologies nouvelles qu'Ast trouverait ironiques si eUes étaient de Platon. Du reste, il reconnaît lui-même que le sérieux se mêle au persiflage si intimement qu'on ne peut pas les séparer, ni toujours déterminer ce qui est ironique de ce qui ne l'est pas.

(2) Boethius, ad ArUtoU, de Interp,^ p. 314. « Plato vero in eo libro qui inscribitur Cratylus aliter esse consUtuit, orationemque dicit supeUecUlem quamdam atque instrumentumesse significandi res eas, quas naturaliter inteUectibus concipiuntur, eumque intellect um vocabulis discernendi ; quod si omne instrumentum secundum naturam est, ut videndi oculus, nomina quoque secundum naturam esse arbitratur. » Mais ce n'est là qu'un côté de la thèse de Platon, et Alcinoûs, c. 6, a raison d'ajouter : &plax£i Sk aùx^ Oéaci ^•Kâ^x'^vi twv ôyo(i.àTcov Tijv àpOÔTt^Ta.

que SOUS rarchontat d'Euclîde, 01. 94, 2 = 403(1). Donc le dialogue serait postérieur à cette date. Mais il est certain, par un fragment d'Euripide (2), que ces 'AxTtxii YpafA(jLaTa étaient déjà en usage du temps de ce tragique, mort en 405, non, il est vrai, dans les actes publics, mais dans Tusage particulier. Gela suffit pour ôter à la remarque d'Âst et à son argumentation toute force démonstrative.

On s'est quelquefois demandé quelle était la portée philosophique de ce dialogue, et pourquoi Platon avait institué une discussion si approfondie sur la question du langage, qui n'entrait pas naturellement dans le cercle de ses méditations. La pensée qui paraît avoir inspiré cet ouvrage se révèle vers la fin. Il s'agit de savoir si l'étude des mots peut suffire pour connaître les choses, question qui ne peut être résolue que par une analyse du langage, qui permet de saisir la nature de ses rapports avec les idées et les choses. Or c'était là une question philosophique au premier chef et d'un intérêt tout à fait actuel, puisque certaines écoles , abusant de la méthode de définition instituée par Socrate, les Gyrénaîques, par exemple, et les Mégariques, réduisaient les Idées à de purs mots , et la logique à une éristique purement verbale et par conséquent stérile et vide, tandis que les sophistes, s*emparant à leur tour de la confusion de l'idée et du mot, et les

(1) WesseliDg, ad S. Petit. Legg. attic., p. 194; Coreini, Fast. attic, f t. UI, p. 276; Matthiœ, Gr, Grecq,, L I, p. 23; Wolf» Proleg, in Hom.^ p. 62.

(2) Athén., X, p. 4&4.

identifiant, niaient la possibilité de Terreur et ruinaient le fondement de la science et de la philosophie. Déterminer les rapports vrais du mot à Vidée, du langage à la connaissance, est un problème éminemment philosophique , et on ne peut guère s'étonner qu'il ait occupé l'esprit de Platon,

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