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CHAPITRE II

Causes et sidgo de la faim et de la soif. — Énergie de ces besoins. — Relation existant entre la fréquence des crimes et la cherté des céréales. — Effets produits sur l'homme par la privation d'aliments. — Observations faites en Belgique pendant la famine de 1846. — Influence de l'alimentation insuffisante sur la mortalité dans l'armée et dans les classes pauvres. — Faits observés pendant le siège de Paris en 1871. — Diminution graduelle du poids du corps par l'alimentation insuflisante. — Pertes éprouvées par les divers tissus. — Expériences de Chossat. — Phénomènes observés sur les animaux soumis à un jeûne prolongé. — Temps pendant lequel les êtres vivants supportent la privation d'aliments. — Influence fâcheuse de la dicte dans les maladies. — Animaux hibernants. — Faits singuliers de privation prolongée d'aliments observés chez l'homme. — Expériences de Claude Bernard sur les crapauds, et de l'auteur, sur les reptiles.

Lorsque la provision de matériaux nutritifs contenus dans le sang commence à s'épuiser, l'animal éprouve des sensations particulières qui constituent la faim et la soif.

Les éléments des organes fonctionnant sans relâche, les pertes qu'ils éprouvent doivent être continuellement réparées. Si l'animal n'est pas obligé de manger sans cesse, cela tient à ce que le sang est un réservoir nourricier dans lequel les tissus puisent constamment et que les aliments renouvellent à des intervalles peu éloignés.

La fréquence du besoin d'aliments est en rapport avec la dépense d'activité des organes. L'enfant, qui doit, non-seulement réparer ses pertes journalières, mais encore accumuler des matériaux pour croître, éprouve fréquemment le sentiment de la faim. Il en est de même des convalescents, qui ont à regagner ce qu'ils ont perdu pendant la maladie. Tout ce qui accélère le travail de la nutrition , l'exercice par exemple, développe la faim. Tout ce qui le ralentit,

l'existence séJentaire notamment , la diminue. Les animaux tels que les oiseaux dont la vie est très-active, supportent difficilement le jeûne, tandis que ceux chez lesquels la circulation est lente, les sécrétions peu considérables^ tels que les reptiles, restent fort longtemps sans en être incommodés.

L'estomac est le siège apparent, mais non réel, de la faim. Des animaux auxquels on a enlevé cet organe ressentent en effet parfaitement ce besoin. Certaines lésions qui détruisent une grande partie de son tissu ne l'éteignent pas. La faim est l'expression d'un besoin général qui existe dans tout l'organisme, mais que nous ne percevons que dans l'estomac, absolument comme le besoin de dormir se manifeste par une sensation spéciale dans les yeux, sans qu'on puisse cependant localiser le sommeil dans ces organes. Son siège réel, comme du reste celui de tous les besoins, est dans le cerveau. Les substances qui agissent sur les centres nerveux, l'opium, le tabac, le chloroforme, par exemple, suspendent plus ou moins son action. Diverses affections cérébrales produisent le même effet. Les cas d'aliénés se refusant à prendre toute espèce d'aliments jusqu'à la mort ne sont pas rares.

On ignore si le sentiment de la faim est lié à une modification quelconque de l'estomac. Quelques physiologistes ont admis que cet organe , lorsqu'il est vide, sécrète un liquide qui irrite les papilles de la muqueuse et provoque le besoin d'aliments. L'observation a prouvé que cette sécrétion supposée n'existe pas. D'autres ont admis que la bile reflue dans l'estomac quand il ne contient pas de substances alimentaires et éveille, par son contact avec la muqueuse, la sensation de la faim : explication erronée, car la présence de ce liquide supprime, au contraire, l'appétit et détermine des nausées. On a supposé enfin que cette sensation est due aux contractions de l'estomac pendant sa vacuité ; mais nous savons aujourd'hui que cet organe ne se contracte d'une façon sensible que lorsqu'il contient des aliments, alors précisément que la faim n'existe plus.

On ignore également par quelle voie cette sensation se transmet au cerveau. Il est peu probable que ce soit par les nerfs pneumo-

gastriques qui se rendent à l'estomac, car leur section n'empêche pas toujours les animaux d'accepter les aliments qu'on met à leur portée.

La soif est, comme la faim , l'expression d'un besoin général ; elle annonce la nécessité de réparer les pertes aqueuses subies par le sang. Lorsque la quantité d'eau contenue dans ce liquide diminue, les sécrétions se ralentissent et les muqueuses tendent à se dessécher. C'est sur la muqueuse de l'arrière-bouche , qui est plus sensible et se dessèche plus facilement que les autres parties du tube digestif, que la soif se fait ressentir. On ne peut cependant la localiser dans cette région. La sensation de la soif, comme celle de la faim, a son siège dans le cerveau; mais nous ignorons comment cet organe est informé du besoin que le sang éprouve de réparer ses pertes ; on ne peut indiquer avec certitude les nerfs chargés de cette transmission.

La soif peut être calmée sans qu'aucun liquide soit mis en contact avec l'arrière-bouche. Des naufragés, privés d'eau douce, ont pu apaiser leur soif et prolonger leur vie en se plongeant plusieurs fois par jour dans la mer. Dupuytren a réussi à éteindre la soif d'animaux soumis à l'ardeur du soleil en injectant de l'eau dans leurs veines.

Toutes les causes qui contribuent à diminuer la proportion d'eau contenue dans le sang déterminent la soif. C'est ainsi qu'agissent la chaleur et les exercices violents qui activent la transpiration et enlèvent au sang une partie de ses matériaux liquides. L'ingestion d'aliments secs, tels que les farineux^ produit le même effet. Un animal qui mange 4 kilogrammes de foin emprunte au sang 16 kilogrammes de liquide pour humecter ce fourrage; aussi est-il obligé de boire beaucoup après son repas pour réparer cette perte. Les hémorrhagies abondantes , les diarrhées séreuses , les évacuations d'urine considérables qu'on observe dans le diabète , occasionnent également une soif très-vive.

La première période de la faim est cette sensation agréable que l'on nomme Vappétit. Elle fait bientôt place à des tiraillements d'estomac qui deviennent de plus en plus violents et auxquels succède un état de souffrance dont les manifestations varient suivant les tempéraments : abattement et prostration complète chez les uns, délire furieux chez les autres.

De tous les besoins que les êtres vivants peuvent éprouver, le plus impérieux est certainement la faim. Pour la satisfaire, ils usent de toute leur énergie et emploient la plus grande partie de leur existence. L'homme, aiguillonné par elle, ne connaît ni la pitié ni l'amour, et l'histoire, en nous montrant, aux époques de famine, les mères dévorant leurs enfants, nous révèle son irrésistible force.

Il faut croire, écrit le professeur Longet, que chez l'homme privé d'aliments un état pathologique survient. Un délire particulier, celui de la faim , le délire famélique apparaît ; sinon on se refuserait à admettre que le sentiment de l'égoïsme pût atteindre au degré oii nous le voyons porté chez l'homme affamé. Pour lui, en vain les lois morales commandent, en vain les lois sociales menacent et répriment, la faim parle plus haut que les lois, que la rai-. son, que les sentiments; devant ses ordres impérieux tout se tait. Aussi est-il reconnu que, dans les années de disette , les crimes contre les propriétés augmentent d'une manière sensible; que dans les pays incultes, oii la chasse est à peu près la seule ressource alimentaire des indigènes, le cannibalisme s'est développé pour apporter son complément nécessaire au gibier qui se trouvait insuffisant. C'est ainsi que de l'un des tableaux publiés par Mêlier il résulte que la justice a plus de vols à punir pendant les années de cherté du blé que dans les années où il est à bas prix. Les exemples de cannibalisme occasionnellement produits ne sont malheureusement pas excessivement rares, et les relations de différents sièges, de plusieurs naufrages, dans leur horrible vérité, n'ont plus rien laissé à inventer à l'imagination des poètes, puisqu'elles nous montrent des mères arrachant la vie à leurs propres enfants pour se nourrir de leurs cadavres. Où meurt le sentiment de la maternité, quel sentiment pourrait vivre encore*?

*Louget, Physiologie, t. L

Sans doute l'existence de troubles intellectuels, coïncidant avec la privation prolongée d'aliments, a été souvent constatée. Les relations du naufrage de la Méduse nous montrent une partie des naufragés voulant briser le radeau qui les portait , bien que cette destruction fût la mort; mais les faits de ce genre sont rares. Les actes désespérés qu'accomplit l'animal sous l'empire de la faim n'ont généralement d'autre but que la satisfaction de ce besoin. Il est l'esclave de la nécessité et non de la folie, et si sa volonté est impuissante à réprimer les impulsions qui le dominent , c'est que de tous les instincts auxquels les êtres vivants obéissent, celui de la conservation est le plus puissant.

Les phénomènes qu'on observe sur l'animal soumis aux angoisses de la faim sont les suivants : après une période de calme plus ou moins longue, il devient très-agité et la température de son corps baisse graduellement. Le dernier jour de la vie , l'agitation fait place à un affaiblissement croissant. L'animal vacille sur ses jambes; sa tête est brûlante, ses extrémités froides. Bientôt il tombe sur le côté et y reste sans pouvoir se relever. La respiration se ralentit, la sensibilité diminue, la pupille se dilate, la chaleur baisse de plus en plus, descend à 2k degrés environ pour les espèces à sang chaud, et l'animal succombe sans agitation ou après quelques convulsions, avec tous les symptômes de la mort par le froid.

Les effets produits par la faim varient du reste suivant que la privation d'aliments est absolue ou qu'il y a seulement alimentation insuffisante. Les phénomènes qui se manifestent dans ce dernier cas ont été plusieurs fois observés sur l'homme, notamment pendant la famine qui a sévi en Belgique en 1846, et dont Meersumn a tracé un saisissant tableau.

« Le premier degré de la maladie, dit cet auteur, était caractérisé par tous les signes qui sont propres à l'appauvrissement du sang : la pâleur, l'amaigrissement, la tristesse, le découragement, la difficulté de la digestion, l'existence de flatuosités, l'irrégularité des déjections, la distension du ventre, l'enflure des extrémités inférieures, la suppression ou l'abondance insolite du flux menstruel chez les femmes, la stérilité, l'afl'aissement du système musculaire et, par suite, la douleur dans les membres, les mouvements pénibles,

le travail difficile. Dans cet état, l'homme végète et traîne une existence misérable, bientôt traversée par des épreuves plus cruelles encore, car à mesure que sa détresse se prolonge, et en raison directe de son afTaiblissement, chaque individu voit se développer en lui les affections chroniques propres à sa constitution ou à sa profession. Les maladies spécifiques, qui étaient restées stationnaires à l'état de germe ou même de simple prédisposition, se réveillent avec violence.

«Ce qui frappait d'abord, c'était l'extrême maigreur du corps, la livide pâleur du visage, les joues creuses, et surtout l'expression du regard, dont on ne pouvait perdre le souvenir quand on l'avait subi une fois. Il y avait, en effet, une étrange fascination dans cet œil oii toute la vitalité de l'individu semble s'être retirée, qui brille d'un éclat fébrile, dont la pupille, énormément dilatée, se fixe sur vous sans clignotement et avec un étonnement interrogatif où la bienveillance se mêle à la crainte. Les mouvements du corps sont lents, la marche chancelante; la main tremble; la voix, presque éteinte, chevrotte. L'intelligence est profondément altérée; les réponses sont pénibles ; la mémoire, chez la plupart, est à peu près abolie. Interrogés sur les souffrances qu'ils endurent, ces infortunés répondent qu'ils ne souffrent pas, mais qu'ils ont faim !

« La peau était sèche, jaune, semblable à du parchemin ; l'exhalation, qui dans l'état ordinaire se fait sur toute la surface d'une manière insensible, s'opérait dans ce cas par voie sèche. Les pores du derme rejetaient une poussière visqueuse qui, s'accumulant et se concrétant, recouvrait lé corps d'une croûte noirâtre, pulvérulente et d'une fétidité horrible. Il n'est pas un seul praticien qui n'ait eu l'occasion d'observer ce fait. Souvent on attribuait cet état de la peau à la malpropreté, au défaut de soin ; mais en y faisant plus d'attention, on était bientôt convaincu que c'était le résultat d'une altéra'don profonde des fonctions de l'enveloppe cutanée; car, dans les localités dont les ressources permettaient d'envoyer les indigents épuisés à l'hôpital, on mettait ceux-ci vainement aux bains : à peine les lotions avaient-elles purifié la surface du corps, que quelques heures suffisaient pour qu'elle fût de nouveau recouverte par le produit de cette sécrétion anomale. Dans ces conditions, la peau laissait à la main qui la touchait une impression acre, mordicante

et prolongée, et l'imprégnait pour longtemps d'une odeur repoussante.

« Les malheureuses victimes du fléau ne mouraient pas toutes de la môme manière. Chez les uns^ c'était dans la poitrine que se concentraient les symptômes qui déterminaient la mort; la toux et les glaires les étouiïaient, ou ils suffoquaient par suite d'une collection séreuse dans le péricarde. Chez les autres, c'était sur les intestins que la maladie exerçait ses derniers ravages : une diarrhée coUiquative les emportait. Il y en avait qui, après quelques heures d'un sommeil léthargique, expiraient sans agonie. Plusieurs succombaient au premier accès d'une lièvre intermittente qui devait revêtir le caractère pernicieux chez des sujets déjà en grande partie anéantis. L'anasarque et l'ascite en enlevaient un bon nombre.

« Parmi les victimes de la disette, il s'en rencontrait que les affections accidentelles épargnaient comme pour leur faire traverser toutes les épreuves de l'épuisement et de la dissolution organique. Dans ce cas, les symptômes d'anéantissement devenaient successivement plus intenses. La décrépitude avait envahi tous ces malheureux; les enfants, les jeunes gens, les adultes, les hommes parvenus à la maturité de l'âge, portaient sur tout le corps des rides, le dessèchement, l'exténuation de la vieillesse : c'étaient de véritables squelettes vivants, incapables de soulever leurs membres décharnés, gisant lourdement;, sans voix, avec un œil sans regard, enfoncé dans l'orbite et à moitié voilé par des paupières presque transparentes et chassieuses. Parfois ils étaient horriblement secoués par une toux sèche et convulsive. Enfin on voyait apparaître les derniers indices de l'extrême appauvrissement du sang : la peau se couvrait de vastes ecchymoses ou de taches pourprées qui devenaient coafluentes quelquefois , et ces tristes victimes de la faim rendaient le dernier soupir au milieu de l'agitation, de la carphologie ou de la fatigante loquacité du délire famélique. »

C'est à l'alimentation insuflisante qu'il faut attribuer la mortalité considérable qui sévit dans les classas inférieures de la société. Sur 1000 individus élevés dans l'aisance, 911, d'après Casper, atteignent l'âge de 15 ans, tandis que sur 1000, nés dans la pauvreté, 58/|. seulement y parviennent. On comprend facilement qu'il en

soit ainsi quand on sait que dans plusieurs pays, en France notamment, non-seulement la majorité de la population est très -mal nourrie, mais, de plus, que la production annuelle des substances alimentaires est complètement insuffisante pour Tentretien normal de tous les habitants, amsi que nous le verrons dans un prochain chapitre.

C'est également à l'alimentation insuffisante qu'il faut attribuer, d'après le professeur Michel Lévy, la mortalité des soldats français, mortalité qui s'élève à un chiffre très -supérieur à celui qu'elle atteint chez les soldats anglais. Les seconds sont bien nourris, tandis que les pre?niers le sont fort mal. Dans les grades supérieurs, la mortalité diminue : elle se règle en quelque sorte sur le tarif de la solde.

L'influence qu'une alimentation insuffisante peut avoir sur la mortalité a été récemment mise en relief, d'une façon éclatante, par les recherches statistiques du docteur Chenu, ancien médecin principal de l'armée" de Crimée. Pendant le premier hiver de la campagne de 1855, l'armée anglaise et l'armée française, également mal nourries et placées dans de mauvaises conditions hygiéniques, perdirent en blessés : la première, 5,79 p. 100 de son effectif; la seconde, 2,31 p. 100. Mais en Angleterre le service médical est placé sous la direction absolue des médecins, au lieu d'être complètement subordonné, comme en France, à des administrateurs généralement incompétents. Aussi, le régime alimentaire des soldats anglais fut-il profondément modifié, tandis que celui des soldats français resta le môme. Il en résulta que, l'hiver suivant, l'armée anglaise, qui primitivement avait été la plus frappée, ne perdit, pour cause de maladies, que liki soldats sur un effectif de 50,000 hommes, tandis que l'armée française, sur 130,000 hommes, eut 106,000 malades et en perdit 20,000. Jamais peut-être plus mémorable exemple ne fut donné des conséquences désastreuses que peut avoir l'ignorance des lois de l'hygiène sur l'existence des hommes.

L'alimentation insuffisante place l'individu qui y est soumis dans un état de faiblesse qui le rend apte à contracter facilement un grand nombre de maladies. Les affections épidémiques, le choléra notamment, sévissent surtout sur les individus affaiblis par une

mauvaise nourriture*. Les auteurs qui se sont occupés de cette question ont constaté que toutes les fois que le prix du blé augmente, le chiffre de la mortalité s'accroît également.

Les effets de l'alimentation insuffisante ont été mis en évidence sur une large échelle pendant le siège de Paris. Chez les personnes peu vigoureuses, les enfants et les vieillards notamment, la mortalité a été terrible. En dehors des soldats tués par l'ennemi , la population parisienne a perdu pendant le siège 42,000** individus

*Voy., à ce sujet, nos Recherches sur le mode de contac/ion et la nature du choléra^ in-8°. Taris 1868.

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