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IV. — LA DISCIPLINE DU CORPS

Je pourrais dire : La vertu contient l'intellectualité en puissance, car, nous menant à notre fin, qui est intellectuelle, la vertu équivaut au suprême savoir.

On tirerait de là beaucoup de choses ; on en pourrait mêine tirer tout, car à cette primauté de l'ordre meral se rattache la dépendance relative du vrai, du beau, de l'harmonie, de l'unité, de l'être même à l'égard àt la moralité qui est apparentée au premier principe.

Mais j'aime mieux suivre une plus modeste route.

Les qualités du caractère ont en toute chose un rôle prépondérant. L'intellect n'est qu'un outil ; le maniement en déterminera les effets. Pour bien régir l'intelligence, n'est-il pas évident que des qualités tout autres que l'intelligence même sont requises ? Instinctivement, tout esprit droit déclare que la supériorité en un genre

quelconque inclut une dose de supériorité spirituelle. Pour juger vrai, il faut être grand.

N'y aurait-il pas quelque chose de choquant à voir une grande découverte issue d*un gredin ? La candeur d'un homme simple en serait toute meurtrie. On est scandalisé d'une dissociation qui offense l'harmonie humaine. On ne croit pas à ces joailliers qui vendent des perles et n'en portent pas. Voisiner avec la source sublime sans emprunter de sa nature morale, cela semble un paradoxe. Jouir du pouvoir de l'intelligence et en faire une force isolée, une « bosse », on soupçonne que c'est un jeu périlleux, car toute force isolée, au sein d'un tout équilibré, en devient la victime.

Si le caractère vient à sombrer, on doit donc s'attendre à ce que le sens des grandes vérités en pâtisse. L'esprit n'étant plus contrôlé, ne trouvant plus son niveau, s'engagera sur les mauvaises pentes, et l'on sait qu'UNE PETITE ERREUR AU COMMENCEMENT DEVIENT GRANDE A LA FIN. La force logique pourra précipiter plus bas celui dont l'âme a laissé le discernement sans sauvegardes. De là tant de chutes retentissantes, et tant de bévues quelquefois géniales, chez des maîtres désorientés.

La vie est une unité : il serait bien surprenant qu'on en pût mener une fonction en plein essor en négligeant l'autre, et que vivre les idées ne nous aidât point à les percevoir.

D'où se prend cette unité de la vie ? De l'amour. « Dis-moi ce que tu aimes, je te dirai ce que tu es. »

L'amour est en nous le commencement de tout, et ce point de départ commun de la connaissance et de la pratique ne peut manquer de rendre solidaires, dans une certaine mesure, les droits chemins de l'une et de l'autre.

La vérité arrive à ceux qui Taiment, à ceux qui lui cèdent, et cet amour ne va pas sans vertu. De ce chef, en dépit de ses tares possibles, le génie en travail est déjà vertueux ; il suffirait à sa sainteté qu'il fût plus pleinement lui-même.

Le \îrai pousse dans la même terre que le bien ; leurs racines communiquent. Détachée de cette racine commune et par là moins reliée à sa terre, l'une ou l'autre pâtit, l'âme s'anémie ou l'esprit s'étiole. Au contraire, en nourrissant le vrai on éclaire la conscience ; en fomentant le bien, on guide le savoir.

En pratiquant la vérité que l'on sait, on mérite celle qu'on ignore. On la mérite au regard de Dieu ; on la mérite aussi d'un mérite qui se couronne lui-même ; car toutes les vérités se tiennent, et l'hommage du fait étant de tous le plus décisif, quand nous> le rendons à la vérité de la vie, nous approchons des clartés souveraines et de leurs dépendances. Que je m'embarque sur l affluent, j'arrive au fleuve, et de là à la mer.

Serrons de plus près cette doctrine si importante, tellement importante que pour la rappeler seulement il eût été opportun de produire cet opuscule.

La vertu n'est-elle pas la santé de l'âme ? Et qui dira

que la santé ne fait rien à la vision? Demandiez à l'oculiste. Un praticien intelligent ne s'en tient pas à mesurer la courbure du cristallin et à choisir des besicles, il ne conseille pas que des collyres ou des bains locaux ; il s*inquiète de votre santé générale, de votre dentition, de votre régime de vie, de vos viscères. Ne vous étonnez pas si déjà ce médecin d'un seul organe vous questionne au sujet de votre vertu. La vision spirituelle n'est pas moins exigeante.

Croyez-vous que nous pensions avec l'intelligence seule ? Ne sommes-nous qu'un faisceau de pouvoirs où l'on prend pour ceci, pour cela l'instrument voulu ? Nous pensons a avec toute notre âme », déclarait Platon. Nous irons tout à l'heure beaucoup plus loin, nous dirons : avec tout notre être. La connaissance intéresse tout en nous, depuis l'idée vitale jusqu'à la composition chimique de la moindre cellule. Les désordres mentaux de toute nature, les états délirants, les hallucinations, les asthénies et les h)qDersthénies, les inadaptations au réel, quelle qu'en soit l'espèce, prouvent bien que ce n'est pas l'esprit tout seul qui pense, mais l'homme.

Comment ferez-vous pour bien penser avec une âme malade, avec un cœur travaillé par les vices, tiraillé par les passions, désorienté par des amours violentes ou coupables ? Il y a un état clairvoyant et un état aveugle de l'âme, disait Gratry, un état sain et par suite sensé, et un état insensé. « L'exercice des vertus morales, vous dit à son tour saint Thomas d'Aquin, vertus

par lesquelles sont bridées les passions, importe grandement à l'acquisition de la science (1). ))

Je le crois bien ! Analysez. De quoi dépend avant tout l'effort de la science } De l'attention, qui fixe le champ de la recherche, nous y concentre et appuie là toutes nos forces ; ensuite, du jugement, qui recueille le fruit de l'investigation. Or, les passions et les vices détendent l'attention, la dispersent, la dévient, et ils atteignent le jugement par des détours dont Aristote et beaucoup d'autres après lui ont scruté les méandres.

Tous les psychologues contemporains sont ici d'accord ; l'évidence ne permet nul doute. La « psychologie des sentiments » régit la pratique, mais aussi en grande partie la pensée. La science dépend de nos orientations passionnelles et morales. Nous apaiser, c'est dégager en nous le sens de l'universel ; nous rectifier, c'est dégager le sens du vrai.

Analysez encore. Quels sont les ennemis du savoir ? Evidemment l'inintelligence : aussi, ce que nous disons des vices, des vertus et de leur rôle dans la science présuppose des sujets par ailleurs égaux. Mais à part la sottise, quels ennemis redoutez-vous ? Ne songez-vous pas à la paresse, où s'ensevelissent les dons les meilleurs ? à la sensualité, qui affaiblit et alourdit le corps, enfume l'imagination, hébète l'intelligence, dissipe la mémoire } à l'orgueil, qui tantôt éblouit et tantôt enténèbre, qui nous pousse dans notre propre sens tellement que le

(1) VII Physic, lib. 6.

sens universel peut nous échapper ? à Tenvie, qui refuse obstinément une clarté voisine ? à Tirritation qui repousse les critiques et s'enferre dans Terreur ?

Hors ces obstacles, un homme d'étude s'élèvera plus ou moins suivant ses ressources et son milieu ; mais il atteindra le niveau de son propre génie, de sa propre destinée.

Toutes les tares mentionnées s'appellent d'ailleurs plus ou moins l'une l'autre ; elles se recoupent, se ramifient et sont toutes à l'amour du bien ou à son mépris ce que sont à la source les filets d'eau entre-croisés. La pureté de la pensée exige la pureté de l'âme : voilà une vérité générale que rien n'entamera. Que le néophyte de la science s'en imprègne.

Montons plus haut, et puisque nous parlons de sources, n'oublions pas la première. La métaphysique la plus sûre nous apprend que par les sommets, le vrai et le bien non seulement sont liés, mais sont identiques.

On doit dire pour être exact que le bien dont on parle ainsi n'est pas à proprement parler le bien moral ; directement, il ne s'agit que du désirable ; mais un détour nous ramène de l'un à l'autre.

Le bien moral n'est que le désirable mesuré par la raison et proposé à la volonté comme une fin. Les fins se tiennent. Toutes dépendent d'une dernière. C'est cette dernière qui rejoint le vrai et s'identifie avec lui. Reliez ces propositions, et vous trouverez que le bien moral, s'il n'est pas identique au vrai de toute manière, en dé-

pend cependant à travers les fins du vouloir. Il y a donc entre les deux un lien lâche ou serré plus ou moins, mais infrangible.

Ce n'est point par ce qu'il y a en nous d'individuel que nous accédons à la vérité : c'est en vertu d'une participation à l'universel. Cet universel, qui est à la fois vrai et bien, nous ne pouvons l'honorer comme vrai, nous y unir intimement, déceler ses traces et subir puissamment son emprise sans le reconnaître et le servir également comme bien.

Gravissez la Grande Pyramide par ces marches géantes qui représentent si exactement l'ascension du vrai : si vous montez par l'arête nord, pouvez-vous arriver au sommet sans vous rapprocher de l'arête sud } Vous en tenir à distance, c'est demeurer dans les niveaux bas ; vous en éloigner, c'est biaiser et redescendre. Ainsi le génie du vrai tend de lui-même à rejoindre le bien ; s'il s'en écarte, c'est aux dépens de son essor vers les cimes.

Bienheureux les cœurs purs, a dit le Seigneur, ILS VERRONT DiEU. (( Garde la pureté de conscience )), dit saint Thomas à son étudiant ; (( ne laisse pas d'imiter la conduite des saints et des hommes de bien. » L'obéissance de l'âme à la source ineffable, ses dispositions filiales et aimantes l'ouvrent à l'envahissement des clartés comme à celui des ardeurs et des rectitudes. Aimée et réalisée comme vie, la vérité se révèle comme principe ; on voit selon ce qu'on est ; on participe à la vérité en participant à l'Esprit selon lequel

elle existe. Les grandes intuitions personnelles, les lumières pénétrantes viennent, à égalité de valeur, du perfectionnement moral, du détachement de soi et des banalités coutumières, de l'humilité, de la simplicité, de la discipline des sens et de l'imagination, de l'élan vers les grandes fins.

Il ne s'agit plus ici de prouver son adresse, de faire briller ses facultés ainsi qu'un joyau ; on veut communiquer avec le foyer de lumière et de vie ; on aborde ce centre en son unité, tel qu'il est ; on l'adore, et l'on renonce à ce qui lui est ennemi pour que sa gloire vous inonde. N'est-ce pas un peu tout cela que signifie le mot célèbre : « Les grandes pensées viennent du cœur » ?

Nous voilà donc assurés que la vertu prise en général est nécessaire à la science, et que, plus on y apporte de rectitude morale, plus l'étude est féconde. Il y a cependant une vertu propre à l'intellectuel, et il convient d'y insister, bien que, un peu partout, elle doive revenir au cours de ces pages.

La vertu propre à l'homme d'étude est évidemment la studiosité. Qu'on ne se hâte pas de trouver cela simplet : nos maîtres en la doctrine ont mis là beaucoup de choses, et en ont écarté beaucoup d'autres (1) .

Saint Thomas rangeait la studiosité sous la tempérance modératrice, pour indiquer que de soi, le savoir

(1) Cf. Saint Thomas, Somme théologique, lia Ilœ, Q. CLXVIÎ.

est sans doute toujours le bienvenu, mais que la constitution de la vie nous demande de TEMPÉRER, c'est-àdire d'adapter aux circonstances et de relier aux autres devoirs un appétit de connaître qui facilement excède.

Quand je dis excéder, je l'entends dans les deux sens. Au règne de la studiosité, deux vices s'opposent : la NÉGLIGENCE d'une part, la VAINE CURIOSITÉ de l'autre. Omettons ici la première : si elle n'est pas odieuse au lecteur au moment de fermer ce petit livre, c'est qu'il se sera rebuté en chemin ou que nous aurons bien mal fait la route. Mais je n'en dis pas autant de la CURIOSITÉ. Celle-ci peut profiter de nos meilleurs instincts et les vicier au moment même où elle prétend les satisfaire.

Nous avons déjà cité les vues ambitieuses qui désorientent une vocation intellectuelle. Sans aller jusque là, l'ambition peut altérer la studiosité et ses effets utiles. Un acte d'ambition à propos de la science, ce n'est plus un acte de science, et celui qui s'y livre ne mérite plus le nom d'intellectuel.

Toute autre fin pécheresse appellerait le même verdict.

D'autre part, l'étude, même désintéressée et droite en elle-même, n'est pas toujours opportune ; si elle ne l'est point, le sujet de la science oublie son métier d'homme, et qu'est-ce que cet intellectuel qui n'est pas un homme ?

D'autres devoirs que l'étude sont des devoirs humains. La connaissance, prise en son absolu, est sans doute notre bien suprême ; mais ce qu'on en goûte ici

est souvent subordonné à d'autres valeurs qui en seront les équivalents sous les auspices du mérite.

Un curé de campagne qui se dévoue pour ses paroissiens, un praticien qui néglige la science pour des secours urgents, un fils de famille qui prend un métier pour aider les siens et renonce ainsi à une libre culture ne profanent point leur génie intérieur ; ils rendent honmiage à ce Vrai qui est avec le Bien un seul et même Etre. S'ils agissaient autrement, ils n'offenseraient pas moins la vérité que la vertu, puisque, par un détour, ils opposeraient à elle-même la Vérité vivante.

On voit ainsi beaucoup de curieux de la science qui ne craignent pas de lui sacrifier leurs plus stricts devoirs. Ce ne sont plus des savants, ce sont des dilettantes. Ou bien, ils laissent l'étude qui répond à leurs obligations et poursuivent celle qui flatte leurs désirs, et la dépréciation est la même.

Ceux qui visent plus haut que leurs forces et s'exposent à l'erreur, ceux qui gâchent leurs facultés réelles pour en acquérir d'illusoires sont aussi des CURIEUX au sens ancien. Deux des seize conseils de saint Thomas en matière d'étude les visent : « ALTÏORA TE NE QU'^- SIERIES, ne cherche pas au-dessus de ta portée ». « VOLO UT PER RIVULOS, NON STATIM, IN MARE ELIGAS INTROIRE : Je veux que tu décides d'entrer dans la mer par les ruisselets, non directement. » Précieux conseils, qui profitent à la science comme à la vertu en équilibrant l'homme.

Ne chargez pas le sol avec excès ; ne poussez pas la

construction plus que ne permet la base, ou avant que la base ne soit affermie : ce serait faire en sorte que tout s*effondre.

Qui êtes-vous ? Oii en êtes-vous ? Quelles substructions intellectuelles offrez-vous ? Voilà ce qui détermine vos sages entreprises. « Voulez-vous voir grand, plantez petit », disent les forestiers, et c'est, en d'autres mots, le conseil thomiste. Le sage commence par le commencement et ne fait un nouveau pas qu'après avoir assuré l'autre. C'est pour ce motif que les autodidactes ont tant de points faibles. On ne peut commencer à soi seul par le commencement. Quand on rejoint le groupe en cours de route, ce milieu vous offre des étapes franchies et ne vous montre pas le passage.

D'autre part, ce qui est vrai de chacun quant aux étapes de son développement est vrai de chacun par rapport aux autres. Il ne faut pas se surestimer, mais se juger. Nous accepter tels que nous sommes, c'est obéir à Dieu et nous préparer de sûres victoires. La nature cherche-t-elle au delà de ce qu'elle peut ? Tout y est exactement mesuré, sans vain effort et sans évaluation mensongère. Chaque être agit selon sa quantité et sa qualité, sa nature et sa force, puis se tient en paix. L'homme seul vit de prétentions et de tristesse.

Quelle science et quelle vertu, que de se bien juger et de demeurer soi-même ! Un rôle vous appartient que vous seul pouvez jouer et qu'il convient de jouer en perfection, au lieu de chercher à violenter la fortune. Les destinées ne sont pas interchangeables. A s'éle>'er

comme à s'abaisser, on se perd. Allez devant vous et selon vous, avec Dieu pour guide.

Saint Thomas ajoute à ces prudences nécessaires le souci de ne pas arrêter sa curiosité aux objets d'en bas aux dépens de l'objet suprême. Nous tirerons de là, plus loin, une conséquence importante quant à l'organisation du travail (1) ; mais que d'abord l'étude laisse leur place au culte, à la prière, à la méditation directe des choses de Dieu. Elle-même est un office divin, mais en reflet ; elle cherche et honore les (( traces » créatrices ou bien les « images », suivant qu'elle scrute la nature ou rhumanité ; mais elle doit le céder, en son temps, à la fréquentation directe ; si elle s'oublie, outre qu'un grand devoir est méconnu, l'image de Dieu dans le créé fait écran, et les traces ne servent qu'à égarer loin de Celui qu'elles attestent.

Etudier tellement qu'on ne prie plus, qu'on ne se recueille plus, qu'on ne lit plus ni la parole sacrée, ni celle des saints, ni celle des grandes âmes, tellement qu'on s'oubHe, soi, et que, tout concentré sur les objets de l'étude, on en néglige l'hôte intérieur, c'est un abus et c'est un jeu de dupe. Supposer qu'on progressera ou que l'on produira ainsi davantage, c'est dire que le ruisseau coulera mieux si l'on tarit la source.

L'ordre de l'esprit doit répondre à l'ordre des choses. Dans le réel tout monte au divin, tout en dépend, parce

(1) Cf. infra. Le Champ du Travail : La Science comparée.

que tout en procède. Dans l'effigie du réel en nous, les mêmes dépendances se relèvent, à moins que nous n'ayons bouleversé les rapports du vrai.

Ces dispositions seront sauves si, indépendamment de la piété préalable à l'étude, on cultive dans le travail même l'esprit d'oraison.

C'est encore saint Thomas qui dit au passionné de la science : « ORATIONI VACARE NON DESINAS : n'abandonne jamais l'oraison », et Van Helmont nous explique ce précepte en prononçant cette sublime parole : (( Toute étude est une étude de l'éternité. »

La science est une connaissance par les causes, disons-nous sans cesse. Les détails ne sont rien; les faits ne sont rien ; ce qui importe, ce sont les dépendances, les communications d'influence, les liaisons, les échanges qui constituent la vie de la nature. Or, en arrière de toutes 'les dépendances, il y a la dépendance première ; au nœud de toutes les liaisons, le suprême Lien ; au sommet des communications, la Source ; sous les échanges, le Don ; sous la systole et la diastole du monde, le Cœur, l'immense Cœur de l'Etre. Ne faut-il pas que l'esprit s'y réfère incessamment et ne perde pas une minute le contact de ce qui est ainsi le tout de toutes choses et par conséquent de toute science ?

L'intelligence n'est pleinement dans son rôle qu'en

exerçant une fonction religieuse, c'est-à-dire en rendant un culte au suprême vrai à travers le vrai réduit et dispersé.

Chaque vérité est un fragment qui exhibe de toutes parts ses attaches ; la Vérité en elle-même est une, et la Vérité est Dieu.

Chaque vérité est un reflet : en arrière du reflet et lui donnant valeur, il y a la Lumière. Chaque être est un témoin ; chaque fait est un secret divin : au delà est Tobjet de la révélation, le héros du témoignage. Tout vrai se détache sur Tlnfini comme sur son fond de perspective ; il s'y apparente ; il lui appartient. Une vérité particulière a beau occuper la scène, les immensités sont plus loin. On pourrait dire : une vérité particulière n'est qw'un symbole, un symbole réel, un sacrement de l'absolu; elle figure, et elle est, mais non par elle-même; elle ne se suffit pas ; elle vit d'emprunt et mourrait, abandonnée à son inconsistance.

Pour l'âme en plein éveil, toute vérité est donc un lieu de rendez-vous ; la Pensée souveraine y convie la nôtre : manquerons-nous la sublime rencontre ?

La vie du réel n'est pas toute dans ce qui se voit, dans ce qui s'analyse par la science. Le réel a une vie cachée, comme Jésus, et cette vie est aussi une vie en Dieu ; c'est comme une vie de Dieu ; c'est une révélation de sa sagesse par les lois, de sa puissance par les effets, de sa bonté par les utilités, de sa tendance à la diffusion par les échanges et par la croissance : il convient de vénérer et d'aimer cette sorte d'incarnation au contact

même de Celui qui s'incarne. Détacher ce (( corps de Dieu )) de son Esprit, c'est en abuser, comme c'est abuser du Christ que de voir en lui uniquement l'homme.

L'incarnation du Christ aboutit à la communion, où l'on ne dissocie pas le corps, le sang, l'âme et la divinité du Sauveur : la quasi-incarnation de Dieu dans l'être, de la Vérité éternelle en chaque cas du vrai doit aboutir aussi à une extase céleste, au lieu de nos distraites recherches et de nos banales admirations.

Décidons de travailler sous l'aile des grandes lois et sous la Loi suprême. Ni la connaissance, ni aucune manifestation de la vie ne doit être séparée de ses racines dans l'âme et dans le réel, là oii le Dieu du cœur et le Dieu des cieux se révèlent et se joignent. L'unité doit se faire entre nos actes (y compris l'acte d'apprendre) et nos pensées et nos réalités premières. En tout, ayons toute l'âme, toute la nature, toute la durée et la Divinité elle-même avec nous.

Pour obtenir cet esprit d'oraison dans la science, il n'est d'ailleurs pas nécessaire de se livrer à quelque incantation mystérieuse. Nul effort extrinsèque n'est requis. Sans doute l'invocation de Dieu et son intervention spéciale ont leur place ici. Saint Thomas priait toujours avant de dicter ou de prêcher ; il avait composé à cet effet une oraison admirable (1) : l'enfant de la science qui balbutie cherche tout naturellement le mot qui lui

(1) Cf. Les Prières de saint Thomas d'Aquin. A l'art catholique, Paris.

manque dans le regard divin. Mais dans la science même, dans la science chrétienne, on trouve l'escabeau qui, nous haussant vers Dieu, nous permettra de revenir à Tétude avec une âme plus éclairée et conmie avec les dons du prophète.

Tout ce qui instruit mène à Dieu par un chemin couvert. Toute vérité authentique est, de soi, éternelle, et Téternité qu'elle porte oriente vers celle dont elle est la révélation. A travers la nature et Tâme, où peut-on bien aller, si ce n'est vers leur source ? Si l'on n'aboutit pas, c'est qu'on a dévié en chemin. D'un bond l'esprit inspiré et droit passe les intermédiaires, et à toute question qui se pose en lui, quelques réponses particulières qu'il puisse faire, une voix secrète répond : Dieu !

Dès lors, il n'y a qu'à laisser l'esprit à son essor d une part, à son attention d'autre part, pour que, entre l'objet d'une étude particulière et celui de la contemplation religieuse, un va-et-vient s'établisse au profit de l'un et de l'autre. D'un élan rapide et souvent inconscient, on passe du VESTIGE ou de l'iMAGE à Dieu, et de là, rebondissant avec de nouvelles forces, on revient sur les traces du divin Marcheur. Ce qu'on y découvre est alors commenté, magnifié ; on y voit un épisode d'un immense événement spirituel; même s'occupant d'un rien, on se sent le client de vérités devant lesquelles les montagnes sont éphémères ; l'Etre infini et la durée infinie vous enveloppent, et votre étude est bien vraiment (( une étude de l'éternité ».

Nous l'avons déjà dit, la doctrine du composé humain s'oppose à une dissociation des fonctions spirituelles et des fonctions corporelles les plus étrangères en apparence à la pensée pure. Saint Thomas donne sa signature à cette pensée ironique d'Aristote : Il est aussi ridicule de dire : L'âme toute seule comprend, que de dire : Elle bâtit ou elle fait de la toile (1). Lui-même avance ces propositions en apparence matérialistes : (( Les diverses dispositions des hommes aux oeuvres de l'âme tiennent aux diverses dispositions de leurs corps (2) . » ((A la bonne complexion du corps répond la noblesse de l'âme (3) . »

Cela n'a rien de surprenant. La pensée naît en nous après de longues préparations où la machine corporelle tout entière est à l'œuvre. La chimie cellulaire est la base de tout; les sensations les plus obscures préparent notre expérience ; celle-ci est le produit du travail des sens qui élaborent lentement leurs acquisitions et les fixent par la mémoire. C'est au milieu de phénomènes physiologiques, en continuité avec eux et en leur dépendance que le fait intellectuel se produit. Nul ne pense, même s'il ne fait qu'utiliser une idée acquise, sans évoquer tout un lot d'images, d'émotions, de sensations qui sont le bouillon de culture de l'idée.

(1) Q. XIX DE Veritate, an. 1, arg. 1.

(2) De memoria, lect. 1.

(3) In II DE Anima, lecl. 19. (

Quand nous voulons éveiller chez quelqu'un une pensée, de quel moyen disposons-nous ? Seulement de celui-ci : produire en lui par la parole, par les signes, des états de sensibilité et d'imagination, d*émotion, de mémoire dans lesquels il découvrira notre idée et pourra la faire sienne. Les esprits ne communiquent que par le corps. De même, l'esprit de chacun ne communique avec la vérité et avec soi-même que par le corps. Tellement, que le changement par lequel nous passons de l'ignorance à la science doit être attribué, selon saint Thomas, directement au corps et seulement « par accident )), à la partie intellectuelle (1).

Une telle doctrine, sans cesse reprise par le Docteur, si essentiellement, si providentiellement moderne, ne doit-elle pas engendrer cette conviction que pour penser, surtout pour penser avec ardeur et sagesse durant toute une vie, il est indispensable de plier à la pensée non seulement l'âme et ses divers pouvoirs, mais aussi le corps et tout l'ensemble des fonctions organiques? Tout, chez un intellectuel, doit être intellectuel. Le complexus physique et mental, la substance homme sont au service de cette vie spéciale qui par certains côtés paraît si peu humaine, qu'ils ne lui opposent pas d'entraves! Devenons une harmonie dont la conquête du vrai sera le résultat.

Or, il y a deux choses qu'il faut envisager l'une et l'autre sans aucun respect humain, bien que la première

(1) S. Thomas. Q. XXVI, de Veritate, an. 3, ad 12™.

ait coutume d'effaroucher des spirituels au jugement peu ferme.

Tout d'abord, n'ayez pas honte de songer à vous bien porter.

Des génies ont eu des santés déplorables, et si Dieu veut qu'il en soit ainsi de vous, ne discutons pas. Mais que ce soit de votre fait, c'est un cas de TENTATION DE Dieu fort coupable. Etes-vous bien sûr, élève des génies, d'avoir comme eux assez de vigueur pour tirer un triomphe de la lutte incessante de l'âme contre la débilité de sa chair? Rien ne dit que les génies mêmes n'aient pas vu leurs tares physiologiques dévier ou réduire leurs talents. Bien des anomalies intellectuelles, chez les mieux doués, s'expliqueraient peut-être ainsi, et la faible production de certains s'expliquerait de même.

A égalité de dons, il est certain que la maladie est une grave infériorité; elle diminue le rendement, elle empiète sur la liberté de l'âme au moment de ses délicates fonctions, elle dérive l'attention, elle peut fausser le jugement par les effets d'imagination et d'émotivité que provoque la souffrance. Une maladie d'estomac change le caractère d'un homme; son caractère change ses pensées. Si Léopardi n'avait pas été l'avorton qu'il fut, le compterait-on parmi les pessimistes?

Quand il s'agit pour vous de haute vie, ne croyez donc pas rabaisser le débat si vous vous inquiétez, en même temps que de la pensée, de toutes ses substructions organiques. « Une âme saine dans un corps sain »,

c'est bien toujours Tidéal. L'homme de pensée a une physiologie spéciale; il faut qu'il y veille et qu'il ne craigne pas de consulter l'homme de l'art (]).

En tout cas, les prescriptions courantes doivent être obéies. Une bonne hygiène est pour vous une vertu quasi intellectuelle. Chez nos modernes, où la philosophie est parfois si pauvre, l'hygiène est riche: n'en faites pas fi, elle enrichira votre philosophie.

Menez autant que possible une vie au grand air. Il est reconnu que l'attention, ce nerf de la science est en corrélation étroite avec la respiration, et, pour la santé générale, on sait que 1 abondance d'oxygène est une condition première. Fenêtres ouvertes nuit et jour quand la prudence le permet, séances fréquentes de respirations larges, surtout combinées avec des mouvements qui les amplifient et qui les rendent normales (2) , promenades encadrant le travail, voire se combinant avec lui selon la tradition grecque: ce sont là d'excellentes pratiques.

Il est important de travailler dans une position qui dégage les poumons et ne comprime pas les viscères. Il est bon de couper de temps en temps une séance d'application pour respirer profondément, pour s'étirer en deux ou trois gestes rythmés qui détentent le corps et l'empêchent, si je puis dire, de prendre de faux plis. On a découvert que de larges inspirations pratiquées

(1) Cf. RÉVEILLÉ PaRIS.E : PHYSIOLOGIE ET HYGIENE DES HOMMES LIVRÉS AUX TRAVAUX DE l'eSPRIT, 1881.

(2) Cf. J.-P. Muller. Mon système de respiration (Ed. Lafitie).

debout et en se haussant sur la pointe des pieds, fenêtre ouverte, sont beaucoup plus efficaces encore. Ne négligez rien, la congestion de vos organes et leur étiolement pourrait s'ensuivre.

Il faut chaque jour une séance d'exercices. Rappelez-vous le mot du médecin anglais: « Ceux qui ne trouvent pas le temps de faire des exercices devront trouver lé temps d'être malades. » Si vous ne pouvez vous exercer en plein air, d'excellentes méthodes y suppléent. Celle de J.-P. Muller est une des plus intelligentes ; il y en a d'autres ( 1 ) .

Un travail manuel doux et distrayant serait également précieux à l'esprit et au corps. Nos pères ne l'ignoraient pas; mais notre siècle est devenu un forcené qui se rit de la nature; c'est pourquoi la nature se venge. Réservez-vous chaque année, et secondairement en cours d'année, des vacances sérieuses. Par où je n'entends pas l'absence de tout travail, qui détendrait avec excès des facultés volontiers volages, mais la prédominance du repos, du plein air et de l'exercice dans la nature.

Soignez votre aHmentation. Une nourriture légère, simple, modérée en quantité et en apprêts vous permettra un travail plus prompt et plus libre. Un penseur ne passe pas sa vie en séances de digestion.

Veillez bien davantage encore à votre sommeil. N'en prenez ni trop ni trop peu. Trop alourdit, en-

(I) J.-P. Muller : Mon système (Ed. Lafitte).

crasse, épaissit le sang et la pensée; trop peu vous expose à prolonger et à superposer dangereusement les excitations du travail. Observez;~vous ; en matière de sommeil comme au sujet de la nourriture, trouvez la mesure qui vous convient et faites-en l'objet d'une résolution ferme. Il n'y a pas ici de loi commune.

Au total, comprenez que le soin du corps, instrument de l'âme, est pour l'intellectuel une vertu et une sagesse; saint Thomas lui en reconnaît hautement le caractère et fait entrer cette sagesse du corps parmi les éléments qui concourent à la béatitude temporelle, amorce de l'autre (1). Ne devenez pas un rachitique, un raté, qui serait plus tard peut-être un hébété, un vieillard avant le temps, donc un sot économe à l'égard du talent à lui confié par le Maître.

Mais le souci du conjoint corporel comporte aussi d'autres éléments. Nous avons parlé des passions et des vices comme de formidables ennemis de l'esprit. Nous songions alors à leurs effets psychologiques, aux troubles qu'ils apportent dans le jugement, dans l'orientation de l'esprit, qu'ils transforment, arrivés à un certain degré, en puissance de ténèbres. Actuellement il est question de leurs efforts corporels, qui redeviennent, indirectement, maladies de l'âme.

Si l'on demeure un gourmand, un paresseux, un esclave de l'oreiller et de la table; si l'on abuse du

(1) Contra Gentes, IH. cap. CXLI.

vin, de l'alcool, du tabac; si Ton s'oublie dans des excitations malsaines, dans des habitudes à la fois débilitantes et énervantes, dans des péchés peut-être pardonnes périodiquement, mais dont les effets demeurent, comment pratiquera-t-on Thygiène dont nous venons de plaider la nécessité?

Un ami du plaisir est un ennemi de son corps et devient donc promptement un ennemi de son âme. La mortification des sens est requise à la pensée et peut seul nous amener à cet ÉTAT CLAII^VOYANT dont parlait Gratry. Obéissez-vous à la chair, vous êtes en passe de devenir chair, alors qu'il faut devenir tout esprit.

Pourquoi appelle-t-on saint Thomas le DOCTEUR ANGÉLIQUE.-^ Est-ce uniquement pour son génie ailé? Non, c'est parce que tout en lui se subordonnait à la pensée géniale et sainte, parce que sa chair, issue des rives tyrrhéniennes, avait revêtu les blancheurs du Carmel et de l'Hermon; parce que, chaste, sobre, prompt à l'élan et éloigné de tout excès, il était tout entier une âme, (( une intelligence servie par des organes, )) selon la définition célèbre.

La discipline du corps et sa mortification, jointes aux soins nécessaires dont, pour leur compte, elles constituent la meilleure part: telle est, travailleurs chrétiens, et vous surtout, jeunes hommes, une des plus précieuses sauvegarde de votre avenir.

I. SIMPLIFIER. — IL GARDER LA SOLITUDE. — IIÎ. COOPÉRER AVEC SES PAREILS. — IV. CULTIVER LES RELATIONS NECESSAIRES. — V. CONSERVER LA DOSE NÉCESSAIRE d'aCTION. — VI. MAINTENIR EN TOUT LE SILENCE INTÉRIEUR.

Pour que tout en vous s'oriente vers le travail, il ne suffit pas de vous organiser au dedans, de préciser votre vocation et d'administrer vos forces: il faut encore disposer votre vie, j'entends quant à son cadre, à ses obligations, à ses voisinages, à son décor.

Un mot se présente ici en tête de tout : Simplifiez. Vous avez à faire un voyage difficile: ne vous encombrez pas de trop de bagages. Il se peut que vous n'en soyez pas tout à fait le maître, et alors, que servirait, pensez-vous, de légiférer? Erreur! Dans une même situation extérieure, un esprit de simplification peut beaucoup, et ce qu'on n'écarte pas au dehors, on peut toujours l'écarter de son âme.

(( Tu n'attelleras pas ENSEMBLE l'aNE ET LE

BŒUF )), dit la Loi: le travail pacifique et sage ne doit pas être associé aux tiraillements capricieux et bruyants d'une vie tout extérieure. Un certain ascétisme est sous cette forme encore le devoir du penseur. Religieuse ou laïque, scientifique, artistique, littéraire, la contemplation ne cadre pas avec les aises trop onéreuses et les complications. Il faut payer pour le génie la taxe de luxe. Le dix pour cent de ce privilège ne le ruinera pas ; ce n*est pas lui qui payera, ce sont plutôt nos défauts» en tout cas nos tentations, et le bénéfice en sera double.

Pour donner l'hospitalité à la science, il n'est pas besoin de meubles rares, ni d'un domestique nombreux. Beaucoup de paix, un peu de beauté, certaines commodités ménagères de temps, c'est le maximum du nécessaire.

Réduisez votre train de vie. Des réceptions, des sorties qui entraînent à des obligations nouvelles, des cérémonies de voisinage, tout le rituel compliqué d'une vie artificielle que tant de mondains maudissent en secret, ce n'est pas l'affaire d'un travailleur. La vie mondaine est fatale à la science. L'idée et l'ostentation, l'idée et la dissipation sont les ennemis mortelles. Quand on pense au génie, on ne se le représente pas à dîner.

Ne vous laissez pas prendre en cet engrenage qui accapare peu à peu le temps, les préoccupations, les disponibilités, les forces. Les préjugés ne sont pas vos dictateurs. Soyez vous-même votre propre guide; obéissez à des convictions, non à des rites, et les convictions d'un intellectuel doivent se référer à son but.

Une vocation est une concentration. L'intellectuel est un consacré : qu'il n'aille pas se disperser en futilités exigeantes. Qu'il jette toutes ses ressources au feu de l'inspiration, comme Bernard Palissy sacrifiait ses meubles. Le travail et ses conditions, voilà tout. La dépense et les soins disséminés sur les riens seraient bien mieux utilisés à se former une bibliothèque, à se ménager un voyage instructif, des vacances reposantes, des auditions musicales qui rafraîchissent l'inspiration, etc.

Ce qui favorise votre oeuvre est toujours opportun; ce qui l'entrave et vous embrousaille est à exclure, car, outre les inconvénients immédiats, vous êtez ainsi poussé à la recherche du gain et vous désorientez votre effort. Le prêtre a le droit de vivre de l'autel et l'homme d'étude de son œuvre ; mais on ne dit pas la messe pour de l'argent et l'on ne doit pas dans ce but penser et produire.

Si vous êtes de ceux qui ont à gagner leur vie en dehors du travail de choix, comment, si votre vie se surcharge, préservez-vous les maigres heures dont vous disposez? C'est le cas de réduire au minimum la matière, afin d'alléger, de délivrer l'esprit.

A cet égard, une femme d'intellectuel a une mission que peut-être il est bon de signaler: si souvent elle l'oublie et, au lieu d'être la Béatrix, ne sait être que la perruche bavarde et dissipatrice!

Toute femme doit épouser la carrière de son mari; le centre de gravité de la famille est toujours le labeur du père. Là est vie productive, donc aussi l'essentiel

du devoir. Mais cela est d'autant plus vrai que la carrière embrassée est plus noble et plus laborieuse. La vi^ commune a ici pour centre un sommet; la femme doit s'y installer, au lieu de chercher à en écarter la pensée virile. L'entraîner dans des riens sans rapport avec ses aspirations, c'est dégoûter le mari à la fois de ces deux vies qui se contredisent l'une l'autre. Que la fille d'Eve y songe et ne donne pas raison plus que de droit au (( DIVISUS EST » de saint Paul. Si l'homme marié esl (( divisé )) d'une certaine façon, qu'il soit aussi doublé. Dieu lui a donné UNE AIDE SEMBLABLE A SOI : qu'elle ne devienne pas AUTRE. Les tiraillements occasionnés par l'incompréhension de l'âme sœur sont fatals à la production; ils font vivre l'esprit dans une inquiétude qui le ronge; nul essor et nulle joie ne lui sont plus laissés, et comment l'oiseau volerait-il sans ses ailes, l'oiseau et l'âme sans leur chant?

Que la gardienne du foyer n'en soit donc pas le mauvais génie, qu'elle en soit la muse. Ayant épousé une vocation, qu'elle ait aussi la vocation. Réaliser par ellemême ou par son mari, qu'importe? Elle doit réaliser toutefois, puisqu'elle n'est, avec celui qui réalise, qu'une seule chair. Sans avoir besoin d'être une intellectuelle, encore moins une femme de lettres ou un bas-bleu, elle peut produire beaucoup en aidant son mari à produire, en l'obligeant à se contrôler, à donner son maximum, en le relevant aux heures inévitables des chutes, en redressant ses fléchissements, en consolant ses déboires sans les lui accentuer par trop d'insistance, en calmant

ses chagrins, en devenant sa douce récompense après son labeur.

Au sortir du travail, Thomme est comme un blessé; il a besoin d'enveloppement et de calme: qu'on n'aille pas le violenter ; qu'on le détende et qu'on l'encourage ; qu'on s'intéresse à ce qu'il fait; qu'on le double au moment où il est comme réduit par une dépense peut-être excessive, bref qu'on lui soit une mère, et ce fort qui est toute faiblesse sentira sa vigueur s'orienter vers de nouveaux tourments;

Quant aux enfants, cette douce complication doit servir à renouveler le courage mieux qu'à lui ôter de ses ressources. Ils prennent beaucoup de vous, ces petits, et à quoi serviraient-ils, s'ils ne nous faisaient de temps à autre « enrager »? Mais ils vous donnent du cœur autant et plus peut-être qu'ils n'en dépensent; ils peuvent hausser votre inspiration en la mêlant d'allégresse; ils vous reflètent amoureusement la nature et l'homme et vous défendent ainsi de l'abstrait; ils vous ramènent au réel dont leurs yeux interrogateurs attendent de vous l'exact commentaire. Leur front pur vous prêche l'intégrité, cette sœur du savoir, et leur facilité à croire, à espérer, à rêver grand et à attendre tout de la paternité qui les guide, n'est-ce pas aussi pour vous, penseur, un exhaussement et un motif d'espérer? Vous pouvez voir une image de Dieu et un signe de nos destinées immortelles, dans cette image de l'avenir.

Ceux qui ont renoncé à la famille afin de se donner tout entiers à leur œuvre et à Celui qui l'inspire ont le

droit de s'en féliciter, en appréciant les libertés qui leur sont octoyées par ce sacrifice. Ceux-là songeront à leurs frères chargés de soins en se répétant le mot souriant de Lacordaire à propos d*Ozanam: <( Il y a un piège qu'il n'a pas su éviter, c'est le mariage. » Mais le travailleur engagé dans des liens peut et doit faire de ces liens une force, un motif d'élan et une des formes de son idéal.

Dans l'organisation de la vie, le point essentiel à sauvegarder et en vue duquel tout le reste est voulu, c'est l'aménagement extérieur et intérieur de la solitude. Saint Thomas en est tellement pénétré que sur seize conseils à l'intellectuel, il en consacre sept aux relations et à la retraite, (( Je VEUX QUE TU SOIS LENT A PAR- LER ET LENT A TE RENDRE AU PARLOIR. )) (( Ne t'eNQUIERS AUCUNEMENT DES ACTIONS d'aUTRUI. ))

« Montre-toi aimable envers tout le monde »,

mais « ne sois TRÈS FAMILIER AVEC PERSONNE, CAR TROP DE FAMILIARITÉ ENGENDRE LE MÉPRIS ET FOURNIT MATIÈRE A BEAUCOUP DE DISTRACTIONS. )) « Ne TE MÊLE NULLEMENT DES PAROLES ET DES AC- TIONS SÉCULIÈRES. » « Evite par-dessus tout les

COURSES inutiles. )) (( AlME TA CELLULE, SI TU VEUX ÊTRE INTRODUIT DANS LE CELLIER A VIN. )) Le cellier î vin dont il est ici parlé, par allusion au

Cantique dès Cantiques et au commentaire de

saint Bernard, c'est Tabri secret de la vérité, dont l'odeur attire de loin l'Epouse, c'est-à-dire l'âme ardente ; c'est le gîte de l'inspiration, le foyer de l'enthousiasme, du génie, de l'invention, de la recherche chaleureuse, c'est le théâtre des débats de l'esprit et de sa sage ivresse.

Pour entrer dans ce logis, il faut quitter les banalités, il faut pratiquer la retraite, dont la cellule monastique est le sj'mbole.

Soyez donc lent à parler et lent à vous rendre là où l'on parle, parce que beaucoup de paroles font s'Écouler l'esprit comme de l'eau; payez par votre gracieuseté envers tous le droit de ne fréquenter vraiment que quelques-uns dont le commerce est profitable ; évitez, même avec ceux-là, l'excessive familiarité qui abaisse et qui désoriente; ne courez pas après les nouvelles qui occupent l'esprit en vain ; ne vous mêlez point des actions et des paroles SÉCULIÈRES, c'est-à-dire sans portée morale ou intellectuelle; évitez les démarches inutiles qui consomment les heures et favorisent le vagabondage des pensées. Telles sont les conditions du recueillement sacré. Seulement ainsi on approche des secrets royaux qui font le bonheur de l'Epouse; par cette conduite seulement on se tient avec respect devant la vérité.

La retraite est le laboratoire de l'esprit; la solitude intérieure et le silence sont ses deux ailes. Toutes les grandes œuvres ont été préparées au désert, y compris la rédemption du monde. Les précurseurs, les continuateurs, le Maître ont subi ou doivent subir une même loi.

Prophètes, apôtres, prédicateurs, martyrs, pionniers de la science, inspirés de tous les arts, simples hommes ou Homme-Dieu, tous payent tribut à l'isolement, à la vie silencieuse, à la nuit.

C*est dans la nuit astrale et dans sa vacuité solennelle que l'univers a été pétri par le Créateur : celui qui veut goûter les joies créatrices ne doit pas se hâter de prononcer le FIAT LUX, ni surtout de passer en revue toutes les bêtes du monde; dans les ombres propices, qu'il prenne le temps, comme Dieu, de disposer la matière des astres.

Les plus beaux chants de la nature retentissent la nuit. Le rossignol, le crapaud à la voix de cristal, le grillon chantent dans l'ombre. Le coq proclame le jour et ne l'attend pas. Tous les annonciateurs, tous les poètes, et aussi les chercheurs et les prêcheurs de vérités éparses ont à se plonger dans la grande vacuité qui est une plénitude.

Nul grand homme n'a tenté d'y échapper. Lacordaire disait qu'il s'était fait dans sa chambre, entre son âme et Dieu, « un horizon plus vaste que le monde » et s'était procuré « les ailes du repos ». Emerson se proclamait (( un sauvage ». Descartes s'enfermait dans son (( poêle ». Platon avait déclaré qu'il consommait (( plus d'huile dans sa lampe que de vin dans sa coupe ». Bossuet se levait la nuit pour rencontrer le génie du silence et de l'inspiration; les grandes pensées ne lui venaient que dans Téloignement des bruits et des soucis futiles.

Ce qui compte doit élever une barrière entre lui et ce qui ne compte pas. La vie banale et les LUDIBRIA dont parlait saint Augustin, les jeux et les querelles d'enfants qu'un baiser apaise doivent cesser sous le baiser de la muse» sous la caresse enivrante et calmante de la vérité.

(( Pourquoi es-tu venu? », se demandait à lui-même saint Bernard à propos du cloître: AD QUID VENISTI? Et toi, penseur, pourquoi es-tu venu à cette vie hors la vie courante, à cette vie de consécration, de concentration, par suite de solitude? N'est-ce pas en vertu d'un choix? N'as-tu pas préféré la vérité au mensonge quotidien d'une vie qui se disperse, voire aux soucis élevés, mais secondaires de l'action? Dès lors, seras-tu infidèle à ton culte, en te laissant ressaisir par ce que tu as librement quitté?

Pour que l'Esprit nous emporte dans les solitudes intérieures, comme Jésus au désert, il faut que nous lui prêtions les nôtres. Pas de retraite, pas d'inspiration. Mais sous le rond de la lampe, comme dans un firmament, tous les astres de la pensée se rassemblent.

Quand le calme du silence monte en vous et que le feu sacré pétille seul, loin du tintamarre des routes, et quand la paix, qui est LA TRANQUILLITÉ DE l'oRDRE, établit l'ordre des pensées, des sentiments, des recherches, vous êtes en ultime disposition d'apprendre, vous pouvez assembler, puis créer; vous êtes strictement à pied d'œuvre: ce n'est pas le moment d'accueillir des misères, de vivoter tandis que le temps coule et de vendre le ciel pour des riens.

La solitude vous permet le contact avec vous-même, contact si nécessaire si vous voulez vous réaliser, vous: être non plus le perroquet de quelques formules apprises, mais le prophète du Dieu intérieur qui à chacun parle un langage unique.

Nous reviendrons longuement sur cette idée d*une instruction spéciale à chacun, d*une formation qui est une ÉDUCATION, c'est-à-dire un déploiement de notre âme, âme unique et qui n'a eu ni n'aura sa pareille dans les siècles, car Dieu ne se répète pas. Mais il faut savoir qu'on ne sort ainsi de soi qu'en vivant avec soi, de tout près, dans la solitude.

L'auteur de I'Imitation disait: « Je ne suis jamais allé parmi les hommes que je n'en sois revenu moins homme. » Poussez l'idée plus loin et dites: que je n'en sois revenu moins l'homme que je suis, moins moi-même. Dans la foule, on se perd, à moins de se tenir fermement, et il faut d'abord créer cette attache. Dans la foule, on s'ignore, tout encombré d'un MOI étranger qui est une multitude.

(( Comment t'appelles-tu? — Légion » : telle serait la réponse de l'esprit dispersé et dissipé dans la vie extérieure.

Les hygiénistes recommandent pour le corps le bain d'eau, le bain d'air et le bain intérieur d'eau pure: j'y ajouterais pour l'âme le bain de silence, afin de tonifier l'organisme spirituel, d'accentuer sa personnalité, et de lui en donner le sentiment actif, comme l'athlète

sent ses muscles et en prépare le jeu par les mouvements intérieurs qui en sont la vie même.

Ravignan a dit : « La solitude est la patrie des forts, le silence est leur prière. » Quelle prière à la Vérité, en eflet, et quelle force de coopération à son influence, dans le recueillement prolongé, fréquemment repris, à des heures dites, comme pour un rendez-vous qui deviendra peu à peu une continuité, une vie étroitement commune 1 « On ne peut, dit saint Thomas, contempler tout le temps, mais celui qui ne vit que pour la contemplation, qui oriente vers elle tout le reste et la reprend dès qu'il peut, lui donne une sorte de continuité autant qu'il appartient à la terre ( 1 ) . »

La douceur s'en mêlera, car « la cellule bien gardée devient douce: CELLA CONTINUATA DULCESCIT ». Or, la douceur de la contemplation est une partie de son efficacité. Le plaisir, explique saint Thomas, appuie l'ame sur l'objet, comme un outil de serrage; il renforce l'attention et déploie les pouvoirs d'acquisition, que la tristesse ou l'ennui comprimeraient. Lorsque la vérité vous prend et que le duvet de son aile glisse sous votre âme pour la soulever dans d'harmonieux élans, c'est le moment de vous hausser avec elle et de planer, tant qu'elle vous portera, dans les régions hautes.

Vous ne deviendrez pas pour cela l'isolé que nous avons condamné; vous ne serez pas loin de vos frères pour avoir quitté le bruit qu'ils font et qui vous en sé-

(1) Somme théologique la Ilce, q. III, art. 2, ad 4"".

pare spirituellement, qui empêche donc la vraie fraternité.

Le prochain, pour vous, intellectuel, c*est l'être qui a besoin de vérité, comme le prochain du bon Samaritain était le blessé de la route. Avant de donner la vérité, acquérez-la, et ne jetez pas le grain de vos semailles.

Si la parole de I'Imitation est vraie, loin des hommes vous en serez plus homme et plus avec les hommes. Pour connaître Thumanité et pour la servir, il faut entrer en soi, là où tous nos objets viennent au contact et prennent de nous soit notre force de vérité, soit notre puissance d*amour.

On ne peut s*unir à quoi que ce soit que dans la liberté intérieure. Se laisser accaparer, tirailler, qu'il s'agisse des gens ou des choses, c'est travailler à désunir. Loin des yeux, près du cœur.

Jésus nous montre bien qu'on peut être tout au dedans et tout donné aux autres, tout aux homm.es et tout en Dieu. Il a gardé sa solitude; il n'a touché la foule qu'avec une âme de silence dont sa parole est comme la porte étroite pour les échanges de la divine charité. Et quelle souveraine efficacité, dans ce contact qui réservait tout, excepté le point précis par lequel Dieu pouvait passer et les âmes le joindre!

Il ne devrait précisément y avoir de place, entre Dieu et la foule, que pour l'Homme-Dieu et pour l'homme de Dieu, pour l'homme de vérité et de don.

Celui qui se croit uni à Dieu sans être uni à ses frères est UN MENTEUR, dit Tapôtre ; ce n'est qu*un faux mystique et, intellectuellement, un faux penseur; mais celui qui est uni aux hommes et à la nature sans être uni à Dieu dans le secret, sans être le client du silence et de la solitude, n'est plus que le sujet d'un royaume de mort.

Toutes nos explications montrent bien que la solitude dont nous venons de faire l'éloge est une valeur à tempérer par des valeurs connexes, qui la complètent et qui l'utilisent. Nous ne plaidons pas la solitude pour rien. Le sacrifice du commerce et de la sympathie de nos frères vaut une compensation. Nous n'avons droit qu'au SPLENDIDE ISOLEMENT. Or, celui-ci ne sera-t-il pas d'autant plus riche, d'autant plus fécond que le voisinage supérieur recherché dans la retraite sera favorisé par des fréquentations choisies et mesurées avec sagesse?

La fréquentation première de l'intellectuel, celle qui le qualifiera selon ce qu'il est, sans préjudice de ses besoins et de ses devoirs d'homme, c'est la fréquentation de ses pareils. Je dis fréquentation, j'aimerais mieux dire coopération, car se fréquenter sans coopérer n'est pas faire œuvre intellectuelle. Mais combien est rare une telle conjonction des esprits, en ce temps d'individualisme et d'anarchie sociale! Le P. Gratry le déplo-

rait; il rêvait de Port- Royal et voulait faire de TOratoire (( un Port-Royal moins le schisme ». (( Que de peine on pourrait s'épargner, disait-il, si Ton savait s*unir ou s'entr'aider! Si au nombre de six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel, en devenant réciproquement et alternativement élève et maître; si même, par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble! si outre les cours de l'après-midi et les études sur les cours, on conversait le soir, à table même, sur toutes ces belles choses, de manière à en apprendre plus, par causerie et par infiltration, que par les cours eux-mêmes! (1) ))

Les ateliers de jadis, et surtout les ateliers d'art étaient des amitiés, des familUs: l'atelier d'aujourd'hui est une geôle, ou bien un meeting. Mais ne verrons-nous pas, sous l'impression du besoin qui de plus en plus en est ressenti autour de nous, l'atelier familial élargi, ouvert au dehors et non moins concentré que naguère? Ce serait le moment de concevoir et de fonder l'atelier intellectuel, association de travailleurs également enthousiastes et appliqués, librement réunis, vivant dans la simplicité, dans l'égalité, nul d'entre eux ne prétendant s'imposer, alors même que tel posséderait une supériorité reconnue qui serciit précieuse au groupe. Loin de toute compétition et de tout orgueil, ne cherchant que la vérité, les amis ainsi assemblés seraient, si je puis dire, multipliés l'un par l'autre, et l'âme commune

(1) Les Sourcf.55, Première partie, cli. VI, 54.

prouverait une richesse qui ne paraîtrait avoir d'explication suffisante nulle part. ^

Il faut avoir une âme si forte, pour travailler seul! Etre à soi seul sa société intellectuelle, son encouragement, son appui, trouver dans un pauvre vouloir isolé autant de force qu'il peut y en avoir dans l'entraînement d'une masse ou dans l'âpre nécessité, quel héroïsme! On a d'abord de l'enthousiasme, puis, la difficulté venant, le démon de la paresse nous dit: A quoi bon? Notre vision du but s'affaiblit; les fruits son trop lointains ou nous paraissent amers; vaguement nous nous sentons dupes. Il est certain que l'appui d'autrui, les échanges, l'exemple seraient, contre ce spleen, d'une efficacité admirable; ils suppléeraient chez beaucoup à cette puissance d'imagination et à cette constance de vertu qui ne sont le fait que de quelques-uns et qui pourtant sont nécessaires à la poursuite persévérante d'une grande fin.

Dans les couvents où l'on ne se parle pas, où l'on ne se visite pas, l'influence d'une rangée de cellules laborieuses anime et active pourtant chaque ascète; ces alvéoles en apparence isolées font une ruche; le silence est collectif et le labeur conjoint; l'accord des âmes ignore les murailles ; un même esprit plane, et l'harmonie des pensées soulève chacune d'elles comme un motif de symphonie que la vague générale des sons porte et prolonge. Quand ensuite les échanges interviennent, le concert s'enrichit; chacun exprime et écoute, apprend et instruit, reçoit et donne, recevant encore selon qu'il

donne, et peut-être ce dernier aspect de la coopération sera-t-il le plus envié.

L'amitié est une maïeutique ; elle tire de nous nos plus riches et nos plus intimes ressources ; elle fait ouvrir les ailes de nos rêves et de nos obscures pensées; elle contrôle nos jugements, expérimente nos/ idées nouvelles, entretient l'ardeur et enflamme l'enthousiasme.

Il y en a des exemples aujourd'hui dans les jeunes Revues, où des adeptes convaincus assument une tâche et se dévouent à une conception. Les Cahiers DE LA Quinzaine naquirent de ce vœu, I'Amitié de France, Les lettres aussi; la Revue des Jeunes s'en pénètre chaque jour davantage. 'On n'y vit pas ensemble, mais on y travaille d un même cœur et l'on s'y concerte, on s'y reprend, on y est gardé et provoqué à la fois par une ambiance dont une grande tradition fournit l'essentiel.

Essayez, si vous le pouvez, de vous agréger à une fraternité de ce genre, de la constituer au besoin.

En tout cas, même dans l'isolement matériel, recherchez en esprit la société des amis du vrai. Rangez-vous dans leur groupe, sentez-vous en fraternité avec eux et avec tous les chercheurs, tous les producteurs que la chrétienté assemble. La COMMUNION DES SaINTS n'est pas un phalanstère, elle est pourtant une unité. (( La CHAIR — toute seule — NE SERT DE RIEN )) ; l'esprit, tout seul, peut quelque chose. L'unanimité utile consiste moins à être ensemble en un gîte ou en un groupe étiqueté qu'à s'efforcer, chacun, avec le sentiment que

d'autres s efforcent, à se concenterer sur place, d'autres se concentrant, de telle sorte qu'une tâche s'accomplisse, qu'un même principe de vie et d'activité y préside, et que les pièces de la montre, à chacune desquelles un travailleur en chambre applique son attention exclusive, aient Dieu pour monteur.

J'ai dit aussi que la solitude du penseur n'est pas une exclusion de ses devoirs, ni un oubli de ses besoins. Il y a des relations nécessaires. Puisqu'elles sont nécessaires, elles font partie de votre vie, même comme intellectuel, puisque nous ne séparons pas l'intellectuel de l'homme. A vous de les lier à l'intellectualité de telle manière que non seulement elles ne l'entravent pas, mais la servent.

Cela se peut toujours. Le temps donné au devoir ou au réel besoin n'est jamais perdu; le souci qu'on y consacre est une partie de la vocation et n'en serait ennemi que si l'on considérait celle-ci abstraitement, hors la providence.

Vous n'allez pas penser que votre œuvre vaille mieux que vous, et que même un supplément de possibilités intellectuelles puisse prévaloir sur l'achèvement de votre être. Ce qui se doit et ce qu'il faut, faites-le; si votre humanité l'exige, elle saura bien s'arranger avec ellemême. Le bien est le frère du vrai : il aidera son frère. Etre là où l'on doit être, y faire ce que l'on doit, c'est

préparer la contemplation, la nourrir et quitter Dieu pour Dieu, comme disait saint Bernard.

Il est pénible de sacrifier de belles heures à des fréquentations et à des démarches en elles-mêmes inférieures à notre idéal; mais puisque le cours de ce monde est tout de même fait pour s*allier à la vertu, il faut penser que la vertu y trouvera son compte, vertu intellectuelle ou vertu morale. A certains jours, ce sera uniquement à travers la moralité que Tintellectualité atteindra son gain malgré ses concessions vertueuses; dans d'autres circonstances, ce sera par elle-même.

Car, n'oubliez pas que dans les fréquentations, même courantes, il y a aussi à glaner pour vous. Trop de solitude vous appauvrirait. Quelqu'un écrivait récemment: (( La difficulté des romanciers de nos jours me semble être celle-ci: s'ils ne vont pas dans le monde, leurs livres sont illisibles, et s'ils y vont, ils n'ont plus le temps d'écrire. » Angoisse de la mesure, qu'on rencontre partout ! Mais romancier ou non, vous sentez bien que vous ne pouvez vous renfermer tout à fait. Les moines mêmes ne le font pas. Il faut garder, en vue du travail, le sentiment de l'âme commune, de la vie, et comment l'auriez-vous, si, coupé de communication avec les humains, vous n'envisagiez plus qu'une humanité de rêve?

L'homme trop isolé devient timide, abstrait, un peu bizarre; il titube dans le réel comme le marin trop fraîchement débarqué; il n'a plus le sens de la destinée; il paraît vous regarder comme une « proposition » à in-

sérer dans un syllogisme, ou comme un cas à noter sur un calepin.

La richesse infinie du réel a aussi de quoi nous instruire ; il faut la fréquenter en esprit de contemplation, mais ne pas la déserter. Et dans le réel, ce qu'il y a de plus important pour nous, n'est-ce pas l'homme, l'homme centre de tout, but dernier de tout, miroir de tout et qui invite le penseur de toute spécialité à une confrontation permanente?

Dans la mesure où l'on peut choisir, il faut se régler de façon à voisiner autant que possible avec des gens supérieurs. A cela aussi une femme d'intellectuel doit veiller. Qu'elle n'ouvre pas sa maison au hasard; que son tact soit comme un crible; au lieu de la société du grand monde, qu'elle prise celle des grandes âmes, et qu'elle n'aille point, par légèreté, par vanité, par quelque intérêt sans réelle conséquence, entraîner son mari chez des sots.

Que dis-je? Les sots mêmes concourent à nous servir et à achever notre expérience. Ne les recherchez pas: il y en a bien assez! mais ceux que vous rencontrez, sachez les utiliser, intellectuellement, par une sorte de contre-épreuve et humainement, chrétiennement, par l'exercice des vertus dont ils sont les clients.

La société est un livre à lire, bien que ce soit un livre banal. La solitude est un chef-d'œuvre; mais souvenezvous du mot de Leibniz, qui ne trouvait si méchant livre qu'il n'en pût tirer quelque chose. Vous ne pensez

pas tout seul, comme vous ne pensez pas avec Tintelligence toute seule. Votre intelligence s'associe vos autres facultés, votre âme votre corps; et votre personne ses relations; c'est tout cela, votre être pensant: composez-le de votre mieux; mais que ses tares mêmes, comme vos maladies, deviennent des valeurs, au moyen de quelque heureuse industrie de votre grandeur d'âme.

Du reste, dans vos fréquentations, comportez-vous de telle sorte que toujours votre esprit et votre cœur dominent votre cas: vous ne serez ainsi ni envahi ni contaminé, quand le milieu sera médiocre, et s'il est , noble, il ne fera que renforcer au dedans de vous les effets de la solitude, votre attache à la vérité et les leçons qu'elle vous prodigua.

Il faudrait que nos contacts avec le dehors fussent comme ceux de l'ange, qui touche et n'est pas touché, à moins qu'il ne veuille, qui donne et à qui l'on ne prend rien, parce qu'il appartient à un autre monde.

Par la modération des discours, vous obtiendrez aussi cette permanence du recueillement et cette sagesse d'échanges dont il est si urgent de vous munir. Parler pour dire ce qu'il faut dire, pour exprimer un sentiment opportun ou une idée utile, après cela se taire, c'est le secret de se garder tout en se communiquant, au lieu que le flambeau s'éteigne pour en allumer d'autres.

C'est du reste également le moyen de donner à sa parole du poids. La parole pèse quand on sent au dessous d'elle le silence, quand elle cache et laisse deviner.

en arrière des mots, un trésor qu'elle dispense à mesure, comme il convient, sans hâte et sans agitation frivole. Le silence est le contenu secret des paroles qui comptent. Ce qui fait la valeur d*une âme, c'est la richesse de ce qu'elle ne dit pas.

Ce que nous disions des fréquentations s'applique à l'action avec peu de retouches. Il s'agit toujours de doser la vie du dedans et celle du dehors, le silence et le bruit.

La vocation intellectuelle, strictement prise, est le contraire de l'action ; la VIE CONTEMPLATIVE et la VIE ACTIVE ont toujours été opposées comme issues de pensées et d'aspirations contraires. La contemplation recueille, l'action dépense ; l'une appelle la lumière, l'autre ambitionne le don.

A parler en général, on doit évldenunent se résigner au partage des tâiches, content chacun, de louer ce qu'on ne fait pas, d'en aimer les fruits en autrui et de les goûter grâce à la communion des âmes. Mais la vie réelle ne permet pas un départ aussi strict.

Le devoir peut forcer à l'action comme tout à l'heure à la société, et il devra bénéficier de nos remarques. L'action réglée par la conscience prépare cette même conscience aux règles du vrai, la dispose au recueillement lorsqu'en sera venue l'heure, l'unit à la Providence qui est aussi source de vérité. La pensée et l'action ont le même Père.

Ensuite, même sans obligation, il est toujours nécessaire au penseur de réserver une part de son temps et de son cœur à la vie active. Cette part est parfois réduite; chez le sage elle n'est jamais nulle. Le moine travaille des mains ou se livre aux œuvres de zèle; le grand médecin a sa clinique, son hôpital ; Tartiste a ses expositions, sa société, ses tournées ou ses conférences ; l'écrivain est sollicité de tant de façons qu'il aurait peine à ne pas s'engager dans quelque dessein.

Tout cela est bon. Car si en ce monde chaque chose a sa mesure, la vie intérieure doit avoir la sienne. Elle veut que l'action se limite et cède le pas à la solitude, parce que l'action extérieure agite l'âme, que le silence apaise; mais le silence poussé trop loin agit à son tour; le reflux de tout l'homme vers la tête désoriente et donne le vertige; une diversion est indispensable à la vie cérébrale; il nous faut le calmant de l'action.

Il en est des raisons physiologiques dans lesquelles je ne vais pas entrer ; les raisons psychologiques s'y appuient et même s'y ramènent, car l'âme en tant que distincte du corps, ne se fatiguerait pas. Mais le composé animé se fatigue du repos comme de la dépense; il requiert un équilibre dont le centre de gravité peut d'ailleurs se déplacer et varier de l'un à l'autre. Le corps qui s'immobilise trop s'atrophie et s'énerve; l'âme qui l'imite s'étiole et se ronge. A force de cultiver le silence, on arriverait au silence de mort.

D'un autre côté, la vie intellectuelle a besoin de l'aliment des faits. On trouve des faits dans les livres ; mais

chacun sait qu'une science purement livresque est fragile; elle souffre du défaut de l'abstrait; elle perd contact, et par suite offre au jugement une matière trop quintessenciée, presque illusoire.

Saint Thomas consacre un article de la SoMME à prouver la nécessité de s'appuyer au réel pour juger, parce que, dit-il, le réel est le but dernier du jugement; or le but, tout le long du chemin, doit donner sa lumière ( 1 ) .

Les idées sont dans les faits, elles ne vivent pas en elles-mêmes, comme le crut Platon: cette vue métaphysique a des conséquences pratiques. Homme de pensée, il faut se tenir au voisinage de ce qui est, sinon l'esprit vacille. Le rêve est-il autre chose qu'une pensée coupée de communication avec le dehors, une pensée qui ne veut plus? Le rêve inconsistant est l'écueil de la pensée pure; il faut s'en écarter comme une cause d'impuissance et de chute. La pensée s'appuie aux faits comme le pied au sol, comme l'infirme aux béquilles.

La dose d'action recommandée au penseur aura donc cet avantage de lui stabiliser l'esprit. Elle aura également celui de l'enrichir. Que d'expériences la vie nous propose chaque jour! Nous les laissons passer, mais un penseur profond les recueille et en compose ses trésors; ses cadres spirituels en seront peu à peu remplis, et ses idées générales, contrôlées d'une part, seront en outre illustrées d'une documentation vivante.

(1) la Para, q. LXXXIV, art. 8.

L*klée, en nous, privée de ses éléments d'expériencd de ses PHANTASMES, n'est qu'un concept vide, qui ne se perçoit même plus. Dans la mesure où les phantasmes sont riches, la pensée est ample et forte. Or, Faction trouve partout sur sa route des éléments assimilables et des (( tranches de vie » qui seront la figuration de ses idées abstraites. Elle en trouve même plus qu'elle n'en peut compter, car le réel est une sorte d'infini que nulle analyse, nulle supputation rationnelle n'épuise.

Mettez un artiste devant un arbre, il en fera des croquis indéfiniment, sans que jamais il ait pensé rendre entièrement ce que la nature exprime; mettez-le devant un croquis d'arbre, voire devant l'arbre d'un Claude Lorrain ou d'un Corot, quand il l'aura copié consciencieusement, il aura tari le modèle.

L'individuel est ineffable, disaient les anciens philosophes. L'individuel, c'est le réel, par opposition aux thèmes de l'esprit. En se plongeant dans le réel par l'action, on trouve dans cette matière des formes nouvelles, comme l'artiste, en exécutant nourrit sa conception, la redresse et l'achève.

Enfin, cet instructeur qu'est l'action est en même temps un professeur d'énergie dont les leçons ne seront pas inutiles à un solitaire. Par ses invites et par ses résistances, par ses difficultés, ses revers, ses succès, par l'ennui et la lassitude qu'elle obHge à vaincre, par les contradictions qu'elle ne manque pas de soulever et par les besoins nouveaux qu'elle fait naître, elle nous stimule et retrempe nos forces; elle secoue cette paresse

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fondamentale et cette orgueilleuse quiétude qui ne sont pas moins hostiles à la pensée qu'aux réalisations.

Les vertus du dehors viendront ainsi au secours de celles du dedans, Tenquête active servira le recueillement, le butin préparera le miel. La pensée, tour à tour plongée dans les deux abîmes : celui du réel et celui de Tidéal, fortifiée par une volonté aguerrie, éclairée et avertie par les RAISONS DU CŒUR que Faction met sans cesse en cause, sera un autre outil de recherche et un autre arbitre de vérité qu'une raison juchée sur TÉCHELLE DE PORPHYRE.

Je voudrais voir notre homme d'étude engagé à tout moment dans quelque entreprise peu onéreuse, à laquelle il consacrerait un temps bien délimité, sans céder à l'entraînement, en s'intéressant toutefois, et de tout son cœur, à des résultats qui ne doivent pas être pour lui comme les bûches que certains vont scier pour se reposer la tête. Agir sans se donner à l'action tout entier, ce n'est pas agir comme homme, et ni le repos de l'honmie, ni son instruction, ni sa formation n'en peuvent résulter. C'est pourquoi, si déjà vous n'en avez qui s'imposent à vous, cherchez des causes qui vous passionnent parce qu'elles sont de prix, des œuvres de lumière, de relèvement, de préservation, de progrès, des ligues de bien public, des sociétés de défense et d'action sociales, toutes entreprises qui veulent leur homme sinon quant à sa vie entière, du moins quant à son être au complet. A cela donnez-vous aux heures où l'inspii»-

tion vous accorde et même vous impose un congé à ellemême utile. Ensuite, vous lui reviendrez, et le ciel où elle vous introduit vous sera d*autant plus doux que vous aurez expérimenté, en même temps que ses trésors, les périls, les fanges et les aspérités de la terre.

Il me paraît résulter de tout ceci que la solitude utile, le silence, la retraite du penseur sont des réalités mitigées, animées par un esprit d*une exigence stricte. C'est en vue de la retraite, du silence et de la solitude intime que Faction et les fréquentations sont admises, et c'est par eux qu'elles sont dosées. Cela se doit, si vraiment l'intellectuel est un consacré, et si l'oN NE PEUT SERVIR DEUX MAITRES.

L'esprit de silence sera donc réclamé partout. C'est lui surtout qui impK)rte, tellement que nous avons pu, en rigueur, concevoir une vie intellectuelle fondée sur un travail de deux heures par jour. Penserait-on que, ces deux heures sauves, on peut se conduire ensuite comme si elles n'étaient pas? Ce serait bien mal comprendre. Ces deux heures sont données à la concentration, mais la consécration de toute la vie n'en est pas moins requise.

Un intellectuel doit être intellectuel tout le temps. Ce que suggère saint Paul du chrétien : SOIT QUE VOUS MANGIEZ, SOIT QUE VOUS BUVIEZ, SOIT QUE VOUS

FASSIEZ UNE AUTRE CHOSE QUELCONQUE, FAITES TOUT POUR LA GLOIRE DE DiEU, doit s'appliquer au chrétien en quête de lumière. La gloire de Dieir est pour lui le vrai, il doit y songer partout, s'y plier en tout. La solitude qui lui est recommandée est moins une solitude de lieu qu'une solitude de recueillement; elle est élévation plus qu éloignement ; elle consiste à s'isoler par en haut, grâce au don de soi aux choses supérieures et moyennant la fuite des légèretés, des divagations, de la mobilité et de toute volonté capricieuse; elle réalise le CONVERSATIO NOSTRA IN CŒLIS de l'apôtre, en portant notre demeure et notre commerce au ciel des esprits.

Demeurer chez soi et se livrer au babillage intérieur, au tiraillement des désirs, à l'exaltation de l'orgueil, au flux de pensées qui introduisent en nous un dehors absorbant et plein de discorde, serait-ce bien la solitude? Il y a une fausse solitude conmie il y a une fausse paix. Au contraire, sortir et agir par devoir, par sagesse ou par le souci d'une détente dont nous plaiderons plus loin encore la nécessité, ce peut être une solitude supérieure, qui nourrit et qui tonifie l'âme au lieu de l'amoindrir.

Ce que saint Augustin appelle la « pureté de la solitude )) peut se maintenir partout; son impureté peut souiller même son propre gîte. « Tu peux être dans une ville, a écrit Platon, comme un berger dans sa cabane sur le haut d'une colline. » Ayez l'inspiration intérieure, la retenue, l'amour de ce à quoi vous êtes donné, ayez avec vous le Dieu de vérité, et vous êtes seul en plein univers.

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