‹ La vie intellectuelle; son esprit, ses conditions, ses méthodesChapitre 5 sur 8 · SACRIFICES NÉCESSAIRES · texte numérisé non relu

SACRIFICES NÉCESSAIRES

On ne peut donner de conseil bien précis sur ce qu'il convient d'apprendre, et moins encore sur le dosage des éléments admis dans un plan de travail. Saint Thomas n'en fait aucune mention dans les SEIZE PRÉCEPTES. En vérité, c'est affaire de vocation personnelle, en dépendance étroite du but poursuivi. Toutefois, quelques indications sont possibles, et les donner peut servir de point de départ à d'utiles réflexions.

Nous ne prenons pas la question à son origine première ; nous parlons entre gens ayant dépassé la scolarité et se proposant d'organiser ou de compléter des études profondes. A ce niveau, le sujet appelle les observations si intéressantes du Père Gratry relatives à la SciENCE COMPARÉE. On peut trouver que le développement de ce thème dans les SOURCES a un peu vieilli; mais le fond en demeure et mériterait de la part des jeunes intellectuels des méditations sérieuses.

Science comparée, disons-nous, et par là nous entendons Télargissement des spécialités par le rapproche-

l ment de toutes les disciplines connexes, puis le rattachement de ces spécialités et de leur ensemble à la philo-

I Sophie générale et à la théologie.

Il n'est pas sage, il n*est pas fécond, dût-on pour- ^suivre une spécialité très déterminée, de s'y enfermer aussitôt. C'est se poser des œillères. Nulle science ne se suffit; nulle discipline envisagée seule n'est une lumière suffisante à ses propres voies. Isolée, elle se réitrécit, s'amaigrit, s'étiole et, à la première occasion,

is'égare. --^v^5{V^

Une culture partielle est toujours indigente et précaire. Sans trêve l'esprit s'en ressent; je ne sais quelle liberté de mouvement, quelle sûreté de regard lui manquent et paralysent ses gestes. Un (( fruit sec » est celui [qui ne sait rien, mais aussi celui qui s'est réduit et dessé- [ché pour avoir rendu prématurément sa terre exclusive. On peut assurer sans paradoxe que chaque science [poussée à fond donnerait les autres sciences, les scien- [ces la poésie, la poésie et les sciences la morale, puis |la politique et la religion même en ce qu'elle a d'huimain. Tout est dans tout, et un cloisonnement n'est posjsible que par abstraction. Abstraire n'est pas mentir, dit jle proverbe: ABSTRAHERE NON EST MENTIRI; mais [c'est à condition que l'abstraction qui distingue, qui |isole méthodiquement, qui concentre sa lumière sur un [point, n'aille pas séparer de ce qu'elle étudie ce qui, [plus ou moins directement, en relève. Couper ainsi de

communications son objet, c'est le fausser, car ses attaches font partie de lui-même.

Peut-on étudier une pièce d'horlogerie sans songer à la pièce voisine? Peut-on étudier un organe sans s'inquiéter du corps? On ne peut davantage avancer en physique ou en chimie sans mathématiques, en astronomie sans mécanique et sans géologie, en morale sans psychologie, en psychologie sans sciences naturelles, en rien sans histoire. Tout se tient; les lumières se croisent, et un traité intelligent de chacune des sciences fait allusion, plus ou moins, à toutes les autres.

Si donc vous voulez vous préparer un esprit ouvert, net, vraiment fort, défiez-vous, tout d'abord, de la spécialité. Etablissez vos bases suivant la hauteur oii vous voulez monter; élargissez l'orifice de l'excavation d'après la profondeur où elle doit atteindre. Comprenez du reste que le savoir n'est ni une tour ni un puits, mais une habitation d'homme. Un spécialiste, s'il n'est pas un homme, est un rond-de-cuir; sa splendide ignorance fait de lui un égaré parmi les humains; il est inadapté, anormal et sot. L'intellectuel catholique ne copiera pas ce modèle. Appartenant au genre humain par sa vocation, il veut d'abord en être; il marchera sur le sol d'un pied franc, avec sa base de sustentation, non en sautillant sur ses pointes.

Notre savoir a essayé de sonder la nuit en tous sens; nos savants y plongent la main pour ramener des étoiles; ce noble effort ne laisse indifférent aucun vrai penseur. Suivre jusqu'à un certain point les explorations de

chaque chercheur est pour vous une obhgation qui se résout à la fin en capacité décuplée pour vos propres recherches. Quand vous en viendrez au spécial, ayant ainsi expérimenté mainte culture, amplifié vos regards, pris le sentiment des liaisons par les profondeurs, vous serez un autre homme que le confiné d'une discipline étroite.

Toute science, cultivée à part, non seulement ne se suffit pas, mais présente des dangers que tous les hommes de sens ont reconnu. Les mathématiques isolées faussent le jugement, en l'habituant à une rigueur que ne comporte aucune autre science et moins encore la vie réelle. La physique, la chimie obsèdent par leur complexité et ne donnent à l'esprit aucune ampleur. La physiologie pousse au matérialisme, l'astronomie à la divagation, la géologie fait de vous un limier qui flaire, la littérature vous vide, la philosophie vous enfle, la théologie vous livre au faux sublime et à l'orgueil doctoral. Il faut passer d'un esprit à l'autre afin de les corriger l'un par l'autre ; il faut croiser les cultures pour ne pas ruiner le sol.

Et ne croyez pas que de pousser jusqu'à un CER- TAIN POINT cette étude comparée, ce soit vous surcharger et vous trouver en retard pour une étude spéciale. Vous ne vous surchargerez pas, car les lumières trouvées dans la comparaison vous allégeront, au contraire, toutes choses; prenant de l'ampleur, votre esprit en sera plus apte à recevoir sans être grevé.

Quand on accède au centre des idées, on se rend

tout facile, et quel meilleur moyen d*avoir accès au centre que de tenter différentes voies qui toutes, à la manière des rayons d'un cercle, donnent le sentiment d*une rencontre et d'un carrefour commun?

Je connais un linguiste qui, en quinze jours, débrouille une langue nouvelle. Pourquoi? — parce qu'il en connaît beaucoup d'autres. D'un coup d'œil il saisit l'esprit de son nouvel idiome, ses caractères fondamentaux, sa constitution entière. Les sciences sont les langues diverses en lesquelles la nature ineffable est balbutiée péniblement par les hommes; en déchiffrer plusieurs, c'est favoriser chacune d'elle, car au fond elles ne sont qu'un.

De plus, l'instinct puissant et l'enthousiasme éveillés chez tout homme bien doué par cette façon de voyager à travers les sciences, d'explorer ces magnifiques domaines comme on visite tour à tour les fjords de Norvège, la Corne d'Or, les hypogées d'Egypte, les pampas d'Amérique et les palais chinois, cette ardeur en quelque sorte épique, dont est saisie une intelligence forte au contact des grandeurs d'esprit, communique à l'étude une verve et des facilités merveilleuses.

Un rabbin à qui Ton reprochait de surcharger la loi répondait : « Quand un boisseau est plein de noix, on peut y mettre encore beaucoup de mesures d'huile » ; celui-là avait le zèle, qui pour la capacité spirituelle correspond à la chaleur qui dilate les corps. Une coupe au soleil a plus de contenance qu'à l'ombre. Un esprit enivré au spectacle du vrai, épanoui par lui comme un

arc-en-ciel devient capable d'acquérir sans fatigue, avec joie des connaissances qui lasseraient le triste suppôt d*une seule science.

Les grands hommes se sont toujours montrés plus ou moins universels; excellant en une partie, ils furent dans les autres au moins des curieux, fréquemment des savants, parfois des spécialistes encore. Vous n'auriez pas confiné dans une seule culture des hommes comme Aristote, Bacon, Léonard de Vinci, Leibniz ou Goethe. Henri Poincaré étonnait ses confrères de toutes les sections, à TAcadémie des Sciences, par ses vues géniales; le consulter, c'était se placer tout de suite au centre du savoir, là où il n'y a plus de sciences diverses.

Vous n'avez pas de telles prétentions? Soitî mais pour chacun proportionnellement, ce que les grands ont pratiqué demeure l'i-ndication féconde. Faites-vous un plan large, qui peu à peu se rétrécira au point de vue du temps consacré à chaque étude secondaire, jamais au point de vue de l'ampleur du regard et de l'esprit du travail.

Choisissez bien vos conseillers. Un seul pris entre mille pour l'ensemble, d'autres pour chaque partie, s'il est nécessaire. Répartissez le temps; réglez la succession des cultures: cela ne va pas au hasard.

En chaque chose, allez droit à l'essentiel; ne vous laissez pas attarder par les minuties: ce n'est point par leurs minuties que les sciences se tiennent; c'est souvent par leur détail, mais le détail caractéristique, c'està-dire, encore, le fond.

D'ailleurs, vous ne pouvez pas vous diriger en tout cela avant d'avoir pénétré ce qui nous reste à dire.

De même que nulle science particulière ne se suffit, ainsi l'ensemble des sciences ne se suffit pas sans la reine des sciences: la philosophie, ni l'ensemble des connaissances humaines sans la sagesse issue de la science divine elle-même: la théologie.

Le Père Gratry a exprimé sur ce point des vérités capitales, et saint Thomas, beaucoup plus profondément encore, a marqué la place, le rang de ces deux reines du double royaume (1). Les sciences, sans la philosophie, se découronnent et se désorientent. Les sciences et la philosophie, sans la théologie, se découronnent encore bien davantage, puisque la couronne qu'elles répudient est une couronne céleste, et elles se désorientent plus irrémédiablement, car la terre sans le ciel ne trouve plus ni la trajectoire de sa giration, ni les influences qui la rendent féconde.

Aujourd'hui que la philosophie a fléchi, les sciences s'abaissent et s'éparpillent; aujourd'hui que la théologie est ignorée, la philosophie est stérile, elle ne conclut à rien, elle fait de la critique sans boussole et, sans boussole encore, de l'histoire; elle est sectaire et destructrice souvent, elle est compréhensive et accueillante parfois, elle n'est jamais rassurante, vraiment éclairante; elle n'enseigne pas. Et pour ses maîtres qui ont le double

(1) Voir notamment, dans la SoMME THÉOLOGIQUE, toute la Première question; dans le Commentaire sur le DE Trinitate de Boèce, la Qur.STiON IP art. 2; dans le Contra Gentes, le chapitre I®' du l**" Livre.

malheur d'ignorer et d'ignorer qu'ils ignorent, la théologie est une chose de l'autre monde.

Oui, certes, de l'autre monde, la thologie l'est, en effet, quand à son objet; mais l'autre monde porte celui-ci, le continue en tous sens, en arrière, en avant et au-dessus, et il n'est pas étonnant qu'il l'éclairé.

Si l'intellectuel catholique appartient à son temps, il ne peut rien faire de mieux que de travailler pour sa part à nous restituer l'ordre qui nous manque. Ce qui fait défaut à ce temps au point de vue doctrine, ce n'est pas la dose du savoir, c'est l'harmonie du savoir, harmonie qui ne s'obtient que par un appel aux premiers principes ( I ) .

L'ordre de l'esprit doit correspondre à l'ordre des choses et puisque l'esprit ne s'instruit vraiment que par la recherche des causalités, l'ordre de l'esprit doit correspondre à Tordre des causes. Si donc il y a un Etre premier et une Cause première, c'est là que s'achève et que s'éclaire ultimement le savoir. En philosophe d'abord, au moyen de la raison; en théologien ensuite, utilisant la lumière venue des sommets, l'homme de vérité doit centrer sa recherche en ce qui est point de départ, règle et fin à titre premier, en ce qui est tout à tout, comme à tous.

L'ordre ne vient, en aucun genre d'objets ou de dis-

(1) Charles DuNAN a écrit celle parole frappante : « Pour la philosophie moderne, les problèmes transcendants sont nuls et non avenus. Mais la réciproque est vraie ; si ces problèmes existent, c'est la philosophie moderne qui n'existe pas ». Les DEUX IDÉalismes, p. 182. Paris 1911, Alcan éd.

ciplines, qu'au moment où les principes, hiérarchiquement rangés jusqu'au principe premier, jouent leur rôle de principes, de chefs, comme dans une armée, comme dans une maison ordonnée, comme dans un peuple. Aujourd'hui, nous avons répudié les premiers principes, et le savoir s'est débandé. Nous n'avons plus que des bribes, de magnifiques oripeaux et pas d'habits, de magnifiques chapitres et pas de livre achevé, pas de Bible.

Les Bibles du savoir, ce furent autrefois les SOMMES : nous n'avons plus de Sommes, et nul parmi nous n'est en état d'en écrire une. Tout est chaotique. Mais tout au moins, si une Somme collective est prématurée, chaque homme qui pense et qui désire vraiment SAVOIR peut essayer de constituer sa Sonmie personnelle, c'està-dire d'introduire l'ordre en ses connaissance par un appel aux principes de cet ordre, c'est-à-dire en philosophant, et en couronnant sa philosophie par une théologie sonmiaire, mais profonde.

Les savants chrétiens, depuis le début jusqu'à la fin du XVI r siècle, ont tous été des théologiens, et les savants, chrétiens ou non, jusqu'au XIX^, ont tous été des philosophes. Depuis, le savoir s'est abaissé; il a gagné en surface et perdu en hauteur, donc aussi en profondeur, car la troisième dimension a deux sens qui se répondent. Que le catholique conscient de cette aberration et de ses conséquences n'y succombe pas ; devenu intellectuel ou désireux de le devenir, qu'il vise l'intellectualité complète ; qu'il se donne toutes ses dimensions.

(( La théologie, disait le Père Gratry, est venue insérer

dans l'arbre de la science une grefFe divine, grâce à laquelle cet arbre peut porter des fruits qui ne sont pas les siens. On n'ôte rien de sa sève, on lui donne au contraire un cours glorieux. En raison de ce nouvel élan imprimé au savoir, de cet appel des données humaines à une collaboration céleste, toutes les connaissances sont vivifiées et toutes les disciplines élargies. L'unité de la foi donne au travail intellectuel le caractère d'une coopération immense. C'est l'œuvre collective des humains unis en Dieu. Et c'est pourquoi la science chrétienne, telle qu'elle est, et bien plus encore quand aura été écrite la Somme des temps modernes, ne peut que dépasser en ampleur et en inspiration tous les monuments de l'antiquité et du néo-paganisme. Les Encyclopédies n'en approchent pas plus que Babel des cathédrales. Cherchant la vérité, on ne devrait pas pouvoir ignorer un tel trésor. J'espère que la génération prochaine, mise sur la voie par celle-ci qui dépasse si notoirement ses aînées, abordera tout de bon et sans respect humain la science des sciences, le cantique des cantiques du savoir, la théologie inspiratrice et seule finalement concluante. Elle y trouvera à la fois la maturité et l'envol, le lyrisme puissant et calme qui est la vie complète de l'esprit.

Il n'est pas si difficile qu'on le croit de pénétrer la théologie, et ce n'est pas une étude très longue, au degré où il s'agit de l'obtenir. L'adopter comme spécialité, ce serait autre chose. Consacrez-y quatre heures

par semaine pendant les cinq ou six années que suppose une formation, ce sera très suffisant; vous n'aurez plus ensuite qu'à entretenir.

Mais n'allez pas, surtout, vous confier à de faux maîtres. Abordez aussitôt saint Thomas d'Aquin. Etudiez la Somme, sans négliger, au préalable, de vous renseigner très exactement sur le contenu de la foi. Ayez sous la main le CATÉCHISME DU CoNCILE DE Trente, qui est lui-même un puissant abrégé de théologie. Possédez pleinement ce manuel et poursuivez avec saint Thomas, jour par jour, le développement rationnel de la science divine. Le texte vous paraîtra d'abord sec, abstrus; puis, peu à peu, les lumières dominatrices brilleront; les premières difficultés vaincues auront pour récompense des victoires nouvelles; vous apprendrez la langue du pays, et, au bout d'un certain temps, vous circulerez là comme chez vous, sentant que ce chez vous est une sublime demeure.

Etudiez, bien entendu, en latin! Les traductions de la Somme sont traîtresses. Celui qui se laisserait arrêter par le petit effort de débrouiller une langue dont un esprit ordinaire vient à bout en deux mois ne mériterait pas qu'on s'inquiète de sa formation. Nous parlons pour des ardents : que ceux-là, désireux de pénétrer dans le (( cellier à vin », se donnent la peine d'en chercher la clef.

Quelque ouvrage d'introduction vous faisant pressentir le contenu de saint Thomas et vous servant de prélibation serait utile. Ne vous y attardez pas; mais

prenez cette main qui se tend pour vous mettre en marche (1).

D'un autre côté, un répétiteur d'esprit ouvert et bien informé serait au début d'un immense secours: j'allais dire secours indispensable. Il vous initierait à mesure au vocabulaire spécial du thomisme, vous éviterait des hésitations et des quiproquos, éclairerait un texte par un autre texte, vous signalerait les pistes et garderait votre marche des faux pas. Toutefois, pénétré comme je suis de la nuisance d'amis maladroits, du refroidissement et de l'espèce de scandale qu'occasionnent de sots commentaires, je vous dis: Recherchez plutôt la solitude qu'un concours borné. Efforcez-vous de casser la noix; elle meurtrira vos mains, mais elle cédera, et saint Thomas lui-même instruira son disciple.

A cet effet, consultez soigneusement, à l'occasion de chaque article les passages différents auxquels les éditions vous renvoient; consultez I'Index TERTIUS, ce trésor; comparez; faites que les documents se complètent, se commentent, et rédigez vous-même votre article. Excellente gymnastique, qui procurera à votre esprit souplesse, vigueur, précision, haine du sophisme et de l'a peu près, ampleur, et, en même temps, accumulation progressive de notions nettes, profondes, bien enchaînées, toujours reliées à leurs principes premiers et constituant, par leur coadaptation, une forte synthèse.

(1) Cf. Comme ouvrage élémentaire : Jacques Maritain, Eléments DE Philosophie, Téqui 1920. Pour le travailleur plus avancé : A.-D. Sertillanges, Saint Thomas d'Aquin, dans la Collection des Grands Philosophes. Alcan 1910.

J*arnve par là tout naturellement à exposer ma pensée relativement au thomisme envisagé comme cadre d*une science comparée.

On ne saurait contester l'utilité de posséder le plus tôt possible, dès le départ s'il se peut, un ensemble d'idées directrices formant corps, et capable, comme l'aimant, d'attirer et de se subordonner toutes nos connaissances. Qui n'a pas cela ressemble, dans l'univers intellectuel, au voyageur qui facilement coule au scepticisme, à fréquenter tant de civilisations disparates et de doctrines adverses.

Ce désarroi est un des grands malheurs de ce temps. S'en retirer, grâce à l'équilibre intellectuel que procure une doctrine sûre, c'est un bienfait incomparable. Or, le thomisme est à cet égard souverain. On dirait qu'il a été créé sept siècles d'avance pour étancher notre soif. Comparé à l'eau limoneuse qu'on nous sert, il est une source limpide. Après qu'on a vaincu par un effort vigoureux les premières difficultés d'une exposition archaïque, il vous rassure l'esprit, l'établit en pleine clarté et lui offre un cadre à la fois souple et fort pour ses acquisitions ultérieures.

Le thomisme est une synthèse. Ce n'est pas pour cela une science complète; mais la science complète peut s'y appuyer comme à un pouvoir de coordination et de surélévation quasi miraculeux. Si un pape a pu dire de l'œuvre de saint Thomas prise dans son détail QuOT

ARTICULI, TOT MIRACULA, à bien plus forte raison Tensemble est-il un prodige.

Etudiez ce système, appréciez-en les caractères, jugez-en les idées maîtresses, puis leur ordre, puis la fécondité de leur généalogie descendante, Touverture d*angle, ou pour mieux dire la capacité vitale de chaque notion en face des faits et des notions accessoires qui la peuvent nourrir: vous verrez avec étonnement que nul ensemble partiel ne peut être comparé à celui-là comme force attractive à Tégard du tout, que nulle graine n'a plus de pouvoir pour absorber et pour canaliser les sucs de la terre.

Le thomisme est une position de l'esprit tellement bien choisie, si éloignée de tous les extrêmes où se creusent les abîmes, si centrale par rapport aux sommets, qu'on y est conduit logiquement de tous les points du savoir et que de lui on rayonne, sans brisures du chemin, dans toutes les directions de la pensée et de l'expérience.

D'autres systèmes s'opposent aux systèmes voisins : celui-ci les concilie dans une lumière plus haute, ayant songé à ce qui les séduisait et s'inquiétant de faire droit à tout ce qu'ils ont de juste. D'autres systèmes ont été contredits par les faits: celui-ci vient à leur rencontre, les enveloppe, les interprète, les classe et les consacre à l'égal d'un droit.

Nulle métaphysique n'offre aux sciences de la nature des principes d'agencement et d'interprétation supérieure plus secourables; nulle psychologie rationnelle

n'est mieux en rapport avec ce que la psychologie expérimentale et les sciences annexes ont trouvé; nulle cosmologie n'est plus souple et plus accueillante aux découvertes qui ont déconcerté tant de rêveries anciennes; nulle morale ne sert mieux le progrès de la conscience humaine et des institutions.

Je ne puis tenter ici de prouver si peu que ce soit le bien fondé de ces affirmations; en attendant que chacun l'éprouve pour son compte, c'est une question de confiance. Mais la confiance du catholique ne doit-elle pas aller naturellement à celle qui a reçu mission et grâce pour guider de haut l'essor de son esprit?

L'Eglise croit aujourdhui, comme elle le crut dès le premier abord, que le thomisme est une arche salvatrice, capable de garder à flot les esprits dans le déluge des doctriiles. Elle ne le confond pas avec la foi, ni davantage avec la science en toute son ampleur ; elle sait qu'il est faillible et qu'il a participé, en tout ce qui est théorie transitoire, aux erreurs des temps; mais elle estime que sa membrure répond dans son ensemble à la constitution du réel et de l'intelligence, et elle constate que la science comme la foi y concourent, parce que lui-même a pris position entre elles comme un castel au carrefour des routes.

On ne peut rien imposer en un tel domaine; mais je dis à celui qui se décide à la science comparée, c'est-àdire qui forme le propos de mener de front les sciences particulières, la philosophie et la théologie comme une

seule et unique recherche: consultez-vous; essayez de trouver dans votre cœur assez de foi en votre guide séculaire pour ne pas lui marchander une libre adhésion filiale. Si vous y réussissez, votre fidélité aura sa récompense; vous monterez à un niveau que ne connaissent ni le solipsisme orgueilleux ni la modernité sans base éternelle.

Complétons aussitôt ce que nous venons de dire de la science comparée, pour qu'on ne croie pas que sous ce couvert nous poussons à une science encyclopédique. Plus on sait, sous certaines conditions, mieux cela vaut ; mais en fait, les conditions ne pouvant être remplies — aujourd'hui moins que jamais, l'esprit encyclopédique est ennemi de la science.

La science consiste en profondeur plus qu'en superficie. La science est une connaissance par les causes, et les causes plongent comme des racines. Il faut sacrifier toujours l'étendue à la pénétration, pour cette raison que l'étendue, par elle-même, n'est rien et que la pénétration, en nous introduisant au centre des faits, nous fournit la substance de ce qu'on recherchait dans une poursuite sans terme.

Nous avons plaidé une certaine extension, mais c'était en faveur de la profondeur même et à titre de formation; la formation obtenue et l'approfondissement assuré de ses possibilités, il en faut venir à creuser, et seule la spécialisation peut le permettre.

Il est fréquent que ce qui est indispensable au pre-

mier abord devienne hostile ensuite. L'hostilité se manifeste;rait ici de bien des façons et elle mènerait à la décadence de l'esprit par des voies diverses.

Tout d'abord, chacun a ses capacités, ses ressources, ses difficulés intérieures ou extérieures, et l'on doit se demander s'il serait sage de cultiver également ce pour quoi l'on est fait et ce qui se tient plus ou moins hors de vos prises. Vaincre une difficulté est bien ; il le faut ; mais la vie intellectuelle ne doit pas être une acrobatie permanente. Il est très important de travailler dans la joie, donc dans la facilité relative, donc dans le sens de ses aptitudes. Il faut, en avançant tout d'abord dans diverses voies, se découvrir soi-même et, une fois averti de sa vocation spéciale, s'y fixer.

Ensuite, un danger guette les esprits qui se répandent par trop : c'est de se contenter de peu. Satisfaits de leurs explorations à travers tout, ils arrêtent l'effort ; leurs progrès, tout d'abord rapides, sont ceux des feux follets sHr la terre. Nulle énergie ne se déploie longtemps si elle n'est stimulée par la difficulté croissante et soutenue par l'intérêt croissant aussi d'une fouille laborieuse. L'ensemble examiné, jugé dans ses relations et son unité de principes fondamentaux, il est urgent, si l'on ne veut piétiner sur place, de s'attaquer à une tâche précise, limitée, proportionnée à ses forces et de s'y donner désormais de tout son coeur.

Nos propositions de tout à l'heure trouvent là leur réciproque. Nous disions : Il faut entrer dans diverse* voies pour avoir le sentiment des rencontres ; il faut

aborder la terre largement pour aboutir à des profondeurs. Cela fait, si Ton ne pense plus qu'à creuser au centre, le rétrécissement apparent profite à tout Tespace, le fond du trou montre tout le ciel. Dès que Ton sait à fond quelque chose, pour peu que Ton ne soit pas ignorant du reste, ce reste en toute son étendue a le bénéfice du voyage vers les profondeurs. Tous les abîmes se ressemblent et tous les fondements communiquent.

De plus, à supposer qu'on s'attaque avec une même et durable énergie à toutes les branches du savoir, on se trouvera promptement devant une tâche impossible. Que fera-t-on ? Ayant voulu être légion, on aura oublié d'être quelqu'un ; en visant au géant, on se diminue comme homme.

Chacun, dans la vie, a son oeuvre ; il doit s'y appliquer courageusement et laisser à autrui ce que réserve à autrui la Providence. Il faut écarter la spécialité tant qu'il s'agit de devenir un homme cultivé, et, en ce qui concerne le héros de ces pages, un homme supérieur ; mais il faut faire appel de nouveau à la spécialité quand il s'agit d'être un homme exerçant une fonction et se proposant un rendement utile. En d'autres termes, il faut tout COMPRENDRE, mais en vue de parvenir à FAIRE quelque chose.

Concluez de là l'obligation de se résoudre, en son temps, aux sacrifices nécessaires. C'est une grande peine de se dire : En prenant un chemin, j'en abandonne mille.

Tout est intéressant; tout pourrait être utile; tout attire et séduit Tesprit généreux ; mais il y a la mort ; il y a les nécessités de Tesprit et des choses : force est bien de se soumettre et de se contenter, pour ce que le temps et la sagesse vous dérobent, du regard de sympathie qui sera encore un hommage au vrai.

N'ayez pas honte d'ignorer ce que vous ne pourriez savoir qu'au prix de la dispersion. Que vous en ayez de l'humilité, oui, car cela marque nos limites ; mais nos limites acceptées sont une partie de notre vertu ; une grande dignité en ressort: celle de l'homme qui se tient dans sa loi et qui joue son rôle. Nous sommes peu de chose mais nous faisons partie d'un tout et nous en avons l'honneur. Ce que nous ne faisons pas, nous le faisons encore : Dieu le fait, nos frères le font, et nous sommes avec eux dans l'unité de l'amour.

Ne vous croyez donc pas tout possible. Mesurezvous, mesurez votre tâche ; après quelques tâtonnements inévitables, sachez vous limiter sans raideur ; gardez, moyennant des lectures et au besoin de petits travaux, le bénéfice des cultures premières, le contact des ampleurs, mais pour le principal de votre temps et de vos forces, concentrez-vous. Le demi-savant n'est pas celui qui ne sait que la moitié des choses, c'est celui qui ne les sait qu'à demi. Sachez ce que vous avez décidé de savoir ; ayez un regard pour le reste. Ce qui n'est pas de votre vocation propre, abandonnez-le à Dieu qui en aura le soin. Ne soyez pas un déserteur de vous-même, pour avoir voulu vous substituer à tous.

I. L ARDEUR DE LA RECHERCHE. — II. LA CONCEN- TRATION. — III. LA SOUMISSION AU VRAI. — IV. LES ÉLARGISSEMENTS. — V. LE SENS DU MYSTÈRE.

Le champ du travail déterminé, il est bon de marquer l'esprit qui doit animer le travailleur, et c'est d'abord, avant tout mode particulier de son application, un esprit de zèle. « EcLAIRE-TOI DE TES DOU- TES )), dit saint Thomas à son disciple.

Un esprit actif est constamment en quête de quelque vérité qui est pour lui, dans le moment, la figuration de cette vérité intégrale à laquelle il a voué son culte. L'intelligence est pareille à l'enfant, sur les lèvres duquel les POURQUOI ne se taisent point. Un bon éducateur laisse-t-il sans satisfaction cette féconde inquiétu<k? Ne profite-t-il pas d'une curiosité neuve, conune d'un jeune appétit, pour nourrir solidement l'organisme spirituel naissant? Notre âme ne vieillit pas; elle est toujours en croissance; à l'égard de la vérité, elle est toujours enfant; chargés nous-mêmes de son éducation per-

maiiente, nous ne devons, autant qu*il se peut, laisser sans solution aucun des problèmes qui se fHDsent à nous au cours du travail et sans conclusion appropriée aucune de nos enquêtes.

Que l'homme d'étude soit donc aux écoutes de la vérité. Tandis qu'il est penché sur sa tâche, l'Esprit souffle en lui, se révèle peut-être au dehors, envoie ses prophètes, honmies, choses, livres, événements : l'âme attentive n'en doit rien négliger ; car cet esprit du vrai, comme la grâce, souvent passe et ne revient pas. Luimême, d'ailleurs, n'est-il pas une grâce ?

Le grand ennemi du savoir, c'est notre indolence ,; c'est cette paresse originelle qui répugne à l'effort, qui veut bien, capricieusement, donner de ci de là quelque coup de collier, mais vite revient à un automatisme négligent^ considérant un élan vigoureux et soutenu comme un vrai martyre. Un martyre, peut-être ! é'tant donnée notre constitution ; mais ce martyre, il faut y être préparé ou renoncer à l'étude ; car que peut-on faire sans mâle énergie ? L'esprit est conrnie l'aéroplane qui ne peut se maintenir haut qu'en progressant de toute la force de son hélice. S'arrêter, c'est choir.

Par contre, une ardeur tenace peut nous porter hors de toutes les limites prévues par nos rêves. On ne sait pas à quel point l'intelligence est plastique et susceptible d entraînement. Bossuet a dit : a L'esprit de l'homme peut trouver jusqu'à l'infini, sa seule paresse met des bornes à sa sagesse et à ses inventions. » Ce que nous prenons pour barrière n'est le plus souvent que

la broussaille de nos défauts et de nos négligences sensuelles. Entre concevoir et projeter, projeter et exécuter, exécuter et parfaire, que de délais, que de chutes ! L'habitude de Tefîort rapproche ces étapes et fait passer de la conception à rachèvement par une pente rapide. L'homme fort dresse devant soi l'échelle de Jacob, pour les montées et les descentes des anges qui nous visitent.

Certains esprits en arrivent promptement à se contenter d'un certain acquis. Ayant travaillé au début, ils ont perdu le sentiment de leur vide. Ils ne songent pas que nous sommes toujours vides de ce que nous n'avons point et que, dans un champ de découverte illimité, il n'y a jamais lieu de se dire: Arrêtons-nous là. S'il ne s'agit que de parade ou de quelque avantage, un petit stock de pensées y peut suffire. Beaucoup se servent ainsi d'un paravent léger pour masquer à autrui et à eux-mêmes une vaste ignorance. Mais une réelle vocation ne se satisfait pas à si peu de frais ; elle considère tout acquis comme un point de départ. Savoir, chercher, savoir de nouveau et repartir pour chercher encore, c est la vie d'un homme consacré au vrai, comme acquérir, quelle que soit sa fortune, est le but de l'avare. L'intellectuel sincère dit chaque jour au Dieu de vérité: « Le zèle de ta maison me dévore. »

C'est sur le tard plus que jamais qu'il y a lieu de se garder d'une telle tentation. On connaît le cas de ceux qu'on appelle « bonzes », vieux savants qui étouffent sous les honneurs, qu'on écrase d'exigences et qui per-

dent en représentation le temps qu'ils consacraient jadis à des découvertes. Mieux outillés, ils ne produisent plus ; soutenus de toute façon, ils ne sont cependant qu'une ombre d'eux-mêmes. On disait du peintre Henner, à la fin de sa vie : (( Il ne fait plus que de faux Henner. » Je ne signe pas ce jugement, mais le mot est cruel, et, pour tous ceux qu'il pourrait viser, il est redoutable. Il ne faut pas se dissimuler que, chez les jeunes aussi, on constate ce radotage prématuré qui, heureux d'une trouvaille réelle ou apparente, l'exploite à satiété et perd à étirer un fil de plus en plus ténu, des soins qui seraient mieux employés à fondre un lingot ou à frapper une médaille.

Un vrai penseur apporte à son travail un tout autre esprit; il est entraîné par un instinct de conquérant, une fougue, un élan, une inspiration héroïques. Un héros ne se fixe pas, ne se limite pas. Un Guynemer juge une victoire conrnie une répétition pour une autre victoire ; selon un mode tout-puissant, il vole, repart, atteint l'adversaire, se retourne contre un nouveau et ne voit que dans la mort la fin de sa carrière.

Il faut toujours chercher, toujours s'efforcer. La nature pousse le sauvageon à refleurir, l'astre à briller, l'eau à couler, dévalant les pentes, tournant les obstacles, remplissant les vides, rêvant de la mer qui l'attend là-bas, où elle atteindra peut-être. La création à tous ses étages est une aspiration continue: l'esprit, qui est en puissance toutes choses, ne peut limiter de lui-même ses formes idéales plus que les formes naturelles dont

elles sont le reflet. La mort le limitera, et aussi son impuissance : que du moins son courage fuie les paresseuses frontières. L'infini qui est devant nous veut Tinfini de notre désir pour corriger autant qu'il se peut Tévanouissement de notre force.

Cet esprit de zèle doit se concilier avec une concentration que tous les hommes de pensée profonde nous recommandent. Rien de désastreux comme Téparpillement. Diffuser la lumière, c'est l'affaiblir dans des proportions géométriquement croissantes. Au contraire, concentrez par l'interposition d'une loupe, et ce qui était à peine échauffé par le libre rayonnement brûle au foyer où l'ardeur s'exalte.

Que votre esprit apprenne à faire loupe, grâce à une attention convergente ; que votre âme soit toute tendue vers ce qui s'est établi en vous à l'état d'idée dominante, d'idée absorbante. Sériez les travaux, afin de pouvoir vous y donner tout entier. Que chaque tâche vous prenne à fond, comme si elle était seule. C'était le secret de Napoléon ; c'est celui de tous les grands actifs. Les génies mêmes ne furent grands que par l'application de toute leur force sur le point où ils avaient décidé de donner leur mesure.

Il faut laisser chaque chose à elle-même, la faire en son temps, en réunir toutes les conditions, lui consacrer

la plénitude des ressources dont on dispose, et, une fois qu'on Ta menée à bien, passer paisiblement à une autre. On accumule ainsi incroyablement sans se ruiner en agitations.

Ce n'est pas qu'on ne puisse avoir plusieurs travaux en chantier : cela même est nécessaire; car pour avoir du recul, pour mieux se juger et au besoin se reprendre, pour se reposer d'un effort par un autre, peut-être aussi pour des motifs accidentels, on ne peut éviter l'interruption et l'échange des tâches. Mais alors, ce que nous disons de la concentration s'applique à chaque besogne et à chaque reprise la concernant. Au moment oii celleci est en question, il faut exclure celle-là, étabHr un système de cloisons étanches, pousser à fond sur le point abordé et ne permuter qu'ensuite.

Les va-et-vient ne réussissent jamais. Le voyageur qui tâtonne et s'engage successivement dans diverses routes s'épuise, se décourage et n'avance pas. Au contraire, la continuité dans une voie et les reprises énergiques suivies de détentes opportunes, à savoir quand la première phase de l'action est satisfaite, c'est le moyen de produire au maximum, et en même temps de garder sa pensée fraîche, son courage intact. L'âme d'un vrai travailleur, en dépit de ses préoccupations et de leur multiplicité successive, devrait toujours, entre deux pesées ardentes sur l'obstacle, être trouvée paisible et noble comme l'assemblée des nuages sur l'horizon.

Ajoutez que cette loi de toute activité se renforce quand il s'agit de pensée pure, en raison de l'unité du

vrai et de Timportance d'en maintenir sous nos yeux tous les éléments pour que la clarté en jaillisse. Chaque idée, pour peu que c'en soit vraiment une, est riche à Tinfini; tenant à toutes les autres, elle peut sans cesse s'y régénérer. Tant que ces dépendances éclairantes se découvrent, tant que le vrai rayonne, ne distrayez pas le regard, gardez en main le fil qui vous guide à travers le labyrinthe ; semez la graine d'une féconde pensée, puis la graine de la plante nouvelle ; ne vous lassez ni de culture, ni de semailles: un seul germe vaut pour tout un champ.

Tous les ouvrages d'un esprit bien fait ne devraient être que des développements d'une pensée unique, d'un sentiment de la vie qui cherche ses formes et ses applications: à plus forte raison toutes les démarches d'une période définie, d'une entreprise, d'une séance d'étude doivent-elles s'orienter, se masser avec une discipline stricte. Creuser toujours le même trou, c'est le moyen de descendre profond et de dérober ses secrets à la terre.

Un des effets de cette^'concentration, ce sera le choix dans la masse confuse qui presque toujours se présente à nous, lors de nos premières recherches. Peu à peu, les liaisons essentielles se découvriront, et c'est en cela que consiste avant tout le secret des puissantes œuvres. La valeur n'est nulle part dans la multiplicité; elle est dans les relations de quelques éléments qui gouvernent tout le cas, ou tout l'être, qui en fournissent la loi et permettent donc à son sujet la création originale, l'œu-

vre en relief et de solide portée. Quelques faits bien choisis ou quelques idées fortes, fortes, dis-je, par leur cohérence et leurs enchaînements plus que par leur teneur, c'est la matière suffisante d'une production géniale. Bien diriger leurs investigations et bien centrer leurs travaux, ce fut tout Tart des grands ; c'est ce qu'à leur exemple il faut tenter, chacun, pour aller jusqu'au bout de soi-même.

Mais une autre chose est encore plus importante, c'est de nous soumettre, en même temps qu'à la discipline du travail, à la discipline du vrai, qui est la stricte condition de son commerce. Une obéissance prompte : voilà ce qui appelle en nous la vérité. A ce rendez-vous solennel, nous devons apporter une âme respectueuse. , La vérité ne se livre que si nous sommes d'abord dépouillés et bien décidés à ce qu'elle seule suffise. L'intelhgence qui ne se donne pas est en état de scepticisme, et le sceptique est peu armé pour la vérité. La découverte est le fait de la sympathie ; or, qui dit sympathie dit don.

Par la pensée nous TROUVONS quelque chose, nous ne îe faisons pas; refuser de nous y soumettre, c'est ne la rencontrer point, et ne pas nous y soumettre d'avance, c'est esquiver sa rencontre. Cédant au vrai | et nous 1 exprimant du mieux que nous pouvons, mais sans altération criminelle, nous exerçons un culte auquel le Dieu intérieur et le Dieu universel répondront

en révélant leur unité et en liant société avec notre âme. En cela comme en tout, c'est la volonté propre qui est l'ennemie de Dieu.

Cette soumission suppose rhumilité, et nous aurions à rappeler ici ce que nous disions des vertus pour le règne de Tintelligence ; car les vertus ont toutes pour base l'exclusion de la personnalité orgueilleuse, qui répugne à l'ordre. Intellectuellement, l'orgueil est le père des aberrations et des créations factices ; l'humilité est l'œil qui lit au livre de la vie et au livre de l'univers.

L'étude pourrait se définir en disant : C'est Dieu qui prend en nous conscience de son oeuvre. Ainsi que toute action, l'intellection va de Dieu à Dieu conmie à travers nous. Dieu en est la cause première; il en est la fin dernière : sur le passage, notre moi débordant peut faire dévier l'essor. Ouvrons plutôt les yeux avec sagesse, pour que notre Esprit inspirateur voie.

Notre intellect est au total une puissance passive ; on est fort, intellectuellement, dans la mesure où l'on est réceptif. Ce n'est pas qu'il n'y ait lieu de réagir; mais la réaction vitale sur laquelle nous nous étendrons ne doit rien changer à la teneur de nos acquisitions, elle les fait seulement nôtres. Une grande culture, en peuplant l'esprit, y crée de nouvelles amorces et en augmente la capacité; mais sans l'humilité, cette attraction exercée sur le dehors sera elle aussi une source de mensonges. Au, contraire, à l'esprit cultivé et humble, les lumières viennent de toutes parts, elles s'y accrochent comme l'aurore aux cimes.

Outre rhumilité, il faut recommander au penseur une certaine passivité d'attitude qui réponde à la nature de l'esprit et à celle de Tinspiration. Nous savons mal comment va Tesprit; mais nous savons que la passivité est sa loi première. Nous savons encore moins la route de l'inspiration; mais nous pouvons constater qu'elle utilise en nous l'inconscience plus que les initiatives. Nous avançons à travers les difficultés conmie un cavalier dans la nuit : mieux vaut nous fier à notre monture que de tirer indiscrètement sur la bride.

Une activité trop volontaire rend notre intelligence moins sûre et moins réceptive; trop agités, nous demeurons à nous-mêmes, alors que comprendre c'est devenir autre et subir un heureux envahissement. Essayez de penser dans l'objet de la science, non en vous-même, comme lorsqu'on parle il faut parler dans l'espace, non dans ses propres cavités. Les chanteurs savent ce que je dis; ceux qui ont goûté de l'inspiration me comprendront de même. Il faut regarder A TRAVERS l'esprit, vers les choses, non DANS l'esprit, plus ou moins oublieux des choses. Dans l'esprit, il y a CE PAR QUOI l'on voit, mais non CE QUE l'on voit : que le moyen ne nous distraie pas du terme.

Voici le travail profond : se laisser pénétrer par la vérité, en être submergé doucement, s'y noyer, ne plus penser que l'on pense, ni que Ton soit, ni que rien au monde soit, hors la vérité elle-même. Telle est la bienheureuse extase.

Pour saint Thomas, l'extase est fille de l'amour, qui"

VOUS transporte au dehors, vers Tobjet de vos rêves : aimer la vérité assez ardemment pour s'y concentrer et se transporter ainsi dans l'universel, dans ce qui est, au sein des vérités permanentes, c'est l'attitude de contemplation et de production féconde. On est alors ramassé sur soi, mais avec l'œil sur la proie, comme le fauve, et la vie intérieure est intense, mais avec un sentiment de lointain, comme si l'on circulait dans les astres. On se sent à la fois épanoui et enchaîné, libre et esclave ; on est pleinement soi-même en se donnant à plus haut que soi ; on s'exalte en se perdant : c'est le nirvana de l'intelligence ravie et puissante.

N'allez donc pas, si vous êtes visité par cet esprit, le décourager et l'expulser pour une forme de travail tout artificielle et extérieure. S'il est absent, hâtez son retour par vos humbles vœux. Sous l'éblouissement divin, vous avez plus à gagner en peu de temps qu'en beaucoup livré à vos seules pensées abstraites. « Dans TES PARVIS, Seigneur, un jour vaut plus que mille » (Ps. LXXIII, II) .

Evitez aussi longtemps qu'il se pourra le retour de l'activité voulue, le réveil de l'Epouse. Que votre esprit soit la cire, non le cachet, afin que la hgne de la vérité demeure pure. Pratiquez le SAINT ABANDON; obéissez à Dieu; soyez comme le poète inspiré, comme l'orateur qu'une vague intérieure soulève et chez qui la pensée ne pèse plus.

D'un autre côté, ayant à recevoir des hommes par la lecture, l'enseignement, les fréquentations, goûtez cette

règle d'or insérée par saint Thomas au milieu des SEIZE PRÉCEPTES : (( Ne REGARDE pAS DE QUI TU ENTENDS LES CHOSES, MAIS TOUT CE QUI SE DIT DE BON, CONFIE-LE A TA MÉMOIRE. ))

L'histoire des sciences est pleine des résistances de talent à talent, de génie à génie, de coterie à coterie, de chapelle à chapelle. Laënnec s'oppose à Broussais, Pouchet à Pasteur ; Lister a l'Angleterre contre lui, Harvey toute l'humanité au-<Jessus de quarante ans. On dirait que la vérité est trop luxuriante et qu'il faut enrayer sa pullulation. Pourtant, les lois du monde se soumettent à la matière : pourquoi l'esprit a-t-il tant de peine à plier l'esprit?

Dans la PREMIÈRE AUX CORINTHIENS (c. XIV) , il est dit que si au moindre des fidèles en oraison il est révélé quelque chose, les autres doivent se taire et l'entendre. Sur quoi saint Thomas fait cette réflexion : (( Nul, si sage qu'il soit, ne doit rejeter la doctrine d'un autre, si petit qu'il soit » ( 1 ) , et cela se rapporte à un autre conseil paulinien : « EsTIMEZ-VOUS, EN TOUTE HUMILITÉ, SUPÉRIEURS LES UNS AUX AU- TRES. )) (Philipp., II, 3.) Celui-là est supérieur dans le moment, qui se trouve plus près de la vérité et en reçoit la lumière.

Ce qui importe dans une pensée, ce n'est pas sa provenance, ce sont ses dimensions; ce qui est intéressant dans le génie même, ce n'est ni Aristote, ni Leibniz, ni

(1) In EvANG. JOANN. C. IX, !ect. 3, fin.

Bossuet, ni Pascal, c'est la vérité. Plus une idée est précieuse, moins il importe de savoir d'où elle vient. Elevez-vous à l'indifférence des sources. La vérité seule a droit, et elle a droit partout où elle se montre. Comme il ne faut s'inféoder à personne, encore moins faut-il dédaigner personne, et s'il n'est pas opportun de (( CROIRE A TOUS )), on ne doit non plus refuser de croire qui que ce soit, s'il exhibe ses titres. h: Là est la grande liberté, et la récompense en est si ample que l'avarice s'en saisirait, si elle ne se croyait mieux inspirée en gardant ses coffres. Nous croyons volontiers détenir tout, être capables de tout, et nous n'écoutons que distraitement les voix étrangères. Seuls quelques privilégiés, hommes ou livres, ont notre oreille et nous servent d'inspirateurs. Or, en réalité, l'inspiration est partout ; l'Esprit souffle à pleines vallées comme il hante les cimes. Dans la plus pauvre intelligence est un reflet de la Sagesse infinie, et la profonde humilité sait l'y reconnaître.

Comment ne pas se sentir en présence de Dieu, quand un homme enseigne? N'en est-il pas l'image? Image déformée quelquefois, mais authentique souvent, et la déformation est toujours partielle. Nous demander à quel prix s'opérerait le redressement et dans quelle mesure la rectitude demeure, ce serait un travail plus fécond que de hausser les épaules ou de s'opposer avec âpreté. Il est vain de s'opposer jamais; mieux vaut réfléchir. Partout où le Dieu de vérité a laissé de lui-même, nous devons nous empresser de recueillir, de vénérer reli-

gieusement et d*utiliser avec diligence. Là où le semeur i éternel a passé, ne lèverons-nous pas la moisson ?

Enfin, pour ennoblir l'esprit du travail, il faut ajouter ij à l'ardeur, à la concentration, à la soumission un effort i d'élargissement qui donne à chaque étude ou à chaque )\ production une portée en quelque sorte totale. ■

Un problème ne peut être enfermé en soi ; il déborde J en raison de sa nature propre; car l'intelligibilité qu'il i; invoque est empruntée à des sources plus hautes que i lui-même. Ce que nous avons dit de la science comparée ;i nous renseigne ici. Chaque objet de notre étude appar- i tient à un ensemble où il agit et reçoit de l'action, subit | des conditions et pose les siennes; on ne peut l'étudier à part. Ce qu'on nomme spécialité ou analyse peut bien être une méthode, ce ne doit pas être un esprit. Le travailleur sera-t-il dupe de son propre stratagème? J'isole une pièce d'un mécanisme afin de la mieux voir; mais tandis que je la tiens et que mes yeux l'observent, ma pensée doit la maintenir en place, la voir jouer dans son tout, sans quoi j'altère le vrai et dans le tout rendu incomplet, et dans le rouage devenu incompréhensible.

Le vrai est un; tout se tient dans l'unique vérité i suprême ; entre un objet particulier et Dieu, il y a toutes les lois du monde, dont l'ampleur va croissant à partir de la norme appliquée à cet objet jusqu'à l'Axiome

r L'ESPRIT DU TRAVAIL 137

éternel. D'autre part, l'esprit de l'homme lui aussi est un; sa formation ne saurait se satisfaire du mensonge des spécialités considérées comme un émiettement du vrai et du beau en fractions éparses. Si restreinte que soit votre enquête, si exigu le cas qui vous retient, c'est tout l'homme et tout l'univers qui sont réellement en cause. Le sujet et l'objet visent tous deux à l'universel. Etudier véritablement une chose c'est évoquer par degrés le sentiment de toutes les autres et de leur solidarité, c'est se mêler au concert des êtres; c'est s'unir à l'univers et à soi-même.

Nous parlions tout à l'heure de concentration; mais on savait que nous ne voulions point de ce fait rétrécir l'étude. Concentrer et élargir se concilient fort bien; l'un et l'autre est nécessaire. J'appelle concentration la convergence de l'attention sur un point; j'appelle élargissement le sentiment que ce point est le centre d'un vaste ensemble, voire le centre de tout, car dans la sphère immense « le centre est partout et la circonférence nulle part ».

Notre esprit a cette double tendance : unifier les détails pour arriver à une synthèse compréhensive ; perdre dans le détail, en s'y oubliant, le sentiment de l'unité. Il faut équilibrer ces deux penchants. Le premier répond au but de la science, le second à notre faiblesse. Nous devons isoler pour mieux pénétrer, mais ensuite il faut unir, afin de mieux comprendre.

Ne placez donc pas, en travaillant, votre point de vue trop bas. Pensez de haut. Gardez l'âme d'un voyant en

138 LA VÎE INTE1.LECTUELLE

épluchant les broutilles du vrai, et à plus forte raison ne rapetissez pas les questions sublimes. Sentez-vous en rapport avec les grands secrets, dans le souffle des grands êtres; percevez la lumière qui filtre ici ou là, mais qui plus loin, en continuité avec ce filet ténu, inonde les univers et rejoint la Source pure.

Corot ne peint pas un arbre en oubliant l'horizon Véla&quez pose ses Ménines en plein Escurial, en pleine vie, il serait plus vrai encore de dire en plein Etre, car c'est ce sentiment du mystère de l'Etre qui fait de ce prodigieux talent un génie qui stupéfie l'âme en charmant les yeux. C'est une règle de l'art de peindre, qu'il faut surtout penser au morceau qu'on ne peint pas, et que d'ailleurs le morceau cède au CARACTÈRE, à la portée générale du sujet, à l'élargissement hors la toile.

L'artiste à propos du moindre détail, doit être en état de rêverie universelle ; l'écrivain, le philosophe, l'orateur, en état de pensée et d'émotion universelles. En posant le doigt sur un point de la mappemonde, il faut sentir toute son étendue et sa rondeur. C'est toujours du tout que l'on parle.

Fuyez ces esprits qui jamais ne peuvent sortir de la scolarité, qui sont esclaves du travail au lieu de le pousser devant eux en pleine lumière. Se laisser ligoter par d'étroites formules et se pétrifier l'esprit dans des formée livresques est une marque d'infériorité qui contredit claî" rement la vocation intellectuelle. Ilotes ou éternels enfants : tel est le nom de ces prétendus travailleurs, qu'on trouve dépaysés en toute haute région, devant tout!

horizon large, et qui volontiers réduiraient les autres à leur orthodoxie de primaires étriqués.

Le génie est de voir, dans le travail, ce qu'on n'y mettra point, dans les livres ce qu'ils ne sauraient dire. Les interlignes d'un grand texte en sont le vrai trésor; ils suggèrent, ils donnent à penser que rien n'est étranger aux plus profondes pensées de l'homme. Au lieu de les diminuer, de les vider, prêtez donc aux sujets restreints ce qui en fait la solide substance, à savoir ce qui ne leur appartient pas, mais est commun à eux et à d'autres, à eux et à tous, comme la lumière est commune aux couleurs et à leur distribution sur les êtres.

L'idéal serait d'établir dans son esprit une vie commune de pensées qui se pénétreraieïit et n'en feraient pour ainsi dire qu'une seule. Ainsi en est-il en Dieu; peut-on trouver un meilleur modèle pour guider de loin notre pauvre science?

L'esprit de contemplation et d'oraison que nous avons requis nous rapprocherait tout naturellement de cet état; îl porte ce fruit de lui-même' En adoptant le point de vue Dieu, grâce auquel chaque chose obtient son suprême raccordement et toutes leur cohésion, on doit se sentir au centre de tout, invité par des richesses et par des possibilités inépuisables.

Si l'on veut bien y réfléchir, on se rendra compte que l'espèce d'éblouissement qui nous prend en face d'une vérité nouvelle tient à ce sens des perspectives indéfinies et des attaches irniverselles. Ce seul pas fait dans le sens du vrai est comme une randonnée de lumière. On voit le

monde sous un nouveau jour ; on sent le tout qui palpite au contact du fragment retrouvé. Plus tard, cette idée, ramenée en deçà des confins où elle jouait le rôle d'une avant-courrière, pourra sembler mesquine à celui qu'elle éblouissait; n'évoquant plus qu'elle-même, elle perd vie, elle déçoit le sentiment de l'infini qui est l'âme de toute recherche.

Les grands hommes ont souffert de ce dessèchement des pensées. Leur vision était grande : ils trouvent leurs résultats petits. C'est pourquoi il faut les lire, eux aussi, dans un esprit non littéral, non livresque, dans un esprit de dépassement qui les rendra simplement à eux-mêmes. La lettre tue : que la lecture et l'étude soient esprit et vie.

C'est assez dire que le sens du mystère doit demeurer, même après notre effort maximum et même après que la vérité a paru y sourire. Ceux qui croient tout comprendre prouvent par cela seul qu'ils n'ont rien compris. Ceux qui se satisfont de réponses provisoires à des problèmes qui en réalité se posent toujours faussent la réponse qui leur est donnée, ne la sachant point partielle. Toute question est une énigme que nous pose la nature, et à travers elle Dieu ; ce que propose Dieu, Dieu seul y peut répondre. Les portes de l'infini sont toujours ouvertes. Ce qu'il y a de plus intéressant en chaque chose, c'est ce qui ne s'exprime point. (( Nous ne

savons le tout de rien », dit Pascal et (( pour comprendre à fond une seule chose, ajoute Claude Bernard, il faudrait les comprendre toutes ». On peut dire de la pleine vérité en une matière quelconque ce que disait de Dieu saint Augustin : (( Si tu comprends, dis-toi que ce n*est pas cela ». Mais le petit esprit croit posséder le cosmos et sa fortune; un seau à la main avec trois litres d'eau miroitante, il dit : Voyez, j'ai capté l'océan et les astres.

Saint Thomas, à la. fin de sa vie, gagné par ce sentiment du mystère de tout, répondait à frère Réginald qui le poussait à écrire : (( Réginald, je ne puis plus : tout ce que j'ai écrit ne me paraît que de la paille ». N'ayons pas la présomption de souhaiter que ce haut désespoir vienne trop tôt ; il est une récompense; c'est le silence précurseur du grand cri dont vibrera toute l'âme envahie de lumière; mais un peu de cet émoi est le meilleur correctif de l'orgueil qui éblouit et des prétentions qui égarent. C'est aussi un stimulant du travail, car les lumières lointaines nous attirent tant que nous gardons l'espoir d'y atteindre. Au contraire, à croire que tout est dit et qu'il n'est que d'apprendre, on ^travaille dans un petit rond et l'on s'immobilise.

Un caractère élevé sait que nos lumières ne sont que les degrés d'ombre par lesquels nous montons vers la clarté inaccessible. Nous balbutions, et l'énigme du monde est parfaite. Etudier, c'est préciser quelques conditions, classer quelques faits : on n'étudie grandement qu'en plaçant ce peu sous les auspices de ce que l'on

ignore encore. Ce n'est point le placer dans l'obscurité; car la lumière qui ne se voit pas est celle qui soutient le mieux les reflets de notre nuit astrale.

Le mystère est en toutes choses la lumière du connu, conrnie l'unité est la source du nombre, comme l'immobilité est le secret des courses vertigineuses. Sentir en soi bruire tout l'être et toute la durée, les appeler en témoignage, c'est encore, en dépit de leur silence, s'entourer des meilleures garanties pour l'acquisition du vrai. Tout tient à tout, et les claires relations des êtres plongent dans cette nuit où je pénètre à tâtons.

A. LA LECTURE. — B. l'ORGANISATION DE LA MÉ- MOIRE. — C. LES NOTES

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