CHAPITRE VIII LE TRAVAIL CREATEUR
I. ÉCRIRE. — II. SE DÉTACHER DE SOI-MÊME ET DU MONDE. — III. ÊTRE CONSTANT, PATIENT ET PER- SÉVÉRANT. — IV. TOUT BIEN FAIRE ET TOUT ACHE- VER. — V. NE RIEN TENTER AU-DESSUS DE SOI.
Vous voici donc au moment de réaliser. On ne peut toujours apprendre et toujours préparer. Du reste, appendre et préparer ne vont pas sans une dose de réalisation qui les favorise. Toute vie va en cercle. Un organe qui s'exerce croît et se fortifie ; un organe fortifié s'exerce avec plus de puissance. Il faut écrire tout le long de la vie intellectuelle.
On écrit tout d'abord pour soi, pour voir clair dans son cas, pour mieux déterminer ses pensées, pour soutenir et aviver l'attention qui cède bientôt si l'action ne l'oblige, pour amorcer les recherches dont la nécessité se relève dans la production, pour encourager l'effort qui se lasserait à ne constater jamais un effet visible, enfin pour former son style et acquérir cette valeur qui achève toutes les autres : l'art de l'écrivain.
Ecrivant, il faut publier, dès que de bons juges vous
en croient capable et que vous-même éprouvez l'aptitude du vol. L*oiseau sait bien quand il peut affronter l'espace; sa mère le sait avec plus de sécurité: appuyé sur vous-même et sur une sage maternité spirituelle, volez, dès que vous le pourrez. Le contact du public vous obligera à mieux faire; les louanges méritées vous stimuleront; les critiques exerceront leur contrôle; le progrès vous sera pour ainsi dire imposé, au lieu de la stagnation qui pourrait résulter d'un perpétuel silence. La paternité intellectuelle est une semence de biens. Toute œuvre est une source.
Le Père Gratry insiste beaucoup sur l'efficacité de l'écriture. Il voudrait qu'on méditât toujours la plume à la main et que l'heure pure du matin fût consacrée à ce contact de l'esprit avec soi-même. Il faut tenir compte des dispositions personnelles; mais il est certain que chez la plupart, la plume qui court joue le rôle de l'entraîneur dans les jeux sportifs.
Parler, c'est entendre son âme et en elle la vérité; parler solitairement et silencieusement au moyen de l'écriture, c'est s'entendre et ressentir le vrai avec la fraîcheur de sensation d'un homme matinal qui ausculte au petit jour la nature.
Il faut, en toutes choses, commencer. (( Le commencement est plus que la moitié du tout », a dit Aristote. A ne rien produire, on s'habitue à la passivité ; la peur d'orgueil ou la timidité s'accroissent de plus en plus ; on recule on s'épuise d'attendre, on devient improductif comme un bourgeon noué.
L*art d'écrire, ai- je dit, exige cette longue et précoce application qui peu à peu devient une habitude mentale et constitue ce qu'on appelle le style. Mon (( style )), ma « plume », c'est l'instrument spirituel dont je me sers pour me dire et dire à autrui ce que j'entends de la vérité éternelle. Cet instrument est une qualité de mon être, un pli intérieur, une disposition du cerveau animé, c'est-à-dire que c'est moi évolué d'une certaine façon. « Le style, c'est l'homme ».
Le style se forme donc en chacun avec l'écrivain; le mutisme est une diminution de la personne. Si vous voulez être pleinement, au point de vue intellectuel, il faut savoir penser tout haut, penser explicitement, c'est-à-dire former pour le dedans et pour le dehors votre verbe.
Peut-être est-ce l'occasion de dire en quelques mots ce que doit être un style répondant aux fins suggérées ici à l'intellectuel.
Hélas ! il faudrait ne pas écrire pour oser dire comment on écrit. L'humilité n'est pas difficile, quand devant Pascal, La Fontaine, Bossuet, Montaigne, on a subi l'emprise ou éprouvé le calme élargissement d'un grand style. Du moins peut-on confesser l'idéal qu'on vise et qu'on n'atteint pas; le déclarer, c'est à la fois s'accuser et s'honorer en lui, qui nous juge.
Les qualités du style peuvent être expliquées en autant d'articles qu'on veut ; tout peut tenir, je crois, en ces trois mots : Vérjté, individualité, simplicité, à moins qu'on ne préfère se résumer en cette seule parole : Ecrire vrai.i
Un style est vrai quand il répond à une nécessité de la pensée et quand il se tient intimement au contact des choses.
Le discours est un acte de vie : il ne faut pas que dans la vie il représente une coupure, et c*est ce qui a lieu quand nous tombons dans l'artificiel, le conventionnel, M. Bergson dirait le « tout à fait ». Ecrire d'une part, vivre de l'autre sa vie spontanée et sincère, c'est offenser le verbe et l'harmonieuse unité humaine.
Le « discours de circonstance » est le type de ces choses qu'on dit parce qu'il faut les dire, qu'on ne pense que littérairement, y dépensant cette éloquence dont se moque la vraie éloquence. Aussi le discours de circonstance n'est-il souvent que discours d'occasion. Il se peut qu'il soit génial, et Démosthène ou Bossuet nous l'apprennent; mais il ne l'est que si la circonstance tire de notre fond ce qui jaillirait aussi bien de soimême, ce qui se rattache à nos vues habituelles, à nos méditations de toujours.
La vertu de la parole, parlée ou écrite, est une abnégation et une droiture : abnégation qui écarte la personne, là où il s'agit d'un échange entre la vérité qui parle au dedans et l'âme qui écoute; droiture qui expose ingénument ce qui s'est révélé dans l'inspiration et n'y ajoute pas de verbiage.
(( Regarde dans ton cœur et écris », dit Sidney. Celui qui écrit ainsi, sans orgueil et sans artifice, comme pour soi, parle en fait pour l'humanité, s'il a le talent qui porte loin une véridique parole» L'humanité s'y re-
connaîtra, parce que c*est elle qui a inspiré le discours. La vie reconnaît la vie. Si je ne livre au prochain que du papier noirci, il le regardera peut-être curieusement, mais ensuite le laissera tomber à terre; si je suis un arbre offrant son feuillage et ses fruits pleins de sève, si je me donne avec plénitude, je convaincrai et, comme Périclès, je laisserai le dard dans les âmes.
Obéissant aux lois de la pensée je ne puis que me montrer proche des choses, ou pluôt dans Tintime des choses. Penser, c'est concevoir ce qui est ; écrire vrai, c'est-à-dire selon la pensée c'est révéler ce qui est, non enfiler des phrases.
Le discours doit répondre à la vérité de la vie. L'auditeur est un homme; il ne faut pas que le discoureur soit une ombre. L'auditeur vous apporte une âme à guérir ou à éclairer : ne lui servez pas des mots. Tandis que vous déroulez vos périodes, il faut qu'on puisse regarder dehors, regarder en soi et sentir la correspondance.
La vérité du style écarte le cliché. On nomme ainsi une vérité ancienne, une formule tombée en l'usage commun, lot d'expressions qui autrefois furent neuves, qui ne le sont plus précisément parce qu'elles ont perdu le contact de la réalité d'où elles étaient nées, parce qu'elles flottent en l'air, vains oripeaux qui se substituent à une coulée vive, à une transcription directe et immédiate de l'idée.
Le grand style consiste dans la découverte des liens essentiels entre les éléments de la pensée, et dans un art
de les exprimer à Texclusion de tout balbutiement accessoire. (( Ecrire comme se déposent la rosée sur la feuille et les stalactites sur les parois de la grotte, comme découle la chair du sang et comme la fibre ligneuse de Tarbre se forme de la sève (1) » : quel idéal!
La personne orgueilleuse et perturbatrice sera absente d'un tel discours, disons-nous; mais la personnalité de l'expression n'en sera que plus accentuée et plus nette. Ce qui sort de moi sans moi me ressemble en vertu d'une nécessité. Mon style, c'est mon visage. Un visage tient de l'espèce ses caractères généraux, mais il a toujours une individualité saisissante et incommunicable ; il est unique sur la terre et dans tous les siècles; de là vient, pour une part, l'intérêt si prenant du portrait.
Or, notre esprit est certainement beaucoup plus original encore; mais nous le cachons derrière les généralités acquises, les phrases traditionnelles, les alliances verbales qui ne représentent que de vieilles habitudes, au lieu d'un amour. Le montrer tel qu'il est, en s'appuyant, mais sans s'y oublier, sur les acquisitions qui appartiennent à tous, ce serait susciter un intérêt inépuisable, et ce serait l'art.
Le style qui convient à une pensée est comme le corps qui appartient à une âme, comme la plante qui provient d'une certaine graine : il a son architecture propre. Imiter, c'est aliéner la pensée; écrire sans caractère, c'est la déclarer vague ou puérile.
(1) Emerson, Autobiographie. Edit. Régis Michaud, p. 640. Colin, éd.
On ne doit jamais écrire « à la manière de... », serait-ce à la manière de soi-même. Il ne faut pas avoir de MANIÈRE : la vérité n'en a pas ; elle se pose ; elle est toujours neuve. Mais le son que rend la vérité ne peut manquer d'être personnel à chacun de ses instruments. Tout instrument a un timbre. Si la manière est une affectation, l'originalité véritable est elle aussi un fait de vérité ; elle renforce, au lieu de l'affaiblir, l'effet à produire sur le lecteur, qui à son tour recevra selon luimême. Ce qu'on proscrit, ce n'est pas le sentiment personnel par lequel tout est renouvelé et glorifié, c'est la volonté propre opposée au règne du vrai.
De là découle la simplicité. La fioriture est une offense à la pensée, à moins que ce ne soit un expédient pour cacher son vide. Il n'y a pas de fioritures dans le réel ; il n'y a que des nécessités organiques. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans la nature rien de brillant; mais le brillant y est organique aussi, il est fondé en droit, porté par des substructions qui jamais ne défaillent.
Pour la nature, la fleur est aussi grave que le fruit et le feuillage que la branche; le tout tient aux racines et n'est que la manifestation du germe oii se cache Vidée de l'espèce. Or, le style, quand il est de main d'ou-'^ vrier, imite les créations naturelles. Une phrase, un morceau écrit doivent être constitués comme un rameau vivant, comme un chevelu de racine, comme un arbre. Rien EN PLUS, rien A COTÉ, tout dans la courbe purd qui va du germe au germe, du germe éclos dans l'écri-
vain à celui qui doit éclore dans le lecteur et propager la vérité ou la bonté humaine.
Le style n'est pas fait pour lui-même; lui ménager un sort, c'est le dévoyer et c'est l'avilir. Faut-il faire peu de cas de la vérité pour se laisser agripper à la (( forme », pour devenir, au lieu de poète, rimailleur, au lieu d'écrivain, styliste I Celui qui en a le génie doit porter le style à la perfection qui est le droit de tout ce qui existe; chacun souhaite légitimement y devenir expert autant que le vieux forgeron sur sa pièce; mais le forgeron ne s'amuse pas à tourner complaisamment des volutes, il fait des ais, des ferrures et des grilles.
Le style exclut la superfluité ; il est une stricte économie au sein de la richesse ; il dépense tout ce qu'il faut, épargne ici par des arrangements habiles et prodigue là pour la gloire du vrai. Son rôle n'est pas de briller, mais de faire apparaître : lui-même doit s'effacer, et c'est alors que reluit sa propre gloire.
Tendez à écrire en la forme inévitable, étant donné la pensée précise ou le sentiment exact que vous devez exprimer, Visez à être compris de tous, comme il convient quand un homme parle aux hommes, et cherchez à atteindre en eux tout ce qui est directement ou indirectement organe de vérité. « Un style complet est celui qui atteint toutes les âmes et toutes les facultés des âmes (1). ))
Ne courtisez pas la mode ; votre temps vous influencera de lui-même et saura s'accorder avec l'éternité.
(1) Gratry. Les Sources.
Donnez de l'eau de source, non des drogues acides. Beaucoup d'écrivains, aujourd'hui, ont un système : tout système est une pose, et toute pose un affront à la beauté.
Cultivez l'art de l'omission, de l'élimination, de la simplification: c'est le secret de la force. Les maîtres, à la fin, ne répètent que cela, comme saint Jean répétait : (( Aimez-vous les uns les autres. » La loi et les prophètes, en matière de style, c'est l'innocente nudité qui révèle la splendeur des formes vivantes : pensée, réalité, créations et manifestations du Verbe.
Malheureusement, l'innocence de l'esprit est rare; quand elle existe, elle s'allie quelquefois à la nullité. Aussi, deux sortes d'esprits seulement semblent prédisposés à la simplicité : les esprits de peu d'envergure et les génies ; les autres sont obligés de l'acquérir laborieusement, gênés de leur richesse, et ne pouvant à leur gré se réduire.
Le style, et d'une façon plus générale le travail créateur veulent le détachement. La personnalité encombrante doit être écartée, le monde oublié. En pensant à la vérité, peut-on se laisser distraire par soi-même ? Que peut-on espérer de l'homme qui s'arrête à soi ? J'espère en celui qui s'élance, loin de la personnalité éphémère, vers l'immense et l'universel, qui chemine, astronome, en la compagnie des astres, poète, philosophe.
théologien, en celle de la matière animée ou inanimée, de rhumanité individuelle et sociale, des âmes, des anges et de Dieu. Je crois en celui-là, parce que l'esprit de vérité Thabite, non une préoccupation misérable.
Travailler selon l'entendement seul, nous avons vu que cela ne suffit pas : il faut engager l'homme. Mais l'homme qui s'introduit dans le travail ne doit pas être l'homme de passion, l'homme de vanité, l'homme d'ambition ou de vaine complaisance.
Tout le monde est passionné à certains moments, mais à aucun moment la passion ne doit être maîtresse. Tout le monde est exposé à la vanité, mais que le travail soit au fond une vanité, c'est là le vice. Il ne s'agit pas de ce que nous tirerons de la science, mais de ce que nous pourrons lui donner; l'essentiel n'est pas l'accueil fait à nos paroles, mais l'accueil que nous-mêmes avons fait à la vérité et celui que nous lui préparons chez les autres. Que pèsent, en face de ce but sacré, nos petits calculs égoïstes ? Beaucoup d'hommes qui ont l'air attachés de cœur à une œuvre y tiennent moins qu'à de minuscules succès. La formation des mondes, l'ascension des espèces, l'histoire des sociétés, le régime du travail servent à leur obtenir un ruban violet ou rouge; leur poésie aspire au « cher Maître », leur peinture rêve de la cimaise ; Corneille interprété par Talma tourne au « m'as-tu vu ». II va de soi que l'esprit ainsi retourné dégénère. De telles poursuites ne peuvent que dégrader le travail, et qu'on s'élève un peu sur l'échelle des ambitions, qu'on néglige le succès actuel,
se réservant d'arriver par Tefîet de son désintéressement même, le résultat est pareil.
L'inspiration n*est pas compatible avec le désir. Quiconque veut quelque chose pour soi écarte la vérité : le Dieu jaloux ne sera pas son hôte. Il faut travailler en esprit d'éternité, disions-nous, et quoi de moins éternel qu'une vue ambitieuse ? Consacré tout entier à la vérité, vous devez la servir, non vous servir d'elle.
On n'agit avec plénitude qu'en faveur des causes pour lesquelles on accepterait de mourir. Etes-vous prêt à mourir pour la vérité ? Tout ce qu'écrit un véritable ami du vrai, tout ce qu'il pense devrait être comme les signes que traçait avec le sang de sa blessure saint Pierre martyr mourant : Credo.
La personnalité égoïste vient toujours en diminution; elle contamine tout, réduit tout; elle désoriente les forces. Celui qui va devant soi, s'inspirant du vrai et laissant à Dieu la responsabilité des suites, celui-là est un digne penseur. « Pour MOI, VIVRE, c'est LE Christ », dit saint Paul : voilà une vocation et une certitude d'action victorieuse. On n'est vraiment un intellectuel que si l'on peut dire : Pour moi, vivre, c'est la vérité.
Une forme de personnalité particuHèrement hostile au travail, c'est cette hypocrisie presque universelle qui consiste à projeter en avant une apparence de savoir, là où la sincérité confesserait l'ignorance. Cacher son indigence intellectuelle à l'ombre des mots, c'est ce
qu*on reproche au plumitif de rencontre, au journaliste en mal de copie ou au député ignare; mais tout écrivain qui s'interrogera avec droiture devra avouer qu'il cède à tout instant, sur ce point, aux suggestions de l'orgueil. On veut garder pour soi son secret; on déguise son insuffisance; on pose grand, se sentant petit; on (( affirme », on (( déclare », on (( est certain que... » ; au fond, on ne sait rien ; on s'en impose au prochain, et, vaguement dupe de son propre jeu, on se séduit soimême.
Une autre tare est la recherche, dans la pensée, de cette fausse originalité que nous condamnions tout à l'heure dans le style. Vouloir plier le vrai à sa personne est un orgueil insupportable et tourne en sottise. La vérité est essentiellement impersonnelle. Qu'elle emprunte notre voix et notre esprit, elle en prendra la couleur sans qu'on le recherche; elle la preind d'autant mieux qu'on n'y songe pas ; mais presser sur la vérité pour qu'elle nous ressemble, c'est la fausser, c'est substituer à cette immortelle un violateur et un éphémère.
(( Ne regardez pas d'où vient la vérité », disait saint Thomas : ne regardez pas non plus à qui elle donne gloire; souhaitez que votre lecteur, en face de votre œuvre, ne regarde pas non plus d'où vient la vérité. Ge sublime désintéressement est la marque du grand être ; y tendre, en faire sa! loi toujours acceptée, sinon toujours obéie, c'est corriger ce qu'on ne peut dérober à sa misère. On se grandit ainsi de la seule grandeur vraie. L'humble support a sa part de gloire, quand la vérité
resplendit, flamme authentique, sur le chandelier de l'esprit. I
Il faut aussi, disais-je. oublier le public. (( Plus un livre est écrit loin du lecteur, plus il est fort » a dit le Père Gratry dans les SOURCES, et les PENSÉES de Pascal, les travaux de Bossuet pour le Dauphin, la Somme de saint Thomas d*Aquin surtout sont donnéj en exemple; la comparaison du Petit CarÊME et des Discours synodaux de Massillon sert de confirma-^ tion. Cela est vrai, et Vauvenargues en est d*accord, quand il dit : « Tout ce qu'on n'a pensé que pour les autres est ordinairement peu naturel ».
Ce n'est pas à dire qu'on puisse négliger le prochain et se désintéresser d'être utile. L'intellectuel appartient à tous et il doit le savoir. Mais s'inquiéter d'une utilité n'est pas demander un mot d'ordre. Il ne faut pas se laisser influencer par le QU'en DIRA-T-ON; il faut se garder de biaiser sous la pression d'un conformisme lâche, qui se dit ami de tout le monde pour quei tout le monde paye sa complaisance de retour.
Rechercher l'approbation publique, c'est enlever au public une force sur laquelle il comptait. Ne lui êtesvous pas dévoué ? N'est-il pas en droit de vous demander : où est ton œuvre ? Or, la pensée ne sera pas votre œuvre, si le souci de plaire et de vous adapter rend serve votre plume. Le public pensera alors pour vous, qui deviez penser pour lui.
Cherchez Tapprobation de Dieu; ne méditez que le vrai, pour vous et pour les autres ; ne soyez pas esclave, et rendez-vous digne de dire avec Paul : « Le VERBE DE Dieu n*est pas enchaîné. »
Cette indépendance vertueuse est d'autant plus nécessaire que le public, dans sa masse, a tout ce qu'il faut pour vous abaisser. Le public est primaire. Dans la plupart de ses milieux et par le plus grand nombre de ses voix, il proclame des conventions, non des vérités; il veut être flatté ; il redoute avant tout qu'on le dérange. Pour que les vérités essentielles l'aient comme auditeur, il faut que de haute lutte vous les lui imposiez. Vous le pouvez, et c'est cette heureuse violence que le penseur solitaire doit tenter.
Sa force pour y réussir, c'est de s'appuyer sur luimême et sur la nature des choses ; c'est de (( frapper comme un sourd », ainsi que disait de Bourdaloue Mme de Sévigné, et de lancer le Sauve QUI PEUT qui à la fin séduit et conquiert les âmes.
Il n'y a de vraiment puissant et de vraiment entraînant qu'une conviction forte, unie à un caractère qui donne des garanties aux faibles humains. Ceux mêmes qui exigent qu'on les courtise méprisent leur courtisan et se rendent à leur maître. Si vous êtes de ce monde, ce monde vous aimera parce que vous êtes sien, mais son dédain silencieux mesurera votre chute.
Ce monde pervers n'aime au fond que les saints; ce lâche rêve des héros ; Roger Bontemps devient grave et pense à se convertir devant un ascète. Dans une huma-
nité ainsi faite, il ne faut pas céder à l'opinion et écrire comme si elle lisait par-dessus votre épaule. Il faut se dépouiller d'autrui comme de soi. Dans le domaine intellectuel comme dans tous les autres, surmonter l'homme c'est se préparer à des prodiges, car c'est ouvrir la route à l'Esprit.
Devant votre écritoire et dans la solitude oia Dieu parle au cœur, il faudrait écouter comme écoute l'enfant et écrire ainsi que l'enfant parle. L'enfant est simple et dégagé, parce qu'il n'a pas encore de volonté propre, de siège fait, de désirs factices, de passions. A sa naïve confiance et à son discours direct un puissant intérêt s'attache. Un homme mûr et nourri d'expérience, qui saurait néanmoins conserver cette candeur serait un beau réceptacle de vérité et sa voix retentirait dans l'intime des âmes.
Le travail créateur veut encore d'autres vertus ; ses exigences correspondent à son prix. Je réunis ici trois de ses requêtes qui se corroborent l'une à l'autre et ne laisseront pas une œuvre courte, ni indigente. Il faut apporter au travail la CONSTANCE qui se tient à pied d'œuvre, la PATIENCE qui supporte les difficultés, la PERSÉVÉRANCE qui évite l'usure du vouloir.
(( Il ne faut pas s'imaginer, dit Nicole, que la vie de l'étude soit une vie facile... La raison en est qu'il n'y a rien de plus contraire à la nature que l'uniformité et le
repos, parce que rien ne nous donne plus de lieu d'être avec nous-mêmes. Le changement et les occupations extérieures nous emportent hors de nous et nous divertissent en faisant que nous nous oublions nous-mêmes. De plus, ce langage des mots est toujours un peu mort et n'a rien qui pique vivement notre amour-propre et qui réveille fortement nos passions. Il est destitué d'action et de mouvement... Il nous parle peu de nous-mêmes et il nous donne peu de lieu de nous voir avec plaisir. Il flatte peu nos espérances, et tout cela contribue à mortifier étrangement l'amour-propre qui n'étant pas satisfait répand la langueur et le dégoût dans toutes les actions (1). )) 7-^^ Cette analyse, qui rappelle la théorie du DIVERTIS- SEMENT dans Pascal, pourrait nous mener loin. J'en retiens seulement que « la langueur et le dégoût » étant ici des ennemis redoutables, il faut songer à les vaincre. ■^' ■ ■- ^ rri0mi^
Chacun connaît ces intellectuels qui travaillent par à-coups, par phases coupées de paresse et de négligence. Il y a des trous dans l'étoffe de leur destinée ; ils en font une loque recousue tant bien que mal, au lieu d'une draperie noble. Nous voulons, nous, être intellectuels tout le temps, et que cela se connaisse. On saura qui nous sommes à notre art de nous reposer, de muser, à notre façon de nouer nos chaussures : à plus forte raison cela se verra-t-il s'il s*agit de fidélité au
(1) Nicole, op. cit., p. 255.
travail, c'est-à-dire du retour ponctuel à la tâche et de la continuité.
On est tenté souvent de perdre du temps parce que (( ce n*est pas la peine de s*y mettre », parce que (( l'heure va sonner ». On ne songe pas que ces bouts de durée qui se prêtent mal en effet à une entreprise, sont tout indiqués pour préparer le travail ou y faire une retouche, pour vérifier des références, relever des notes, classer des documents, etc. Ce serait autant de gagné pour les vraies séances laborieuses, et les instants ainsi employés seraient aussi utiles que les autres, puisque ces petites besognes s'y réfèrent et sont indispensables. ^ ^
Durant les séances mêmes, la tentation est d'interrompre l'effort dès que le moindre incident ramène la (( langueur » et provoque le (( dégoût » dont parlait Nicole. Les ruses de la paresse sont infinies, comme celles des enfants. En cherchant un mot qui ne vient pas, ou se mettra à griffonner dans sa marge, et il faudra que le dessin s'achève. En ouvrant le dictionnaire, on sera attiré par une curiosité verbale, puis par une autre, et l'on restera là, pris dans un buisson. Vos yeux tombent sur un objet : vous allez le ranger, et un futile entraînement vous retient un quart d'heure. Voici quelqu'un qui passe ; un ami est dans la pièce voisine ; le téléphone tente vos lèvres,... ou bien, c'est le journal qui arrive, votre œil s'y pose et vous y êtes bientôt égaré. Une idée en amenant une autre, il se peut que
le travail même vous éloigne du travail, une rêverie s'autorisant d*une pensée et vous menant dans ses perspectives.
Aux moments d'inspiration, ces pièges sont moins à craindre, la joie de la découverte ou de la production vous soutient ; mais les heures ingrates viennent toujours, et tant qu'elles durent, la tentation est puissante. Une véritable force d'âme est parfois nécessaire pour échapper à ces riens. Tous les travailleurs gémissent des instants de dépression qui coupent les heures ardentes et menacent d'en ruiner l'épargne. Quand la nausée se prolonge, on souhaite planter des choux, plutôt que de poursuivre une étude lassante ; on envie l'ouvrier manuel, qui de son côté vous traite de « fainéant )) parce que votre fauteuil est tranquille. Quel danger d'abandon, dans un si morne ennui !
C'est surtout dans les tournants, qu'il faut veiller à la soudaineté ou à la perfidie des attaques. Tous les travaux ont des transitions pénibles ; les emboîtements sont la grande difficulté des études et des créations. Tout est liaison. Une avancée en ligne droite est suivie d'un coude, dont l'angle est difficile à mesurer ; la direction se perd ; on hésite, et c'est alors que le démon de la paresse surgit.
Il est bon, quelquefois, de surseoir, quand on ne voit pas la suite des pensées et qu'on est exposé au grave péril des transitions artificielles. Un peu plus tard, il se peut que tout s'éclaire sans effort. J'ai dit que la nuit, le matin limpide, les moments de détente rêveuse ont ici
des grâces. Mais surseoir n'est point paresser. Prenez le travail par un autre bout et reportez là votre application fervente.
Refusez énergiquement tout arrêt injustifié. Si votre lassitude est trop grande, faites une pause volontaire en vue de vous ressaisir. L'énervement ne mènerait à rien. Un bout de lecture dans Fauteur favori, une récitation à voix haute, une prière faite à genoux pour modifier Tétat organique et par suite, plus ou moins, délier votre esprit, une séance de respiration à Tair frais, quelques mouvements rythmés : tels sont les remèdes possibles. Après cela, revenez à Tefîort.
Certains recourent aux excitants : c'est une méthode néfaste. L'effet n'en est que momentané ; le moyen s'use ; il faut de jour en jour augmenter la dose ; les tares physiques et mentales sont au bout de ce progrès. Votre excitant normal, c'est le courage. Le courage est soutenu, outre la prière, par la vision renouvelée du but qu on poursuit. Le prisonnier qui veut s'évader sait avoir toutes les énergies ; il ne se lasse pas des lointaines préparations, des reprises après échec : la liberté est là qui l'appelle. N'avez-vous pas à vous évader de l'erreur, à conquérir la liberté de l'esprit dans une œuvre faite > Voyez votre travail achevé : cette apparition vous redonnera du cœur.
Un autre effet de la constance est de vaincre les impressions de fausse lassitude qui atteignent l'esprit aussi bien que le corps. Quand on commence une excursion, il est fréquent que le premier raidillon vous trouve es-
soufflé et pesant ; la courbature vous prend ; volontiers on reviendrait au gîte. Persistez : les articulations se dérouillent, les muscles s'entraînent, la .respiration s'élargit et Ton goûte la joie de l'action. Il en est de même de l'étude. La première sensation de fatigue ne doit pas être obéie ; il faut pousser ; il faut forcer l'énergie intérieure à sortir. Peu à peu, les rouages fonctionnent, on s'adapte, et une période d'enthousiasme peut succéder à la pénible inertie.
Quelle qu'en soit la cause, il faut savoir traverser les difficultés sans fléchir, conserv^ant la maîtrise de son être. Une séance de travail est comme un terrain de courses coupé d'obstacles. On saute une haie ; un peu plus loin c'est un fossé, ensuite un talus, et ainsi de suite. Devant la première barrière, on ne s'arrête pas, on saute et les entraves ont enti :• elles des zones calmes où l'on va bon train. Un embarras vaincu vous apprend à en vaincre d'autres ; un effort en évite quatre ; le courage d'une minute vaut pour une journée et le travail dur pour du travail fécond et joyeux.
Dans l'ensemble de votre vie, cette ténacité contribuera à vous rendre l'activité de plus en plus facile. On s'habitue à penser, com.me on s'habitue à jouer du piano, à monter à cheval ou à peindre : saint Thomas dictait en dormant. L'esprit prend le pli de ce qu'on lui demande fréquemment. N'eussiez-vous pas de mémoire, vous en acquérez pour ce qui est votre objet constant ; porté à la dispersion de l'esprit, l'attention du professionnel vous échoit ; peu apte à départager des
idées, vous prenez au contact persévérant des génies un jugement plus aigu et plus sûr. En toute matière, quand vous avez démarré un certain nombre de fois, votre moteur 5*échaufïe, la route fuit. Apprenez la constance par une application et des reprises obstinées : un jour viendra où les langueurs persistantes se dissiperont, les dégoûts momentanés auront peu d'effet ; vous serez devenu un homme ; le travailleur sans constance n'est qu*un enfant.
A l'expérience, on s'aperçoit que beaucoup de difficultés sont vaincues d'avance par celui qui se jette énergiquement dans le travail, comme le coureur qui s'élance. Toutefois, il en restera toujours un lot considérable auquel devra parer une vertu voisine : la patience.
Les génies se sont tous plaints des tribulations de la pensée, déclarant que leurs travaux, bien qu'ils leur fussent une nécessité et une condition de bonheur, leur infligeaient de longs tourments, parfois de véritables angoisses.
Le cerveau a d'obscures lois ; son fonctionnement n^ dépend que peu du vouloir; quand il se refuse, que faire ? Quand les fils de la science s'embrouillent et que les heures passent en vain, quand un pénible sentiment d'impuissance vous prend, sans que rien n'annonce pour bientôt la fin de l'épreuve, que devenir et quel secours invoquer hors le secours divin ?
Votre lecteur trouvera toutes simples vos réussites ;
il critiquera vos défaillances avec âpreté ; il ne se doutera point de votre peine. Vous porterez votre fardeau seul. Les grands êtres vous ont averti que ce fardeau de la pensée est le plus lourd que puisse charger rhomme.
Dans la recherche, vous devrez être aussi indomptable que l'explorateur du pôle ou de l'Afrique centrale. Dans l'assaut contre l'erreur ou dans la résistance, il vous faut l'endurance et l'ardeur de César ou de Wellington. Le travail veut de l'héroïsme comme la bataille. Un bureau est parfois une tranchée où il faut se tenir ferme comme un honnête martyr.
Quand vous sentez que vous êtes desarmé, vaincu ; quand la route s'étend devant vous, interminable, ou quand, ayant pris sans doute une fausse direction, vous avez l'impression d'être perdu, noyé dans des brumes épaisses, désorienté, c'est le moment de faire appel aux énergies gardées en réserve. Persistez, soutenez le coup, patientez au grand sens du mot, qui évoque la Passion du Maître. L'ardeur est plus facile que la patience, mais toutes deux sont requises, et le succès est leur commune récompense.
L'alpiniste qui traverse un nuage pense que l'univers est plongé dans la nuit : il marche, et il trouve au delà le soleil. Quand on est par le mauvais temps dans un appartement clos, on croirait le dehors inabordable : on sort, et l'on fait tranquillement sa route, puis le beau temps revient.
C'est sa longueur principalement, qui rend l'art de
penser si morose et si disproportionné à nos ordinaires courages, Ars LONGA, VITA BREVIS. La vertu de patience a là de quoi s'exercer à Taise. A respecter les lois d'éclosion des choses et à ne pas offenser la science d'une hâte indiscrète, vous gagnerez plus qu'à une fougueuse précipitation. La vérité et la nature vont d'un pas égal, et la nature opère sur des durées au prix desquelles la vie et la mort du globe sont comme un lever et un coucher de soleil.
(( Ce qui se passe dans les fontaines profondes, écrit Nietzsche, s'y passe avec lenteur ; il faut qu'elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur ( 1 ) . » L'âme est cette fontaine secrète : ne cherchez pas à lever prématurément son mystère. Les réserves du temps sont à Dieu ; peu à peu il nous les livre ; mais ce n'est pas à nous d'exiger, de nous impatienter. Il n'est de trésor que celui qui vient à son heure.
Evitez donc la trépidation de l'homme pressé. Hâtezvous lentement Dans le domaine de l'esprit, le calme a plus de valeur que la course. Ne confondez pas une généreuse stimulation avec les excitations qui en sont presque le contraire, puisqu'elles en brisent le rythme. Vous ne pouvez pas, dans le trouble, opérer ce travail de paix qu'est le rangement des idées, la déhcate élaboration des pensées nouvelles. Voulez-vous donc perdre du temps, par la sotte inquiétude d'en manquer?
(1) Frédéric Nietzsche. Ainsi parla Zarathoustra. (Alcan, éd.)
Chrctiennement, vous avez à respecter Dieu dans sa providence. C'est lui qui pose les conditions du savoir : l'impatience est à son égard une révolte. Quand la fièvre vous prend, Tesclavage spirituel vous guette, la liberté intérieure s'évanouit. Ce n'est plus vous-même qui agissez, encore moins le Christ en vous. Vous ne faites plus l'œuvre du Verbe.
A quoi bon se presser indiscrètement, quand le chemin est déjà un but, le moyen une fin ? L'intellectualité vaut par elle-même en tous ses états. L'effort vertueux est une conquête. Celui qui travaille pour Dieu et selon Dieu trouve en Dieu sa demeure. Qu'importe que le temps coule, quand on est installé dams l'éternité ?
Le couronnement de la constance et de la patience qui durent, c'est la persévérance qui achève. « Celui QUI PERSÉVÉRERA JUSQU'a LA FIN, CELUI-LA SERA SAUVÉ )), dit l'Evangile. Le salut intellectuel n'a pas d'autre loi que le salut total. (( CelUI QUI MET LA MAIN A LA CHARRUE ET REGARDE EN ARRIÈRE )) n'est pas digne, là non plus, du royaume des cieux.
Que de travailleurs ont ainsi abandonné les labours, les semailles, et renoncé aux récoltes ! La terre est toute peuplée de ces fuyards. Les premiers essais ont dans la science le caractère d'épreuves éliminatoires : successivement, les faibles caractères cèdent, les vaillants résistent ; on ne retrouve à la fin que les trois cents de Gédéon ou les trente de David.
Persévérer, c'est vouloir ; celui qui ne persévère pas
ne veut pas, il projette. Celui qui lâche n*a jamais tenu ; celui qui cesse d'aimer n'a jamais aimé. La destinée est une, et à plus forte raison une œuvre partielle. Le véritable intellectuel est par définition un persévérant. ïl assume la tâche d'apprendre et d'instruire ; il aime la vérité de tout son être ; il est un consacré : il ne se soustrait pas prématurément.
Les grandes vies nous ont toutes montré cette marque suprême. Elles se terminent comme un jour glorieux. Les rougeurs du couchant ne sont pas moins belles que les dorures légères du matin, et elles y ajoutent leur mélancolique grandeur. L'homme de bien qui a longuement travaillé et qui n'a pas faibli peut se coucher, lui aussi, dans un simple et somptueux trépas ; son œuvre le suit, en même temps qu'elle nous reste.
Ne soyez pas, vous qui marchez après les grands, de ces lâches itinérants qui désertent, qui franchissent une étape, s'arrêtent, se perdent, s'assoient comme épuisés et reviennent tôt ou tard aux régions vulgaires. Il faut tenir jusqu'à la fin du voyage. (( Pas A PAS, ON VA LOIN », et les grandes enjambées sans persévérance ne sont que de vaines sauteries qui ne conduisent nulle part.
Fortifiez votre volonté et confiez-la au Seigneur pour qu'il la consacre. Vouloir, c'est être assujetti, c'est être enchaîné. La nécessité du devoir ou d'une résolution réfléchie, fût-elle libre d'obligation, doit être aussi contraignante pour nous que les nécessités de la
nature. Un lien moral n*est-il pas plus qu'un lien matériel ?
Sachez donc, après vous être déterminé votre tâche, vous y tenir avec une souple rigueur; excluez même les devoirs inférieurs, à plus forte raison les infidélités. Efforcez-vous en profondeur, pour conquérir la durée dans celle de ses dimensions qui vous est directement accessible. Engagé dans son flot, vous ne l'abandonnerez pas qu'elle ne vous abandonne. Vous serez de la lignée des penseurs fidèles. Les géants du travail, les Aristote, les Augustin, les Albert le Grand, les Thomas d'Aquin, les Leibnitz, les Littré, les Pasteur vous reconnaîtront pour fils et vous irez dignement à la rencontre de Celui qui vous attend patiemment.
Ces trois vertus satisfaites, il n'est guère à craindre que le résultat en soit médiocre et imparfait. Toutefois, il est bon de souligner avec énergie la nécessité de parfaire et le devoir d'achever tout ce qu'il a été jugé utile d'entreprendre.
On a dû réfléchir avant d'attaquer un travail. Celuilà n'est qu'un étourdi qui se lance dans une aventure, petite ou grande, sans avoir, comme le dit l'Evangile, (( calculé la dépense ». La sagesse veut que ce soit en face de l'obligation de terminer qu'on délibère sur l'opportunité de commencer. Ne pas terminer une œuvre,
Thl LA VIE INTELLECTUELLE
c'est la détruire. « CelUI QUI FLÉCHIT AU COURS
d'un ouvrage est frère de celui qui détruit
CE qu'il fait », disent les PROVERBES (XVIII. 9) .
A quoi sert une maison en cours de construction ? Quel témoignage porte-t-elle sur celui qui posa le fondement et les premières assises ? Une telle ruine évoque des malheurs ; on ne songe pas qu'un vivant ou un homme que le sort épargne puisse supporter ces murs qui ressemblent aux colonnes brisées des cimetières. Et vous, constructeur selon l'esprit, voulez-vous faire de votre passé un champ de décombres ?
Il y a des gens sur lesquels on peut compter ; quand ils promettent, ils tiennent ; or, tout commencement est une promesse, si ce n'est pas une sottise. D'autres s'engagent, jurent leurs grands dieux, et rien ne vient ; on dirait qu'ils ne sont pas des sujets aptes à l'obligation ; on ne peut les lier et eux-mêmes ne peuvent se lier : c'est une eau qui coule.
De telles gens représentent moralement une espèce inférieure; l'intellectuel qui leur ressemble n'en est pas un, sa vocation s'est condamnée elle-même. Vous qui êtes un consacré, décidez-vous à être fidèle. Il y a une loi en vous : que cette loi soit obéie. Vous avez dit : « Je ferai », faites. Un cas de conscience vous est i posé : résolvez-le à votre honneur ; tout travail inachevé j vous serait un reproche.
Je vois une cause ds déchéance dans l'abandon qui est fait d'une ébauche ou d'une entreprise. On s'habitue au fléchissement ; on prend son parti du désordre et de \
la mauvaise conscience ; on est celui qui fait et ne fait pas. De là un abaissement de dignité qui ne peut favoriser nos progrès.
Mesurez dix fois, ne taillez qu'une ; bâtissez avec soin, et quand vient le moment de coudre, que rien au monde ne puisse vous faire) dire : je renonce.
Il s'ensuivra que vous coudrez, autant qu'il est en vous, dans la perfection. AcHEVÉ signifie terminé, mais signifie également parfait, et ces deux sens se corroborent. Je ne termine pas vraiment ce que je refuse d'acheminer vers le meilleur. Ce qui ne se parfait pas n'est pas. D'après Spinoza, l'être et la perfection répondent à la même idée ; l'être et le bien sont convertibles.
On raconte de Titien qu'il ébauchait vigoureusement ses toiles, les poussait jusqu'à un certain point et adossait l'œuvre au mur jusqu'à ce qu'elle fût pour lui comme une étrangère. Alors, il la reprenait et, l'enveloppant d'un (( regard ennemi », il forçait le chefd'œuvre.
Quand vous avez établi un travail, il faut ainsi le laisser reposer, vous rafraîchir Tœil et prendre vos distances. S'il vous déplaît alors, recommencez. S'il est de votre niveau, poussez la critique à fond, dans tous les détails, et revenez à la tâche jusqu'à ce que vous puissiez dire : Mon pouvoir est épuisé ; ce qui demeure déficient, que Dieu et mon prochain me le pardonnent. « QUOD POTUI FECI : VENÎAM DA MïHI, POSTERI- TAS )), dit Léonard de Vinci sur son épitaphe.
Il n*est pas nécessaire que vous composiez beaucoup. Si ce que vous faites répond à votre génie, à vos grâces et au temps qui vous est laissé ; si vous y êtes vous-même au complet et si le vœu de la Providence en vous est satisfait par une pleine obéissance, tout est bien. Vous ferez toujours beaucoup, si vous rendez accompli ce que vous faites. Ce que vous feriez mal n'y ajouterait rien et même y retrancherait, comme une tache sur une précieuse soie.
La vocation intellectuelle n'est pas un à peu près ; vous devez vous donner tout entier. Consacrée au Dieu de vérité dans son ensemble, votre vie est à lui dans chaque cas dont elle est formée. Devant chaque travail, dites-vous : J'ai le devoir de le faire, donc aussi de le bien faire, puisque ce qui ne s'achève pas n'est pas. Dans la mesure où je fais mal, je manque ma vie, je désobéis au Seigneur et me soustrais à mes frères. Dans cette mesure je renonce à ma vocation. Avoir une vocation c'est avoir l'obligation du parfait.
Un conseil pratique important se place ici. Quand vous avez décidé un travail, que vous l'avez bien conçu, bien préparé et que vous êtes à pied d'oeuvre, déterminez TOUT DE SUITE, par un effort vigoureux, la valeur qu'il doit revêtir. Ne comptez pas vous reprendre. Quand la paresse vous dit : Bâcle maintenant, tu reviendras plus tard, dites-vous que ces retours sont la plupart du temps illusoires. La pente une fois descendue, on ne la remonte guère. Vous ne trouverez pas le
courage de repenser AB OVO un ouvrage médiocre ; votre lâcheté d'aujourd'hui est une mauvaise garantie pour l'héroïsme de demain. Quant aux additions que vous y pourriez faire, fussent-elles parfaites en soi, elles y détonneraient. Un ouvrage, quant au fond, veut être d'une seule venue. Beethoven remarquait qu'un morceau introduit après coup n'est jamais dans le caractère. Une belle œuvre est une coulée de lave. Titien reprenait à fond, mais dans la note première, uniquement en vue de parachever ; il ne modifiait rien de la donnée, de la composition, des lignes fondamentales. L'effort était fait ; il s'agissait de surcroît.
Donnez donc toujours votre maximum au moment de la création. L'œuvre enfantée, vous la traiterez comme l'enfant qu'on nourrit et qu'on éduque, mais dont l'hérédité est fixée, dont les caractères fondamentaux sont acquis. Ce sera alors le moment d'appliquer à votre géniture spirituelle le mot de la Bible : « CeluI QUI ÉPARGNE LES VERGES, CELUI-LA HAIT SON FILS. )) (Proverbes, XIII, 24.)
Une telle sévérité envers soi-même suppose que les travaux entrepris vous sont adaptés et se mesurent à vos ressources. Si la proie est plus forte que le chasseur, elle le dévore. Il est alors dérisoire de donner des règles. On ne dit pas au chasseur de lièvre : Abordez le léopard de telle façon.
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Le dernier des Seize PRÉCEPTES thomistes est celuici : « Altiora te ne quaesieris, ne cherche PAS au-dessus de toi; )) C'est une grande sagesse. L'oracle antique avait dit déjà : « N'élargis pas ta destinée ; n'essaie pas de dépasser le devoir qu'on t impose. )) Le travail intellectuel n'est que le prolongement de nos tendances natives. Nous sommes, nous agissons, l'œuvre éclot : telle est la filière. Si vous cherchez à prolonger du plomb avec du fer, du coton avec de la soie, il n'y aura pas adhérence, rien ne vaudra.
La vocation emploie nos ressources, elle ne les crée pas. L'intellectuel mal doué ne fera jamais qu'un (( raté )) ; mais mal doué se dit aussi relativement, à l'égard d'une œuvre particulière. Or, c'est de cela maintenant que nous parlons.
Discernez en toute occasion l'effort qui vous convient, la discipline dont vous êtes capable, le sacrifice que vous pouvez consentir, la matière que vous pouvez aborder, la thèse que vous pouvez écrire, le livre dont vous pouvez profiter, le public que vous pouvez servir. Jugez de tout cela avec humilité et confiance. Au besoin, demandez conseil, sans oublier que la légèreté et l'indifférence foisonnent. Fixez-vous de votre mieux. Après cela, donnez-vous au travail de tout votre cœur.
Toute œuvre est grande, quand elle est exactement mesurée. Celle qui déborde est de toutes la plus petite. Bien des fois nous avons dit : Votre œuvre à vous est unique, celle d'un autre également, n'interchangez pas.
Vous seul pouvez bien faire ce dont vous avez charge ; vous feriez mal ce que le prochain fera bien. Dieu se satisfait en tous.
Entreprendre selon ses forces, n'assumer de dire que si Ton sait, ne pas se forcer à penser ce qu'on ne pense pas, à comprendre ce qu'on ne comprend pas, éviter le péril d'éluder la substance des choses dont on déguise l'absence avec de grands mots, quelle sagesse ! L'orgueil ne s'y tient pas ; mais l'orgueil est l'ennemi de l'esprit comme de la conscience. Le présomptueux succombe à son oeuvre, se ridiculise et annihile sa force. Infidèle à soi-même, il n'est fidèle à rien, c'est une flamme éteinte.
Le succès en toute matière s'obtient toujours aux mêmes conditions : réfléchir au départ, commencer par le commencement, procéder avec méthode, s'avanceSr avec lenteur, donner toutes ses forces. Mais la réflexion initiale a pour objet premier de déterminer ce pour quoi nous sommes faits. Le « connais-toi toi-même » de Socrate n'est pas seulement la clef de la morale, il est celle de toute vocation, puisque, être appelé à quelque chose, c'est se voir marquer un chemin à soi, dans l'ampleur de la voie humaine.
I. GARDER LE CONTACT AVEC LA VIE. — H. SAVOIR SE DÉLASSER. — III. ACCEPTER LES ÉPREUVES. — IV. GOUTER LÇIS JOIES. — V. ESCOMPTER LES FRUITS.
Après avoir tant demandé et, en apparence, forgé tant de chaînes, sera-ce une ironie de se tourner, une dernière fois vers Tintellectuel et de lui dire : Gardez une âme libre !
Ce qui importe le plus à la vie, ce ne sont pas les connaissances, c'est le caractère, et le caractère serait menacé, si rhomme était pour ainsi dire au-dessous de son travail opprimé par le rocher de Sisyphe. Il est une autre science que celle qui tombe dans la mémoire : la science de vivre. Tout n'est qu'ébauche dans le savoir ; l'œuvre achevée, c'est l'homme.
L'intellectualité confère à la souveraineté de l'homme ; elle n'y suffit pas. Outre la moralité, où s'inclut la vie religieuse, des élargissements divers doivent être envisagés. Nous avons mentionné la société, l'activité pratique : joignons-y la fréquentation de la nature.
le souci de sa maison, les arts, les asembléos, une dose de poésie, le culte de la parole, les sports intelligents, les manifestations publiques.
La mesure de tout cela est difficile à préciser : j'ai confiance que le lecteur trouvera ici tout au moins l'esprit de cette décision. C'est un sûr indice, pour la pensée et pour la pratique, de savoir apprécier la valeur relative des choses.
L'étude n'est faite que pour procurer l'extension de notre être : il ne faut pas qu'elle aboutisse à nous rétrécir. Si l'art, c'est l'homme ajouté à la nature, la science, c'est la nature ajoutée à l'homme : dans les deux cas il faut sauver l'homme.
Pascal refuse d'estimer le spécialiste qui ne serait que cela; il ne veut pas, quand un homme entre dans une société, qu'on se souvienne de son livre. « C'est une mauvaise marque », dit-il, et il ne l'entend pas seulement dans cet esprit de science comparée que nous avons décrit, il songe à l'harmonie humaine.
Il faut toujours être plus que l'on n'est; philosophe, il faut être un peu poète, et poète, un peu philosophe; artisan, il faut être poète et philosophe à ses heures, et le peuple y consent. Ecrivain, il faut être praticien, et le praticien doit savoir écrire. Tout spécialiste est d'abord une personne, et l'essentiel de la personne est au delà de tout ce qui se pense, de tout ce qui se fait.
On ne comprend pas la destinée comme on comprend une chose particulière; on s'y ouvre « avec la fleur de l'esprit )), ainsi que dit Zoroastre. Les buts particuliers
ne valent pas la vie, ni les actes Taction, ni le talent une ample intuition où toute Texistence se range; l'œuvre ne vaut pas l'ouvrier. Tout nuit, détaché de ses larges rapports, et dans notre ambiance générale seulement s'épanouit notre âme.
Celui qui ne pense qu'à son travail travaille mal; il se diminue; il prend un pli professionnel qui deviendra une tare. L'esprit doit demeurer ouvert, garder le contact avec l'humanité et avec le monde, afin qu'à chaque séance d'étude il apporte la capacité d'un nouvel essor.
Nous avons cité déjà ce mot d'un rabbin : (( Dans un tonneau plein de noix, on peut encore verser beaucoup de mesures d'huile »; nous l'avons appliqué aux travaux qui se soutiennent l'un l'autre, au lieu de ce combattre. Appelons maintenant noix le travaiil technique tout entier, on peut y ajouter sans surcharge, au contraire en allégeant, l'huile de la vie intellectuelle facile des nobles loisirs, de la nature, de l'art.
Le travail technique lui-même en profitera. Il profite amplement de la société, de l'amitié, de l'action extérieure, j'en ai dit les raisons. Ici, je ne fais qu'étendre la donnée, dont la portée est générale. Pense-t-on qu'une visite au Louvre, l'audition de la Symphonie héroïque ou de la Messe en Ré, une promenade à Versailles dans les dorures d'automne, la simple vue d'un coucher de soleil, une séance patriotique au Trocadéro ou au grand amphithéâtre de la Sorbonne, les jeux olympiques d'Anvers, un Mystère à Jumiège
LE TRAVAa.LEUR ET L'HOMME 231
OU au théâtre d'Orange, un grand discours à Notre- Dame soient étrangers à quelque spécialité que ce soit?
Ce serait bien mal comprendre la pensée que de n'en pas voir les liaisons avec toutes les manifestations créatrices. La nature, renouvelle tout, rafraîchit toute tête bien faite, ouvre des voies et suggère des aperçus qu'ignore l'abstraction. L'arbre est un instructeur et le pré fourmille d'idées comme d'anémones ou de pâquerettes; le ciel roule des inspirations avec ses nuages et ^ses astres; les montagnes stabilisent nos pensées avec leur masse et les hautes méditations s'élancent à la suite les courants d'eau.
Je sais quelqu'un qui en regardcint un torrent rapide 'élevait invinciblement à l'idée des mondes, rêvant de :es masses qui se précipitent avec la même hâte, sous l'empire des mêmes lois, en la dépendance des mêmes [forces, grâce au même Dieu d'où tout part et où tout revient. En retournant au travail il se sentait soulevé par la Force unique, pénétré de cette Présence répanlue partout, et il plongeait son obscure action dans la :ommunion des êtres.
Mais vous, esprit ratatiné, cœur desséché, vous pensez perdre votre temps à suivre les torrents et à errer dans le troupeau des astres. L'univers remplit l'homme de sa gloire et vous ne le savez pas. L'étoile du soir s'«iinuie dans son écrin sombre, elle veut loger dans la pensée, et vous lui refusez le gîte. Vous écrivez, vous calculez, vous enfilez des propositions et élaborez des thèses, et vous ne REGARDEZ pas.
Qui ne sait que dans un concert, l'intellectuel peut être saisi par une impression de grandeur, de beauté, de puissance qui se transpose aussitôt en ses modes particuliers, profite à ses objets, colore ses thèmes accoutumés et lui procurera tout à Theure une séance laborieuse plus riche? Ne va-t-il pas, au dos de son programme, griffonner hâtivement le schème d*un chapitre ou d*un discours, une idée de développement, une image vive? L'harmonie a haussé le ton de son inspiration, et le rythme, où il a été pris comme un passant dans une troupe en marche, Ta entraîné dans des routes nouvelles.
La musique a ceci de précieux pour Tintellectuel qu'elle ne précise rien, et par conséquent ne gêne rien. Elle ne fournit que des états d*âme, dont l'application de chacun à une tâche particulière tirera ce qu'elle voudra. Rodin en fera une statue, Corot un paysage, Gratry une page enflammée. Pasteur une recherche plus passionnée et plus attentive. Tout se tient dans l'harmonie et tout s'y régénère. Le rythme, père du monde, est aussi le père du génie où le monde se reflète. Sur l'horizon indistinct du rêve, chacun voit monter l'image de son choix et en inscrit les traits dans sa langue.
Selon saint Thomas, les circonstances de personne et les circonstances de fait font partie des activités ; elles concourent à les intégrer et elles leur communiquent leurs caractères. L'action de penser fera-t-elle seule exception ? Ne sera-t-elle pas influencée par l'ambiance Imaginative, sensorielle, spirituelle, sodale que
nous saurons lui procurer, afin qu'elle ne soit plus un chant isolé, mais une voix de l'orchestre ?
On est bien pauvre, à soi seul, dans un cabinet de travail! Il est vrai qu'on y peut amener l'univers et le P peupler de Dieu ; mais ce peuplement n'est effectif qu'après une longue expérience dont les éléments sont partout. Trouverais- je Dieu dans mei chambre, si je n'allais jamais à l'église et sous le ciel qui « raconte sa gloire ))? Ecrirais-je dans l'impression de la nature et de la beauté universelle, si les grands sites, la campagne paisible et les théâtres de l'art ne m'avaient préalablement éduqué?
Il faut ainsi élargir le travail, pour n'être pas un forçat à la chaîne et ne pas réduire l'intellectuaîité au rôle de carcan. Le travail est un acte libre.
Vous donc qui entendez vous consacrer à la vocation de l'étude, gardez-vous de tourner le dos, en sa faveur, au reste de la vie. Ne renoncez à rien de ce qui est de l'homme. Gardez un équilibre où le poids dominant ne cherche pas à entraîner tout. Sachez établir une thèse et regarder une aurore, vous enfoncer dans les abstractions profondes et jouer, comme le divin Maître, avec les enfants. Aujourd'hui les <( robes de pédants » eï les « bonnets pointus » n'ont plus cours, ils sont RENTRÉS, mais subsistent et sont dans les âmes : ne vous en affublez pas. Refusez d'être un cerveau qui s'est détaché de son corps et un humain qui s'est diminué de son âme. Ne faites pas du travail une monomanie.
Mon intellectuel est rhomme d*un savoir large et varié prolongeant une spécialité pénétrée à fond; il est ami des arts et des beautés naturelles ; son esprit se révèle le même dans les occupations courantes et dans la méditation ; on le retrouve identique devant Dieu, devant ses pairs et devant sa servante, portant en soi un monde d'idées et de sentiments qui ne s'inscrivent pas seulement dans des livres et dans des discours, qui s'épanchent dans la conversation amicale et qui guident sa vie.
Au fond, tout tient ensemble et tout est la même chose. L'intellectualité ne souffre aucune cloison. Tous nos objets sont autant de portes pour pénétrer dans le (( jardin secret », dans le « cellier à vin » qui est le terme des recherches ardentes. Les pensées et les activités, les réalités et leurs reflets ont tous un même Père. Philosophie, art, voyages, soins domestiques, finances i poésie et tennis savent former des alliances et ne se contredisent que par la désharmonie.
Le nécessaire, à tout moment, est d'être là où l'on doit et de faire ce qui importe. Tout s'unit dans le concert humano-divin.
Chacun se rend compte que s'élargir comme nous le requérons, c'est déjà se délasser. La meilleure part du délassement est comprise dans les modes secondaires de vie que nous avon« mentionnés. Il est bon toutefois de
louer plus explicitement le repos, envers du travail, où le travail se qualifie par conséquent d'une certaine façon, se révélant excessif, raisonnable, soumis ou non à la règle humaine qui se confirme dans la loi de Dieu.
Rien ne doit excéder. Le travail, précisément parce qu'il est un devoir, veut des limites qui le maintiennent dans sa vigueur, dans sa durée et lui procurent, au cours de la vie, la plus grande somme d'effets dont il est capable.
L'intempérance est un péché parce qu'elle nous détruit, et il y a obligation de ménager la vie parce qu'il y a obligation de vivre. Or, il n'est pas d'intempérance qu'à l'égard des grossières joiesj les plus subtils, les plus nobles entraînements participent de sa malice. Aimer la vérité aux dépens de la prudence, c'est-à-dire de la vérité de la vie, c'est une inconséquence. On prouve ainsi qu'en dépit de ses protestations, ce n'est pas la vérité que l'on aime, mais le plaisir qu'on y prend, les avantages de vanité, d'orgueil, d'ambition qu'on en espère, pareil à ces amoureux dont on dit qu'ils aiment aimer et qu'ils aiment l'amour, plutôt que leur objet.
La détente est un devoir, comme l'hygiène où elle s'inclut, comme la conservation des forces. (( Je veux que tu t'épargnes toi-même », dit saint Augustin à son disciple (1). L'esprit ne se fatigue pas, mais l'esprit dans la chair se fatigue ; nos pouvoirs de pensée sont
(I) De Musica, c. II. ;
proportionnés à une certaine dose d'action. De plus, le sensible étant notre milieu connaturel et les plus petites actions pratiques formant la trame de vie à laquelle nous sommes préparés, quitter ce domaine pour monter à l'abstrait ne va pas sans lassitude. L'effort ne peut persister. Il faut revenir à la nature et nous y plonger, afin de nous refaire (1 ) .
L'être en contemplation est un (( plus lourd que l'air )) : il ne se maintient élevé que par une dépense considérable de force; en peu de temps, le combustible s'épuise et il faut de nouveau « faire le plein ».
On peut admettre sans paradoxe ce mot de Bacon que corroborent les données de la physiologie : (( C'est paresse que de passer trop de temps à l'étude. » C'est paresse directement, en ce que c'est impuissance à vaincre un déterminisme, à manier le frein. C'est paresse indirectement, parce que le refus du repos est le refus implicite d'un effort que le repos permettrait, que le surmenage va compromettre. Mais c'est paresse encore d'une autre façon plus cachée. En effet, physiologiquement, le repos est un énorme travail. Lorsque l'activité pensante s'interrompt, le génie intérieur du corps entreprend une restauration qu'il voudrait complète. Le soi-disant loisir n'est qu'une transformation d'énergie.
Au théâtre, quand le rideau est baissé, toute une armée d'opérateurs se précipite sur la scène, nettoie, répare, modifie, et ainsi s'apprête l'acte suivant. Le régisseur qui interromprait ou entraverait cette corvée ne
(ï) Cf. Saint Thomas lia lia, q. CLXVIII, art. 2.
serait-il pas un ennemi de la pièce, de l'auteur, des interprètes, du public, de lui-même ? Le surmené s'oppose ainsi à sa propre vocation, à Celui qui la lui donne, à ses coéquipiers dans l'œuvre intellectuelle, à ses frères qui en profiteraient, à son propre bien.
Le meilleur moyen de se défendre serait encore, s'il était possible, de ne pas se fatiguer, je veux dire d'équilibrer son travail de façon à ce qu'une opération vous reposât d'une autre. En médecine, on combat souvent les effets d'une drogue nuisible au moyen de son antagoniste. Tout ne se fatigue pas de la même façon, ni au même moment. Le puddleur qui ruisselle devant son four se reposerait à botteler du foin en pleine campagne, et le botteleur à distribuer le foin dans les auges.
Nous avons déjà donné des indications en ce sens. En parlant de l'emploi du temps, puis à propos de la constance dans le travail, nous avons touché au principe de la distribution des tâches. Tout, dans l'intellectualité, n'est pas concentration épuisante : il y a les préparations, les à côté, les corollaires pratiques des pensées et des créations. Choisir des livres, trier des documents, rassembler des notes, classer des manuscrits, coller des « papillons » dans ses marges, revoir des épreuves, disposer ses objets de bureau, ranger sa bibliothèque, c'est là s'occuper, ce n'est pas travailler. En s'organisant bien, on peut ne se tendre qu'à bon escient et, dans les intervalles, fournir encore beaucoup de ces besognes peu fatigantes, indispensables pourtant
et qui ont donc elles-mêmes une valeur de contemplation.
Ce rangement des travaux selon leurs exigences cérébrales aura un double avantage : il évitera le surmenage et il rendra au travail intense toute sa pureté.
Quand on n*a pas prévu le repos, le repos qu'on ne prend pas SE PREND ; il s'intercalle subrepticement dans le travail, sous forme de distractions, de somnolence et de nécessités auxquelles il faut pourvoir, n'y ayant point songé en son temps.
Je suis en plein effort créateur : voici qu'une référence me manque; il n'y a plus d'encre dans l'encrier; un classement de notes a été oublié; un livre, un manuscrit dont j'ai besoin sont dans une autre pièce, ou enfouis dans des tas dont il faut les extraire. Il y a une heure, tout cela se fût fait en jouant, avec joie, songeant à la séance tranquille que je me fusse ainsi préparée. En ce moment, j'en suis troublé; mon élan s'arrête. Si j'ai omis ces préparations au bénéfice d'un faux travail que mon intempérance a voulu sauver, le malheur est double. J'en arrive à ceci : pas de vrai repos, pas de vrai travail. Le désordre règne.
Evitez soigneusement, ai-je dit, en ce qui concerne les (( instants de plénitude », le demi-travail qui est un demi-repos et qui à rien ne profite. Travaillez énergiquement, ensuite détendez-vous, ne fût-ce que de cette détente relative qui prépare, seconde ou conclut le travail.
Le repos complet sera d'ailleurs nécessaire aussi.
complet, dis-je, par l'abandon momentané de tout souci laborieux, sauf celui du « travail permanent » dont nous avons dit Taisance et les bénéfices.
Saint Thomas explique que le vrai repos de Tâme, c'est la joie, l'action délectable. Les jeux, les conversations familières, l'amitié, la vie de famille, les lectures plaisantes dont nous avons dit la loi, le voisinage de la nature, l'art facile, un travail manuel très doux, la badauderie intelligente dans une ville, les spectacles peu astreignants et peu passionnants, les sports modérés : tels sont nos éléments de détente.
Il n'y faut pas excéder non plus. Une trop longue détente, outre qu'elle dévore le temps, fait du tort à l'entraînement d'une vie laborieuse. Il est très important de découvrir, chacun, le rythme qui permettra cet entraînement maximum allié au minimum de fatigue. Travailler trop longtemps, c'est devenir fourbu; s'interrompre trop tôt, c'est ne pas donner sa mesure. De même, se reposer trop longtemps, c'est détruire l'entraînement acquis; se reposer trop peu, c'est manquer de restaurer ses forces. Connaissez-vous, et dosez tout en conséquence. Sous cette réserve, les repos fréquents et courts, qui délassent sans exiger une nouvelle mise en train, sont les plus favorables.
Ah! si l'on pouvait travailler en pleine nature, sa fenêtre ouverte sur un beau paysage, en position, dès que la fatigue vient, de se prélasser quelques instants au milieu des verdures, ou, si un arrêt se produit dans la pensée, d'en demander leur avis aux montagnes, à
rassemblée des arbres ou des nuées, aux betes qui passent, au lieu de se morfondre aigrement, je gage que le produit du travail serait double et qu'il serait autrement aimable, autrement humain.
On est si réaliste, en courant la campagne, et l'âme se tient en même temps si haut! L'iMPÉRATIF CATÉ- GORIQUE n'a pas dû être rêvé dans un pré, et moins encore l'arithmétique soi-disant morale d'un Bentham.
Jeunes gens qui aspirez haut et qui voulez aller loin, tenez-vous dans la réalité humaine. Gardez du loisir; ne vous épuisez pas; travaillez dans le calme et la joie spirituelle; soyez libre. Rusez au besoin avec vous-mêmes : promettez-vous, au moment de l'effort, quelque agréable soulagement dont l'image vous rafraîchira déjà la pensée, en attendant que lui-même répare vos forces. ^,=[
Si vous êtes en groupe, soyez accueillants aux délassements les uns des autres. L'homme qui ne plaisante jamais, dit saint Thomas, qui ne reçoit pas la plaisanterie et ne favorise pas le jeu ou la détente d'autrui est un rustre, et il est onéreux à son prochain (1). On ne peut pas vivre un jour, disait A^ristote, avec un homme entièrement morose.
Cet équilibre du travail et de la joie reposante est d'autant plus nécessaire que les épreuves du travailleur
(1) lia lU, q. CLXVIII. an. 4.
sont nombreuses. Plus d*une fois nous en avons donné le sentinttent. En matière de science comme en toute chose, on n'arrive au salut que par la croix. Le mécontentement de soi, le retard de l'inspiration, l'indifFérence du milieu, l'envie, les incompréhensions, les sarcasmes, les injustices, l'abandon des chefs, la défection des amis, tout peut concourir, et tout a son heure.
Si vous devenez quelqu'un, attendez-vous à l'épreuve de choix, et apprêtez-vous à en goûter les saveurs diverses : épreuve de l'idéal, qui vous apparaît plus loin à mesure que vous activez la marche; épreuve des sots qui ne comprennent rien à vos dires et s'en scandalisent; épreuve des jaloux qui vous trouvent impudent d'avoir franchi leur ligne de combat; épreuve des bons qui se laissent ébranler, vous suspectent et vous lâchent ; épreuve des médiocres qui sont la foule et que vous gênez par la muette affirmation d'un monde supérieur. Si vous étiez de ce monde, déclare le Sauveur, CE MONDE AIMERAIT CE QUI LUI APPARTIENT; MAIS PARCE
QUE VOUS n'Êtes pas de ce monde... a cause de
CELA le MONDE VOUS HAIT. (Jean XV, 1 9) .
Les diversions mentionnées ci-dessus comme moyens de détente pourront ici encore apporter leur aide. Tout ce qui repose du travail est apte aussi à calmer la peine. Toutefois, recourez surtout aux moyens surnaturels, et parmi eux au travail surnaturalisé qui est notre objet unique.
Le travail guérit les peines du travail et celles du travailleur; il est l'ennemi des chagrins, des maladies
et des péchés; il nous place dans une région haute où les tracas de l'existence et les faiblesses du corps trouvent un allégement. L'élan qu'il communique, l'orientation qu'il donne aux énergies dérivent l'ennui et nous dégagent des préoccupations misérables.
Soyez oisif et tâtez votre corps : une foule de vagues malaises s'y feront probablement sentir; travaillez avec ardeur, vous n'y songerez plus. On en peut dire autant des maux de l'âme. Quand je me demande : Qu'opposerai-je aux soucis et aux lourdeurs qui m'assaillent dans le travail? Je ne trouve qu'une réponse : le travail. Quel réconfort pour mon cœur s'il doute de son œuvre? Le travail. Quel moyen de résister aux ennemis de l'effort et aux jaloux du succès? Le travail. Le travail est le remède, le travail est le baume, le travail est l'entraînement. Ajoutez-y le silence, son compagnon, et la prière, son inspiratrice, goûtez une douce amitié, si Dieu vous l'octroie, et vous avez de quoi vaincre tout.
Le travail équilibre l'âme ; il procure l'unité intérieure. Avec l'amour de Dieu, qui fonde la hiérarchie des valeurs, il réalise la subordination des forces, et l'âme se stabilise. Hors cela, le besoin d'unité ne pourra se satisfaire que par quelque manie inférieure ou quelque passion, et nos faiblesses de toute sorte reprendront l'empire.
Ce n'est pas en vain qu'on appelle la paresse mère de tous les vices; elle est aussi mère des défaillances et des peines, en tout cas elle les favorise. Le sentiment de
âctoire que le travail fait naître combat cette dépres- ^sion ; la dépense rythmée des forces en hausse le ton et les régularise, comme l'élan de l'équipe qui rame en chantant.
La vérité aussi est une défense ; elle nous affermit ;
îlle nous réjouit ; avec elle nous nous consolons de nous-mêmes et des autres; sa découverte nous est une récompense, sa manifestation une vengeance noble, aux jours de contradiction.
Le travailleur est exposé, entre autres chagrins, à ce-
[lui qui peut-être est le plus sensible à l'intellectuel, sinon
[à l'homme : la critique ne l'épargne point. Quand cette
critique est légère et injuste, il soufFre, il est porté à
|s'irriter ; si elle touche son point faible et relève en ses
jroductions ou son caractère des défauts qu'il aimerait
mblier et dérober aux regards, ne pouvant les vaincre,
:'est alors surtout qu'il se sent atteint.
Quelle riposte adéquate découvrir, et quelle attitude >rendre? La même toujours. « A toutes les critiques ^e ne vois à faire qu'une réponse, dit Emerson : me relettre au travail ( 1 ) . » On dit aussi de saint Thomas tue lorsqu'il était attaqué, ce qui arrivait beaucoup plus ïouvent que ne le laisse supposer son triomphe poslume, il s'efforçait d'affermir sa position, de préciser et 'éclairer sa doctrine, après quoi il se taisait. Le BŒUF [UET DE Sicile n'allait pas se laisser détourner de sa ^oie par les gestes et les cris d'une croisade d'enfants.
(1) Autobiographie. Ediiion RégU Michaud, p. 145. Colin éd.
Se corriger et se taire, c'est la grande maxime; ceux qui l'ont pratiquée sont toujours montés haut; de la force qu'on dépensait à les renverser ils ont fait une impulsion victorieuse; avec les pierres qu'on leur jetait ils ont bâti leur demeure.
Il est puéril de chercher à défendre ses œuvres, ou de chercher à en établir la valeur. La valeur se défend d'elle-même. Le système solaire ne départage pas Ptolémée et Copernic. La vérité est; les oeuvres de vérité participent de son être et de son pouvoir. Vous agiter autour d'elles, c'est vous affaiblir. Taisez-vous; humiliez-vous devant Dieu; défiez-vous de votre jugement et corrigez vos fautes ; ensuite, demeurez ferme comme le rocher qui balaie le flot. Le temps et les forces que vous dépenseriez à soutenir une œuvre sera mieux employé à en faire une autre, et votre paix vaut mieux qu'un banal succès.
Dès qu'on vous fait un reproche, au lieu de réagir au dedans ou au dehors, comme la bête qui se hérisse, observez, comme un homme, la portée de ce qu'on dit; soyez impersonnel et intègre. Si la critique a raison contre vous, entendez-vous résister au vrai ? Y eût-il de l'inimitié au point de départ, ayez le courage de l'aveu et le noble propos d'utiliser la malveillance que Dieu met à votre service. Car le mal même est aux mains de Dieu, et la critique méchante, parce qu'elle est la plus aiguë, a de quoi vous profiter davantage.
L'utilité ainsi recueillie, laissez le reste au Seigneur qui juge pour vous et qui saura en son temps faire jus-
tice. N'écoutez plus. « On ne dit pas de mal, écrit saiint Augustin, devant celui qui n'écoute pas ». L'envie est un impôt sur le revenu de la gloire, de la distinction ou du travail. Le travail, qui est vulnérable en lui-même, réclame du travailleur sa rançon. Que celui-ci paie et ne récrimine point. « Les grandes âmes souffrent [silencieusement », dit Schiller.
Quand il n'y a rien à retirer d'une attaque, il y a en- |core à s'en retirer, soi, à en sortir tout d'abord indemne, [exempt d'affaiblissement et de rancoeur, ensuite grandi, ■amélioré par l'épreuve. La vraie force spirituelle s'exalte [dans la persécution; elle gémit quelquefois, mais son gémissement est pareil à celui de toute créature qui (( gémit et enfante », dit l'Apôtre.
Nous avons dit que la vie intellectuelle est un héroïsme : voudriez-vous que l'héroïsme ne coûtât rien ? Les choses ne valent que dans l'exacte proportion de ce qu'elles coûtent. A plus tard le succès; à plus tard la louange, non pas celle des hommes peut-être, mais celle de Dieu et de sa cour qui feront de votre conscience leur prophète. Les travailleurs, vos frères, vous reconnaîtront aussi, en dépit de leur défection apparente. Entre intellectuels, beaucoup de petites vilenies et quelquefois de grandes iniquités se commettent ; mais un classement sous-entendu n'en consacre pas moins les valeurs véritables, même si la publicité les oublie.
S'il faut remettre à plus tard également votre utilité - qui sait? peut être au temps où vous ne serez plus, — consentez-y; l'honneur posthume est le plus désinté-
ressé, et l'utilité posthume donne satisfaction suffisante aux vraies fins de votre œuvre. Que voulez-vous? La gloriole, ou le profit? Vous n'êtes alors qu'un faux intellectuel. La vérité? Elle est éternelle. Il n'est pas nécessaire qu'on utilise l'éternité.
Le vrai se dévoile peu à peu; ceux qui le tirent de l'ombre n'ont pas à lui demander de leur faire une auréole; ils servent, cela suffit, et de ceindre un seul instant le glaive des héros ou de porter le bouclier devant eux, c'est leur récompense.
Le travail ne vaut-il point par lui-même? C'est un des crimes de ce temps de l'avoir déprécié et d'avoir substitué à sa beauté la laideur d'un âpre égoïsme. Les nobles âmes vivent une belle vie et en attendent la fécondité par surcroît. Elles travaillent non pour le fruit seulement, mais pour le travail, pour que leur vie soit pure, droite et virile, semblable à celle de Jésus et prête à la rejoindre. Aussi ne s'arrêtent-elles pas aux déceptions. L'amour ne craint pas les déceptions, ni l'espérance, ni la foi aux sérieuses racines.
On a beau travailler sans fruit apparent, semer et ne pas récolter, nager et se voir rejeter de la rive, marcher et ne trouver devant soi que des espaces sans fin, cela n'est point une déception pour qui croit, pour qui espère, et cela plaît à qui aime, parce que l'amour se prouve bien mieux quand on travaille pour le plaisir, le plaisir de l'aimé et celui de son service.
Du reste, il n*est pas dans le travail que contrariétés; le travail comporte ses joies, et c'est heureux, si la joie seule nous met en disposition laborieuse et nous détend après notre effort.
Il faudrait être en joie même dans les afflictions et les contradictions, à l'exemple de l'Apôtre : « Je SURA- BONDE DE JOIE AU MILIEU DE MES TRIBULATIONS. )) La tristesse et le doute tuent l'inspiration; mais elles la tuent uniquement quand on y cède. S'en relever par la joie chrétienne, c'est ranimer la flamme abattue.
Cela se peut toujours, et afin de nous y aider, Dieu permet que nous nous reposions parfois dans une allégresse tranquille.
Le sentiment de l'altitude donne au travailleur une âme à la fois étreinte et heureuse comme au grimpeur de roches et de glaciers. Les paysages d'idées, plus sublimes que ceux des Alpes, excitent son ivresse. « Voir l'ordre de l'univers et les dispositions de la divine Providence est une activité éminemment délectable », dit saint Thomas d' Aquin ( I ) .
D'après l'angélique Docteur, la contemplation part de l'amour et se termine à la joie : amour de l'objet et amour de la connaissance comme acte de vie ; joie de la possession idéale et d^ l'extase qu'elle provoque (2) ,
<I) In Psalm. XXVI.
(2) Ma lie. q. CLXXX, a^t. l«^
24ê LA VIE INTELLECTUELLE
L'intellectuel chrétien a choisi le renoncement; mais le renoncement l'enrichit plus qu'une opulence hautaine. Il perd le monde et le monde lui est donné spirituellement; il accède au trône d'où l'on juge les douze tribus d'Israël. (Luc, XXII, 30) . L'idéal est sa réalité à lui, qui lui remplace l'autre et en absorbe les tares dans la beauté. Dépouillé de tout selon l'esprit et si souvent d'une pauvreté effective, il se trouve augmenté de tout ce qu'il délaisse ou qui le délaisse, car il en retrouve en secret la magnifique possession. S'il oubhe dans l'action intérieure la plus absorbante, au plus profond de ce sommeil apparent il pourrait dire, comme l'Epouse : ((' Je dors, MAIS MON CŒUR VEILLE. ))
(( Sur ma couche, pendant la nuit, j'ai cherché CE QUE MON CŒUR AIME, JE l'aI SAISI ET NE LE LAISSERAI PAS ALLER. ))
Quand on est dans les dispositions requises et que l'âme est tout entière à l'œuvre, quand on étudie bien, quand on lit bien, quand on note bien, quand on fait travailler l'inconscience et la nuit, les travaux qu'on prépare sont comme la graine sous le soleil, comme l'enfant que sa mère met au monde dans la douleur, mais tellement heureuse de ce qu'un homme est né qu'elle ne se souvient plus de sa douleur. (Jean XVI, 21).
La récompense d'une oeuvre, c'est de l'avoir faite; la récompense de l'effort, c'est d'avoir grandi.
Chose étonnante, le véritable intellectuel semble échapper à ces tristesses de l'âge qui infligent à tant d'hommes une mort anticipée. Il est jeune jusqu'à la
fin. On dirait quM participe à la jeunesse éternelle du vrai. Mûr très tôt généralement, il est mûr encore, nullement aigri ou gâté lorsque réternité le recueille.
Cette exquise pérennité est aussi celle des saints ; elle donnerait à penser que sainteté et inteîlectualité sont de la même essence. En effet, la vérité est la sainteté de l'esprit ; elle le conserve, comme la sainteté est la vérité de la vie et tend à l'affermir pour ce monde comme Ipour l'autre. Point de vertu sans accroissement, sans fécondité, sans joie; point de lumière intellectuelle non [plus sans que ces effets en dérivent. Savant, selon Tétymologie, cela voudrait dire sage, et la sagesse est une, comprenant la double règle de la pensée et de l'action.
Nous arrivons par là aux dernières paroles qu'il con- I vient d'adresser à l'auditeur de cette courte et trop longue théorie de la vie intellectuelle. (( Si tu suis cette marche, dit saint Thomas à son disciple, tu porteras, dans la vigne du Seigneur, des verdures et des fruits utiles tout le temps de ta vie. Si tu pratiques ces conseils tu atteindras à ce que tu désires. Adieu. »
N'est-ce pas un noble adieu que celui qui engage, en faveur du laborieux et du fidèle, l'honneur du vrai, assurant à qui en pose les conditions les résultats qu'il souhaite?
On ne peut rien promettre à qui n'est pas doué. Mais la vocation supposée, on a le droit de dire que la cul-
turc n'est pas fille principalement du génie; elle naît du travail, d'un travail qualifié, organisé et soutenu, tel que nous avons essayé de le peindre.
Le travail se fabrique à lui-même son propre instrument. Comme le forgeron qui trempe ses outils, il forme nos caractères et nous donne la solidité, par suite la confiance.
Cette confiance qui est fondée sur une loi des chose», appartient au travail plus qu'au travailleur; toutefois le travailleur lui aussi doit avoir foi en lui-même. N'a-t-il pas avec lui le Dieu qui a dit : « Qui CHERCHE TROUVE ET A CELUI QUI FRAPPE IL SERA OUVERT ? )) Tous nous avons la Vérité derrière nous et elle nous pousse par l'intelligence; nous l'avons devant nous et elle nous appelle, au-dessus de nous et elle nous inspire.
L'âme est égale en tous; l'Esprit souffle en tous; le but et les aspirations profondes sont les mêmes pour tous; il n'y a de divers, outre les courages, que les éléments cérébraux plus ou moins libres et actifs, plus ou moins liés : or, nous savons qu'avec nos secours terrestres et célestes, nous pouvons venir à bout de bien des déficiences. La lumière peut filtrer à travers les fissures que notre effort élargit ; quand elle est là, d'ellemême elle étend et corrobore son règne.
Il ne faut pas s'appuyer sur soi; mais à Dieu en soi on ne saurait accorder trop de créance. On n'a jamais une trop haute idée du moi, si c'est le moi divin.
Du reste, nous attendons aussi de nos initiateurs, de
nos amis, de nos frères dans l'œuvre intellectuelle une contribution permanente. Nous avons les génies pour nous. Les grands hommes ne sont pas grands pour eux seuls; ils nous portent; notre confiance les sous-entend. Avec leur aide, nous pouvons nous faire une vie aussi grande que la leur, sauf la disproportion des forces.
Le vrai intellectuel n'a pas à craindre la stérilité, l'inutilité : il suffit qu'un arbre soit un arbre pour porter de la graine. Les résultats viennent tard quelquefois, mais ils viennent; l'âme paie; les événements paient. Si nous ne pouvons nous égaler à ce que nous admirons, nous pouvons toujours nous égaler à nous-mêmes, et il faut le dire une dernière fois : c'est là notre seul but.
Chaque individu est unique : donc chaque fruit de l'esprit est unique aussi. L'unique est toujours précieux, toujours nécessaire. Ne manquons pas à Dieu, et le succès de Dieu sera pour une part le nôtre. Voilà ce qui peut consoler notre infériorité et, si nous produisons, nous réconforter devant le déluge des livres.
Donnez tout ce qui est en vous, et si vous êtes fidèle à vous-même, si vous l'êtes jusqu'à la fin, soyez assuré de parvenir à la perfection de votre œuvre, — la vôtre, dis-je, celle que Dieu attend de vous et qui répond à ses grâces, intérieures et extérieures. A ce moment, vous devrez vous dire que beaucoup d'œuvres et de vies sont plus belles, mais vous pourrez ajouter : « Il n'en est pas de plus belle pour moi, et il n'en est pas de semblable )).
J'ajoute encore ceci, qui fait partie de nos motifs de confiance. Quand on nous demande la fidélité, le travail acharné et bien réglé, on n'entend pas exclure toute défaillance; des promesses sous cette condition seraient dérisoires. Errer est humain; mais de toutes les prescriptions retenons Tessentiel, l'habituel, c'est de ce lot qu'on nous dit : « Il suffit, il est indispensable ».
Il serait à désirer que notre vie fût une flamme sans fumée et sans scories, que rien n'en fût perdu, que rien n'y fût impur. Cela ne se peut ; mais le possible est beau encore, et beaux et savoureux en sont les fruits.
Décidé à payer, inscrivez-en sur les tablettes du cœur, aujourd'hui, si ce n'est fait déjà, la résolution ferme. Je vous conseille de l'écrire aussi noir sur blanc, bien lisible, et d'en placer les formules devant vous. En vous mettant au travail et après avoir prié, vous vous résoudrez de nouveau chaque jour. Vous aurez eu soin de noter spécialement ce qui vous est le moins naturel et le plus nécessaire, à vous, tel que vous êtes. Au besoin, vous le réciterez tout haut, pour que plus nettement votre parole vous soit donnée à vous-même.
Alors, ajoutez et répétez en toute ceilitude : « SI TU FAIS CELA, TU PORTERAS DES FRUITS UTILES ET TU ATTEINDRAS CE QUE TU DÉSIRES. ))
Adieu.