BARBARIE
L'Homme a dû coininencer. Eh bien ! s'il commença.
Si quelque grand miasme, une nuit, le laissa
Sur la terre, aussi nu qu'un ver sur une pomme,
Si quelque pourriture en fermentation
Ébaucha tout à coup, dans la création,
Cette larve inutile et non prévue : un homme;
Quel esprit ténébreux, quel démon, quel bandit, Quel pervers à jamais haïssable et maudit, En trouvant cette larve, a dit à sa trouvaille : i Animal, ne fais rien comme les animaux : Possédant tous les biens, accable-toi de maux, Sois absurde : mets-toi des bottes et travaille!
« Fais des énormites cocasses : rase-toi!
Sors coiffé d'un gibus comme une tour d'un toit!
Fais de la Politique ou fais de la Science !
Défends-toi d'embrasser tout tendron qui te plait,
Et, pouvant brouter l'herbe au champ, comme un mulet,
Mançe ton foin dans un saladier en faïence!
a Sois le plus idiot des êtres idiot-; Gave ta conscience et prive tes boyaux: Sois philosophe, sois niais, sois mariable! Imagine des rois, de^ juges ou des dieux; Sois fourbe, abject, mesqiùn, vil, ignominieux, Et. pour tout dire enfin, civilisé, que diable! »
Car, pensez-vous vraiment que cela soit venu Tout seul, dans des cerveaux, ce désir biscornu De payer des impôts, d'être Français ou Suisses? Et qu'un enfant qui nait soit pénétré qu'il faut Donner des ronds d'argent s'il veut manger du veau, Quand il pourrait en mordre à même dans leurs cuisses?
Car, pensez-vous enfin que nous ayons reçu.
Du putride ferment qui nous aurait conçu,
Des mains, des pieds, un front, des os et de la graisse
Pour tout gâcher au feu d'un travail infamant,
Et non pas pour le faire embellir calmement
Dans ton huile onctueuse, ô divine Paresse?
Oh! farce! oh! gigantesque amas d'insanité!
Civilisation, décrets, société :
Pâtée à sots, bouillie à chats, soupe à ministre- :
Règlements de Bicêtre et lois de Charenton!
Mais, pour vous faire, où diable, où diable trouva-t-on
Assez d'ânes, assez de fous, assez de cuistres?
Quoi! l'Homme imagina cela tout seul, vraiment?
C'est de non gré qu'il passe imperturbablement
Dans des cerceaux légaux, ainsi qu'un acrobate?
Et. pouvant vivre libre et dans l'inaction,
li endosse ce bat : civilisation,
Et -'attache des tas de code- à la patte?
C'est bien vrai, justes ci eux?. .. < >h : bêtes des massifs : )h! sainte oisiveté de? grands lions pensifs Étirant au soleil leurs dos souples et calmes : Obi vie aventureuse etfière des pampas.
Où les êtres vont seuls et graves, à lents pas, - - L'ombre -olennelle et mystique des palmes!
Férocité sublime! Égoïsme loyal!
Tigres insoucieux ouvrant d'un croc royal Des ventres palpitants et gratuits de chamelles! Existence de tout ce qui vit noblement Et qui, hurlant d'amour sous le clair firmament, •ns merci des troupeaux de femelles
Hommes, Hommes ! pourquoi, nous, tigres mal domptés
Avons-nous ces instincts et non ces libertés?
Oh! qui nous a ravi l'indépendance altière?
Bonzes pariions rêvés : Dieux, Bouddhas et Vichnous,
Quel crime monstrueux et sombre expions-nous,
Pour être seuls captifs, dans la nature entière?
Ah! gravitez, soleils! envolez-vous, oiseaux!
Aspirez, ô lions, par vos larges naseaux,
L'air libre des déserts sans lois et sans murailles!
Vivez, fiers, amoureux, fauves, indépendants,
Et jetez, en longs cris de gloire, aux cieux ardents,
L'hymne de liberté qui gonfle vos entrailles !
L'Homme mesquin vous voit et ne vous comprend pas; L'Homme est un organisme incomplet ici-bas; L'Homme n*est pas encor mûr pour la Barbarie!... Mais le Poète auguste a le spleen devant vous, Et pousse aussi, dans l'ombre, en vers ivres et tous, Le fier rugissement de sa sauvagerie !