ZOLLVEREIN EUROPEEN
La coiiîtilution d'une Asi^ociation iniernationale écononnque (d'un zoUverein) sauverait d'une ruine prochaine le commerce et l'industrie des peuples européens qui sont à la veille de perdre toute possibilité d'échanges faciles et fructueux avec l'Asie et l'Océanie dont les armateurs-négociants du Japon, des Etats-Unis et d'Angleterre vont se disputer bientôt les privilèges et peutêtre le monopole.
Les intérêts économiques ont leur classement, comme toutes les choses humaines. Ils ont leurs affinités spontanées ; ils dépendent du climat, du relief et de la nature du sol, du régime des eaux et de la forme des rivages, des entraînements historiques, des aspirations intellectuelles, de morales, de mentalités particulières. C'est sur les affinités que devra surtout se régler, pour être féconde et forte, toute cristallisation économique. La bonne politique des Etats européens qui ne veulent pas rester ou devenir de simples expressions géographiques, à la merci des gros insulaires coalisés, doit être donc de se conformer aux lois et mouvements de tous ces courants sociaux. Ils ont le devoir de s'unir économiquetnent, par tous les mo\ens possibles — poui- travailler, acheter, vendre, trafiquer, voyager, explorer, progresser...» se rendre forts, mutuellement, indis-
solublement, invinciblement et vivre ainsi dans l'ordre social général qui peut donner seul le bien-être, la sécurité, la paix.
Cette paix indispensable, voici les moyens de l'assurer, tels que nous les avons indiqués, dès le 5 juillet 1.865 :
1» Dans toute l'Europe et dans toutes les colonies européennes, uniformité du calendrier, — du méridien, — des poids, des mesures, des monnaies, — des timbres-poste, des cartes-postales, des cartes-lettres, des bons et des mandatspostaux, — des tarifs postaux, télégraphiques, ferroviaires, — du prix kilométrique des transports des voyageurs, — du prix kilométrique des transports par kilogramme et par valeur des marchandises confiées aux messageries de terre et de mer, entre les pays de V Union Douanière Européenne (ou Zollcerein Européen).
2° Liberté de la pêche et du cabotage le long des côtes et gratuité du débarquement, dans tous les ports du littoral, pour les pécheurs, les caboteurs et les marins de toute la marine et de tous les bateaux et navires d'Europe ;
3o Abolition de tout passeport et des péages, des octrois, des douanes à l'iynérieur de l'Europe ;
4» Liberté complète de communications individuelles et d'échanges de toutes les sortes entre les habitants des pays européens composant le Zollcerein Européen (ou Union Douanière Européenne) et des colonies européennes.
Cette liberté de communications et d'échanges, cette facilité de toutes relations, ce progrès, com-
mun à tous les Européens amènerait rapidement l'Europe à un tel degré de prospérité générale que, tout naturellement, VUmon Douanière Européenne se transformerait en une Union Economique Défensice. Unis pour prospérer et défendre leur prospérité, tous les Européens établiraient et garantiraient la Paix Européenne.
Ne fut-ce point, chez nous, Français, l'abolition de nos douanes provinciales qui donna l'essor à la prodigieuse cohésion de la France moderne ?
Les Douanes entre les nations européennes, voilà l'ennemi des Européens.
L'Europe ne devrait être qu'une Confédération Helvétique considérablement agrandie.
Hélas, — on ne devrait pas l'ignorer si honteusement en France, — ce fut l'établissement de la libre pratique commerciale entre tous les petits Etats Germains, fédérés économiquement, qui occasionna, qui permit l'unification politique de l'Allemagne ! Ce fut List. Frédéric List, l'inventeur, le père du Zollcerein germanique, qui créa vraiment, à lui seul, la puissance actuellement aux mains de Guillaume IL C'est, en effet, par l'union douanière des morceaux épars de l'ancienne Confédération Germanique que l'Allemagne a commencé l'œuvre de sa féconde cristallisation, à laquelle on a dit avec raison que le Zollverein avait plus sûrement et plus puissamment servi que Sadowa et Sedan.
Unissez-vous donc économiquement, Européens.
Que le système métriciue décimal, que les bases du système fiscal unifiées sur tout votre continent
servent de règle à toutes vos opérations, toutes vos affaires. Vos usages, vos mœurs, votre philosophie, votre mode d'exister et de penser se ressembleront et s'harmoniseront promptement aussi, et partout. Il vous apparaîtra tout aisé ensuite de vous unir politique merCt.
Associés pour l'expansion collective, vous vous trouverez par le fait même naturellement associés et réciproquement unis pour la sauvegarde générale et la fortune de tous.
Il en est encore temps !
Unissez-vous ; constituez-vous en une sorte de Syndicat d'Intérêts communs, quels que soient la condition présente et le nom de vos divers gouvernements. L'adoption synallagmatique, sur tout le territoire européen, des quelques mesures précitées, d'ordre purement administratif, suffira pour vous constituer tous membres des Etats-Unis d'Europe — l'image, en plus grand, de la bienheureuse Suisse.
Et si, tôt ou tard, grâce au progrès de l'humanité, les Etats-Unis d'Amérique étaient ainsi amenés à former une alUance défensive avec les Etats- Unis d'Europe, la paix du monde en serait inébranlablement établie.
M. -A. Gromier
AUX AMiS DE LA PAIX SOCIALE
Circulaire N* 477
Sa Vie - Ses Œuvres
Ses premiers disciples
Ses disciples actuels
Origine et dispositions.
Charles Fourier naquit à Besançon, le 7 avril 1772, dans la maison qui fait l'angle de la Grande-Rue et de la rue Baron. Sa mère était là sœur de Francis Muguet, un richissime fabricant de draps qui fut ennobli en 1780; soji père, simple marchand-drapier, n'était pas dépourvu d'aisance et jouissait d'une excellente réputation. Ch. Fourier fut iear quatrième et dernier enfant ; ils avaient déjà trois filles.
Dès la plus tendre enfance, Fourier témoigna de son horreur du mensonge ; puis, de sa haine pour toutes les duplicités ; et, lorsqu'il comprit un peu ce qu'on entendait par l'éducation, la religion et l'Etat, il eut un profond mépris pour les préjugés sociaux. Jeune homme, il détesta surtout le commerce qu'il
voyait basé sur la mauvaise foi des échanges, la fausseté des engagements et la tromperie sur la qualité des marchandises vendues. Philosophe perspicace, il dit, trente-cinq ans avant Proudhon, que la propriété individuelle produisait forcément l'anarchie ; il affirma et prouva, dans chacun de ses écrits, que le droit était enseigné tout de travers, à l'envers de la justice, au contraire de la raison, en dépit du bon sens ; il finit par convaincre ses lecteurs que, du haut en bas ie l'échelle sociale, on ne pourrait jamais établir aucun ordre stable, tant qu'il n'y aurait partout que contradictions et inégalités.
Etudiant.
Fourier fit de bonnes études au Collège de Besançon : en 1785, il y remporta les premiers prix de discours français et de version latine, le second prix de vers latins et les premiers accessits de géographie et de comptabilité. Il s'y passionna pour la botanique, l'harmonie, la mécanique, les sciences exactes et la philosophie comparée. Puis, il voulut concourir pour l'Ecole de Mézières qui était l'Ecole Polytechnique de l'ancien régime, d'où sortaient les officiers du génie. Mais, pour y entrer, il fallait être noble ; or, la noblesse de son oncle Francis de Muguet était trop récente pour faire oublier le manque d'ancêtres du jeune étudiant.
Commis-voyageur.
Bon gré, mal gré, après avoir, pendant un mois, suivi les cours de l'Ecole de Droit où son dégoût s'accentua, Charles Fourier partit pour Lyon, en 1790, et s'y résigna à entrer dans le commerce des étoffes. Son apprentissage fut court et il fut simple commis très peu de temps ; nommé voyageur de commerce, il visita la France, la Belgique^ la Hollande, l'Allemagne et la Suisse, dans le courant de dixhuit mois, — commerçant moins qu'il n'observait, amassant plus d'idées que d'argent, ne laissant rien échapper à son esprit investigateur.
Epicier.
La mort de son père le rappela au pays natal : il recueillit un patrimoine d'environ 50.000 francs et en employa 42.000 pour s'établir épicier à Lyon, en 1792 ; il avait alors vingt ans.
Lyon était en lutte avec la Convention ; bientôt, la ville fut assiégée... Pendant les guerres civiles, on respecte peu les denrées coloniales et tout s'emploie pour la défense : le sucre et le café de Fourier furent réquisitionnés pour les cantines, ses balles de coton utilisées pour les barricades et les ambulances ; quant à l'épicier lui-même, il fut travesti en guerrier et forcé d'aller faire le coup de feu sur les remparts. Naturellement, sa
maison périclita... Pour compléter la ruine de Fourier, un navire chargé d'autres denrées achetées peur lui à Livourne fit naufrage en vue de Marseille ! Et, pourtant, là ne devaient pas se borner ses tribulations : une fois la grande cité lyonnaise prise, saccagée, transformée en Commune affranchie, on considéra Fourier comme suspect et il n'eut que le temps de s'enfuir à Besançon pour éviter un jugement trop sommaire.
Chasseur à cheval.
Mais, à Besançon même, il ne fut pas en sûreté : on l'incarcéra parce que son âge était celui de porter les armes contre les ennemis de la patrie et qu'il semblait avoir fait, à Lyon, le contraire de son devoir. Il eut beau prouver qu'on l'avait forcé de combattre, on voulait le condamner pour avoir combattu ; heureusement, sa cousine Piou était la femme du colonel Brincour qui l'incorpora dans son régiment, le huitième chasseur à cheval, oii il servit deux années, le long des rives de la Moselle et du Rhiuj sans montrer trop d'inaptitude au métier des armes, mais toujours beaucoup plus observateur que batailleur. Enfin, le 24 janvier 1795, il reçut son congé de réforme, à Vesoul, et se rendit à Marseille pour essayer d'y devenir courtier en grains.
Courtier en grains.
Il était dans la destinée de Charles Fourier de se heurter à tous nos vices sociaux : dans son enfance, il avait partout rencontré la pratique journalière du mensonge ; — adolescent, il avait souffert de l'inégalité des droits fondée sur l'inégalité des naissances ; — jeune homme, l'étude des Codes lui avait démontré les injustices des Lois ; — épicier, il avait appris ce que sont les falsifications des vivres ; — à Lyon et à la frontière, associé involontairement aux crimes de la guerre civile et aux assassinats ainsi qu'aux ruines causés par la guerre en pays étrangers, il était devenu pour toujours un fervent ami de la paix. A Marseille, le malheureux courtier rencontra l'agiotage, le trust, l'accaparement, la spéculation sur la misère publique, les attentats à la bourse et à la santé ainsi qu'à la vie des hommes...
En effet, ses patrons, prévoyant que le riz et le blé deviendraient rares et chers, en avaient fait des provisions trop considérables dont la plus grande partie se mit en fermentation et en pourriture ; or, ce fut à Charles Fourier qu'incomba le soin de faire, secrètement, jetei' ce blc cl ce riz â la mer, aux Catalans, pendant la nuit ! ! ! Désespéré d'avoir à perpétrer semblables actes, il s'enfuit, en 1802, et revint à Lyon où sa mère lui servit une pension « pour suffire à ses besoins et « lui donner le temps de se guérir de sa mi- « sarilhi opio et de ses songes-creux ».
Ennemi de la société anarchique.
Certes, Fourier, tout au contraire, était le meilleur et le plus sincère des philanthropes ; quant à ses songes, ils n'étaient pas si creux, c'étaient ceux du plus perspicace des philosophes socialistes. L'exploitation de l'homme par l'homme lui paraissant infâme et anti-naturel, il se demanda si nous étions créés pour vivre dans une société anarchique permettant des abus aussi flagrants et il médita sur les conditions d'une société mieux ordonnée.
Mathématicien distingué et harmoniste savant, il eut l'idée, en 1802, à Lyon, d'écrire au Premier Consul à propos du Décret du 2 novembre 1801 légalisant le système métrique décimal ; ce fut Lalande qu'il vit à Bourg-en- Bresse, qui accepta de porter sa lettre à Paris, où il la montra d'abord aux académiciens Méchain et Delambre.
Fédéraliste.
Fourier établissait fort nettement qu'il voyait dans toutes les merveilleuses applications du système métrique décimal et dans la nécessité d'universaliser ces applications afin de faciliter et de permettre partout les échanges, un moyen facile de fédéraliser les nations commercialement ; il prophétisait qu'après cette fédération économique, on verrait forcément arriver la fédération politique que
suivrait enfin la fédération sociale.
On ne trouve pas d'autres traces de ce premier écrit de l'ourier que Lalande, probablement, ne put remettre au Premier Consul ou bien que le Premier Consul ne prit pas au sérieux. L'année suivante, toutefois, Fourier ayant publié un article, le 17 décembre 1803, dans le Bulletin de Lyon qu'imprimait Bal- Inncbe, Bonaparte apprécia davantage ce labeur-là.