LE PHALANSTÈRE
puis, LA PHALANGE.
Finalement, en juin 1832, rue de Beaune, à Paris, Just Muiron, Clarisse Vigoureux, Victor Considérant, Cantagrel et les autres disciples précités fondèrent un journal hebdomadaire : Le Phalanstère, ou La Béforme Industrielle. Dès lors, après tant de vicissitudes et parvenu au déclin de sa vie, Charles Fourier fut chef d'école : ce Newton du monde social avait alors soixante ans ; il lui avait fallu 40 ans pour faire connaître ses théories. Les saltimbanques réunissent la foule dès leur premier coup de grosse caisse. . .
En 1836, le journal changea de nom ; il s'appela La Phalange. Le très dévoué et, jadis, très célèbre Jean Journet en était l'enthousiaste propagandiste, en province et surtout à Toulouse, a Coligny (Ain , a Besançon et à Lyon ainsi qu'à Marseille. A Paris, Victor Considérant était le coadjuteur de Fourier dans la direction et la rédaction-en-chef de toutes les publications de VEcole Sociétaire, enfin très suivie.
Les derniers jours d'un sage.
Charles Fourier, peu après, s'alita : depuis 1835, il était sérieusement malade ; ses trop incessants travaux et l'hiver de 1836 l'achevèrent ; 1837 lui fut une longue agonie. Il parut être mieux, le 8 et le 9 octobre : il mourut le lendemain^ 10 octobre 1837, à 6 heures du matin, et fut enterré, le 11, au cimetière Montmartre, où, chaque année, le 7 avril, ses disciples viennent lleurir sa tombe, l'après-midi, en célébrant l'anniveisaire de sa naissance.
Cnarles Fourier avait passé ses dernières années et ses derniers jours dans dei conditions qui ne doivent pas demeurer ignorées. Cet homme d'un si grand génie avait toujours été fort simple, plus que modeste même de manières et de tenue^ s'arrangeant de façon à n'être jamais remarqué. Personne, hormis Just Muiron^ ne pouvait se dire son intime. n était, certes, tràs doué de dispositions afiFectueuses et tendres, cependant il avait constamment vécu en solitaire obstiné. Il en donnait à Just Muiron une explication, d'ailleurs logique :
Ses dernières volontés.
Puisqu'il jugeait impossible l'établissement de l'ordre, de la paix, du bonheur dans un monde qu'il trouvait anarchique en toutes ses compositions diverses, — à quoi bon, disait-il, accepter de recevoir des visiteurs qui, tous,
tenaient par quelques attaches à ce triste monde-là et, par conséquent, ne pouvaient sincèrement s'occuper avec lui de remplacer ce monde anarchique par un monde harmonieux et sociétaire ? A part Just Muiron et trois ou quatre de ses premiers autres disciples, il ne croyait pas qu'il lui fut possible de supporter une conversation absolument franche avec quiconque sur ces sujets d'une délicatesse si grande. Il préférait donc s'abstenir d'accepter les invitations qu'on lui prodiguait de toutes parts ; il désirait s'abstenir de parler même chez lui. Il écrivait ses théories : il les publiait, grâce à Just Muiron : c'était tout ce qu'il jugeait convenir à sa situation spéciale. Tôt ou tard, on le lirait et il serait compris. Pour le moment, étant donné la nature des gouvernements et l'ignorance ou la lâcheté des gouvernés, il était obligé de voiler ses idées, de les offrir en paraboles (( hiéroglyphiques»: c'est égal, concluait-il, le monde marche et j'aurai, moi aussi, des ChampoUion.
En attendant, il tenait à vivre à l'écart, gardant une extrême réserve, ne se livrant qu'aux très rares visiteurs.de toute confiance que réussissaient à lui présenter Just Muiron, Clarisse Vigoureux et Victor Considérant.
A Paris, au 9 de la rue Saint-Pierre — Montmartre (2e), lorsqu'il sentit les forces physiques l'abandonner, il s'entêta davantage encore dans son isolement déclarant qu'il n'avait plus du tout de temps à perdre et qu'il exigeait pouvoir penser seul tout à l'aise. Refusant tous
les soins, il ne consentit pas même la compagnie d'une garde-malade, alors qu'il arrivait visiblement à l'extrémité de ses jours.
Le 10 octobre 1837, à 6 heures du matin, lorsque sa concierge monta chez lui, elle le trouva, debout, revêtu de sa redingote et appuyé sur le bois de son lit. On aurait pu croire qu'il rêvait.
Mais il était parti pour l'immortalité !
Ses continuateurs.
Tout le monde de la pensée et du travail progressa . Aux disciples courageux et fidèles s'ajoutèrent les continuateurs intelligents et dévoués : Hippolyte Colins, Louis de Potter, Lamennais, Pierre Leroux, César de Paèpe, Eugène Pelletan, Femand Guillon, Constant, Déranger, Louis Pieybaud. Eugène Sue, Louis Blanc, Victor Hugo, Anatole de la Forge, A. -S. Morin, Michelet, Faustin Moigneu, Léon Coignet, Littré, Charles Lemonnier, Jouanne, Suin, Edeline, Stupuy, Aug. Desmoulins, Bourreifl", Mme Clémence Rover, Dyonis Ordinaire, Clément Clary, Leconte de Lisle, Saint-Yves d'Alveydre, Couturier, Champseix, Leymarie, Mme Mignerot, Jules Allix, Papety, Gigout, César Daly, Ménier, Dolfus, Kœchlin, Floquet, Scheurer-Kestner, Th. Gromier-Gay, Regimbai, Lehêtre, Mathieu, Delbruck, Eugène Nus, Mlle Xiboyet, Benjamin Gastineau, Fauvety, Félix Pyat, Henri Carie, Ferdinand Gambon, Louis Brunereau, Fournier, Jacolliot, Dorian, Brise-
bane, Ébrard, Brangier, Charles Longuet, Laviron, Mme Griess-Traut, Benoit Malon, Meissonnier, Français, Ottin, Destrem, Bunel, Mme Gagneur, Poupin, Vauthier, Malardier, Jacques Lorgue, Marlin-Xadaud, Barat, Emile Zola. Noirot, Henri Brissac, Vila, Elisée Reclus, Agathon de Potter, Elle Ducommun.
Et, de 1837 à ce jour, d'innombrables Sociétés coopératives, d'innombrables Associations de Production, d'innombrables Unions de consommateurs, d'innombrables Syndicats agricoles, d'innombrables Fédérations Ouvrières honorent et glorifient la mémoire de Fourier en suivant la voie qu'il a sublimement ouverte !
Un pour tous ; tous pour un.
Partout, enfin, on commence à vouloir, sérieusement, substituer à la guerre économique la Participation aux bénéfices, l'Accord des Intérêts, l'Harmonie du Capital, du Travail et du Talent ! Partout, enfin, l'on ose avoir la ferme croyance, grâce à l'Ecole sociétaire, de marcher de la sorte, graduellement, par évolutions, « cers la nationalisation du sol, permettant à chacun de travailler pour son propre bien-être, tout en travaillant pour le bienêtre de la Collectivité I »
Ses disciples actuels.
En France, actuellement, parmi les disciples de Ch. Fourier dont les noms, — sinon les adresses, — sont dans notre mémoire, voici ceux des camarades encore vivants qu'en ces dernières 50 années nous avons rencontrés le plus souvent aux commémorations fouriéris-
tes, de 1866 à 1906, ou bien que uous connaissons comme mettant en pratique les théories de Fourier :
Mesdames Fumet, Avez, Godin, Coutadeur, Célinie Courtois, Garnier, Petit-Jean, Rigolache, Robert Hait, Emilie Jannin, Boudeville. Tramaux, Fréchou, Noirot, Marchesson, Etlmée Gueljii), Moigneii, Laisanl, P. Savari, ^'ulliez, Julie Toussaint, Dorian et Zola.
Messieurs Chesneau, Cohadon, Combault, llomanet, Favaron, Lermina, Hugonnet, Limousin, Silberling, Henry Foulon de Vaulx, Derré, Manoury, Barré, Buisson, Alhaiza, Baudry, Délias, Mélieux, Barbiche, Châtelain, des Essarts, Vodoz, Kleine, Voisin, Pujol, L>esarzens, V. Marchand, Pliilippe, Louis Leseurre, Pradal, Rigolache, Chardon, Lafosse, Verrier, Havet, Rousseau, Balme, Bourgin, Maurice Lansac, Gide, Pinson, Broca, Henry, Louis Guébin, Kaplan, J.Louis, Sarrazin-Duhem, Slerlin, Ch. Dumas. Ch.Boyer. A. et Ch.Laisant. Le Fraper, Charles Prolo, Tabarant, Bourceret, Sébastien Faure, Jean Grave, Malato, Lessard-Verdad, Fréchou, Jollivet-Castelot, Cochet. Thuillier, Raymond Duval, Wi.-zniewski. Faillet, Richard, Jules Rouby, Paulin Sarrut, Sage Laisné, Camille Flammarion, Emile Arnaud, Camélinat, Elie May, Clovis Hugues, Demblon, Paul Robin, Labusquière, l'ourniere, Ch. Beauquier, Poulain, Bouanet. Adrien Veber, Emile Gautier, Camille Pelletan, Allemane, Ed. Vaillant, Briand, Viviani, Jules Guesde, et peut-être, Jean Jaurès dont le discours d'hier, au Trocadéro, est, à coup
sûr, Texpression d'un désir d'un immédiat acheminement vers la mise en pratique des théories de Fourier.
Nous en oublions, évidemment : c'est sans le vouloir , nous nous en excusons, sincèrement. Que les oubliés, désireux d'être joints à cette énumération, aient la bonté de se rappeler à notre souvenir ; nous préparons un Petit Livre de propagande sur l'œuvre de Charles Fourier.
Où en est, aujourd'hui, le progrès
des théories de Fourier, en France.
De 1901 à 1907, dans les six dernières années, le mouvement fouriériste d'association, de coopération, de participation, de mutualité, de syndiquement, de fédération, et en un mot, d'harmonie, a fini par prendre une telle extension qu'il est impossible de nier l'heureux et d'ailleurs naturel entraînement de tous les travailleurs en général dans le groupement solidariste.
En France, aujourd'hui, le total des groupements professionnels dépasse le chiffre de 2.900: les syndiqués urbains sont plus de 900.000; les syndiqués villageois sont plus de 700.000; — ils forment donc un ensemble de 1.600.000 syndiqués, au moins. D'autre part, il y a encore, en France, une union intime de près de 2.400.000 mutualistes, régulièrement affiliés.
Or, 1.600.000 syndiqués du Travail et 2.400.000 affiliés de la Mutualité, cela repré-
sente, pour 1907, une Fédération fouriériste française de quatre millions d'électeurs, tous capables de bien comprendre ce qu'ils ont à faire, maintenant, pour obtenir du gouvernement, de demain, en France, une plus juste répartition des droits, des devoirs et du bienêtre familial et social.
L'Europe marche vers le Zollverein.
A l'étranger, le mouvement fouriériste d'harmonisation n'est pas moins important: les unions douanières se multiplient, — sur le modèle du Zollverein Germanique réalisé et du Zollverein Méditerranéen, que nous avons eu l'honneur de préconiser, dès le 5 iuillet 1865, et de faire admettre en principe, à partir du 13 juin 1876.
Tout nous prouve la proximité d'une Union Economique Européenne. En effet, 2o parlementaires de Hollande et 25 personnages politiques de Belgique viennent de former un Comité permanent dT'nion douanière, composé de 50 membres qui étudieront publiquement les questions économiques intéressant leurs pays.
L'Angleterre, la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, ainsi peut-être que la Grèce, se préparent à imiter la Belgique et la Hollande, en février 1907.
La Suède, la Norvège et le Danemark s'en occupent déjà, depuis trois mois.
Toutes ces nations se présenteront probablement à la seconde Conférence de La Haye for-
mellement unies et rendues prépondérantes par une entente économique a préalable », en faveur d'un ZoUverein Européen.
Nous le pensons, vraiment : les lois des Harmonies de Fourier occasionneront, bientôt, la fraternisation des « ententes cordiales » avec les ententes économiques internationales,... et le reste suivra !
Espérons en 1907-1910!
Paris, 17 décembre 1906.
Au nom de VA. I. E. (42^ année)^ .Le Président et fondateur: