La vie littéraire dans la suisse française
A en croire certains critiques indigènes, les écrivains de la Suisse française auraient tous beaucoup de talent et la France entière serait moins fertile en beaux esprits que le versant oriental du Jura. Mais à entendre certains critiques français, les arrière-neveux de Jean-Jacques et de Benjamin Constant passeraient aujourd'hui en rudesse et en pauvreté de langage les gribouilleurs les plus calamiteux des plus pesantes Béoties i. Sans doute, il ne faut pas généraliser: tel auteur romand, médiocre grand homme de district, rencontre parfois dans son propre pays des censeurs clairvoyants et sévères; tel autre, ignoré ou méconnu à Lausanne, trouve des juges à Paris pour lui rendre justice; tel livre enfin, bien ou mal écrit sur les rives du Léman, peut d'aventure recueillir, des deux côtés de la frontière, les mêmes- éloges ott les mêmes reproches, justes ou immérités. Il n'en reste pas moins vrai que, dans l'ensemble, la littérature romande est en Suisse l'objet d'une indulgence excessive et en France la victime d'un dédain quelquefois mal fondé. Il serait intéressant de rechercher les causes de ce phénomène. Bornons-nous à en retenir une, qui est peut-être la plus puissante : les Suisses français connaissent très mal leur littérature.
^ Cf. La Revue bleue des 9 et 16 septembre 191 1.
On l'a bien vu aux résultats du plébiscite organisé récemment par un journal genevois. Ce journal pomit à ses lecteurs entre autres questions insolubles, celle-ci : « Quel est notre plus grand écrivain ? >, Or, des milliers de suffrages allèrent à un magistrat distingué, dont nous ne voulons en rien diminuer le mérite, mais qui dut être le premier à sourire de cette violence faite à sa ^nodestie ; un romancier robuste et sensible, un poète tendre et délicat obtinrent par contre, le premier i8, le second 12 voix : et ni l'un ni l'autre, notons-le, ne sont des 'débutants! De ces résultats, la critique est en partie responsable. Parmi les obscurs journalistes qui forment l'opinion moyenne, beaucoup en sont encore à confondre l'art avec la morale et à 'ignorer qu '.< un livre mal écrit n'est jamais un bon livre )).- pour mériter leurs éloges, il suffit d'être honnête. Ceux mêmes des critique^romands dont la compétence et la loyauté sont à l'abri de tout soupçon accusent trop souvent une répugnance fâcheuse à marquer les rapports et la hiérarchie des œuvres qu'ils commenlent, à comparer ces œuvre^ soit entre elles, soit à une commune mesure ^.
Tout cela contribue à égarer le public, qui va d'instinct aux ouvrages faciles ei médiocres. Ec cela expiiqne aussi le dédain que Pans témoigne à nos efforts, car, s'il vient à un critique français l'idée de s'occuper de nous, c'est aux éditeurs qu'il s'adressera pour savoir quels livres il doit lire: on lui indiquera ceux qui se ve^ident le mieux et ce ne seront pas nécessairement les meilleurs.
Donc, on a proféré un peu partout, sur la littérature romande d'aujourd'hui, d'assez plaisantes erreurs. Dans les réflexions
1 Sur le rôle, en Suisse romande, d'une certaine critique cf un important article d'Edouard Rod {Gazette de Lausanne du 6 juin 1906) et quelques réflexions très justes de M. Philippe Secrétan {Les Feuillets de février 191 1).
qui suivent, je ne songe pas à les redresser, mais seulement à rendra un témoignage sincère, aussi éloigné de l'optimisme attendri qui règne de Fribourg à Genève que du sourire condescendant qu'on arbore d'Angers à Nancy et de Lille à Marseille. Cette attitude, je le sais, risque fort de déplaire, pour des motifs opposés, à tous ceux qui voudront bien me lire. Cela n'importe guère si j'ai raison et encore moins si j'ai tort, pourvu seulement qu'on me donne tort ou raison sur la seule foi des livres dont je parle. C'est là tout ce qu'il m'est permis d'espérer: la critique ■serait parfaitement nuisible si elle oubliait l'humilité de sa fonction, qui est d'acheminer aux œuvre s.. Rejeter ses conclusions au vu des œuvres qu'elle commente, c'est tme façon de l'honorer; la condamner ainsi, c'est presque l'absoudre, puisque par là on reconnaît qu'elle n'a pas été inutile ^
' On retrouvera, par-ci par-là, au cours de cette étude, quelques fragments d'articles publiés par l'auteur, au hasard de l'actualité dans divers journaux et revues. Là où notre pensée n'a pas varié depuis qu'ils furent écrits, nous avons cru pouvoir incorporer ces fragments à notre texte plutôt que de répéter en d'autres termes les mêmes choses.
Géographie littéraire de la Suisse. - Le pays romand. La Réforme. ^ Le XVIII» siècle et l'helvétisme.
Depuis plusieurs années, l'idée s'est répandue qu'il existe une littérature suisse. Quelques-uns ont même lente d'en démontrer 1 existence et, pour ce faire, ils en ont écrit l'histoire ^. Mais leur loyauté a dû reconnaître que si Td certaines époques, des tendances analogues se faisaienl jour dans les œuvres allemandes et françaises des écrivains suisses, ces analogies, toutes momentanées, ne permettaient nullement de conclure à la vitalité continue d'une « culture . rigoureusement helvétique.
Et il ne saurait en être autrement.
Les Alpes ont donné au pays son unité géographiqueles vicissitudes de l'histoire lui ont conféré une certaine unité politique et même, si. l'on veut, morale, c'est-à-dire que tout en respectant l'esprit particulariste des cantons, elles ont consolide de jour en jour l'armature du pacte fédéral
Historiquement, géographiquement, la Suisse est donc une nation. Les étrangers le savent bien et quand, du dehors ils nous observent, ils découvrent souvent mieux que nous les caractères communs de nos races diverses et ce qui nous différence des autres peuples \ Nous-mêmes, qui sommes dans la maison, et plus portés à nous attacher aux détails a voir ce qui nous sépare les uns des autres, nous sentons
' Cf. Histoire de la liUératuye suisse par V. Rossel et H -E Ien-^y Lausanne ,9,0, . vol. in-8) et Le doyen Bridel (I.ausanne,\909 n-8.) par G. bh Rkvnc.d. Ce dernier a eonsaeré à la ., littérature
^ Cf. le curieux livre de M. Albert Dauzat.
bien, du moins à de certains moments, ce qui fait de H Suisse une patrie.
Mais, SI la nature de notre sol et les événements de notre passe nous ont constitué un patrimoine qui demeure indivis la mosaïque de nos races, de nos langues et de nos religions n en subsiste pas moins. Des différences ethniques des conflits religieux ne seraient pas un obstacle insurmontable a la naissance d une littérature suisse : l'exemple de la France et de 1 Allemagne nous autorise du moins à le penser Mais nous n avons pas de langue nationale ; au point de vue littéraire, nous ne sommes donc pas une nation
Faut-il le regretter ? Je ne sais. Si nous avions une langue nationale, es œuvres de nos écrivains seraient assurément un miroir plus fidèle de notre âme collective ; réunies, étudiées dans leur ensemble et confrontées dans leurs diverses parties elles formeraient un tout homogène et original ; par elles' nous aurions à la fois l'indépendance intellectuelle et une connaissance plus complète de nous-mêmes. Mais, en fait 1 imn-.ense majorité de notre peuple se partage entre trois langues dont aucune ne nous appartient en propre. Et si d'aucuns s en plaignent, d'autres y voient un considérable avantage Les trois langues parlées en Suisse sont en effet celles de trois pa3^ dont l'histoire se confond presque avec celle de la civilisation européenne. Si donc, par leur faute, nous ne possédons pas une littérature qui soit nôtre, nous pouvons grâce a elles, en enrichir trois, et non des moindres. Si des chefs-d œuvre doivent naître sur notre sol - et pourquoi pas . tout arrive : nous avons bien donné, à la France seulement, Rousseau et M"- de Staël -, ces chefs-d'œuvre auront une destinée plus brillante que ceux dont pourraient s'enorgueillir une Hollande ou un Danemark. Ecrits dans la langue d un grand peuple, ils seront assurés d'y trouver des lecteurs De p us, comme le faisait très ingénieusement remarquer 1 Illustre historien Guglielmo Ferrero, nos idiomes sont de ceux qm solhcitent, au premier chef, l'attention des lettrés dans tous les pays de culture occidentale : un Italien cultivé
par exemple, apprendra le français et l'allemand avant de songer au norwégien ou au danois. Par là encore, on voit que nos écrivains pourront peut-être un jour prétendre à être lus dans le texte, sinon par les foules, du moins par les élites européennes.
Trois langues principales, auxquelles s'ajoutent le romanche, le latin et une foule de dialectes romans ou germaniques, voilà, en gros, la géographie linguistique de la Suisse. Elle exclut, à notre sens du moins, la possibiHté d'une littérature helvétique; elle crée, en revanche, sur le territoire de la nation suisse trois provinces, lointaines et si l'on veut semiindépendantes, des littératures allemande, italienne et française i.
Le « pays romand » est une de ces trois provinces.
Puisque nous avons dessein d'en étudier les œuvres les plus récentes, il convient d'accorder à ce pays, à sa figure et à son passé, quelques minutes d'attention. Pour m'assurer celle du lecteur, je lui veux donner pour guide un des mieux doués parmi les jeunes auteurs romands, M. F. Roger-Cornaz :
« Ce n'est pas un grand pays. J'entends par là qu'il est modeste, qu'il n'a ni grandes villes ni grande vie, et qu'il a donné au monde peu de grands hommes. Son histoire n'est pas glorieuse. On en parle peu au dehors, et l'on en parle parfois avec un sourire où il y a de la bienveillance et de la condescendance. Et d'abord, il est médiocrement artiste. Il n'est ni Athènes, ni Florence, ni même Bruges. Nous n'avons point été élevés, comme la plupart de nos voisins,
Sur la question de la « littérature suisse », je suis fâché de ne pouvoir partager la manière de voir de M. Virgile Rossel {Op. cit., p. 32 et suiv.). Plus séduisantes par les arguments qu'elles invoquent, les théories de MM. G. de Reynold et Ernest Bovet ne me satisfont guère mieux. Toutes ces thèses se justifient d'ailleurs dans une certaine mesure et contiennent une part de vérité. Je ne puis les discuter ici et je ne songe pas davantage à défendre mon point de vue. A quoi bon étayer de syllogismes des attitudes instinctives ? N'avons-nous pas mieux à faire que de nous battre contre des moulins à vent ?
parmi les merveilles de l'art des hommes. Mais nous n'avons pas été privés dès notre enfance du spectacle de la beauté. Si elle ne s'étale ni dans nos musées, ni dans nos places publiques, elle est répandue partout dans la fière ou délicate nature qui nous environne.
« Car notre pays est un des plus beaux du monde. Tous les peuples en disent autant. Mais nous pouvons le dire sans avoir l'air trop naïfs ni trop présomptueux.
« Il est gracieux et tendre sur les bords charmants des lacs de Neuchâtel et de Morat. C'est le pays rêvé pour une maison des champs... Petites plaines plantées de peupliers, forêts de hêtres, grèves de sable où croissent le saule et l'aulne, collines basses que décore la boule d'un noyer, qui ferment l'horizon, bornent le désir et sont, comme celle du poète,
de ces lieux où la vie indécise Voudrait planter sa vigne et bâtir sa maison ;
champs de blé ou de tabac, petits villages en désordre parmi leurs fumiers, leurs salades et leurs roses ; manoirs à donjon au sommet d'un coteau ; gentilhommières à vastes combles de tuiles, à tourelles, à girouettes armoriées et qui portent peints sur leurs murs un blason et un cadran solaire ; parfois, dans un parc à l'abandon, un beau château Louis XV tombé en mains viles, mais qui fut, en son temps, la folie et l'orgueil d'un gentilhomme suisse au service de la France ou d'un fastueux enrichi ; parfois une petite ville avec ses deux clochers d'églises, ses tours, ses restes de murs et un pont de pierre sur un ruisseau. Et toujours, au fond du paysage, le Jura qui se déroule comme un ruban bleuâtre. C'est un lieu de paix agreste où il semble que la vie soit plus lente qu'ailleurs et que le sable s'attarde au sablier. Il est doux d'y passer les mois chauds à écouter chanter la fontaine dans"^ la cour et les abeilles dans le tilleul.
« Mais, pour charmante qu'elle soit, cette contrée n'est rien auprès de la rive du Léman. C'est là le joyau du pays
romand, sa perle de grand prix, une terre d'élection, visitée par les peuples et chantée par les poètes... Le pa}-sage du Léman est sans doute le plus beau de la Suisse. Le Léman est au-dessus du lac des Quatre-Cantons comm.e une tragédie de Racine au-dessus d'im drame de Hugo. Et, en effet, tandis que ce qui fait la fortune, d'ailleurs éphémère, du paysage suisse, ce sont ses sapins et ses torrents, ses rochers et ses précipices, tout son romantisme, le paysage du Léman, au contraire, est en vérité classique i. » ^
Ce pays romand dont M. F. Roger-Cornaz nous vante avec tant de charme la douceur et l'aménité, appartient dans l'ensemble, toutes réserves faites quant à la survivance des patois, à des populations de langue française et de civilisation latine ^.
Littérairement, il ne saurait donc échapper à l'hégémonie de la France. Mais bien des choses l'en distinguent. Il n'a pas le même passé ; son destin s'est élaboré lentement, dans le silence, séparé de celui du ro3/aume par la longue barrière du Jura.
Cet obstacle géographique n'était pas cependant insurmontable aux idées ; mais si, à mesure que se développaient en France la culture classique et, en Europe, le prestige de la France, les idées françaises devaient plus facilement, semble-t-il, déborder nos frontières naturelles, une défense nouvelle allait se dresser derrière le Jura pour leur interdire l'accès du pays romand ; je veux dire : le protestantisme.
Acceptée, de gré ou de force par la majeure partie de la Suisse française, la Réforme a donné à ce pavs une physionomie morale très différente de celle de la France, dont
^ Au foyer Romand, 191 1, préface (Lausanne, Payot).
^ La race est un mélange d'éléments très divers, greffés sur un fond burgonde, n'en déplaise à l'aimable pangermaniste Kurd von Strantz qui, dans une brochure récente, réclame pour le Deiitschtum. avec une férocité ingénue, sept départements français, toute la Belgique et toute la Suisse, Genève comprise.
l'éloignaient déjà son histoire politique et le développement autonome de ses institutions. Elle a eu ce résultat imprévu de rapprocher des Français, à certains égards du moins, les Fribourgeois demeurés catholiques et de détourner les Vaudois protestants de cette Bourgogne et de cette Franche- Comté auxquelles des analogies de race et de climat semblaient presque les réunir, tandis que Fribourg s'était réclamé jusqu'alors d'une tradition en grande partie alémane.
Sur la fortune littéraire de la Suisse romande, la Réforme exerça une influence profonde. Nos lettrés accueillirent diversement, selon leur foi, les œuvres que leur offrait la littérature françcùse ; dressés les uns contre les autres à l'appel des théologiens, ils se condamnèrent pendant longtemps à n'écrire que pour alimenter les controverses continuellement engagées entre deux religions rivales. Et plus tard, une fois la paix conclue, c'est encore, comme nous le verrons tout à l'heure, à un esprit dérivé de la Réforme que la littérature romande devra ses plus sensibles défauts et ses qualités les plus singulières i.
Ce n'est que dans la seconde moitié du XVII fe siècle, l'ère des luttes religieuses étant close, que les lettres commencent à fleurir sur un sol trop longtemps ingrat. C'est alors que le pa\s romand donne successivement à la France Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Suzanne Necker (1739- 1794), M»»e Necker-de Saussure (1766-1846) et M^e de Staël (1766-1817). Je cite quelques noms, au hasard, mais on pourrait sans peine allonger la liste. C'est alors que Mn»e de Charrière (1740-1805) et le doyen Bridel, à Colombier et à Lausanne, dans des milieux assez dissemblables, avec des movens inégaux, donnent le premier élan à un mouvement
^ La partie catholique de la Suisse française comprend le Bas- Vahis, le Jura bernois et les deux tiers du canton de Fribourg. La contribution fournie à la littérature par ces régions est minime auprès de celle des cantons protestants, d'ailleurs plus grands et plus peuplés.
littéraire, amplifié bientôt par le concours d'une foule d' « honnêtes gens )> i.
Je note en passant que Bridel est le premier théoricien de la « littérature suisse ». C'est à ce titre surtout que M. G. de Reynold lui a consacré tout un livre 2. Et le pasteur de Montreux a fourni à l'érudit fribourgeois l'occasion d'ingénieuses hypothèses sur la culture suisse, l'helvétisme littéraire le classicisme alpestre. Lui-même en avait formulé d'analogues et si ses Poésies helvétiennes ne les ont pas réalisées, son époque semble bien les avoir au moins autorisées.
On retrouve, en effet, dans l'œuvre terne de Bridel, les mêmes sources d'inspiration poétique, les mêmes tendances morales, les mêmes conceptions de la nature suisse, des Alpes et de leurs habitants que dans les ouvrages des critiques zuricois Bodmer et Breitinger, de l'historien Jean de Muller et du savant Albert de Haller, ou dans les idvlles de Gessner et les « lieder » du gentilhomme grison Salis-Seewis.
De telles similitudes, apparues en même temps des deux côtés d'une frontière linguistique, prouvent la réalité de Vesprit suisse, dont personne d'ailleurs ne songe à contester l'existence ; néanmoins, je le répète, je me refuse à croire qu'elles puissent jamais constituer les éléments d'une culture, au sens propre du mot.
Mais, sans attribuer une valeur absolue aux doctrines de M. de Reynold, il convenait de signaler l'époque et les écrivains qui les ont en quelque façon justifiées : cela nous permettra de marquer mieux la différence du XYIIP siècle helvétique au XIX^ siècle romand.
Cette différence, la voici :
Sur toute cette époque, cf. les ouvrages déjà cités de M. de Reynold et de xMxM. Rossel et Jenny. Cf. en outre Histoire de la littérature romande, par V. Rossel et Madame de Charrière et ses amis par Philippe Godet.
2 Ce livre porte en effet un sous-titre assez significatif : Essai sur l helvétisme littéraire.
Au XVIII® siècle, des courants intellectuels assez vifs circulent entre les diverses parties du pays, des échanges de valeurs, si je puis ainsi dire, se produisent fréquemment ; en un mot, des œuvres allemandes et françaises enregistrent les manifestations concordantes d'un esprit suisse.
Au XIX®, par contre, la littérature romande se développe en marge, si l'on veut, de la littérature française, mais sans aucun contact sensible avec celle de la Suisse germanique ^.
^ Je n'ai pas le loisir de développer ici cette affirmation, mais elle me paraît assez fondée, du moins pour les œuvres que je considère comme les plus significatives. Mais, si l'on peut presque négliger l'influence de la Suisse allemande sur les écrivains romands du XIXe siècle, celle de l'Allemagne a été considérable. Il y aurait, là-dessus, tout un livre à écrire. Et ce livre risquerait fort de prouver que le prestige des penseurs d'Outre- Rhin a été plus nuisible qu'utile aux philosophes, aux romanciers et aux poètes de la Suisse française.
Quelques traits du XIX^ siècle romand.
Les morts d'hier : Edouard Rod, Philippe Monnier,
Gaspard Vallette.
Sans nous attarder à entreprendre un « tableau » des lettres romandes au XIX^ siècle, essayons cependant d'en indiquer quelques traits, mais en accusant ceux-là seuls qui nous serviront à définir, par ressemblances et contrastes, la littérature de l'heure présente.
Je ne puis songer à ces cent années de vie intellectuelle sans entendre siffler à mes oreilles cette boutade cinglante et vraie de Marc Monnier : « Le Suisse romand est un homme à qui l'Eternel a dit : « Tu ne te débrouilleras pas ! «
Nos plumitifs d'avant-hier auraient bien fait, vraiment, d'écouter mieux la voix de ce grand homme d'esprit. Et ceux d'après-demain se montreraient fort avisés en relisant cet adroit écrivain que nous oublions trop. Regrettons qu'il n'ait pas tenu à motiver sa juste et cruelle sentence et, à défaut de l'éloquente paraphrase qu'il nous en eût donnée, allons-y d'un morne commentaire !
' Au siècle passé, les écrivains les plus marquants de ce pays semblent bien être ceux qu'on pourrait appeler les « idéologues » : des philosophes, des théologiens, des psychologues, des critiques, voués à la perpétuelle analyse de leur « moi », condamnés à d'éternelles inquiétudes morales. Ils s'appellent, pour ne citer que les grands noms. Benjamin Constant, Vinet, Amiel, Secrétan. En eux se résume, comme l'a excellemment montré M. Adrien Bovy, l'influence du protestantisme sur la « culture » romande ^. La sincérité et le vacillement d'une
^ A. Bovy : Le protestantisme et la culture romande {La Voile latine, 1909, p. 48).
pensée qm tourne sans cesse sur elle-même sont à la fois la noblesse et 1 infirmité de leurs œuvres comme de leur vie ^Bovy explique cette attitude d'esprit (les désolantes confidences d'un Benjamin Constant ou d'un Amiel, le silence angoisse d un Vinet devant les conséquences de sa pensée) en disant que les Suisses romands . n'ont pas la tête protlsraisonV "' """' ^PP^rtient pas de dire s'il a tort ou Mais pour en revenir à nos « idéologues », si un goût tvran
e7sTéra: 'tr"°!i ™^ ""'' «1^ ->-icismeturI: é et ste.ile, a 1 allemande, les ont empêchés trop souvent de s épanouir et de s'exprimer, si la plupart d'entre eux on! Ignore - ou méconnu - le style, ce ciment de la pensée qm seul assure une durée aux œuvres de l'esprit, ne sommesnous pas unanimes aujourd'hui à les placer, malgré tout cela beaucoup p us haut que les poètes dont ils fuLt les cot temporams ?
Le mot de Marc Monnier ne prend-il pas, hélas ! un accent de féroce ironie, quand on l'applique à Rambert ou à Tuste
intmLntr it"^'"' *=^ "P"'^ ™P^"™-' ^- hoiim intelligents cultives, sensibles. Prosateurs, ils sont parfois
remarquables. Mais, poètes sans art, dont la lyre sonne faux
au'Annll'' ', " "^''^"''' '^^ "^'''' "<= ^^mble-t-il pas
qu^ApoUon leur ait dit : . Vous ne vous débrouillerez
Dans cette littérature romande du XIXe siècle, si timide ou SI morne, si riche de pensée et si pauvre de vie, parmi ces
(Se.,aine Unitaire. 9 et ,4 novembre '^^ R nE tI" P ' les IradMons romandes [Ibid.. mai ,t,„). ' ^' ' ^'"'""
intellectuels rongés d'incurables inquiétudes, il faut réserver une place, comme à un étrange accident, au poète fribourgeois Etienne Eggis. Certes, je n'en veux pas faire un héros. Et pourtant, malgré tout son romantisme et tout son germanisme, ce bohème fantasque n'est-il pas plus vif, plus spontané, plus dégagé que les bardes contemporains de Lausanne ou de Neuchâtel ? La plupart de ses élégies nous paraissent aujourd'hui un peu fripées ; il a laissé cependant nombre de jolis vers et quelques pages d'une prose qui demeure smgulièrement alerte et nerveuse.
Mais, encore une fois, Eggis est un accident. Duchosal, plus tard, en sera un autre.
Formés à l'école de Vinet — et ce sont les meilleurs — ou disciples d'instituteurs obscurs — et ce sont les plus nombreux. — les devanciers immédiats des auteurs romands d'aujourd'hui prêchent bien plutôt qu'ils n'écrivent.
Si encore ils avaient, pour donner de l'accent à leurs prédications, l'âme tragique de Vinet, sa noblesse et sa douloureuse lucidité ! Mais non ! ils prêchent sans éloquence, longuement, lourdement, dans une langue terne et pâteuse où l'on chercherait vainement un terme propre, un raccourci énergique, une image forte et juste. Le pays romand devient dans leurs œuvres la terre d'élection d'un vertueux ennm, peuplée de paysans sentencieux qui parlent comme des livres, de régents et d'institutrices, d'alpinistes vantards et de pasteurs solennels, d'honnêtes gendarmes et de voleurs plus honnêtes encore, de vieilles filles à lunettes, de jeunes personnes anémiques et de petits enfants bien sages qm vont à l'école du dimanche.
Et quels discours tiennent les personnages de ces bons romanciers. Vraiment, il vaut mieux ne pas insister trop : on en arriverait à trouver du génie à Berquin ! Certams types de « roman romand >> n'ont, je crois, jamais été dépasses en niaiserie, si ce n'est par cette littérature « bondieusarde >> qm représente, en face de la pensée catholique, ce que l'imagerie de Saint-Sulpice est à l'art des cathédrales ! Tous ne nous
donnent pas du pays qu'ils décrivent une idée absolument fausse.^ mais tous nous en offrent une vision bornée comme celle d'un cheval à qui on a mis des œillères.
Il n'était pas au pouvoir, heureusement ! de ces messieurs et de ces dames, d'enfermer toute la Suisse française entre un pensionnat où l'on pianote et un restaurant . de tempérance « où l'on boit du « thé suisse >> et du vin sans alcool S ils 1 ont essayé, c'est tant pis pour eux ; s'ils y ont échoué c est tant mieux pour nous !
Faut-il arrêter sur des noms cette diatribe ? Je préfère ne nommer personne : les morts ont bien droit au repos qu'ils nous laissent et l'occasion, hélas ! ne nous manquera pas de faire de la peine aux vivants !
Dieu ! que voilà une peinture fumeuse ! Parmi tous ces bitumes, il convient, pour être juste, de ménager des lumières Nous ne saurions les indiquer mieux qu'en rendant hommage a la mémoire de quelques disparus d'hier dont l'œuvre honore hautement notre petit pays et atteste sans doute I effort le plus noble de toute une génération littéraire Sans oublier que l'art est une chose et la morale une autre chose sans viser à cette a édification « directe que l'art ne saurait poursuivre, ils ont donné à leurs ouvrages la haute tenue morale qm était en eux. Comme hommes et comme écrivains ils méritent toute notre sympathie : le lecteur a reconnu déjà Edouard Rod, Philippe Monnier, Gaspard Vallette.
L'heure n'est pas encore venue d'assigner à Edouard Rod sa place dans l'histoire littéraire. Mais on reconnaîtra peutêtre un jour qu'après Rousseau aucun auteur romand n'a mieux que lui réalisé son dessein et donné sa mesure. Un de ses livres s'appelle Au milieu du chemin: combien la Suisse française n'a-t-elle pas eu de romanciers ou de poètes dont on pourrait raconter sous ce titre la pitoyable fin ! Ils étaient bien partis, on fondait sur eux de grands espoirs : mais par timidité, lassitude ou impuissance, ils ont abandonné la
course. Rod, lui, est allé jusqu'au bout de sa route, il a fait ce qu'il avait voulu.
A cause de cela, il a exalté, élargi, affermi l'empire idéal du coin de terre où il était né : on le vit bien au deuil dont sa mort frappa les lettres françaises. La beauté de sa vie, la fierté virile de son labeur ont suscité, sur les deux versants du Jura, un hommage unanime. Pour les lettres suisses, sa perte paraît encore irréparable. Cet homme qui, par fidélité à son pays, avait refusé l'honneur d'entrer à l'Académie, a contribué plus que nul autre à faire connaître et aimer des Français, les mœurs, les institutions, la vie et l'esprit de sa patrie romande, à leur révéler les noms des jeunes hommes dont nous attendons et dont il attendait — des œuvres dignes de ce nom. Comme on l'a dit, il était à Paris notre ambassadeur intellectuel. Personne, en cette qualité, ne lui a succédé.
Dans la littérature française, il apportait, avec son esprit lucide et sa sensibilité aiguë, les vertus essentielles de l'âme suisse : loyauté, intelligence critique, application parfois un peu pesante, goût des problèmes moraux, amour de la pensée pour elle-même. Et, malgré des défaillances de style qu'il faut déplorer, nul n'a donné à ces vertus une expression plus vigoureuse et plus complète.
Sinon pour quelques-uns, la gloire de Philippe Monnier n'avait guère dépassé, quand il mourut, les étroites limites de la république genevoise. Sa pensée ne rayonnait pas sur le monde, mais elle épandait sur le pays romand une lumière diffuse, joyeuse et tendre comme la clarté d'un matin d'automne où se mêlent le soleil et la brume. Son œuvre n'a ni l'envergure ni la portée de celle d'Edouard Rod. Exerçant sa curiosité sur un champ moins vaste, Monnier développait ses découvertes avec plus d'art, sous une forme plus nuancée, plus raffinée, plus personnelle. Et la particulière saveur de son st^'le est due sans doute pour une grande part à ce fait qu'il s'est toujours augmenté en profondeur plutôt qu'en étendue.
Deux sources suffirent à son inspiration, deux patries à son âme, deux cultes à son amour : Genève et l'Italie. Tout Monnier tient dans ces deux mots.
Genevois, il préfère aux horizons les plus illustres le décor familier que domine la vieille cathédrale : nulle part il ne se plaît comme à la cour Saint-Pierre, sur la Treille ou aux Bastions ; rien ne vaut pour lui les nobles maisons de la rue des Granges ou les boutiques des libraires au Bourg-de-Four Il ne dédaigne pas, cependant, les alentours de la cité natale • n'a-t-il pas écrit Mon village, n'a-t-il pas chanté les douces campagnes du Genevois et les travaux des paysans allobroges ? Et quel poète nous a parlé avec plus d'émotion de sa maison des champs ?
Calviniste, sa finesse, sa bonhomie malicieuse et tendre sa bonté l'ont gardé de cette froideur, de cette sécheresse orgueilleuse et dure qui nous glacent chez Calvin.
Et l'humanisme italien est venu parfumer, fleurir ensoleiller son âme. Paris et Munich, où il étudia, ne semblent guère avoir marqué sur lui, tandis que, des neuf années qu'il vécut a Florence, il a rapporté non seulement de beaux livres mais un merveilleux épanouissement du cœur. Personne chez nous ne connaissait aussi bien que lui l'Italie. Il en écrivait la langue avec une élégance aisée. Il en avait scruté l'histoire et la littérature avec une ardeur passionnée usant ses pauvres veux à déchiffrer d'obscurs grimoires. Son Quattrocento, sa Venise au XVIIP siècle sont des œuvres de critique dont Taine eût approuvé la méthode rigoureuse mais aussi des œuvres d'art, composées avec un admirable souci de l'expression, de la couleur et de la vie.
Ce culte pour l'Italie a donné à tous les livres de Philippe Monmer un bouquet d'exquise latinité. Si quelques-uns de ses récits genevois sont un peu grêles, un peu mous, si son vocabulaire, encombré de locutions locales — dont il usait d'ailleurs le plus ingénieusement du monde —, a restreint a l'excès le nombre de ses lecteurs, Monnier n'en demeure pas moins le plus artiste de nos écrivains d'hier. Sa phrase
toujours imprévue et papillotante, fait songer au pointillisme de Henri Martin. Elle chemine d'une allure souple et chaque image y est une lumière.
Parce qu'il a poussé très loin l'amour du style — souvent même jusqu'à la préciosité — , l'auteur du Livre de Blmsc, est, pour la génération qui monte, un maître dont l'influence ira s'accentuant.
On ne peut séparer de Monnier celui qui fut le compagnon de toute sa vie : Gaspard Vallette. Ils sont morts à quelques jours d'intervalle et ce double trépas revêtit à nos yeux une beauté pathétique : tragiquement, par deux tombes, il affirmait le parallélisme constant et l'arrêt simultané de leur double effort.
L'effet des contingences réduisit l'œuvre de Vallette à n'être guère qu'un reflet de celle de Monnier. Contraint de disperser son talent dans trop de besognes obscures, Vallette fut cependant un journaliste allure, un polémiste fougueux, un voyageur érudit et sensible. Il restera surtout l'auteur de Jean-Jacques Rousseau Genevois. Ce livre, à lui seul, est un titre de gloire. Ne nous suffit-il pas, d'ailleurs, pour honorer la mémoire de Vallette, qu'il ait aimé simplement la beauté' et travaillé dans le même sens que l'ami très cher à la mort duquel il n'a pas survécu ?
Et maintenant, au moment d'aborder les vivants, ne devons-nous pas dire, en leur nom, au nom surtout des « jeunes », que les œuvres de Rod, de Monnier et de Vallette constituent le legs le plus précieux d'un passé tout proche encore au présent que nous vivons et à l'avenir qui se présume ?
L'heure présente : les tendances nouvelles
A ne considérer que la moyenne, la littérature romande du XIX'' siècle présente, nous l'avons vu, des caractères assez constants — qui ne sont pas faits, il faut bien l'avouer, pour nous inspirer un orgueil sans bornes. Chez les critiques et les philosophes, l'inquiétude morale, le doute de soimême, la fatigue, l'énervement paralysent les plus belles énergies ; chez les romanciers et les poètes, des intentions didactiques, une allure de prône et, le plus souvent, une foncière indigence de st3de condamnent le lecteur à l'ennui et l'auteur à l'obscurité.
A cet aveu, il sied d'apporter certaines réserves. En cours de route, j'en ai suggéré quelques-unes et je crois bien qu'en ajoutant aux noms déjà cités ceux de Victor Cherbuliez et de Louis Duchosal, on aurait désigné, à peu près, tout ce qui doit subsister, à des hauteurs inégales, sur la façade de l'édifice centenaire.
Mais, à jeter un rapide coup d'œil sur l'ensemble de notre production littéraire au cours de ces dernières années, il me semble que j'y surprends des traits nouveaux.
Il paraît assez malaisé, pour l'instant, d'en dégager le sens. Ne sont-ils pas encore imprécis comme ceux d'un nouveau-né et ne sommes-nous pas trop près pour les bien voir? Les chances d'erreur sont nombreuses : est-ce une raison pour ne pas tenter l'aventure? Si nous y échouons, d'autres y pourront réussir.
Sans rien sacrifier de mes sentiments personnels, de mes « certitudes instinctives >>, — car, de quoi sommes-nous sûrs, si ce n'est de ce que nous sentons? — je voudrais satisfaire, dans cette recherche, aux exigences de l'équité. Et si je ne suis point assuré d'y parvenir, je voudrais au moins que l'on ne doutât pas de mes bonnes intentions.
Les résultats de notre enquête seront forcément très fragmentaires. Mais, quand bien même nous ne ferions que proposer un classement provisoire, par affinités ou différences, et signaler des « points de départ » nouveaux, cela pourrait suffire à la justifier.
Très certainement, il y a « du nouveau )> dans les lettres romandes. Oh ! ce n'est pas d'une révolution qu'il s'agit. On ne va pas si vite en besogne dans ce pays où la vie « est plus lente qu'ailleurs ». Parmi nos phmiitifs, beaucoup demeurent obstinément résolus à confondre toujours un roman avec une homélie et un poème avec un traité de cuisine, d'agriculture ou de civisme. Et il ne faudrait pas croire que nos jeunes auteurs aient donné, comme, par enchantement, un démenti victorieux à l'opinion de Marc Monnier. Certes, tous ne se sont pas encore « débrouillés », mais ils s'y efforcent de leur mieux et quelques-uns ne sont peut-être pas éloignés d'y parvenir.
Qu'adviendra-t-il de cet effort dont la direction et la portée sont encore confuses ? Ma foi, je n'en sais rien. Quelques noms cependant m'aideront à montrer ce qui déjà me semble acquis.
Considérez, par exemple, C.-F. Ramuz ou Henry Spiess. Ce romancier et ce poète cherchent à exprimer, selon des modes différents, ce qu'ils voient et ce qu'ils sentent. Ils ne pensent pas plus loin. On peut disputer sur les qualités de leur art ; il n'en est pas moins certain que Spiess et Ramuz sont, par tempérament, des artistes et, de propos délibéré, veulent n'être que cela. Cette restriction n'est pas un amoindrissement. Je m'explique : quoi qu'en pense un vain peuple de gens « cultivés y), artiste ne signifie pas : mandarin. En littérature, comme en peinture, l'artiste n'est pas celui que le seul métier préoccupe, mais bien celui qui cherche, avant tout, à se donner un métier dont les caractères répondent
exactement à ceux de son émotion intérieure. La virtuosité verbale n'est pas Varf d'écrire, pas plus que de bonnes recettes d'atelier ne sont l'art de peindre. En d'autres termes, pour être bien ganté, il ne suffit pas d'acheter des gants de bonne marque, il faut encore savoir en choisir la pointure et, surtout, il est vivement recommandé de n'être pas manchot.
Je m'excuse d'avoir mis les points sur les i : on comprendra sans doute maintenant pourquoi il me plaît que Ramuz et Spiess ne soient que des artistes, en face des écrivains à intentions « morales » ou « sociales » qui pullulent encore en Suisse française. Cette nouveauté est un progrès dont il serait facile de préciser la date : Le Silence des Heures et Aline ont paru, si je ne me trompe, en 1904 et 1905, à quelques mois d'intervalle, premières victoires, dans la poésie et le roman, de l'art libre sur l'art asservi à des fins utilitaires.
Autre exemple : au théâtre. Quelle est la .vertu de l'œuvre entreprise à Mézières par René Morax et poursuivie d'année en année avec un si magnifique succès? Ne serait-ce point encore qu'elle représente une conquête de l'idée d'art, qu'elle est une école de lyrisme et de beauté? Il ne s'agit plus ici, notons-le, de l'art dramatique au sens étroit du mot ni d'une beauté proprement littéraire. J'ajoute même que les pièces de Morax, à la lecture, pèchent en maint endroit contre les règles les moins contestées du théâtre. Mais, à la représentation, on en arrive à l'oublier. Et pourquoi? Parce que des moyens de tout ordre — texte et musique, décors et costumes, gestes et inflexions de voix, danses et mouvements de foules — concourent uniquement à réaliser une conception d'art et la réalisent, en effet, dans un ensemble harmonieux et cohérent 1.
1 II serait intéressant de rechercher pourquoi, dans les « succès » les plus mérités de nos auteurs dramatiques, la réalisation plastique de l'œuvre est toujours si supérieure à sa donnée psychologique et à son exécution littéraire. Je ne connais pas, en effet, dans tout le
Enfin, dernier exemple : dans la critique et l'histoire littéraire, l'humanisme catholique d'un Reynold ou celui, dégagé de tout dogme, d'un Ernest Bovet n'ont-ils pas introduit des notions nouvelles et nécessaires? Quand bien même ces auteurs se seraient bornés à nous faire constater « tous les inconvénients d'un chauvinisme exagéré et d'une forme négligée, d'une langue et d'un stj^le incorrects, mais aussi tous les avantages d'une « culture nationale » et de l'indépendance intellectuelle ^ », n'auraient-ils pas acquis des droits particuliers à notre gratitude (toutes réserves maintenues quant à l'existence et même quant à la possibilité d'une « culture suisse »)? Et n'est-il pas réjouissant d'entendre des critiques proclamer l'importance de l'idée d'art, au moment même où des romanciers et des poètes la prouvent par leurs œuvres?
Nous aurons à expliquer tout à l'heure les différences qui séparent ces hommes dont nous venons, très intentionnellement, de rapprocher les noms. Retenons pour l'instant, ce qui les réunit : le sens de l'art et l'horreur de ce prêchi-prêcha dont Philippe Monnier lui-même, une fois ou l'autre, alourdit la grâce de son sourire.
Ce double phénomène se propage lentement. Déjà, on peut l'observer sous plus d'une forme : dans les programmes et les efforts de quelques jeunes revues — programmes qu'on ne réalise pas en un jour, efforts dont le succès n'est pas toujours immédiat — ; dans la tenue plus surveillée de nos (' grands quotidiens », où le « français fédéral » et le « patois de Chanaan » se sentent, de jour en jour, moins à leur aise. Des périodiques centenaires dont notre adolescence redoutait la gravité solennelle, mettent une coquetterie charmante à ne pas rester en arrière : il n'est pas jusqu'à l'antique
théâtre romand, une seule pièce qui, à la lecture, satisfasse pleinement l'esprit. Si d'aventure il en existe une, je suis d'avance reconnaissant à qui voudra bien me la signaler.
^ G. DE Reynold : Le doyen Bridel, Avant-Propos.
Bibliothèque imiverselle qui ne se rajeunisse et n'accueille les « frivoles » ornemenls du style, et je vous assure qu'elle n'est plus du tout si ennuyeuse.
Le goût des lecteurs s'affine : si j'en crois les libraires, le poète genevois Henry Spiess a fait lire, à beaucoup de gens qui les ignoraient, les Ballades françaises de Paul Fort ; bien des personnes qui naguère ne se seraient pas permis d'émettre une opinion sur ces choses, parlent littérature ou poésie avec un zèle louable, voire avec quelque bon sens ; les jeunes filles même commencent à se douter que Rostand et Botrel ne sont peut-être pas les plus grands poètes de France ; bien plus, j'ai entendu des étudiants juger diversement divers livres d'un même auteur et soutenir, par exemple, que M. Philippe Godet écrit mieux en prose qu'en vers, M. Spiess, mieux en yers qu'en prose et M. Adolohe Ribaux, aussi mal en prose qu'en vers.
Donc, si quelques-uns de nos a jeunes » sont en passe de se débrouiller », c'est, avant tout, pour avoir fait cette découverte — mon Dieu ! oui, en Suisse romande, c'en est une
qu'il y a, dans la littérature, comme dans la peinture ou la musique, une part inséparable de métier ; pour s'être rendu compte que la poésie, le roman, le théâtre obéissent à des lois et qu'il faut rechercher, formuler, appliquer ces lois ; pour avoir saisi, enfin, qu'il vaut mieux apprendre le français à l'école de Racine, de Bossuet et de Flaubert qu'à celle de M. Joseph Autier ou de M»«? T. Combe.
Sans parler du profit personnel qui résulte, pour des écrivains, de telles constatations, ces remarques, ressassées sur tous les tons, ont contribué à fixer l'attention de la critique et à diriger la curiosité d'un certain public sur les postulats de l'œuvre d'art.
Et ce double résultat n'est assurément pas négligeable.
Mais les a jeunes » poursuivent d'autres desseins encore.
Ayant compris que leur profession est un art, ils ont voulu que cet art fût essentiellement national. Rien de plus naturel, rien de plus louable, si, pour l'enrichir, ils s'étaient bornés à prendre comme thèmes de leurs œuvres les choses et les gens de leur pays.
Mais ils étaient guettés par une maladie, presque incurable, de l'esprit romand : la manie de l'analyse et de l'abstraction. Bien peu y ont échappé. Je crois être en droit de la dénoncer, cette manie, puisque j'en souffre, puisque j'y cède en écrivant ces lignes. Peut-on d'ailleurs en nier les ravages? Ne produitelle pas une floraison envahissante de doctrines, de systèmes et de controverses? Ne détourne-t-elle pas, trop souvent, l'artiste de sa mission, qui est de créer? En littérature, ne fait-elle pas à la critique une place démesurée:
La mode du jour, dans les lettres de notre Suisse française, est donc aux discussions, aux enquêtes, aux ergotages. Elle entraîne parfois dans des régions assez éloignées de celles où régnent les Muses des jeunes hommes qui pourraient, sans doute, entreprendre de plus beaux voyages.
Par le ton grave de leurs disputes, les jeunes d'aujourd'hui ressemblent fort à ceux qui furent les jeunes d'avant-hier. Ne leur reprochons pas trop aigrement de se prendre très au sérieux, voire au tragique ; peut-être bien que leurs aînés, plus timides — ou plus modestes? — s'érigeaient moins volontiers en pontifes : Dieu sait, pourtant, si nos meilleurs esprits furent toujours enclins à morigéner !
Au lieu de choir dans ce travers — la pente est si vite descendue ! — essa\^ons d'expliquer l'origine, les causes et les sujets de ces perpétuels débats.
J'en veux soumettre au lecteur une explication, laborieuse à coup sûr, mais peut-être plausible :
En même temps que l'on accomplissait de très louables efforts, dont nous reparlerons, pour créer une littérature nationale dans le sens que j'indiquais il y a quelques instants, on se mit à discuter abondamment les conditions de cette littérature.
Comme il est assez malaisé de les définir, pour les raisons exposées au début de notre étude, la discussion se prolongea et s'obscurcit. Il en surgit néanmoins des doctrines esthétiques et littéraires •— helvétisme, latinisme, classicisme alpestre — qui ne manquaient pas d'intérêt et ne laissèrent pas de susciter d'estimables mises en œuvre. Mais tout cela était déjà bien cérébral !
Il apparut bientôt qu'on ne pouvait fonder la « littérature suisse » sur des raisons d'ordre purement littéraire : on le pouvait, en eftet, d'autant moins qu'on attribuait plus d'importance à la forme, inséparable de la langue. Alors, on voulut trouver au moins des parentés d'esprit entre les écrivains de nos diverses provinces. C'était déjà plus vraisemblable. Mais il fallait déterminer ces traits communs, dans le passé, le présent et l'avenir, par des traditions et des aspirations communes. Dès lors, le débat devait embrasser non seulement toute l'histoire de la Suisse, mais encore les conditions politiques, économiques, sociales de son existence actuelle et tout ce qui peut, de près ou de loin, s'y rattacher.
Voilà pourquoi nos jeunes revues — comme d'ailleurs celles de la Suisse allemande — s'occupent du nouveau code civil et de l'assimilation des étrangers, commentent l'élection de M. Naine au Conseil national, discutent fédéralisme et, centralisation, Action française et C. G. T., régime douanier, diplomatie, convention du Gothard, parlementarisme, que sais- je encore?
Tout cela semble bien n'avoir plus avec la littérature que des rapports lointains.
Mais je sais ce qu'on va me répondre : « La littérature est l'expression de la société. Notre société a renversé les tours d'ivoire. L'homme de lettres n'a pas le droit d'ignorer ou de méconnaître les problèmes politiques et sociaux de son temps ; il se doit à son pays. Et l'état d'esprit que vous paraissez déplorer n'est pas seulement romand : voyez l'attitude de toute la jeunesse française ! Ne croyez pas, au' surplus, que le goût des idées soit un vice ! »
Hé ! j'entends bien. Et je ne méprise nullement la politique ni la sociologie. Comme tout le monde, j'ai des opinions là-dessus et, comme tout le monde encore, il y a des jours où je m'y crois compétent. Je ne nourris aucune haine pour notre époque. Nulle autre, je le sais, ne sollicita les écrivains, avec autant de persuasive éloquence, de mêler leur voix au tumulte des factions. Et l'attrait qu'ils éprouvent pour ce jeu passionnant n'a pas besoin d'être justifié. Qu'ils y cèdent donc, on ne saurait les en blâmer ! Mais qu'ils ne se laissent pas dominer entièrement par des préoccupations étrangères à leur art. C'est de l'excès seulement que je me plains. Car il y a dans cet excès un danger certain de dispersion. Danger d'autant plus redoutable, pour des Suisses, que notre politique est plus morcelée, plus compliquée, plus absorbante. Et puis, en donnant à son pays des œuvres de beauté et de vérité, l'écrivain ne le sert-il pas mieux qu'en prétendant le diriger de ses conseils? La littérature est l'expression de la société, j'y consens. Mais n'en doit-elle pas être l'expression spontanée plutôt que l'expression systématique? Si nous employons toute notre encre à écrire de politique, de sociologie, de morale — où de critique, comme je le fais — , il y a bien des chances pour que tous les romans et les poèmes que nous pouvons porter en nous ne voient jamais le jour. Et si même nous les achevons tous, tant de soucis divers ne leur feront-ils pas perdre en valeur absolue ce qu'ils auront gagné peut-être en portée immédiate et actuelle?
Mais ne nous emballons pas ! En signalant un péril possible, on en exagère volontiers l'imminence : Dieu veuille que celui-ci soit imaginaire !
Il nous reste mamtenant à parler des œuvres, à feuilleter les livres les plus significatifs de ces dernières années.
Dans cette revue, je renonce à mettre en ligne le théâtre,
qui mériterait d'ailleurs une étude spéciale i. Il m'en coûte bien un peu, car il y aurait plaisir à louer de nobles entreprises comme celles de René Morax. Mais, comme on l'a déjà dit, les meilleures pièces du théâtre romand ne se peuvent séparer sans dommage de leur réalisation matérielle. Leurs auteurs ont, en effet, cherché et parfois résolu une synthèse de divers arts ; cette synthèse déborde le cadre de la littérature.
Nous nous en tiendrons donc à la critiqv»^, ..„ roman et à la poésie. Je choisis cet ordre, très arbitraire, parce qu'il en faut bien adopter un et qu'on peut voir dans celui-ci une sorte de gradation ascendante, nullement fondée, mais commode.
Si, parmi les œuvres dont nous allons parler, quelquesunes se distinguent, au jugement du lecteur, par le sens de l'art ou le goût de la doctrine et même, une fois ou l'autre, par la réunion de ces deux caractères, ce sera l'excuse — que je sollicite humblement — des réflexions qui précèdent.
1 On en trouvera une, assez complète, de M. Ed. Combe dans le Foyer Romand de 1910.
L'heure présente : la critique
De divers côtés, en France, on dénonce la « crise de la critique ». Et il semble bien que l'on n'ait pas tout à fait tort.
La Suisse romande échappe, en vérité, à cette crise, par la raison bien simple que jamais sa critique n'a été constituée, comme l'était la critique parisienne à ses époques de gloire, c'est-à-dire forte à la fois du consentement de tous à certains canons et de l'indépendance de chacun vis-à-vis de tout un peuple d'écrivains. Une telle organisation ne saurait se développer dans un petit pays, extrêmement divisé, situé aux confins de deux langues, de deux races, de deux religions, et dont les traditions littéraires sont forcément confuses. Il lui faut pour vivre le vaste champ d'une nation hydrocéphale, l'appui d'une séculaire unité politique, la richesse d'une culture homogène, ordonnée et continue. Et ces conditions nécessaires ne sont pas toujours suffisances : la « crise » actuelle en fait foi. Quant à l'institution elle-même, ses inconvénients balancent parfois ses avantages.
Au surplus, le pays romand n'a rien de tout cela. Il ne peut donc posséder que des critiques, des censeurs isolés, dont l'autorité effective sur le public n'est pas toujours, hélas ! déterminée par le talent. Car c'est un des travers de nos sociétés bourgeoises que de s'insurger d'instinct contre les personnalités fortes pour encourager les esprits médiocres.
Des critiques, certes, nous en avons beaucoup ; quelquesuns comptent peut-être parmi les interprètes les plus qualifiés de la pensée contemporaine.
Leur nombre ne doit pas nous étonner : ne sommes-nous pas un peuple plus intelligent qu'artiste? De tout temps,
nous avons fourni au monde des maîtres d'école. Notre Rousseau fut le pédagogue des « âmes sensibles » et M^p de Staël, l'institutrice du romantisme. Aujourd'hui encore, nous approvisionnons largement en précepteurs et gouvernantes les Russies et les Allemagnes. Et certains ne voudraient-ils pas réduire notre activité littéraire à celle d' « honnêtes courtiers «qui, pesant et appréciant les valeurs intellectuelles les teraient circuler par le monde et les « placeraient ,o sur les divers marchés de l'Europe? Nous avons, il est vrai, des aptitudes marquées pour cette fonction, qui n'est pas sans noblesse, et nous l'avons toujours remplie avec honneur Cm, c'est à la critique, à la pédagogie, à l'enseignement des littératures comparées que nous devons les quelques grands hommes dont l'étranger veut bien nous accorder la gloire. Devons-nous pour autant nous confiner dans la critique? Je ne le pense pas ; et nous nous accordons tous à déplorer cette sorte de fatalité qui condamne les meilleurs d'entre nous aux travaux forcés de l'analyse. C'est la loi de notre race, mais c'est aussi la loi de notre temps. Aussi bien si nous applaudissons aux efforts de ceux qui la bravent, nous savons nous incliner devant ceux qui la représentent, quand ils s'appellent Philippe Godet, Paul Seippel, Maurice Muret, Gonzague de Reynold ou Ernest Bovet.
Doyen de cette pléiade, M. Philippe Godet nous est cher surtout par sa piété et sa vaillance. Sa piété veille jalousenjent sur notre passé, nous en redit les plus hautes leçons et nous en révèle les gloires. C'est ainsi que le biographe tendre autant qu'érudit, de M"^^ de Charrière, l'éditeur de Cahste et des Letfres de Belle de Zuylen s'est acquis à notre reconnaissance des droits imprescriptibles. Sa vaillance le fait admirer, même de ceux qui ne pensent pas comme lui dans les combats d'idées où il montre une verve, un mordant une fougue qui ne sont pas le fait des critiques émasculés par la dessication professionnelle. M. Godet est donc plus qu'un critique. Cela ne l'empêche point, quand il le veut, de se montrer bon juge. La sûreté de son goût, la limpidité toute
classique de sa prose, l'ironie discrète dont il sait envelopper ses indulgences lui valent, depuis longtemps et à juste titre, l'estime et le respect des lettrés, non seulement chez nous, mais dans tous les pays de langue française. Et il n'est pas au bout de sa carrière ; nous attendons encore de lui des œuvres fortes, loyales et mesurées,
A ses débuts, M. Paul Seippel semblait s'être d(:)nné pour mission de juger, d'un point de vue strictement huguenot, les œuvres et les hommes de son temps. Mais, peu à peu, son horizon s'est élargi. Et à mesure qu'il cherchait mieux à tout comprendre, son style se faisait plus souple, plus nerveux et plus riche. On peut reprocher à son grand ouvrage sur Les Deux France de fonder sur une foule d'observations très justes — et sur quelques erreurs — une synthèse trop intellectuelle, trop systématique pour ne pas déformer certains phénomènes. Aujourd'hui, à lire ses Escarmouches, on découvre en M. Seippel non plus seulement un représentant très autorisé de l'esprit protestant, mais un critique singulièrement compréhensif et qui écrit aussi bien qu'homme de France. Les chroniques qu'il donne à nos journaux sont une bien agréable lecture : personne en effet, en Suisse, ne voit d'un œil plus exercé ni ne rend d'une touche plus juste la gamme infiniment variée et délicate des nuances morales.
Si M. Seippel paraît vouloir ne plus s'inféoder, dans ses jugements littéraires, à aucune doctrine définie, il n'en va pas de même de M. Ernest Bovet ou de M. Gonzagiie de Reynold. L'un et l'autre sont des intellectuels épris d'ordre et de certitudes. Mais le premier ne peut souscrire à aucun dogme, tandis que le second a puisé sa philosophie dans la Somme de S. Thomas d'Aquin. Dans leurs ouvrages de critique et d'histoire littéraires, tous deux me paraissent également dogmatiques. Et leurs pensées se rencontrent souvent. Ne sont-ils pas, l'un et l'autre, les champions de 1' « helvétisme ? » Ils n'en ont certainement pas la même conception, ils y tendent par des moyens différents, mais ils se plaisent avec la même ardeur à échafauder d'ingénieuses théories pour les
abandonner quand elles auront cessé de leur plaire, ce qui révèle en eux de belles forces de renouvellement.
Il serait vain de pousser plus loin ce parallèle. Marquons plutôt les différences.
M. Bovet a beaucoup de tempérament et des idées bien à lui. Aussi sa critique est-elle à la fois d'un poète par l'éloquence et le lyrisme, d'un philosophe par une certaine superstition des lois, d'im naturaliste ou d'un paléographe par la minutie vétilleuse des investigations. Son dernier livre Lyrisme, Epopée, Drame, est d'une bien curieuse beauté, bourré de vérités hardies et d'erreurs intéressantes. On lé lit comme un roman et, plutôt que de formuler toutes les objections qu'il soulève, on se prend à regretter que le distingué professeur à l'Université de Zurich ne veuille point employer à quelque œuvre d'imagination les dons précieux qu'il a reçus en partage.
Dans son étude sur Le doyen Bridel, M. G. de Reynold a eu le grand mérite de ranimer une époque défunte au souffle d'idées bien vivantes et de reconstruire, autour d'un héros en somme assez médiocre, tout un monde de faits, de sentiments et de pensées. Comme M. Ernest Bovet, il fonde ses jugements sur un très noble idéal d'art, et comme lui encore, il semble n'avoir guère à redouter d'autre écueil qu'un certain esprit de système où le peuvent conduire une passion trop vive pour la logique et un penchant, quelquefois irrésistible, à conformer les faits aux théories.
M. Maurice Muret, lui, n'a jamais dû y être sollicité. En tout cas, il ne cède pas à la tentation. Tranquillement, posément, sans violence ni faiblesse, avec un sang-froid admirable et parfois irritant, avec une absolue sincérité, comme un chimiste dans son laboratoire ou un maître de chirurgie à l'amphithéâtre, il dissocie, recompose, décrit, commente, palpe et dissèque les multiples sujets de ses expériences.' C'est dans les lettres étrangères qu'il les choisit. Cet étonnant polyglotte passe avec aisance de la littérature italienne à la Scandinave et de l'allemande à la britannique. Sa lucide
intelligence des génies les plus contradictoires, son esprit « européen » le rattachent à la lignée de M™® de Staël, de Marc Monnier, de Cherbuliez et d'Edouard Rod, c'est-à-dire à toute une tradition helvétique dont nous avons bien le droit d'être fiers.
On pourrait citer d'autres noms, car les bons articles et même les bons livres de critique ne sont pas rares en Suisse romande. Mais je ne veux pas dresser un inventaire ^.
Quelques mots cependant de la critique d'art, métier difficile et ingrat, mais bien plus passionnant à mon sens que la critique littéraire. Je n'en veux parler ici que pour rendre hommage à deux ou trois œuvres vivantes, car on ne saurait faire entrer dans ce « genre » de la critique d'art une foule d'ouvrages, estimables sans doute, mais qui relèvent de l'érudition historique plutôt que de la littérature.
C'est surtout à William Ritter que je voudrais m'arrêter, encore qu'il nous appartienne bien peu. Mais comment séparer ses études d'art du reste de son œuvre? Et dans cette œuvre, d'un romantisme morbide et d'une forme odieusement tourmentée, tant de choses me heurtent et m'irritent
1 Je m'en voudrais cependant de taire tout le bien que je pense de certaines chroniques, très courageuses, de M. Robert de Traz dans la Voile latine, dans les Feuillets et surtout dans la Semaine littéraire, où il a recueilli l'héritage de Gaspard Vallette. Je suis loin de consentir à toutes les opinions de M. de Traz mais il y a des cas où sa franchise un peu cassante a fort bien dit des choses qu'il fallait dire. — Il ne faut pas oublier non plus M. F. Roger-Cornaz qui écrit sur les sujets les plus divers avec une grâce et une aisance charmantes. On peut lui reprocher de pasticher avec obstination l'aimable langage de ce XVIIIn'e siècle dont il est tout imprégné. Mais il parle des choses romandes dans un esprit et dans un style bien français, ce qui n'est pas pour nous déplaire. — Enfin, la Chronique suisse de la Bibliothèque universelle, abandonnée depuis quelque temps par M. Philippe Godet, est faite actuellement, tout en nuances et en adroits balancements, par un collaborateur anonyme qui a bien de l'esprit, et du plus fin.
que je ne suis pas même bien assuré de comprendre les pages où j'admire sans réserve. Le critique d'art, comme le romancier, évoque pour moi les ascètes et les martyrs de Zurbaran : âpres, tordus et pathétiques. Je les lis, l'un et l'autre, dans une crispation traversée de soudaines extases. Et c'est bien peut-être chez Ritter qu'il faut chercher, parmi d'insondables obscurités et d'énormes niaiseries, les seules pages géniales écrites, depuis Jean- Jacques, par un Suisse romand. Mais on attendra qu'il soit mort pour s'en apercevoir. On fait autour de lui, dans son pays, la conspiration du silence et cela ne nous honore guère.
Je ne dois parler ici que du critique d'art. Il est violent, partial, exclusif, superbement sincère et spontané. Il commet parfois d'étranges erreurs de goût. Cela ne l'a pas empêché de .( découvrir ). Bœcklin, Segantini, Mehoffer, Gustave Mahler, d'autres encore. Sans doute, il y a bien de la vulgarité tudesque chez Bœcklin, bien du clinquant italien chez Segantini, mais enfin, ce sont de? hommes d'une certaine taille. Seulement pour ce qu'il a écrit d'eux, William Ritter est quelqu'un. Il serait bon que l'on rendit quelque justice à ses puissances divinatoires. S'il se trouvait un éditeur assez avisé pour glaner dans son œuvre tout ce qui est de premier ordre, ce pourrait être un événement.
Religieux à la façon de Léon Bloy, bariolé à l'image de cet empire d'Autriche-Hongrie qui est la vraie patrie de son ame, William Ritter appelle les épithètes violentes et les jugements outranciers. Avec M. Alexandre Cingria, je me ' sens plus à l'aise. Ses paradoxes même ont un accent latin, un sens logique. Il se meut dans un horizon qui nous est familier. Il parle une langue que nous entendons sans effort. Dans ses Entretiens de la villa du Rouet, nous percevons l'écho de toutes les discussions esthétiques qui nous passionnèrent. Et nous vo^'ons très vite le mérite et le défaut du livre; le mérite, c'est d'avoir groupé des aphorismes d'un tour souvent ingénieux et proclamé quelques vérités méconnues ; le défaut, c'est, dans un ouvrage très systématique.
d'avoir esquivé les définitions de la base. Des définitions exactes eussent évité à l'auteur des développements parfois bien alambiqués et toutes ces erreurs qu'engendre le S3''stème et que la méthode prévient. Fausses, ces définitions nous eussent permis de suivre les métamorphoses successives de l'erreur et d'en mieux séparer les vérités. Tel qu'il est, le petit traité de M. Cingria mérite d'être lu avec attention.
Pour terminer cet aperçu, je voudrais signaler un nom, connu déjà de ceux qui lisent nos journaux et nos revues. C'est celui de M. Paul Budry. On peut attendre beaucoup de ce critique d'art très fin, sensible, fougueux, ironique, parfois même corrosif, qui voit la peinture comme un peintre et qui exprime ses émotions avec autant de franchise que de subtilité.
Si nous devons à quelques bons juges une part des progrès réalisés depuis dix ans, ou du moins poursuivis par ceux d'entre nous qui écrivent des livres et par ceux qui les lisent, il y a une autre critique que l'on ne flétrira jamais assez. De même que, dans certains organes de la presse parisienne, une publicité vénale s'est substituée à l'honnête critique d'autrefois, de même un bon garçonnisme obstinément bénisseur la remplace trop souvent dans les gazettes des petites villes romandes. Des gens privés du sens des valeurs y prodiguent tous les jours le même encens vulgaire aux œuvres vraiment originales et aux pires platitudes, placent un Ribaux sur le même plan qu'un Ramuz et entretiennent soigneusement dans les âmes molles de leurs lecteurs le culte de la médiocrité. Mais j'ai déjà dit tout cela en commençant : je rabâche. Et, puisque nous parlons littérature, mieux vaut ne pas insister trop.
L'heure présente : le roman.
Considéré comme genre littéraire, le roman semble être à notre époque ce qu'étaient l'épopée aux âges primitifs et la tragédie aux siècles classiques. Il raconte et décrit. Par analyse et par synthèse, il dissocie et recompose, dans un cadre choisi, l'humanité vivante : caractères et sentiments, conflits individuels, conflits sociaux, actions et réactions de la nature sur l'homme et de l'homme sur la nature.
Dans un champ qui demeure idéalement illimité, même quand on le borne pratiquement aux frontières d'un petit pays, il est bien malaisé de dire quels moissonneurs ont fait la plus riche récolte. Ce n'est donc pas sans un cruel embarras que j'aborde la troupe nombreuse des romanciers romands. Comment les classer? Sur quelles bases opérer un choix qui s'impose?
Le plus simple sera, je pense, de procéder par éliminations et de retenir les seules œuvres qui répondent, au moins dans une certaine mesure, aux exigences du « métier », en même temps qu'aux lois de la race et du milieu.
Cette méthode est même la seule possible. On ne saurait songer, en effet, à comparer, dans le genre qui nous occupe, le présent au passé, la Suisse française n'ayant, depuis un .siècle, d'autre « tradition » en cette matière que le romansermon et le roman-paysannerie.
Tenons-nous-en donc aux romanciers d'aujourd'hui et commençons par écarter ceux qui ne représentent à aucun titre r « esprit » du terroir natal.
Quelle tendresse, quelle admiration ou quel agacement qu'ils m'inspirent, je renonce à parler des romans de William Ritter : viennois, dalmates ou slovaques, ils échappent, bien plus encore que ses études d'art, à l'emprise de son pays.
De même, le souple et inquiétant Binet-Valmer ne veut plus être qu'un enfant adoptif de Paris : ne songeons donc pas à le réclamer.
D'autres considérations vont nous enlever aussi quelquesuns des écrivains romands les plus notoires dans leur patrie.
D'abord, leur notoriété même : MM. Samuel Cornut, Benjamin Vallotton et Virgile Rossel ont, entre la Sarine et le Jura, des lecteurs assidus auxquels notre opinion ne saurait importer.
Et de nombreuses raisons encore :
Ce n'est pas sans regrets que j'abandonne M. Cornut ; mais pourquoi ce rude tempérament lyrique a-t-il choisi le moule du roman, où il étouffe? Il y a tant de gauche à peu près dans la contexture de ses fables et dans le dessin de ses phrases qu'il me paraîtrait injuste de le juger sur la seule valeur littéraire de ses romans.
Quant à M. Vallotton, c'est un humoriste vaudois, que j'avoue ne pas goûter beaucoup, doublé d'un romanciermoraliste, d'intentions très nobles, mais dont les défauts de style me gâtent les très réelles qualités d'observation.
M. Virgile Rossel — orateur politique, juriste, historien, poète, critique et dramaturge — a tant écrit qu'on ne sait pas très bien où chercher la plus juste expression de sa pensée. Je n'ignore pas qu'il nous a donné, par surcroît, toute une série de romans et de nouvelles dont je devrais parler ici. N'a-t-il pas, cependant, mieux mérité des lettres suisses pour en avoir retracé l'histoire avec une trop indulgente minutie, mais aussi avec une sereine impartialité?
Enfin, il est des « romancières » et des romanciers de pacotille, larmoyants et douçâtres, qui seront bien les seuls à s'étonner de ne pas trouver leurs noms dans ces pages,
Combien que nous l'ayons réduite, la petite troupe qu'il s'agit maintenant de passer en revue a donné à la Suisse
française un certain nombre de livres dont l'intérêt ne me paraît pas négligeable.
Nous y verrons successivement : avec MM. Jean-Pierre Porret, Louis Dumur et Robert de Traz, trois formules très différentes du roman psychologique ; avec M«ie Noëlle Roger, l'expression très féminine d une généreuse sensibilité ; enfin,' avec M. C.-F. Ramuz, l'œuvre profondément originale d'un très curieux artiste.
On peut aujourd'hui négliger le premier volume de M. J.-P. Porret. Car, de cette peinture laborieuse et terne des mœurs politiques romandes à son roman de cette année, l'auteur neuchâtelois a réalisé de tels progrès que Mini Lalouet i doit nous faire oublier L'Echelle.
Mini Lalouet, c'est une petite ouvrière de Lausanne, ambitieuse et romanesque. Enlevée à la misère par une dame riche et généreuse, dont elle a su capter la confiance et qui la traite en fille adoptive, elle s'enfuit, au bout de quelque temps, avec le mari de sa protectrice. L'amour de ce quadragénaire inflammable lui vaut des années d'opulence. Mais elle est exploitée par une sœur diaboliquement astucieuse et méchante qui lui arrache, petit à petit, ce que les romantiques appelaient « le prix du déshonneur ». Réduite à^ sa pauvreté d'autrefois, la malheureuse ne s'y peut plus résoudre, s'enfuit encore, sombre dans la galanterie et finit en prison.
Sujet banal, somme toute, encore que scabreux. M. Porret en a tiré un livre puissant et chaste. En lisant cette prenante histoire de passion, d'argent et d'intrigues, on ne peut se défendre de songer à Balzac. Le seul rappel de ce grand nom dit, pêle-mêle, les qualités et les défauts de Mini Lalouet : œuvre fortement charpentée, intensément sentie ; caractères
^ Lausanne, Payot, 191 :
accusés jusqu'à l'outrance, mais très réels à force de déterminations précises ; vérité psychologique, mais longueur excessive, des dialogues ; à de certains moments, vers la fin surtout, surcharge de péripéties plus ou moins vraisemblables ; tout le long du récit encore, absence complète de sensibilité visuelle et du sentiment de la nature ; verbosité, enfin, et monotone pâleur d'un style où nulle saillie ne nous vient retenir. »
Par ses mérites comme par ses lacunes, cet ouvrage appartient au très petit nombre de ceux que l'on admire pour leur solidité, pour la beauté de leur mécanisme interne, mais avec le regret que la façade n'en soit pas plus avenante.
En notre temps d'afféteries, il n'est pas donné à beaucoup d'évoquer ainsi Balzac. Et quand bien même M. Porret se bornerait à nous fournir une réplique romande de la Comédie humaine, ne serait-ce pas de belle et bonne besogne? Pour la mener à bien, le romancier de Mini Lalouet possède deux dons très rares : une intuition aiguë de tout ce qui est proprement humain, une vision nette de tous les phénomènes mesquins et formidables que les gens de lettres confondent trop volontiers dans ce terme générique : « les affaires ».
M. Louis Dumur a depuis longtemps quitté Genève pour Paris. Il prit part au mouvement symboliste, fut un des fondateurs du Mercure de France, écrivit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre que son pays continue à ignorer contre toute justice.
Puis, un beau jour, il se souvint de sa ville natale. Et il nous conta coup sur coup, trois petites histoires genevoises ; Les trois demoiselles du Père Maire, Le Centenaire de Jean- Jacques et L'Ecole du Dimanche ^.
^ Paris, Mercure de France, 1909, 1910 et 191 1. Illustrations de Gustave Wendt.
Et voici le curieux : ouvrez, au hasard, un de ses livres français — j'entends français au sens étroit de la géographie politique, par le choix de la matière — , telle, cette charmante bluette qui s'intitule : Un Coco de génie. Aucune intention didactique : de la fantaisie, de l'humour, une ironique satire des mœurs de province.
Seulement, il 3' a un vers célèbre que l'on pourrait souvent modifier ainsi :
Tout Suisse a dans le cœur un cuistre qui sommeille ^.
Exemple : M. Dumur, qui consacre ses trois romans genevois à un sujet scolaire : les expériences pédagogiques, sociales, morales, littéraires, amoureuses, mondaines et religieuses d'un écolier du Collège St-Antoine. En même temps, M. Dumur se rappelle soudain qu'il appartient, plus encore que Jean- Jacques, à la Genève « libertine », à celle qui toujours s'est regimbée contre la règle de Calvin. Afin que nul n'en ignore, il donne à L'Ecole du Dimanche un accent d'âpre pamphlet et nous pensons aussitôt à ce fougueux, à cet infatigable pamphlétaire genevois : William Vogt 2. Et il alourdit un joli livre de toute une exégèse matérialiste qui se termine, d'une manière au moins inattendue, par l'apologie de Calvin.
Ces réserves faites sur les travers du prédicant à rebours qui tient trop de place dans L'Ecole du Dimanche, les petites
^ Je supplie M. Dumur et, plus généralement, tous mes compatriotes de ne point prendre en mauvaise part une appellation dont je ne cherche pas à m'excepter. Qu'ils veuillent bien l'entendre au sens étymologique, où elle n'est nullement injurieuse.
2 Dans cette Suisse française si paisible et si ^( comme il faut », M. William Vogt est une bien curieuse figure. Quel magnifique tempérament ! Sans cesse, il guerroie contre quelqu'un eu quelque chose. La politique, la religion, l'art et U littérature lui sont prétextes à diatribes. Les francs-maçons, les mômieis, les catholiques, le peintre Hodler lui servirent tour à tour de cible. Dommage, vraiment, qu'une telle force s'éparpille et s'épuise à détruire.
histoires de M. Dumur sont des œuvres très savoureuses, toutes proches de certaines pages de Monnier : moins de poésie nuancée, mais une humeur plus vive, un mouvement plus allure. Illustrées par M. Gustave Wendt de croquis spirituels, écrites dans une prose claire et pressée, avec plus de verve peut-être que de style, elles nous font voir quel rôle aimable et utile pourrait jouer, chez nous, un humoriste qui saurait parler sur un autre ton que le Commissaire Potterat de M. Vallotton.
MM. Dumur et Porret sont aujourd'hui dans la pleine maturité de leur talent. Avec M. Robert de Traz, nous passons à une génération plus jeune.
L'actif directeur des Feuillets s'est institué le professeur d'énergie de la jeunesse romande. Il s'efforce, non sans succès, de lui inculquer l'amour de la discipline, l'intelligence des traditions nationales et le culte de l'héroïsme. Ardent théoricien, moraliste avide tout à la fois de préceptes et d'émotions, amateur d'âmes et d'idéologies, il est bien de son pays et de son temps. Mais à ce goût protestant — si répandu aujourd'hui parmi les jeunes, quels qu'ils soient — d'opiner et de disputer, il ajoute la saveur d'une langue sobre et franche, qui dit nettement ce qu'elle veut dire. Et si d'aventure le thème nous déplaît, l'accent du discours réprime nos mouvements d'humeur.
Sans compter de nombreux articles de critique et de polémique, M. de Traz a publié jusqu'ici deux volumes. Le premier, Au temps de la jeunesse ^, est un recueil d'essais, de réflexions et de nouvelles. L'auteur y traite des problèmes de morale et de philosophie avec une élégance à la fois aisée
^ Paris, Plon-Nourrit ; Lausanne, Fayot ; 1908.
et apprêtée : on dirait d'un Cherbuliez, très jeune, dont l'esprit mobile et curieux aurait appris, chez Barrés et chez Gide, à se raffiner et à se contourner. La conduite adroite du dialogue, les traits fermes et les nuances fines des portraits d'âme donnent à cet ouvrage quelque chose d'extrêmement ûistingué.
La seconde œuvre de M. Robert de Traz, Vivre ^ m'a un peu déçu. En voici, je crois, la raison : les premières pages du récit étant d'une qualité tout à fait remarquable, le lecteur en conçoit de telles exigences que les hésitations et les lenteurs inévitables d'un livre de jeunesse ne trouvent plus grâce devant lui. Il se fatigue des longues controverses intérieures où s'attarde le héros du roman : David lui paraît moins vivre que disserter.
Car, chez M. de Traz, le moraliste nuit parfois au romancier. Mais celui-ci a devant lui une longue carrière : sensible, intelligent et décidé, il saura mater celui-là.
Il nous reste, pour compléter cette galerie, M^e Noëlle Roger et M. C.-F. Ramuz. Considérables déjà par le nombre de leurs pages, les œuvres de ces deux auteurs sont tellement opposées l'une à l'autre que l'on peut les considérer comme les deux pôles actuels du « roman romand ».
Mme Noëlle Roger est toute charité et tendresse. Un souffle évangélique se propage dans tous ses livres. Elle a entendu la parole de Celui qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres. » Et cette parole, elle la répète à tous les échos, avec un accent où se mêlent des voix lointaines que nous reconnaissons : la voix pure de François d'Assise, la voix douloureuse de
^ Paris, Perrin ; Lausanne, Payot ; 1910. — Pour paraître prochainement : Les Désirs du Cœur, Paris, Calmann Lévy ; Lausanne, Pavot.
Tolstoï. Pour toutes les souffrances humaines, M™^ Roger a des trésors de pitié et d'amour. Les tourments des autres l'obsèdent. « Leurs peines, dit une de ses héroïnes, se prolongent en moi. »
Dans ses premiers ouvrages, une inépuisable charité s'exprimait en récits un peu confus et diffus, une sensiblerie trop souvent énervée et parfois énervante s'épanchait en phrases molles. Cependant, d'année en année, chaque volume réalisait un progrès sur le précédent. Là où l'on ne pouvait voir, au début, qu'un honnête talent d'amateur, on apercevait, peu à peu, autre chose.
Ne pouva^it suivie pas à pas cette évolution, je m'en tiendrai aux derniers livres de notre auteur. Déjà, dans le recueil de nouvelles, intitulé Nos mensonges ^, certaines pages atteignaient à un pathétique sobre et poignant. Mais M^"^ Noëlle Roger nous a donné, depuis, un roman qui n'est pas éloigné d'être une belle œuvre : De l'un à l'autre amour -.
Le sujet est un des plus émouvants qui soient : le conflit, dans une âme féminine entre l'amour de Dieu et l'amour humain. Une jeune fille au cœur ardent a entendu, dans une minute d'extase, l'appel de Dieu. Pour y répondre, elle a consacré sa vie au soulagement de toutes les misères et surtout au relèvement des âmes. Cette ferveur de dévouement est un des traits communs à la plupart des héroïnes de Mnie Roger ; seulement, voici le nouveau : Annelise épouse un homme dont l'esprit lui a paru semblable au sien, mais que le doute, peu à peu, envahit. Devenue femme, elle voue à cet homme un amour si violent qu'elle en oublie son Dieu,. Mais la douleur, par des épreuves successives, la ramène à l'amour divin. Et dans son cœur épuré, tonifié par la souffrance, les deux amours se réconcilient.
Tel est, réduit à la sécheresse d'un schéma, le dessin de
^ Paris, Perrin ; Lausanne, Payot, 191 o. ^ Ibid., 1912.
ce livre. De l'un à l'autre amour n'est pas encore sans doute un roman sans défauts : on y discerne sans peine quelques artifices de composition, des détails épisodiques d'une vraisemblance contestable ; on y peut relever un certain abus des interjections, des exclamations et des pâmoisons ; on s'étonne de l'allure parfois indécise du drame et d'un dénouement franchement optimiste, dont la nécessité ne paraît pas évidente. L'œuvre, dans son ensemble, demeure néanmoins forte et sobre ; elle nous émeut, nous force à réfléchir ; surtout, elle a le le grand mérite d'exprimer, très sincèrement, avec la noblesse d'une pensée virile, la sensibilité d'une femme vraiment femme.
Autant M^e Nfoëlle Roger livre dans tout ce qu'elle écrit — et souvent d'une manièie à mon gré trop directe — les causes et les effets de son émotion sans cesse renaissante, autant M. C.-F. Ramuz cherche à dérober la sienne sous un masque impassible.
M. Ramuz avait débuté dans les lettres par une mince plaquette de vers libres. Le petit Village i, où s'annonçait un talent délicat et déjà singulièrement ferme et sûr. Puis, en quelques années, il écrivit une série de romans qui, dès ce jour, il faut le dire bien haut, forment l'œuvre la plus solide, la plus compacte, la mieux ordonnée de notre production contemporaine.
On a dit que c'était l'œuvre d'un réaliste. Et, en effet, dans ses volumes, M. Ramuz semble avoir voulu se borner à enregistrer, avec la même indifférence, les actes et les paroles de ses héros, la forme et la couleur des décors où les enferment les lois de leur humble vie. Oui... mais, si l'auteur
^ Genève, Eggimann, 1904.
s'efface derrière ses personnages et n'intervient jamais pour commenter leurs gestes ou leurs mots, comment se fait-il que nous sentions frémir, en des œuvres d'apparence impersonnnelle, une sensibilité si aiguë? C'est, je crois, parce que M. Ramuz est, au fond, un lyrique qui se réfrène.
De tels tempéraments, robustes, ardents et sensitifs, mais volontaires, disciplinés, tendus, sont admirablement armés pour cette lutte que nécessite la création d'une œuvre d'art. Un cœur lyrique, avec une raison réaliste qui le contient et le dirige, c'est tout le secret de Flaubert. Et c'est aussi celui des grands classiques.
M. Ramuz est en vérité classique par la règle stricte qu'il impose à son talent, par l'ordonnance qu'il met dans chacun de ses livres. Il l'est également par l'unité et la continuité de son œuvre. Il suit une route d'avance choisie et repérée ; jamais il ne se laisse tenter par la vue d'un sentier capricieux fuyant à travers champs, mais à chaque relai, la besace où il enferme son butin s'alourdit d'une richesse nouvelle. Il va pas à pas, du simple au complexe, des âmes les plus humbles aux plus exceptionnelles, avec une magnifique sûreté d'allure.
Le -petit village n'était qu'une suite de poèmes descriptifs d'une charmante simplicité ; Aline ^ est une « histoire », l'histoire d'une pauvre petite paysanne, amoureuse d'un garçon riche, et qui, abandonnée avec un enfant, meurt de cet abandon : simple idylle campagnarde, tragiquement dénouée, petite histoire, certes, et banale, mais où palpite, toute nue, l'âme d'une race et d'un pays ; Les Circonstances de la Vie ^ sont un roman, un roman provincial qui nous montre la détresse, l'effondrement tragique d'un Charles Bovarylausannois, accablé sous le poids de mille contingences douloureusement médiocres ; Jean-Luc persécuté ^
^ Paris, Perrin ; Lausanne, Fayot, 1905. 2 Paris, Perrin ; Lausanne, Payot, 1906. •' Ibid. 1908.
nous ramène à une humanité plus primitive, dans un village de la montagne, en Valais, mais c'est pour y entendre une « histoire sombre et violente que conduisent l'amour, la folie et la mort » i ; enfin, Aimé Pache, peintre vaudois -, c'est l'analyse d'une âme d'artiste, la biographie d'un homme qui se cherche dans la vie et dans l'art et qui finit par se trouver en conformant son âme à l'âme de sa race.
On voit par ces indications sommaires comment le talent de Ramuz s'élargit et se hausse par degrés. N'y a-t-il pas là une force qui monte et le spectacle de cette ascension n'est-il pas admirable?
Je ne formulerai pas les remarques vétilleuses que peuvent suggérer certains détails de l'œuvre : ces petites taches ne s'aperçoivent plus quand on considère l'ensemble, qui est tragique et vrai — deux épithètes dont les romanciers de ce pays nous fournissent rarement l'occasion ! Mais Ramuz a un défaut que l'on ne saurait taire, et c'est un défaut de style.
Entendons-nous : ce pur artiste n'est pas de ceux, si nombreux en Suisse romande, qui écrivent au hasard ou traduisent leur pensée d'une manière approximative. Non seulement, il n'ignore pas la nécessité du style, mais il a un style, et bien à lui. Je crois cependant que, dans le choix de sa forme, il a commis une erreur.
Mais, d'abord, quel est ce style ? Il tend à la simplicité, à l'exactitude : louable dessein ! Mais de quoi est-il fait? M. Seippel y a noté avec raison, dans Aimé Pache, l'influence de la Bible. Ramuz décrit ainsi le bonheur de deux amants :
D'autres sont entrés dans la naort ; moi, j'en sors, et je me lève avec elle à la vie. Comme au temps d'Eve, avant la faute, — car toute idée de faute était écartée d'eux, et toute possibilité de faute était écartée d'eux. Ce fut comme au temps d'Eve couchée sous le palmier.
^ Robert de Traz.
2 Paris, Fayard; Lausanne, Payot, iqii.
et Adam est couché près d'elle, et ils n'avaient peint la noticn du mal. Les biches venaient boire, elles étaient s..ns crainte. Il disait : « Es-tu là ? » Elle répondait : « Je suis là. » Et il reprenait : « Es-tu là, et je sais bien que tu es là, mais répète-le-moi quand même, pour que ta voix soit aussi avec moi. » Et elle disait : « Je suis là. »
La magnifique simplicité de ces images bibliques convenait à merveille à celui des récits de Ramuz où il y a le plus de lyrisme contenu — et même de romantisme : je pense au personnage falot de Rose la Folle. Mais la Genèse n'abuse pas à ce point des répétitions et des hiatus, elle s'exprime en phrases dont on voit les vertèbres.
Allons plus loin. M. Ramuz n'aspire pas seulement à être simple comme l'auteur du livre saint, il veut encore nous faire voir et toucher du doigt les choses dont il parle. Aline réalise très heureusement cette intention : les descriptions, soudaines et brèves, y ont une netteté, une couleur, un relief étonnants. Et dans tous ses ouvrages, quand le romancier rapporte un dialogue, nous entendons à leurs discours que les interlocuteurs sont des paysans vaudois, des montagnards valaisans ou de petits bourgeois de Lausanne et non des apaches de Belleville, des officiers de marine ou des membres de l'Institut. Voilà qui est fort bien. Mais voici quelques lignes où c'est l'auteur qui parle :
Et ces ronces ont des longues épines aiguës : on pensait qu'il fallait qu'il se fût traîné là-dedans avec ses mains ; on pensait à cette jambe qu'on' avait traîné là-dedans et qui avait dû se prendre et se déchirer là-dedans. Et au prix de quels efforts était-on sorti de là ? Mais on était sorti de là.
Je souligne quelques-unes des injures préméditées que ces lignes adressent au génie de la langue française. Pourquoi M. Ramuz écrit-il ce charabia? On me dira : M. Ramuz s'identifie si bien à ses personnages — ce sont en l'espèce des bûcherons — qu'il conduit son récit impersonnel comme le ferait l'un d'eux. A cela, je réponds que ce procédé est extrêmement dangereux et qu'au surplus notre auteur ne
lui garde pas une impossible fidélité ; la phrase transcrite le montre bien : j'y vois un imparfait du subjonctif et cette locution : au prix de quels efforts. Est-ce là langage de bûcherons? On me dira encore : M. Ramuz écrit ainsi pour marquer, par la construction même des phrases, la succession ou le concours de certains phénomènes. Encore un coup, cela ne se peut-il qu'en offensant à la fois les mânes de Voltaire et l'ombre de Chateaubriand ?
Pour suivre le développement d'une erreur bien difficile à définir, il faudrait de nombreuses citations. Mais j'y renonce : il me répugne de paraitre faire la leçon au bel artiste qu'est l'auteur à' Aimé Pache. Et pourtant, ses admirateurs, dont je suis, regrettent tous les jours de le voir s'obstiner dans une manière qui va s'exaspérant, sous couleur de simplicité, jusqu'au plus fatigant artifice. On a beau leur citer Jules Renard, Francis Jammes, Charles-Louis-Philippe : ils ne voient que les différences et ne peuvent s'empêcher de penser que M. Ramuz risque de n'être plus intelligible, d'ici quelques années, au lecteur français. Et cela semble grave si l'on considère que la Httérature romande n'est qu'une division géographique de la littérature française, province autonome, je l'accorde, mais cependant solidaire.
Ce qu'il y a de plus inquiétant dans le cas de M. Ramuz, c'est ceci :
Dans les premières œuvres, on comprenait le pourquoi de son style, on en goûtait la lumière et la fraîcheur. Aujourd'hui, très souvent, les lecteurs les mieux disposés ne comprennent plus : ils se demandent, devant telle phrase de l'écrivain, comme devant telle toile de son ami le peintre Auberjonois : « Est-ce maladresse, naïveté voulue, désir de se singulariser ou raffinement de précieux ? » Et aucune de ces hypothèses n'est entièrement satisfaisante.
L'heure présente : la poésie.
Au dire de M. Virgile Rossel, Sainte-Beuve tenait en haute estime les poètes vaudois de 1850. Mais l'auteur des Lundis était-il bien en droit d'attribuer du génie à Monneron ou à Juste Olivier? Il écrit lui-même si mal que, vraiment...
Non ! le grand poète romand, c'est toujours Rousseau, en prose et parfois même en vers.
Pendant tout le XIX^ siècle, nul Parnasse ne s'est offert dans les Alpes d'Helvétie aux nobles jeux des Muses françaises. C'est à peine si, aujourd'hui, elles ont trouvé asile, au fond de quelque vallée où l'herbe est d'un beau vert, sous les jeunes frondaisons d'un bois-sacré.
Ce lieu de grâce, dont nous avons vu fleurir les roses et croître les cyprès, nous est d'autant plus cher que nous avons dû traverser, pour le découvrir, de plus arides solitudes.
Car c'est bien un désert que la poésie romande.
Dans les centaines de volumes où elle dort d'un sommeil léthargique, c'est tout juste si on trouverait de quoi composer une passable anthologie. Sans doute, avec de la patience et de la bonne volonté, on y arriverait : l'aventure d'Arvers a pu échoir à beaucoup d'autres sans leur apporter le même profit. Que certains de nos poètes en aient eu de plus belles et que je les ignore, cela est vraisemblable. Seulement, cela ne suffit pas : une page n'est pas une oeuvre. Et d'reuvres, il n'en subsiste point.
On peut l'expliquer par deux raisons, l'une, d'ordre général, l'autre, particulière à la Suisse française.
La première, c'est que rien ne s'use comme la poésie. Ainsi, dans l'œuvre de Victor Hugo, il y a des livres entiers que nous ne supportons plus. Et ce que nous aimons, à l'étonnement des personnes âgées, chez tel poète de notre temps ne sera peut-être plus intelligible à nos neveux. Pour-
quoi? Parce que notre sensibilité est soumise, dans sa surface, à des variations périodiques, assez semblables aux modes qui régissent notre costume. Or, c'est à l'être sensible que s'adresse le poète. Pour durer, il ne suffit donc pas que son œuvre flatte un caprice momentané de nos facultés affectives ; il faut encore qu'elle en atteigne la substance immuable. Eiî lisant un poème contemporain, nous ne savons pas toujours si ce qui nous émeut est substance ou accident, mais, dans les legs d'un autre âge, le « lieu commun » éternel nous est seul accessible, et seulement quand il est revêtu d'une forme que le temps n'a pas démodée.
Le temps élague donc l'œuvre même du génie. Celle du simple talent ne lui peut résister que si la réalisation est au moins égale à la nature du sujet et au dessein de l'auteur. Or, les poètes romands du dernier siècle furent toujours plus riches de bonnes intentions que d'énergie créatrice.
Avais-je tort de comparer notre poésie à un désert? N'estelle pas, hélas ! sable, cendre et ruines, ou sommets désolés, éboulis, fondrières, où nul ne veut plus se risquer? Je crains d'avoir été bien pédant en essayant de montrer le pourquoi de cette misère, mais il y a des aveux sur lesquels il faut appuyer.
Depuis quelques années, cependant, des talents nouveaux ont surgi. Le bois-sacré verdit et se pare de fleurs. Quelques bons jardiniers suffisent à l'entretenir. D'autres sans doute y viendront déposer des offrandes pieuses.
Mais, aujourd'hui encore, que d' « amateurs des jardms » en souillent les allées de leurs papiers sans gloire, où nous n'irons point déchiffrer d'indigents couplets patriotards ou de maladroits démarquages des grands maîtres français !
Parfois même, les meilleurs ouvriers désertent : M. C.-F. Ramuz, qui pouvait être notre Francis Jammes, délaisse pour la prose le vers libre du Petit Village et de La Grande Guerre du Sondrebond ; M. Jules Cougnard i, qui fut un
^ Le Carillon tinte, Cassons les anailles.
Banville genevois, moins éblouissant que l'autre, mais non dépourvu de malice, laisse à M. Henry Spiess le soin de nous offrir, de temps à autre, un souvenir des Odes funambulesques ^.
Mais enfin, nous avons encore quelques poètes, même en refusant ce titre à tous les versificateurs dénués de lyrisme — et j'entends par lyrisme une certaine exaltation de l'âme et des sens, à la fois ingénue et ordonnée.
Je m'en tiendrai à cette ébauche de définition, car je ne songe pas à faire entrer aucun de nos rimeurs dans aucune des trente-deux écoles qui, selon M. Florian-Parmentier, se partagent aujourd'hui le Parnasse français.
Il ne semble pas, au reste, que nous perdions beaucoup à ignorer l'instrumentisme, le décadisme, le magnificisme, le magisme, l'école romane, le paroxysme, l'ésotérisme, le jammisme, le synthétisme, le somptuarisme, l'intégralisme, le néo-mallarmisme, l'impulsionnisme, l'unanimisme, le visionnarisme, le futurisme, le primitivisme, le sincérisme, l'intensisme, le druidisme, le bonisme et autres merveilleuses inventions qu'il conviendrait peut-être de réunir sous le vocable commun de « fumistisme ».
C'est à peine si nous avons vu quelques essais de vers-libre, et pas plus mal venus, en somme, que ceux de M. Gustave Kahn ou de M. Robert de Souza.
Mais notre génération est trop doctrinaire pour que les poètes romands n'aient pas cédé parfois à la tentation de fonder une « école ». Je pense aux Lauriers de V Armure de M. G. de Reynold 2. Ces « études de poésie classique » ne
^ Henry Spiess : Le Danseur et la Corde (plaquette hors commerce) .
2 Genève, JuUien, 1905.
devaient-elles pas, dans l'esprit de l'auteur, servir d'illustration à l'helvétisme et au classicisme alpestre ? Et n'est-ce pas un peu le reproche qu'il faut leur adresser ? Mais, avant de critiquer, expliquons.
]\jne Yvonne de Romain, pour avoir commis, en parlant des lettres romandes, d'assez singulières erreurs i, n'en a pas moins bien défini les poèmes de M. de Reynold : « Ils sont orgueilleux, sincères, pleins de sentiments très jeunes. Le souffle alpestre les enlève et leurs strophes se déroulent aux horizons de la Suisse guerrière avec des claquements d'étendard. Ce sont les vers d'un érudit conscient d'appartenir à la race des Barbares, les cris d'un montagnard batailleur que la suavité des myrtes grecs et des violettes latines exaspère et ravit à la fois. »
Par leur noble ordonnance, par l'ampleur grave de l'expression, par le souci de clarté, de simplicité, de nudité dont elles s'inspirent, ces strophes indiquaient chez le poète la ferme volonté de soumettre sa poésie à la triple discipline des traditions nationales, d'un art « classique » ou « latin » ^ et d'une religion pénétrée d'humanisme. Les traditions nationales — histoire, mœurs, paysages et monuments — fournissaient à l'œuvre sa matière, l'obéissance aux lois classiques lui devait assurer une forme juste et claire ; enfin, le catholicisme de l'auteur vivifierait par V esprit cette matière et cette forme.
M. de Reynold a réalisé son désir, et c'est très bien. Mais, qu'après l'avoir lu, on puisse formuler ses intentions comme des théorèm.es, n'est-ce pas la preuve qu'elles étaient trop intellectuelles? Et si ma définition du lyrisme contient quelque vérité, ne faut-il pas reprocher au poète des Lauriers, de r Armure d'avoir sacrifié trop délibérément le sentiment à l'idée, l'ingénuité à la discipline ?
^ Cf. l'article de la Revue bleue cité au début de notre étude. ^ Ces deux termes paraissent équivalents pour M. de Reynold et leur équivalence est d'ailleurs très soutenable.
Une exaltation trop cérébrale ne saurait suffire à la poésie. M. de Reynold évitera le danger en se souvenant de Sully- Prud'homme qu'un excès d'intellectualisme conduisit à mettre en vers la géométrie.
Dans l'excès contraire, qui est de laisser-aller et d'abandon, M. Ami Chantre se montre parfois bien mou et M}^^ Marcelle Eyris, bien capricante. C'est pourquoi il me plairait de marier ce jeune homme, d'allure lasse et qui dodeline du chef en se traînant sur le chemin, à cette jeune fille délurée, qui s'ébouriffe et déchire sa robe en bondissant dans les halliers.
A l'un et à l'autre, je trouve le même charme de naï^^eté et j'entends naïveté au sens de simplicité, de fraîcheur, de franchise. Tous deux nous font des confidences ingénues et gracieuses.
Celles de M. Chantre racontent sa Vaine jeunesse i. Ce poète appartient à une espèce qui tend à disparaître. Bien que ses vers, par la prosodie, le choix des images et le vocabulaire, accusent des influences très modernes — et fort adroitement choisies — , ils nous ramènent par leurs thèmes au temps où tout rimeur se croyait obligé de promener, parmi les faces rougeaudes des bourgeois, un visage d'une pâleur mortelle, une bouche amère et des yeux de fièvre. Assurément, cela est un peu démodé. Et quand un jeune homme parle trop souvent de s'aller jeter à l'eau, nous savons très bien que sa bonne amie n'aura pas de peine à l'en détourner. Il y a donc beaucoup de « littérature » dans le désenchantement de ce romantique attardé. Cela n'exclut pas la sincérité et je ne doute pas de celle de M. Chantre. Quand il nous dit son grand désir de tendresse et d'affection,
^ Paris, Grasset, 19 lo.
sa solitude dans le tumulte de Paris, ses regrets du pays genevois, où il a laissé une mère adorée, le poète de La vaine jeunesse est évidemment très sincère. Son lyrisme d'enfant gâté s'exprime avec grâce, et cela suffit à empêcher qu'il nous irrite.
Cette mélancolie résignée, cette attitude un peu dolente m'ont paru longtemps être le caractère commun d'un grand nombre des nôtres. La génération qui monte semble chercher autre chose et je ne m'en plains pas. Mais, devant que la sensibilité molle et timide de nos « hédonistes protestants » i ne disparaisse de la littérature romande, il était bon qu'un jeune poète la traduisît en beaux rythmes berceurs :
Les bateaux sur .lesquels on ne s'embarque pas Vont vers des pays clairs et des îles heureuses, La mer leur est clémente et la vague amoureuse Incline doucement leurs voiles et leurs mâts.
Ils partent vers les lieux oil le soleil se lève Et derrière eux s'en va, comme ces blancs oiseaux Qui suivent en volant la marche des vaisseaux, Le vol mélancolique ei grave de nos rêves.
Où vont-ils ? on ne sait; mais ils s'en vont ailleurs Et, sans doute, là-bas, les îles inconnues Dont les ports enchanteurs salueront leur venue, Ont des arbres plus verts et de plus douces fleurs.
Mais si, sur ces bateaux qui glissent si tranquilles, Nous aussi nous partions, le ciel se couvrirait, La mer serait mauvaise et le navire irait Vers quelque pays sombre où s'attristent des villes.
1 L'expression est de M. F. Roger-Cornaz, préface du Foyer Romand, 191 1.
A quoi bon désirer la fuite vers là-bas. S'il y faut retrouver la laideur coutumière ? Car seuls vont aborder aux pays de lumière Les bcteaux sur lesquels on ne s'embarque pas.
Ne doit-on pas espérer beaucoup d'un poète dont le volume de début renferme de telles strophes ?
A fréquenter M^e Marcelle EjtIs, M. Ami Chantre pourrait acquérir l'élan et la fougue qui lui manquent. Et cette poétesse de vingt ans, dont l'impétuosité ne recule ni devant les erreurs prosodiques ni devant les fautes de syntaxe et même d'orthographe, gagnerait sans doute beaucoup à discipliner ses ardeurs. Malgré de sensibles défauts, La merveilleuse Tristesse ^ — qui n'est pas un livre triste — n'en demeure pas moins un livre émouvant. Emouvant d'abord par ses qualités littéraires : abondance verbale, richesse des images, désordre souvent harmonieux des sentiments et des pensées. Si M^i® Eyris a eu des modèles ; si, comme toutes les poétesses de ce temps, elle semble avoir subi l'écrasant prestige de Mme (jg Noailles ; si même, dans ses vers, tout ce qui reluit n'est pas or, que nous im.porte? N'y a-t-il pas malgré tout dans l'abandon, dans la sensualité virginale, dans les symboles ambigus de ses poèmes quelque chose de rare et de précieux ?
Les jeunes filles ne nous font guère de coniidences. Du moins leurs confessions ne trouvent-elles pas d'écho dans la poésie contemporaine. Et M^i*^ Eyris, ingénument, nous révèle une âme de vierge. Là est le charme de La merveilleuse Tristesse.
Charme de la vie quotidienne, comme elle peut apparaître "" une jeune fille, dans la chambre
où fume la soupière Sur le lac miroitant de la toile cirée,
^ Paris, Grasset, 191 2.
ou bien dans le jardin,
soigné
Comme on range un ouvrage fin dans un panier.
Charme surtout d'une âme impatiente et qui Irémit, dans l'attente, dans l'anxiété et dans le désir de l'amour. Ah ! quand l'amour viendra, de quels présents magnifiques on saura l'accueillir :
Le mystère de moi, je le garde et je veux
Vous le donner à vous pour qui je vis ma vie.
Car vous viendrez, je sens que vous viendrez, je sais
Que quelque pan, là-bts, vous rêvez de mon rêve ;
Et je vous garde Içt moisson de mes pensers
Et je vous garde encor l'angoisse de mes lèvres.
Dans tous ces aveux, un moraliste trouverait matière à de piquantes réflexions. Mais à quoi bon les formuler? Les amateurs d'âmes trouveront au livre de W^^ Eyris un intérêt du même ordre qu'à certaines lettres de Belle de Zuylen au baron d'Hermenches et ils n'en demanderont pas davantage.
Ce n'est pas à M. F. Roger-Cornaz, le plus Parisien des Vaudois, que j'oserais reprocher des négligences de tenue, un parler trop alangui ou trop vif. Il a de la mesure, du tact, de l'adresse. Il en a presque trop ! Trop de fées étaient réunies autour de son berceau : les Muses grecques se sont penchées sur son front, les Grâces de Watteau lui ont souri et il s'est embarqué pour Cythère avec Clitandre et Dorimène. Et il a eu la sagesse de ne pas nous livrer trop tôt les vers où il enferma ses élégantes songeries. Son premier livre n'a pas l'air d'un livre de début : pas d'incertitudes, pas de tâtonnements, une aisance souple, désinvolte mais discrète.
Notre critique a fort bien accueilli, m'a-t-il semblé, Le Trianon de porcelaine^ Et je m'en réjouis grandement, comme d'une preuve que le goût, la simplicité, l'harmonie, la sobre élégance et la précieuse fragilité dont se décore ce petit livre ont enfin trouvé parmi nous des âmes accessibles au charme de leurs grâces désuètes.
M. F. Roger-Cornaz présente ses poèmes d'un geste nonchalant, avec l'urbanité d'un grand seigneur qui ne veut pas connaître le prix de ce qu'il offre : « S'il est permis de comparer les œuvres des grands poètes à des palais spacieux et commodes où l'on vit toujours sans se lasser, pourquoi ce petit ouvrage ne serait-il pas. pour quelques-uns par un beau jour ou une belle nuit, un pavillon où se divertir une heure, « une petite maison de porcelaine à aller faire des collations » ?
Le moyen, je vous prie, de décliner une invitation si courtoise? On entre dans la maison, on se promène dans le petit jardin. Boulingrins et jets d'eau, guirlandes et cadrans solaires ; tristes cyprès, rosiers fleuris ; flacons, miroirs, éventails et guitares : « décor frivole et bergamasque ». Il n'est pas nouveau, ce décor, mais, en somme, on s'en lasse moins vite que des ciels d'améthyste, des paons ocellés, des glaïeuls, des iris et des orchidées monstrueuses, des vitraux et des gemmes dont les poètes, naguère encore, ornaient leurs songes hermétiques.
Sur les stèles de son jardin à la française, sur les parois de son pavillon Louis XVI et chinois, M. F. Roger-Cornaz a gravé des vers très exquis, dont la facture rappelle de lom Hérédia et de très près Henri de Régnier.
Grave et tendre, mélancolique et voluptueuse, c'est la poésie de l'Amour et. des tombeaux. On ne saurait la montrer mieux que par des exemples. Imaginez Pénélope accueillant par ces mots le retour de l'artificieux Ulysse •
1 Paris, Fontemoing ; Lausanne, Payot. Vignettes de Will. Heei
Ne sois pas, voyageur qui frappes à mes portes, Anxieux de savoir si je t'aime toujours, Ou si le vol du temps et la fuite des jours N'ont pas à mon foyer laissé des cendres mortes.
Il brûle encor pour toi! cher hôte, qui m'apportes Non le byssus léger ni la pourpre aux plis lourds, Mais un corps exercé par les lointains amours Aux baisers délicats comme aux étreintes fortes.
Entre; rien n'a changé; d'une coupe, sans bruit, Les roses d'autrefois s'effeuillent dans la nuit; Leur odeur familière est douce à ta narine;
Tandis que je respire en tes cheveux, tressés Par d'autres, le parfum de la brise ^narine El des doigts inconnus jui les ont caressés.
Ou bien, lisez, sur le monument élevé à la mémoire d'un marin, mort aux pays d'outre-mer, ce conseil de sagesse :
Evite les chemins et crains le carrefour ; Demeure au champ natal et sache te complaire Aux travaux du pressoir, de la vigne et de l'ain. Que les riches saisons t'imposent tour à tour.
Bienheureux si ta vie a fui, jour après jour, Paisible comme l'eau de ta fontaine claire. Et si tu peux mourir dans le lit tutélaire Où t'auront visité le Sommeil et l' Amour!
Moi, j'ai tenté la mer et cherché la Sirène; Mes ossements épars ont blanchi dans l'arène, Et mon âme erre encore au Fleuve souterrain.
Car je n'ai même pas, sur la rive étrangère,
Une humble tombe, au pied de quelque arbre marin
Dont l'ombre soit pieuse et la feuille légère.
]e sais bien le reproche que l'on fait à cette poésie : pastiche ! Il n'est pas sans gravité. « Les innombrables jeunes gens qui empruntent à M. Henri de Régnier ses flûtes, et ses roses, ses cyprès et ses jets d'eau, lui empruntent en même temps son amour des nomenclatures et des images alternées et des « idées symétriques ». Et flûtes pour fiâtes et roses pour roses, j'ose préférer celles de M. Henri de Régnier i >>. Sans doute. Je vais même plus loin : je crois que, dans l'histoire de la poésie française, l'auteur des Jeux rustiques et divins aura signé d'un inoubliable paraphe la dernière page d'un chapitre qui s'achève avec lui. Le lyrisme de demain ne semble guère devoir s'inspirer des Médailles d'argile ou de La Cité des Eaux. Est-ce une raison pour condamner Le Trianon de porcelaine ? Non, car il n'était pas mauvais qu'un poète romand prouvât que notre race est capable d'élégance : il me plaît de voir le Barbare cultiver d'une main experte les fleurs des parterres de Versailles. Sans doute, il ne faudrait pas que M. F. Roger-Cornaz s'obstinât trop longtemps à des jeux que certains trouvent frivoles — et encore, est-ce bien sa faute, s'il n'a pas l'âme vaudoise et s'il est né « trop tard, dans un siècle trop vieux? » — Mais rien ne prouve que,' sachant son métier comme il le sait, ce charmant petitmaître, cet adroit joueur de flûte ne puisse nous faire entendre un jour de sonores orchestrations.
En attendant, s'il n'a rien d'un « poète national », M. F. Roger-Cornaz pourrait prétendre, sans se montrer trop présomptueux, qu'il a fait plus que bien d'autres pour réaliser la naïve ambition du doyen Bridel :
Achevons de détruire une erreur qui s'efface, Faisons voir que nos monts valent bien le Parnasse, Forçons le Français même à répéter nos vers Et vengeons l'Helvétie aux yeux de l'univers.
Jean Choux. Poésie et patrie {WissenundLeben, nodu i^^ mai 1912)
Toutefois, si les rimeiirs de l'Helvétie romande devaient se choisir un « Prince des Poètes », c'est bien, je pense, à M. Henry Spiess qu'iraient les suffrages de ses confrères.
Ce n'est pas à la poésie que Genève doit ses plus hautes gloires. Avant Spiess, elle a eu cependant Edouard Tavan, ce solitaire, demeuré fidèle, dans son ferme mépris de la prose, à la rigide esthétique parnassienne et Louis Duchosal, ce disciple stoïcien de Verlaine, à qui la souffrance dicta ses vers et dont l'œuvre, malgré de trop nombreuses bavures, contient des pages singulièrement émouvantes ^.
Ces deux parrains genevois, qui furent les premiers maîtres de Henry Spiess, ne pouvaient lui suffire. Il s'est adressé aux Français et aux Flamands : Verlaine, Samain, Maeterlinck, Rodenbach, Paul Fort — tous interprètes d'un idéal nordique — l'ont tour à tour attiré. Mais, malgré certaines apparences contraires, il n'en a pas moins gardé l'accent de son pays.
« Gavé de poètes français, sa plus grande originalité est de rester un poète genevois, plus genevois que Galloix, que Duchosal et que Tavan. Son imagination ne l'égaré pas trop loin. Il n'aime ni les sons trop aigus ni les couleurs trop vives. Les vitraux de la « chambre close » ont des tons discrets et filtrent une demi-lumière. Les cris de passion, vite étouffés, ne s'élèvent pas sans défiance et surtout sans remords. Le poète a beau vousoyer Dieu : sa conscience le tutoie 2 )).
^ Edouard Tavan (né en 1842) : Fleurs de rêve, 1889 ; La coupe d'Onyx, 1900. — Louis Duchosal (1862-1901) : Le livre de Thitlé, 1891; La Forêt enchantée, 1892 ; Le Rameau d'or, 1894 ; Derniers vers, 1905 ; Posthuma. 1910.
^ A. BovY : Henry Spiess. dans La Voile latine de janvier 1905.
Je voudrais essayer de montrer le charme subtil et pénétrant de ses vers.
En 1903, Henry Spiess était avocat. Parmi les dossiers et les cartons verts d'une étude, au Palais, à l'auditoire de droit, il griffonnait des quatrains. Mais, malgré Rimes d'audience, Le Silence des Heures ^ demeure son premier livre.
Lorsqu'il parut, nous écoutâmes avec recueillement la voix qui s'élevait, lointaine et mesurée, dans la nuit. La lenteur, la gravité de ces alexandrins exprimaient une âme fervente et peureuse, et qui se dérobait, pour rêver, dans le « Palais désert » ou dans la « chambre close ». C'étaient des rêves tristes, très loin de la vie, mais l'ordonnance des strophes et le rythme des vers paraient la douleur du poète de noblesse et de solennité. Un homme s'interrogeait, attentif aux battements de son cœur angoissé. Inquiétude, timidité, ennui ; espoirs et doutes d'une âme que l'inconnu effraie et qui s'enferme en attendant les grands bonheurs, les grandes tristesses de l'existence. Dans un silence lourd d'anxiété, la voix du chanteur berçait sa nostalgie :
Et pour charmer languissamment l'immuable ennui qui me cerne, j'écris avec mon diamant des chansons sur les vitraux ternes.
Prisonnier de la solitude, Henry Spiess évoquait un pays de rêve, peuplé de chevaliers, de pages et de princesses, où il eût aimé, libéré des terrestres soucis, à écouter le chant de l'oiseau bleu. D'irréelles amantes le venaient visiter, auxquelles il adressait de musicales doléances :
J'ai mis tant de silence et tant de solitude,
tant d'ombre, tant de songe et de mensonge, hélas!
■ Première édition : Genève, Eggimann, 1904 ; deuxième édition : Genève, Pasche, 1905. — Epuisé.
tant d'amour, torturé par tant d'inquiétude, j'ai mis tant de mystère alentour de vos pas que mon rêve étonné ne vous reconnaît pas!
Puis, sachant trop que les vivants n'entrent point dans le royaume que hantait son désir, il songeait au temps proche où il faudrait descendre dans la vie, parmi les hommes. La vie lui paraissait « perverse, insidieuse et décevante « ; il la craignait. Et, comme Verlaine, il demandait à Dieu de lui donner la sagesse, la sérénité, la vaillance, la force de vivre et de faire son œuvre.
Depuis, Henry Spiess nous a donné un nouveau livre de poèmes : Chansons captives i. A Paris, dans la grand'ville où semble battre, sous le pas des foules, le cœur fiévreux du monde, le poète n'avait pas encore trouvé la force qui libère. Ses chansons demeuraient captives. Avec plus de subtilité, avec moins de « littérature » que les strophes du précédent recueil, elles disaient les nuances d'une âme toujours inquiète, mais résignée à vivre. Emouvante confession, sur des rythmes souples et capricieux, des petits bonheurs, des chagrins sans cause, des émois fugitifs dont est faite l'humble vie quotidienne. Et, au fond de cette résignation, à l'inévitable médiocrité des jours, l'espoir tenace d'une revanche, d'un victorieux apaisement. Pour exprimer tout cela, un art sûr et discret, dont la recette ne se livre pas.
D'une victoire prochaine, on trouverait le présage dans plusieurs des poèmes que Spiess écrivait er même temps que les Chansons captives. Ces poèmes, épars dans les revues, d'autres encore, ailés et frémissants, un jour, il nous les donnera. Déjà, j'y découvre l'éternel sous l'éphémère, une fougue, une exaltation, une virilité nouvelles.
Si, dans L'après midi sentimentale, Spiess nous redit ce vieux -efrain. d'ailleurs charmant :
^ l'aris. Mercure de France, 1910.
Je suis, parmi le crépuscule où. se lèvent de vieux chagrins, l'enfant, bercé par la pendule, enfant grave et pourtant crédule qui dort pour ne penser à rien...
Je suis l'enfant qui rêve à peine en prêtant l'oreille aux chansons de la brise et de la fontaine...
il ne peut pas le répéter toujours. Je préfère, pour ma part, entendre frémir dans ses vers la joie d'une âme régénérée et vivifiée par la puissance de l'Amour :
Tout ce qu'il m'a promis jadis, je l'ai trouvé; car désormais guéri du rêve et de l'attente, je suis le prêtre ardent qui s'exalte et qui chante, intarissablement vers le soleil levé!
Nous attendons de ce poète le dithyrambe ailé et magnifique où nous serait enfin donné ce qui manque à notre poésie : le sens de l'héroïque et le don divin de la Joie ^ !
1 Je n'ai cité dans ce chapitre que les livres qui, à des titres divers, me paraissent les plus significatifs. Qu'on me permette d'en signaler quelques-uns encore à l'attention du lecteur. D'abord, Les Beaux 'Jours, de M. Jacques Chenevière, suite de jolies aquarelles d'une élégance aisée. Ensuite, La Fontaine aux Tilleuls, de M. Georges GoLAV, bien « romance » ! Enfin L'Aube, de M. Henri de Ziegler, œuvre de début, un peu gauche, mais riche déjà de promesses viriles.
Conclusion.
Nous avions formé le dessein de décrire, dans ses caractère? essentiels, la vie littéraire de la Suisse française. Hélas ! nous n'avons réussi qu'à citer des noms et des livres, nous n'avons pas su rendre sensible le mouvement des esprits. Et la vie, c'est ce mouvement.
Alors, d'une stérile analyse, quelle conclusion tirer? Avonsnous bien le droit d'en proposer une? Rien n'est moins sûr. Aussi bien, bornons-nous à constater des faits et gardonsnous de vaticiner. S'ils veulent bien lire quelques-uns des ouvrages dont nous avons parlé, ceux qui ont eu jusqu'ici la patience de nous suivre pourront formuler peut-être des remarques assez précises.
Ils verront tout d'abord que la littérature romande a toujours subi le contre-coup, mais amorti et retardé, des grands courants qui renouvelaient la littérature française. Ainsi, Bridel prolonge en plein XIX^ siècle la langue et la poétique du XVII I« ; au moment où paraît Madame Bovary, Olivier et Rambert sont romantiques comme l'étaient les Français de 1830 ; à la fin du XIX^ siècle, tandis que Verlaine et Mallarmé refondent la poésie, la plupart de nos poètes en sont encore à se fourrer péniblement dans la tête les préceptes parnassiens.
Aujourd'hui, pas plus qu'hier, nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes. Nous subissons toujours des influences françaises et moins que jamais nous pourrions renoncer sans dommage à un contact nécessaire. Cependant, nous retardons moins que nos aînés sur la pensée française ; nous discernons peut-être mieux qu'ils ne le firent ce qui, en France, nous est directement assimilable.
Les écrivains romands se débarrassent peu à peu de leurdéfauts ataviques ; ils se déniaisent, ils s'efforcent à être
moins pédants, à mettre dans leurs livres plus d'art, plus de vérité, moins de sentimentalisme et d'homélies. Ce mouvement se heurte encore à quelques résistances, mais il se propage, se précise et se fortifie tous les jours.
Néanmoins, la voie où nous sommes engagés présente des tournants dangereux.
Nous parlons ou du moins nous voulons parler français et notre vie nationale ne ressemble en rien à celle des autres pays de langue française : voilà peut-être la cause éloignée du danger.
Un double péril menace, en effet, d'une part, ceux qui, sous prétexte de rester Suisses, se refusent à écrire autrement qu'en patois, d'autre part, ceux qui, séduits par le prestige d'un maître, se bornent à démarquer, si habilement que ce soit, des modèles français.
M. F. Roger-Cornaz souhaitait naguère « qu'étant Romands et parlant français, nous fassions honneur à nos deux patries, au pays romand et à la France ». Mais saurons-nous répudier les erreurs du passé sans en commettre de nouvelles dans le sens opposé, nous « débrouiller « définitivement sans renoncer à nos « différences » les plus chères? Pour donner au noble vœu de M. Cornaz une entière, une royale satisfaction, il nous faudrait un bien grand écrivain, quelqu'un qui serait aux lettres romandes ce que Ferdinand Hodler est à la peinture suisse.
Avouons sans détours que, parmi ceux de nos poètes dont nous sommes le plus justement fiers, il ne faut chercher ni un Maeterlinck ni un Verhaeren. Ne nous en affligeons pas outre mesure : le génie est rare partout. La Belgique nous montre qu'il peut surgir dans un petit pays aussi bien que dans une grande nation. Serions-nous inférieurs aux Wallons et aux Flamands? Rien ne le prouve et le bel effort qui s'accomplit sous nos yeux nous permet d'espérer que notre tour viendra.