III. Delacroix a Henri Beyle
Paie Caumartin, no 8 [1838].
Votre lettre m'a fait bien grand plaisir. Je voudrais pouvoir la coinmenter avec vous dans mon intérêt. Dans tous les cas, puissiez-vous en recevoir de pareilles, de gens que vous aimez et que vous estimez. Dans les moments de découragement, on se met au-dessous d'un portier, ou d'un inembre de l'Institut. Je n'avais pas oublié votre adresse et je vous aurais envoyé un mot pour entrer à mon salon.
Quel dommage qu'on ne se rencontre pas ! Le jour, c'est impossible. Le moindre être humain dans mon atelier me déconcerte dans la journée. Vous autres qui pouvez travailler la nuit, vous êtes bien heureux.
Adieu, cher Consul, à vous très bien vraiment.
E. Delacroix.
Ce mardi. — A propos, je rouvre ma lettre. On forme le projet parmi quelques artistes d'élever
un modeste tombeau à Géricault qui, avec Gros, est le plus grand peintre que la France ait produit depuis le Poussin. Il y a 14 ans que l'herbe pousse sur 4 pieds de terre qui recouvrent ses os vénérables ; son nom n'y est même pas écrit sur la moindre petite pierre. Parlez-en à autant de gens que vous pourrez, surtout à ceux qui sont faits pour admirer, avec plus de chaleur que les autres, les grandes natures méconnues et que ce siècle étrangla, non content de les méconnaître. D'ici à dix jours, les journaux parleront de la marche à suivre.