‹ La vie parisienne à travers le XIXe siècle (volume 2)Chapitre 156 sur 455 · VOITURE DU ROI DE ROME · texte numérisé non relu

VOITURE DU ROI DE ROME

D'après une estampe du temps.

(Mu8é« Carnavalet.)

Tukase du 15 janvier 1811 qui interdit l'entrée en Russie aux produits français. La mauvaise récolte et la disette qu'elle entraîne mettent le comble aux souffrances de la population parisienne. Napoléon s'en émeut, il est vrai. Par son ordre l'architecte Delaunoy fait activer la construction du Grenier de Réserve. En attendant on achète des blés qu'on revend à bas prix, on ouvre des ateliers de charité, le

Trésor verse des fonds considérables dans le^ caisses des bureaux de bienfaisance. Le peuple n'en est pas reconnaissant. Il ne voit dans ces mesures qu'une aumône déguisée et s'en irrite. Le bAtiment, cette assise de la vie parisienne, est délaissé par le gouvernement et la municipalité pour les soucis de la guerre. Les travaux publics de 181:2 se réduisent dans la capitale à l'ouverture des passages Beaujolais et Marbœuf, à l'achèvement de Timpasse Coquenard.

Les murmures augmentent surtout dans le petit commerce, dans la petite industrie du^ Marais et du faubourg Saint-Antoine, lorsque l'Empereur et l'Impératrice quittent la France pour n'y revenir que dans six mois. Paris, qui vit des dépenses de la cour, n'aura pas de grandes fêtes officielles celte année, tandis qu'à Dresde Napoléon et Marie-Louise reçoi* vent l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, les ministres et les courtisans. L'or français va enrichir l'étranger. Pendant ce temps les levées d'hommes se multiplient: 120,000 conscrits qui n'ont pas vingt ans sont appelés sous les drapeaux, et sur ceux qui ne devaient partir que l'année suivante on en prend 17,000. Cen'est pas tout. On mobilise cent cohortes dupremier ban de la garde nationale qui n'est' pas encore organisée, c'est-à-dire tout le contingent valide des hommes de vingt à^

PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

D'après une gravure de l'époque. — (Bibliothèque de la Ville de Paris.)

vingt-six ans. Paris est décimé au point que la population, qui était de 600,000 âmes en iHlO tombe en 1812 à 530,000. A vrai dire, l'étranger qui visite la capitale à ce moment ne s'aperçoit pas de ce qui s'agite sous la surface restée calme. Il voit l'activité apparente et la prend pour réelle. Il entend les refrains patriotiques chantés avec entrain, les goguettes, les (lonflons, les strophes qui font rimer « Gloire » avec < Victoire » et « Guerriers " avec « Lauriers », et il se persuade que Paris est heureux, joyeux môme. Kn effet les théâtres ne sont pas déserts et l'on y rit. Les lieux de plaisir font recette. L'ordre règne, et, pour le maintenir, il suffit d'une garnison de trois à quatre mille hommes. H semble que tout est pour le mieux. Erreur! Les esprits sont inquiets et pressentent une catastrophe. On pleure dans bien des maisons où Ton porte le deuil des disparus, où l'on tremble pour ceux qui s'en vont.

L'anxiété devient angoisse quand on apprend les nouvelles de Russie. Les premiers bulletins de la campagne, quoique favorables, avaient été lus dans les faubourgs avec des commentaires. On en suspectait l'authenticité. Soudain éclate le coup de foudre. La police a beau arrêter les courriers à la frontière, le cabinet noir a vainement supprimé les correspondances : Paris sait d'une manière certaine que Rostopchine a incendié Moscou qui n'est plus qu'un squelette brûlé, que Napoléon adonné le signal de la retraite, que la grande armée, mal vêtue, mal nourrie, sous le vent du nord glacial et mortel, s'enlise dans les neiges. Puis le silence se fait sur l'Empereur et ses légions.

^ Un sentiment de terreur s'empare des Parisiens. Des bruits sinistres circulent. On affirme que Napoléon est mort le 7 octobre, sous les murs de Moscou. Paris stupéfié lit, le 23 octobre, dans le Moniteur, une proclamation du ministre de la police Savary, duc de Rovigo, annonçant <iue la conspiration de Malet a failli réussir, qu'il a eu |)uur lui la garde nationale. L'émotion est profonde. Cambacérès lui-même, pris d'un tremblement nerveux, se barricade dans son hôtel, croyant à la chute de rEin|)ire et aux représailles prochaines des jacobins. La conjuration a été si audacieuse, si prompte, que les plus prudents ont fait cause commune avec elle. Le préfet de la Seine. Erochot, l'homme le plus dévoué à l'Empereur, a donné l'exemple en préparant à rilotel- de -Ville l'installation du nouveau gouvernement, que doit présider Moreau, avec Garnot pour vice-président.

Un inspecteur général de la police a arrêté Malet et ses complices. Mis en jugement aussitôt, ils sont condamnés à mort. Douze des conspirateurs, et parmi eux Malet. Lahorie, Guidai, sont fusillés le 29 octobre dans la plaine de Greneile.

La répression a été féroce, car on redoute la colère du maître. Napoléon en apprenant l'exécution s'écrie : « C'est trop de sang! Cette fusillade n'est qu'une horrible boucherie! > Et il ajoute : « Ma couronne est donc bien peu affermie sur ma tête que dans ma capitale même un coup de main hardi de trois aventuriers peut la faire chanceler. >

C'est vrai. Dès son retour, le 18 décembre, l'Empereur se convainc de la situation. On n'a adoré en Bonaparte que le soldat heureux.

On 'ne lui pardonne pas les désastres de son armée. Ceux-ci le blAmenl, ceux-là Texècrent. Bien peu le défendent. On s'enhardit jusqu'à afficher des placards outrageants pour lui sur les murs de son palais. On colporte presque ouvertement des pamphlets révolutionnaires ou monarchistes d'une violence extraordi naire. Napoléon ne se méprend pas sur les causes de l'effondrement de sa popularité, mais irespère se ressaisir par des actes d'énergie :

destitution de Frochot, quiestremplacé par Chabrol; visites aux ateliers , promenades à cheval dans les faubourgs.proclamations rassurantes.

L'aristo cratie et la bourgeoisie lui sont décidément hostiles. Les seuls qui récoutent encore sont les ouvriers; mais chez beaucoup le cœur ne bat

PROMENADE DE NAPOLÉON DANS LES FAl'OOl'RtiS.

Celte gravure, faite d'un seul trait de plume, est une des fantaisies de calligraphe très ré]>andues

sous l'Empire, mais très rares aujourd'hui.

(Collection du priace Roland Bonaparte.)

bafoué par les spectateurs, ce qui n'empêche pas les femmes de porter des chapeaux à la Deghen. Un mineur du département de rOurthe, Hubert Golïin, a sauvé ses compagnons dans des circonstances dramatique^ qui, au théâtre, font verser des larmes à tout Paris. Quelques jolies sentimentales donnent

le nom de ce brave mineur à deschifTons ou des parures qu'elles adoptent pour faire montre de pitié. Qu'on ne se trompe pas toutefois à ces dehors : la légèreté pa*»

risienne existe toujours, quoique Tonsoit à une heure des plus graves. Paris oublie et Napoléon et Moscou et la Bérésina et le vaillantmineur pour jouer au diable , cette toupie àdeuxtôtes qui fait tourner toutes les cervelles .

Paris s'amuse sur un volcan.

plus à l'unisson avec le sien. Comment d'ailleurs les défections ne se produiraient-elles pas dans toutes les classes, quand les compagnons de gloire du héros, Bernadotte, Murât, désertent sa cause?

Devant ces préoccupations et ces alarmes tout s'efface. La mode est pauvre en inventions. A peine trouve-t-elle une inspiration dans la ridicule idée d'un aéronaute viennois, Deghen, qui a voulu renouveler l'expérience des ailes d'Icare et s'en est tiré piteusement,

Dans sa passion pour son jeu d'enfant, il est indifférent aux deux grandes révolutions qui vont bouleverser, au cours du siècle : l'une le monde de la pensée, l'autre celui des idées littéraires : la Logique de Hegel vient de paraître à Berlin, et les premiers chants de Childe Ifarold publiés à Londres, en cette année 1812, ouvrent les âmes au byrouisme.

Charles Simond.

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