‹ La Vie parisienneChapitre 161 sur 662 · A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

A JÉRUSALEM

Cette lettre a été écrite par un officier turc élevé en France.

Te rappelles-tu la discussion que nous eûmes à l'Ambassade à Paris, l'année dernière, à pareille époque, je crois, au sujet de l'influence du christianisme ? Qui m'aurait dit alors qu'un an plus tard, je serais à Jérusalem en train de réglementer au nom de la Sublime Porte, l'enthousiasme chrétien et de l'empêcher de dégénérer en émeute. Quoique tu dises contre le fatalisme, tu le vois : c'était écrit.

Je reçus l'ordre il y a quelques jours de partir, avec 300 hommes, pour Jérusalem, afin de renforcer la garnison pendant les (êtes de la Pâque. Depuis la promulgation du Eatti-Houmaïoum , les chrétiens se sentant plus de sûreté el les musulmans croyant être lésés, ce n'est pas trop de tout le zèle du gouvernement pour maintenir, sinon

la bonneharmonie, du moins l'ordre et le respect des'droits de chacun

Tu n'exigeras pas de moi la description de la route de Jaffa. A partir de Kuryet-el-Enal, dont les juifs font la patrie de Jérémie et le séjour de l'Arche depuis Samuel jusqu'à David, le chemin est affreux. Peu ou pas de culture, quelques oliviers rabougris. La roule n'est, dit-on, pas sûre, et les pèlerins ne la fontqu'en caravane; de temps en temps la richesse de ma selle et les deux cavaliers qui m'accompagnent m'atlirent le marhaba de quelques pauvres enfants sales et nus, de quelques lépreux, de vieilles femmes infirmes qui viennent presque sous les pieds de mon cheval, me demander un bakchich. J'ai tenu à partir après la colonne, afin de jouir seul. En route, souris, railleur, je lis la Bible pour préparer mes impressions.

Ce n'est que collines et montagnes. Impatienté, accablé de chaleur, décidé à presser le pas de ma monture, j'enfonce les éperons el, derrière un pli de terrain, je m'arrête court, foulant presqu'une troupe d'hommes agenouillés : ce sont des Hadjis, comme disent les nôtres qui, le front dans la poussière, saluent ia ville sainte. Malgré moi, je suis ému et, te l'avouerai-je, je mets pied à terre à mon tour, et m'incline aussi devant celle bourgade misérable, si tu veux , mais qui est le berceau de la civilisation à laquelle je dois ce que je sais, ce que je sens et ce que ne m'ont pas donné certes tous les trésors de l'Orient et toutes les grâces du Grand Seigneur. C'est un salut payé à la croyance de ma mère intellectuelle, cette bonne et loyale France, qu'on aime toujours lorsqu'on la connaît comme nous.

La ville affecte la forme d'un parallélogramme. Cinq quartiers : au nord-oueft, le quartier chrétien ; au nord-est le quartier arménien, dans l'ancienne Sion; à côté, au sud-est, le quartier juif et le quartier maugrabin ; puis, bordant ce dernier et s'élendantau nord-est, les murs d'El-llaram dans le quartier mahométan. El-Haram-esh- Shérif se trouve sur l'emplacement de l'ancien temple. A côlé, le palais du pacha où je demeure et dont on fait la maison de Pilate.

Des rues dans lesquelles une voilure ne passerait pas; pas un pas, pas un progrès depuis les récits sacrés; l'intérieur même des maisons indigènes ne s'est pas perfectionné : un grand carré; vers le troisième tiers, une sorle d'établi de tailleur surélevé, sur lequel se tient la famille, où elle couche, où elle prie ; une cruche, une lampe, un boisseau : voilà les meubles. — Les animaux se tiennent dans ce que j'appellerai le parterre de ce théâtre ou plutôt le prodrome.

La ville est sale et, sans les chacals et les chiens, qui se chargent de la nettoyer, comme les vautours au Caire ou à Alexandrie, les épidémies seraient encore plus fréquentes. Des ruines partoul, de la mousse, des murs tombants, et, si des édifices neufs s'élèvent timidement par-ci par-là, c'est toujours sur quelque souvenir biblique dont on voit percer la trace.

La droite d'Allah s'est apesantie sur cette cité maudite, il a voulu venger le meurtre d'un juste; c'est la première réflexion qui vient à l'esprit.

Mais anime par la pensée ce cadavre de pierres ; évoque à la fois ce qu'il y a de pur dans ton cœur et de ferme dans la tête, et cela te sera d'aulant plus facile, que malgré l'envahissement des étrangers, le fond du peuple est reslô immuable, tu éprouveras d'ineffables impressions à voir se dérouler pour toi seul cette épopée terrible et charmante du grand Nazaréen.

Faible, obscur et inconnj, aussi bas dans le peuple qu'on peut l'être, fils d'artisan, travaillant de ses mains, s'entourant d'un noyau de déshérités comme lui et, au lieu de colère et de révolte essayant l'émancipation des siens en les dématérialisant. Plus grand que n'importe quel philosophe du Portique ; laissant tomber ce mot plein d'ironie et de grandeur : Donne à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu! c'est à dire : élève assez haut ta pensée et ton esprit pour que les chaînes de tes pieds te paraissent légères.

Les lâches l'ont abandonnée, et les puissants d'alors ont cru clouer au bois la grande idée qu'y a gagné ce peuple.

Du haut de l'échafaud, cette idée s'est exhalée avec son dernier soupir, a pénétré l'air et gagné une partie de la terre, pendant que la nation qui grouillait à ses pieds ne relirait de tout cela que le déshonneur éternel de sa mort.

J'avoue que la seule partie des habitants qui m'ait intéressé, est la fraction juive.

Tu le connais le juif d'Orient, avec son regard corse, son type écrasé comme les colosses camards de Memphis, sa démarche hâlée, son vêlement sale et sa main crochue.

11 est beau celui-là, à cûté de celui de Jérusalem. — Quand, par hasard, il est sorti de son petit quartier, il ne va pas, il "court, ou plutôt il glisse, son regard est inquiet, sa main crispe son caftan en guenilles, il regarde à droite et à gauche. — Son visage de temps en temps a des tilillements nerveux , comme s'il était frappé d'une terreur mystérieuse et soudaine; il fait rêver à ces gens qu'on voit dans les maisons de fous et qui croient entendre des voix... Peut-être en effet que chaque pierre de l'antique ville, témoin éternel et implacable, crie sur son passage le mot d'assassin.

Ah! esprit d'Abraham, notre père commun, regarde 1a descendance légitime et compare-la aux fiers enfants d'Ismaël, le bâtard que tu as chassé de ta tente !

Le quartier mahométan est ce qu'il est partout, sauf El-Haram, 4

1 El-Haram-est-Shérif, le noble sanctuaire. Il y en a trois, celui de la Mecque, celui de Mediue et celui de Jérusalem.

avec la grande mosquée Kubbet-es-Sakkrah entourée d'autres plus petites et des écoles.

Le chrétien, émaillé de moines catholiques, de papes grecs, de missionnaires protestants. — L'arménien est le plus riche ; — ce sont tous des marchands à l'aise.

Le dimanche qui précède Pâques et que les chrétiens nomment des Rameaux, nous sommes obligés d'établir un peloton de soldats, la baïonnette au fusil, dans l'intérieur de l'église du Saint-Sépulcre. Nos hommes sont 1h , graves et sérieux, pendant que les processions catholiques se promènent, regardant leurs dissidents d'un œil haineux : grecs contre arméniens, copies contre, abyssins, latins contre tous. — Sans notre présence, il y aurait, comme tous les ans, du sang répandu.

Les prêtres jettent des branches d'oliviers sur lesquelles les fanatiques se précipitent, se bousculant, se frappant, vociférant de douleur ou éclatant de rire. La troupe reste neutre au milieu de cette orgie de fanatisme, tant qu'il n'y a pas urgence.

Et l'esprit du grand prophète qui a dit : aimez-vous les uns les aubes flotte attristée dans cette enceinte où tous ces gens sont venus pour l'honorer.

Depuis Pâques fleuries, comme disaient les français, au moyen âge, jusqu'au vendredi-saint, je visite tous les détails de la ville et des environs, dont je te parlerai dans ma prochaine lettre.

Le grand jour de douleur s'est levé et je vais inspecter mes postes. Je m'arrête à la porte du jardin des Oliviers qui est entr'ouverte pour laisser entrer les pèlerins. C'est le couvent latin qui s'est adjugé ce lieu sacré et, sous prétexLe de civilisation, en a fuit un petit bois de Boulogne, avec massifs, quinconces, plates-bandes et allées.

Quelle indigne profanation!

Des messes se disent partout : les églises chrétiennes sont pleines ; mais rien ne prête au désordre et on se dirait en plein Occident. Ma ronde m'appelle également dans le quartier des juifs et je rentre dans la ville par la porte Maugrabine. Je suis des voies impossibles et j'arrive dans la rue du temple qui aboutit au mur d'El-Haram. C'est le mur des lamentations : une ancienne ruine du temple. Là tout Israël est assemblé ; vieux ou jeunes, mendiants et marchands, lépreux et bien portants, ils pleurent les uns contre le mur, le visage touchant la pierre, les autres accroupis à terre. Les élégies de Jerémie fournissent le thème d'une psalmodie triste et monotone, le chant de mort d'un peuple I — C'est un spectacle navrant.

En rentrant, le Pacha me fait appeler et daigne causer avec moi. Je le trouve bien bon, je lui apprends des choses dont le digne homme ne se doutait pas. Me comprend-il? Sa dignité l'oblige du moins à en avoir l'air. Il se pique de libre pensée, quoique croyant aux sorciers et aux derviches.

— Demain, me dit-il tu viendras avec moi et je te ferai voir la jonglerie du feu.

En effet, rien d'insolemment grotesque comme cette cérémonie. Figure-toi l'église du Saint-Sépulcre remplie de catholiques grecs, orthodoxes et monophysites, chacun tenant à la main un paquet de petites bougies et attendant le miracle.

Nos soldats ont toutes les peines du monde à établir un peu d'ordre, car, tout à l'heure, si l'on n'y prend garde, il y aura des gens piélinés, écrasés et peut-être brûlés. Le peloton de janissaires, qui accompagne le Pacha, parvient à nous frayer un passage jusqu'à l'escalier qui conduit à la galerie supérieure d'où l'on peut plonger dans l'église et jouir du coup d'oeil.

Nous arrivons à la tribune préparée pour lui, et je prends place à ses côtés sur le divan. Voici le tour : l'évoque grec entre dansla chapelle, avec deux cierges et, tout à coup, ces cierges apparaissent, tous allumés par deux trous, un pour chaque secte : c'est le feu du ciel qui a allumé ces deux chandelles. Alors les cris tiennent du délire; c'est à qui allumera ses bougies, la flamme sacrée se transmet de l'une à l'autre, avec une rapidité extraordinaire, l'église entière resplendit de lumière, l'encens monte énivrant et les chants éclatent de toutes parts.

Le spectacle est beau ; mais ce tour de passe-passe insulte à la majesté du grand mort que l'on veut honorer et au nom duquel on l'accomplit.

— Eh ! me dit le Pacha, dire que c'est en vertu du progrès que les Russes veulent nous manger — Allah ! Dieu est grand et ces gens-là sont des niais !

Je pensai comme dans la chanson de Nadaud : Brigadier, vous avez raison.

J'ai vu le jour de Pâques dans l'église du Christ que les protestants ont sur le mont Sion, dans le quartier arménien. — Est-ce un reste de sang oriental qui parle encore trop en moi, mais je n'aime guère le froid mysticisme de cette religion de banquiers ; et pourtant j'y ai remarqué une belle chose : toutes les sectes commencent ensemble et de la même manière ce jour-là. La cérémonie est froide : elle sent l'Angleterre, mais l'idée est grande, elle sent le génie allemand.

Eh bien! dût-on rire, son scepticisme diplomatique, ces choses-là sont bonnes à voir. A part quelques Anglais spléeniques, quelques Russes hâbleurs, presque tous les pèlerins sont des Orientaux. Il y a un indice de foi, d'honnêteté et de cœur dans cette reconnaissance de dix-neuf siècles: les larmes qui coulent sont vraies, les cris d'enthousiasme sont chaleureux, et jusqu'aux coups d'œil hostiles

qui sont frappés au coin d'une bonne haine bien vivace. — C'est de la vraie passion et un peuple passionné n'est pas un peuple mort, quoi qu'en disent ceux d'entre nous dont la vie occidentale a dissout les sentiments patriotiques.

Eclaire ces têtes d'enfants, redresse ces cœurs chauds, fais tomber le boulet des absurdités sensuelles pour laisser déployer librement les ailes resplendissantes de la raison et les enfants de l'Islam, peuvent être une grande nation. C'est long, me diras-tu! Je le sais mais ne devons-nous pas aux nôtres, une part des pommes d'or que nous avons prises aux Hespérides. Et regarde donc l'histoire de ce petit bourg pourri duquel je t'écris. — Un charpentier obscur prêche trois ans sur les places publiques de ce lieu, que la civilisation d'alors connaissait à peine de nom, et la plus grande société qu'aient jamais vue les hommes, s'écroule pour jamais. Espérons donc : Là Allah-ill, à Allah ' II n'y a de Dieu que Rien !

Siih-Ibrahim-Bey.

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