CE QUI SE DIT DANS LE SALON A PROPOS DE THEATRE
Il n'en est pas moins vrai que le chef-d'œuvre do l'année reste le Fils de Giboyer.
La Majorité. — Horreur! '
Un banquier. — Une diatribe contre ce qui est, ce qui a pour soi la prescription, le temps, la durée.
Un sceptique. — Et c'est précisément à cause de cela! Que voulez-vous qu'on attaque ? ce qui n'est pas ? Qui voulezvous qui meure ? ce qui vient au inonde? C'est précisément parce que ce qui est a assez duré qu'il est temps qu'il 'yç^ fasse place à ce qui n'est pas. Le vieil* — lard centenaire invoque aussi la prescription !
Un ancien BAEFINEUR. — Et qu'est-ce que cela prouve ?
Le sceptique. — Cela ne prouve rien, c'est pour cela que c'est fort.
Qu'a prouvé Beaumarchais ? qu'a prouvé Voltaire rien du tout.
Tous . — Oh ! oh !
Le sceptique. — Eh bien 1 Messieurs, je vous rappellerai cette soirée dans cinquante ans. Les Effrontés et le Fils de Giboyer seront le testament scénique du dix-neuvième siècle, comme le fiarbier elle Mariage de Figaro ont été le testament du dix-huitième.
Un député. — Au reste, la conclusion est morale : le fils du coquin épouse la lilie de l'imbécile.
Le sceptique. — Bah !
je vois dans votre jeu :
vous ne marieriez pas votre fille à votre secrétaire . Vous avez tort :
il sera ministre un jour — comme Maximilien.
Un comte.— 'Un chef- Le Fil3 de Giboyer.
d'oeuvre a toujours raison. Nous n'avons qu'à répondre par un autre: il ne serait pas sans intérêt d'assister à un de ces grands combats à coups de génie qui rappelât le duel de Roland et d'Olivier. Mais où trouver notre preux ?
Le sceptique. — IL y a de par le monde un biographe piqué, en disponibilité, làchez-le dans une comédie.
Le comte. — Outre qu'il n'a jamais rien fait qui valût quelque chose, c'est un homme fini, — personnelle répondrait, n'écouterait même.
Le député. — Bah ! vous l'avez piesque la réponse : la Famille de Penarvan !
Lu Maison de Penarvan
Le sceptique. — La Closerie de Penarean ou la Famille des Genêts ! Ce pauvre Sandeau entortillé dans les broussailles de l'aristocratie, mais il tombe sur le nez.
Un vieux colonel. — J'aime mieux les Ganaches.
Le sceptique. — Parbleu ! vous n'êtes pas dégoûté, vous, colonel.
Le colonel . — Et pourquoi ?
Le sceptique. — Parce que M. Sardou n'a pas osé compléter sa collection.
Entre nous, colonel, il en manque une belle là dedans.
Le colonel. — Oui, je vous entends, la Calotte de peau; eh bien! je ne l'en eusse aimé que davantage.
Une vieille marquise. — Oh! colonel, et la jeune fille. Est ce assez le dynamomètre des sentiments d'aujourd'hui.
'Nous autres nous nous enflammions pour un grand nom, un héros, un artiste, un poète, un brigand ! Nos filles rêvent des petits messieurs allongés sur un graphomètre, et notamment les maisons qu'ils exproprieront pour le compte de leurs patrons; la mode est à l'ingénieur. — Proh pudorl des commis !
Un monsieur fortement décoré. — Commis, madame, vous appelez commis les chefs de ces grandes compagnies qui l'ont la gloire de notre époque.
La marquise. — Eh oui! et c'est là la punition de votre époque ; c'est qu'avec vos grands fiefs dégénérés, vous êtes justiciables des vilains, vous n'êtes que le salarié de mon cocher s'il a deux actions dans votre puissance, — et il en a, j'en réponds. — Oh! nos filles ! ! Laissons reposer vos Ganaches et parlez-moi d'Un Homme de rien.
L'ancien baffineur. — C'est de M. Aylic Langlé, un homme trèsfort en stratégie; je lis ses articles sur la guerre d'Amérique. Mais je ne suis pas d'avis de laisser représenter ces histoires-là; ça met l'eau à la bouche des gens d'en bas : ils se croient tous appelés.. .
Le sceptique. — A manger du sucre ?... et pourquoi pas ? Et si l'auteur avait caressé un idéal à lui, pourquoi restreindre le droit d'ambition au poivre, à la canelle, au chocolat?
Un capitaine d'état-majok . — Bah! tout cela déclamation I Je préfère le Bossa, pif, paf, cling, claug, coup s d'épée, de pistolet, de l'action, de l'intrigue, du dramatique, du comique et n'était Passepoil, ce charmant Passepoil dont l'acteur a dénaturé le caractère, je serais allé jusqu'aux trépignements.
Un peintre. — Si voulez du dramatique, parlez de Macbeth'.
Le sceptique. — Bah! Comprend-on seulement! Et puis Taillade là dedans était écrasé.. . ; — un seul homme pouvait jouer cela, — Bouvière .
La marquise . — Un chat sur une poêle à marrons !
Le sceptique. — Peut-être ! mais aussi parfois la poêle est tellement chaude que le chat s'élève à la hauteur du tigre et il est sublime : — Rouvière n'a pas de talent, il a du génie.
Tous . — Oh ! oh !
Le sceptique. — A ses heures, je l'ai dit, je ne m'en dédis pas !
Le colonel. — Viva Mouravvief !
Le comte . — Lequel ? Celui de Varsovie. — Vous passez à l'ennemi.
Le colonel. — La Giselle, la Diavoline !
Un Mexicain —J'aime mieux
Peau-d'Aue.
Peau-d'Ane : — les jambes ont plus de corps.
Le sceptique. — Voici l'appréciation la plus saine de la soirée. - Peau-d'Anc, c'est le théâtre de l'avenir.
Laissez-les moi les Fous qui n'empêchent personne do boire de l'absinthe, Monljoie !...
Le banquier. — Auquel je ne négocierais pas une traite à soixante jours et qui me fait l'effet de ce penseur qui pensait qu'il était bien drôle qu'il ne pensât pas .
Le sceptique. — Jean Baudry, pauvre diable affecté d'un ramollissement de cerveau qui dépasse la frontière de la grandeur d'âme pour tomber dans l'imbécilité ; une pièce qui fait de l'amour le sentiment le plus plat, le plus sot, le plus infâme : comédies de mœurs, de fantaisies, et au petit pied, à l'usage de tous les instincts, de toutes les faiblesses, de toutes les bourses, — vous disparaîtrez bientôt. Le drame vous survivra un peu pour faire frissonner la plèbe qui a besoin d'émotions physiques.
Quelqu'un. — Et la liberté des théâtres ?
Le sceptique. — C'est précisément ce qui précipitera la chute ! Qu'on m'apporte un trépied, une robe blanche; le dieu m'agite, me tourmente, m'inspire, je vais parler, je parle :
Paris disparaîtra par l'invasion... une invasion de Barbares, et elle commence déjà; regardez notre cher, noire très-cher allié le Mexicain monarchiste, --ce sera une ville de transit, où les Chinois, les
Des jambes et des épaules
Américains, les Anglais, les Portugais, les Russes de passage remplaceront les indigènes ; il y aura un théâtre qui jouera éternellement Peau-d'Ane , un autre le Pied de Mouton , un troisième, les pilules, etc., etc.. et toujours Peau-d'Ane , et toujours le Pied de Mouton, et toujours les Pilules, et toujours etc .■
La liberté des théâtres produira les caboulots dramatiques où tous ces braves gens viendront admirer des jambes, des épaules, etc., etc.
Il y aura un Conservatoire où des générations d'hommes viendront apprécier le rôle de Lazarille, du prince Couci-Couci, et des Ferville prendront leur retraite après avoir joué ces rôles pendant quatrevingts ans sans interruption, alors.
(Minuit sonne.) Use voix dans la. hue :
Ah ! zut ! alors ! si Nadar est malade ! Le sceptique. —1864. Etbravo, il commence bien! Risquez donc de vous casser les jambes pour des gens qui se moquent de vous. 0 mon peuple français, si tu es le plus spirituel de la terre , que sont donc les autres, grands dieux!
Edouard Siebeoker.