L^^3 EN AFRIQUE
{Nous croyons pouvoir publier aujourd'hui, sans indiscrétion-, celte lettre remontant déjà à six semaines.
Au camp de Stitlen, le 15 Mai 1864.
Réellement vous êtes singuliers, vous autres Parisiens! Il vous faut des lettres de quatre pages pour égayer votre oisiveté. Eh! sacrebleu ! si vous vous ennuyez si fort, laites comme nous ; venez ici : il y a de quoi secouer vos ennuis !
Tu veux des descriptions ! Ah, çà ! te figures-tu, mon cher, qu'un pauvre diable qui, lorsque vient la nuit, a souvent pour tout potage une douzaine de lieues dans le ventre, soit bien disposé à s'aligner sur une feuille de papier à lettres pour amuser un tas de farceurs comme vous? Et quand je dis une douzaine de lieues, je ne parle que de la longueur, je ne compte pas les poussées à droite et à gaucho, les combats, les escarmouches, les assauts, les embuscades, les mamelons escaladés pour découvrir ce qui se passe dans la plaine.
Vois-tu, j'en reviens toujours à mes moutons, et dussiez-vous me traiter de radoteur, je ne cesserai de répéter que je ne puis m'empêcher de hausser les épaules en songeant à la vie stupide que vous menez à Paris, toi et quelques garçons intelligents que je connais. C'est bien la peine de porter une barbe de sapeur pour ne la faire servir qu'à effaroucher les pierrots du bois de Boulogne ou à tourner les têtes des drôlesses du corps de ballet I D'avoir un torse de charpentier, hissé sur des pattes de héron, pour se contenter de monter à l'anglaise un cheval désossé, et faire fantasia, au retour des courses, devant les yeux peinturlurés des ennuyées du monde officiel ou officieux ! D'arriver enfin à une vieillesse vide, qui compte, comme aventures, quelques coups de lardoir reçus pour des gotons et, comme gloire, les victoires faciles remportées sur la dame de pique ou la dame de cœur ! Non ! Que le diable m'emporte, si je donne ma démission ! Plus je vais, plus j'ai la cocarde vissée en tête, et mort pour mort, j'aime mieux finir d'une balle arabe que d'une gastrite parisienne I
Cela dit en passant, sans rancune ! et je satisfais ton désir parce que je succès d'hier me met en belle humeur ; on ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Que veux-tu, le grognard n'est pas un mythe, va!
Tu penses bien que je ne vais pas m'amuser à te faire un cours de castramétation ? Nous campons avec le général Deligny sur l'un des contreforts du Ksel, à l'est de Stitten. Nous sommes là deux mi le cinq cents hommes de troupes régulières environ. Un bataillon de zouaves, un de tirailleurs indigènes, six compagnies du 67°, deux escadrons de chasseurs de France, deux escadrons de chasseurs d'Afrique, un escadron de spahis, de l'arlillerie de montagne, trente sapeurs du génie, du train des équipages et une ambulance. De plus les goums de la Yagarebia, des Hachems et des Bordjias.
Rien de gai comme l'aspect du camp le matin au moment de la diane. Un polisson de soleil, coquet, gentil, caressant les tentes, posant de vigoureuses touches de lumière sur les crêtes et filtrant à travers les cols jusqu'à la ville dont une partie reste dans l'ombre. Seulement une sorte de vapeur qui s'élève à l'horizon annonce que ces sentiments de bienveillance du roi de l'Afrique ne dureront pas, et que, vers dix heures, il sera enragé. Bah ! je m'en moque, nous passons la journée ici, et à cette heure je dormirai, s'il plait à Dieu, aux Arabes, au général et à mon commandant. Et pourtant mon petit lit de campagne accroché à nos deux cantines me fait les yeux doux, et j'y ai mieux dormi que toi sur tes cinq matelas. J'écris en caleçon et en manches de chemises, assis sur une des cantines, mon harnachement complet, sabre, révolver, habits, gourde, selle et bride, est accroché au màt de ma tonte. Mon troupier crache sur la brosse à cirage pour la première l'ois depuis Kheneg-Soug, c'est-à-dire depuis trois grands jours, et je réponds que, pendant ce temps, le pauvre garçon n'a pas plus perdu son temps que les camarades. Dehors, atta
ché à son piquet, mon malheureux Djéridd offre son corps harrassé aux caresses bienfaisantes du soleil. Il n'a jamais gagné de prix de cent mille francs, et malgré cela il se chargera, quand tu le voudras, de mettre sur les dents tes bons petits chevaux de carton qu'on sort de leur boîte pour les lâcher pendant quelques minutes sur les champs de courses, il a franchi des obstacles, depuis quelque temps, à rendre poussifs pour le restant de leurs jours tous les comédiens à quatre pattes qui font la joie des bons Parisiens.
Nous sommes partis le 12 de Kheneg-Song, et la journée se passa sans incident; lorsque le 13, à la grande halte d'Olïn-Khechab, on informe le général que la plaine n'était pas sûre. A dix heures il fit sonner le départ plaçant à l'avant-garde les goums afin d'attirer l'ennemi s'il était là. Il y avait une heure et demie à peu près que nous marchions, quand nous entendons ce bruit sourd que fait une nombreuse troupe de cavaliers lancés au galop. Puis les cris gutturaux des Arabes et enfin l'engagement d'une fusillade. Les goums, un peu en désordre, nous reviennent à toutes brides, mais les tirailleurs indigènes, commandés par le colonel Montfort, s'élancent au pas de charge au devant des assaillants qui détallentet nous présentent une immense ligne de bataille, — cinq mille cavaliers au moins. A nos pieds, dans un ravin, coule l'Oued-Sidi-Nacer, et l'ennemi, arrivant à toute vitesse sur la rive opposée, lâche les fantassins qu'on commence à apercevoir en croupe derrière chaque cavalier. — Ces gens s'embusquent derrière les anfractuosités de roches qui sortent des contreforts de la rivière, et la pétarade commence drue et bien nourrie. Pendant que ceci se passe à droite la même tactique se produit sur notre gauche. Des fantassins occupent les crêtes qui sont au-dessus de nous de ce côté. Le général fait tète de colonne à gauche, et, pendant qu'il attaque ces positions pour y masser les convois, le colonel Brayer à notre tête, nous nous élançons pour protéger les derrières. Le général a déjà enlevé ses positions, qu'assaillis par les tirailleurs et les cavaliers de la rive gauche, nous faisons rage le long de la rivière.— Puis, tout à coup, nous dégringolons des berges, traversons l'eau -et enlevons le côté opposé à la baïonnette. Là, mon ami, je m'en suis tiré d'une belle ! A un moment le pied me tourne en marchant sur une de ces mille roches qui crèvent la terre à chaque pas, et, pendant que je dégringole doucement en tâchant de me retenir, j'aperçois, à deux pouces du nez, un canon de fusil, je ferme les yeux et je reçois à la figure je ne sais quelle chaude éclaboussure. Une forme déroule avec rapidité à côté de moi et l'eau fait un clapotement. La cervelle de mon homme, sautant sous le coup de crosse d'un grenadier du 67°, m'avait jailli au visage et le cadavre roulait dans l'eau. Pendant ce temps les cavaliers s'enfuient de toutes parts et l'infanterie est massacrée sur place, sabrée et baïonnettéo.
Cela se fait si rapidement , et clairons et tambours chauffent la casquette avec une telle frénésie que nous sommes loin : nous apercevons vers la droite Mâchera l'Olhmar, où le marabout a établi son camp. — On sonne le ralliement, et pendant que notre convoi se reforme nous voyons que là bas on lève les tentes.
Enfin, nous arrivons à Aïn-Fédérigha où nous bivaquons cette nuitlà. Brisé, éreinté, ayant les pieds enflés, j'aurais été obligé de m'installer sur un cacolet si je n'avais pas été monté — Je m'applique une compresse d'eau-de-vie et je crois pouvoir m'étendre — quand j'apprends que je suis aux grandes gardes : heureusement une âme compatissante a pitié de ma position et prend mon tour. Le lendemain à 5 heures du matin nous nous remettons en route — L'ennemi occupe à notre gauche des positions formidables et nous semblons nous diriger vers Gery-ville. Chacun s'attend à une affaire importante . Mais tout se borne à une escaramouche d'arrière-garde pendant que
2 juillet 1864.
la tête de colonne fait un crochet et franchit le col do Maghraoua. Arrivés en haut, nous avons à nos pieds Stitten et nos yeux peuvent plonger dans la ville. Ce sont des cris, des allées, des venus, des (.hameaux et des mulets qu'on charge à la hâte et qu'on pousse dans les ravins qui entourent la ville. De loin nous voyons tout le corps d'armée du marabout s'enfuir de toute la vitesse de leurs chevaux. Nous entrons sans coup férir. — Le général fait placer son camp; pendant que les goums pillent un peu quelques cadavres dans les rues; des portes enfoncées; des muchachotos nus, qui nous regardent avec des yeux effarés. Dans les maisons on entend des hurlements de femmes, qu'on me fait l'effet de courtiser plus peut être que ne le permettrait la bienséance. Elles crient bien fort, mais elles n'en mourront pas, c'est ce que me répond un caïd des Bordjias auquel je me permets d'en faire l'observation.
Il est midi, et la journée est finie — On se frotte les mains, on cause, on bavarde, on jabotte. Il n'y a pas d'atelier de blanchisseuses où la langue marche autant que dans un corps d'expédition. Chacun connait le plan du général. On tient la chose de quelqu'un bien informé. Si El Azerey a enlevé Ammi-Moussa. Que sais-je? — des absurdités de toutes sortes — Mais cela ne fait de mal à personne et cela fait attendre le moment du déjeuner.
Je ne puis m'empêcher de regarder cette petite ville — hier un dos points les plus importants du Ksel et aujourd'hui ruinée et dépeuplée. Comme toujours c'est le menu peuple qui paie les frais de la guerre : tous les fantassins ont été massacrés dans la journée du 13; — les cavaliers seuls, c'est-à-dire les gens aisés, ont pu se sauver. De temps en temps on aperçoit à la porte d'un misérable gourbi une pauvre vieille au haïk en lambeaux, au visage plombé et lidé comme une vieille datte qui regarde d'un air idiot un point invisible par terre. — Je tressaille malgré moi, et je songe à la campagne de France. Je vais peut-être m'attendrir quand j'apprends qu'on vient de découvrir dans la ville des dépouilles de la colonne de Beauprêtre : les gens d'ici étaient avec Ben-Hamza et cela fait envoler mes sentiments humanitaire! Oh! les fanatiques et les dévots do tous les pays, je voudrais les voir aux cinq cents diables!
Voici, très cher, ce que nous avons [fait depuis notre départ de Kheneg-Sang. Aujourd'hui nous nous reposons, et ma foi, je t'avouerai que je suis de l'avis des Anglais qui disent : Le samedivaut mieux que le dimanche, car le samedi on pense au dimanche et le dimanche on songe au lundi; moi je songe déjà à demain car je m'aperçois que le général n'a pas l'intention de nous faire moisir ici.
Il n'est que 6 heures, nous avons encore une bonne heure d'ici le rapport et il y a du coté du quartier général un va et vient extraordinaire : les officiers d'ordonnance et les spahis de l'escorte sont déjà à cheval dans toutes les directions; les gros bonnets délibèrent et les coquets officiers d'état major frétillent aux alentours avec un air semi-souriant, semi-discret, Moi, qui ne suis pas, et ne tiens pas à être dans les confidences des grands de la terre, je m'occupe peu du sort des nations, n'ayant pas à maudire la grandeur qui m'attache au rivage, je vais aller boire un modeste champoreau avec deux capitaines des chasseurs d'Afrique qui sont en train de tout mettre sens de dessus chez moi — c'est le meilleur moyen de les empêcher de me piller.
Sais-tu seulement ce que c'est qu'un champoreau, ô raffiné? C'est un nectar que ceux qui auront été bien sages ici-bas boiront en paradis (tu peux compter que tu n'en goûteras pas); c'est, en un mot, une absinthe au café !
C'est mauvais genre, n'est- ce-pas'? Eh bien, ça m'est égal, voile ta face, mon bonhomme, quant à moi je vais m'en lécher la moustache.
Je ne sais pas, quand tu recevras cette lettre, attendu qu'il n'y a pas de petite poste ici. Dans tous les cas elle est faite et tu vois que je suis bon enfant, je t'ai fait bonne mesure. Je confie donc son sort au vaguemestre et elle partira avec les dépêches. De mon côté, jo te ferai un reproche. Tu me parles en l'air, comme toujours, d'un ma-
riage pour Julie et tu ne me donnes aucun détail. Tu sens bien qu'éloigné comme je le suis, je m'intéresse autrement que toi à tout ce qui regarde la famille. Où prends-tu cet épouseur-là? l'ai-je vu? d'où est-il? qu'est-il? fait-il quelque chose, ou se contente-t-il, comme toi, d'être un gentleman^ Si cela est, tu peux lui dire que lo grandfrère refuse son consentement, et que, si l'on s'en passe, tu as procuration jusqu'à la malédiction inclusivement!
Mais on démolit tout chez moi : ils sont six à faire un tintamarre d'enfer parce que je n'arrive pas. Je ferme ma lettre et je t'embrasse pour tout le monde. Ah! si tu savais ce que c'est qu'un champoreau! Bonsoir.