A DIEPPE
Pendant que vous cuise;: à Paris, mon cher ami, me voici installé ici, où malgré un beau soleil, il fait une brise charmante, si charmante que les vestes blanches dont je m'étais muni me paraissent devoir conserver leurs plis et leur blancheur au fond de ma malle ; quelle bonne vie de ne rien faire, et comme je jouis avec plaisir du délice de lézarder sur la plage!
Que n'êtes-vous ici, et quel dommage que vous ne puissiez passer un peu temps à croquer nos jolies Parisiennes! Il y a une orgie de petits chapeaux et de jupons aux mille couleurs qui sont ce qu'il y a de plus ravissant. Des tas de petites jambes spirituelles comme tout, qui font rêver un vieux célibataire comme moi ; dire qu'on n'a pas en propriété seulement deux, rien que deux petites jambes comme ça! puis c'est un ramage, des notes d'éclats de rire argentin, si jolis qu'on voudrait presque être le monsieur qui vient de faire toutes ces grâces auprès de ces dames, et dont on rit si bien dès qu'il a le dos tourné. Mais les lions du moment, c'est M. R. et sa femme, qui promènent leur lune, toujours de miel, sur la plage. Ils se séparent si peu, ces deux tourtereaux, qu'ils plongent ensemble leurs charmes dans la mer, et c'est alors qu'ils sont beaux; tandis que la princesse fait quelques brasses assistée d'un baigneur, il faut voir ce grand homme qui ne sait point nager, hélas! suivre d'un ceil inquiet sa volage moitié, et sautiller dans l'eau en battant de l'aileron comme s'il voulait s'envoler vers elle; le costume que les bonnes mœurs exigent, n'y tient plus et laisse à découvert sa poitrine d'homme où bat ce cœur si fidèle; ses lunettes s'agitent et il sautille, il sautille! enfin, elle se rapproche, elle vient, elle est près de lui, mais, dans son transport, il la saisit, n'importe par où... et ils rentrent ensemble dans leur cabine, d'où ils ressortent ensemble, pour se promener ensemble, le bras au bras, les yeux dans les yeux!... Mais remontons sur la plage; un peu plus bas, c'est le marquis de M. parlant toujours, parlant beaucoup poure plus grand plaisir du cercle où il pérore.
Eugène Lami lorgne, aux bains des femmes, quelques sujets d'éventail pour cet hiver. Chapeau bas! le bataillon de la finance approche:^ deux cousins R., l'un âgé de treizeans, gros et large comme Sancho, l'autre, d'une quinzaine d'années, maigre et efflanqué, qu'on prendrait pour don Quichotte, n'était son nez pur Israélite. J'ai vu aussi le soleil étinceler sur le pince-nez de K., un des fils du banquier; puis, par ci par là, quelques agents de change en rupture de corbeille. Une voiture à quatre chevaux, superbement attelée, passe; une vieille femme d'au moins soixante ans et un jeune homme de vingt à vingtcinq ans l'occupent; ce sont de nouveaux mariés; oui, cher ami, vous lisez bien, de nouveaux mariés ; la femme est millionnaire, et le bon jeune homme ne l'est pas; n'est-ce pas que c'est attendrissant? — Plus loin voici venir une brillante cavalcade, guidée par P., fidèle aux traditions de cette famille de centaures, dont le chef était écuyer du roi Louis XV.
Puis le soir, c'est le concert au bord de la mer; peu à peu les lumières s'éteignent, il n'y a plus que cette grande voix de la mer, qui couvre et emporte, en grondant, tous les bavardages de la journée; alors j'aime à me laisser aller au charme de cette solitude. Mais la rêverie arrive, je vois repasser les petites jambes, une plume blanche...
et je rentre en soupirant un peu de n'avoir plus vingt-cinq ans et pas de cheveux blancs.
Ne m'en veuillez pas trop de mon bavardage, et, si vous allez à Versailles, saluez ses vieilles allées pour moi.
A vous.
Dieppe, 2 août 18G4.
CHOSES ET AUTRES
Bien qu'on en dise, les choses de sentiment n'ont rien perdu de leur valeur dans notre prosaïque dix-ncuxième siècle. Il est assez curieux pour l'observateur d'étudier attentivement la liste des objets trouvés que fait imprimer la préfecture de police. Sur une trentaine de brimborions, je trouve généralement dixhuit porte-monnaie, contenant des cheveux, trois médaillons renfermant des portraits de femme, et au moins une tabatière où l'on avait serré des boutons de manchettes. La plupart de ces souvenirs ont été trouvés à Vincennes. Qu'on y songe.
Buridan a pris la place de Tartuffe à 1 1 l'orio-'aint-Martin. Vrai ! on ne s'en apercevrait pas.
Il y a, à Paris, un endroit réservé à l'exposition provisoire des statues. On a ingénieusement fixé cet endroit près du Louvre, afin que le public puisse comparer à son aise le travail des enfants avec celui des pères. C'est là, qu'en ce moment, on rencontre un grand objet d'art en redingote, assis sur on ne sait quoi : cela s'appelle un grand homme, mais il faut que le nom soit écrit au dessous. Aujourd'hui, nous élevons un grand nombre de monuments aux maires et aux conseillers d'état.
Les lois Anglaises sont toujours excessivement amusantes. Un décret vient de déclarer que, désormais, tout individu qui ne trouverait pas à son goût le morceau d'un orgue de Barbarie, aurait droit de faire condamner l'orgue à une amende de 40 shellings et à trois jours de prison. — Autant dire qu'on veut détruire les orgues de Barbarie.— Permettez ; l'individu sera obligé de conduire l'orgue, en personne, jusqu'au bureau de police. — Fichtre !
En Amérique, c'est mieux. On invente des orgues très perfectionnés. Entre autres, un instrument qui est à lui seul tout un orchestre ; on y a même compris la grosse caisse et la voix de M. Beauvallet. Les journaux américains disent ingénuement que cette curieuse machine a de grandes chances de se populariser. 11 serait même possible de lui apprendre un opéra en quatre actes, et de le lui faire répéter tout entier... ce qui supprimerait les frais de chanteuse, et permettrait de jouer l'Africaine tout de suite.
Un vent d'indignation nous arrive d'Arles : Arles est en rumeur, Arles est exaspérée, Arles ne se connaît plus. Saviez-vous Arles si pudibonde? Il paraît nu'un industriel a eu l'idée de faire lutter des femmes, et lesditeî femmes dans un costume... d'une simplesse primitive. Je vous dis qu'Arles est dans l'indignation. Seulement Arles s'était ruée au spectacle. Que voulait de plus l'industriel t
La publicité que l'on donne maintenant aux choses de la science n'est pas sans jeter quelque trouble dans les esprits candides.
Il s'agissait hier des générations spontanées, et tout le inonde avait le cauchemar.—Voilà aujourd'hui que M. Filippi, do Turin, nous prouve clair, comme le jour, que nous tous, tant que nous sommes, vous monsieur, vous madame, qui lisez ces lignes, — des singes perfectionnés. — Je vous demande mille pardons, mais M. Filippi est positif, — il démontre, il prouve; — ça fait dresser les cheveux sur la tête. Vous comprenez bien que pour moi la chose m'est indifférente. Que je sois un peu singe... après tout, c'est un malheur, — mais pour ma famille!... Quoi ma tante, ma bonne tante, mon excellent oncle, mes cousins et mes cousines, et mes plus proches parents, ne sont que des orangs-outangs, des chimpanzés ou des gorilles déguises! A qui se fier, je vous demande un peu 1
Jusqu'à présent, on avait bien observé une certaine ressemblance entre l'homme et le singe; j'avais même, pour ma part, constaté le fait sur la personne de plusieurs de mes amis; mais, cependant, les savants avaient établi des différences anatomiques tout à fait rassurantes. Notre cerveau, par exemple, était infiniment plus développé, puis nous avons deux pieds et deux mains, tandis que nos voisins, jusqu'à présent, avaient quatre mains. Eh bien ! il paraît positif que toutes ces différences ne sont qu'apparentes. Il y a une énorme quantité d'hommes qui ont moins de cerveau qu'un chimpanzé intelligent, et les deux mains de derrière du singe sont incontestablement des pieds. L'usage des bottes seulement donnerait à ceux de l'homme un aspect plus flatteur.
Nous n'avons donc plus qu'une supériorité sur les singes, celle que nous donne la parole, la lecture et l'écriture. — Or, d'ici à très peu de temps, cette lacune doit être comblée. Vous comprenez maintenant que pour peu qu'un singe de grande taille ait 45 francs sur lui, c'est-à-dire de quoi s'acheter un costume complet, il n'y a pas de raison pour qu'il ne fasse un mariage superbe.
G août 1 8 G 4 .
La magnifique découverte de M. Filippi ne s'arrête pas là II lui paraît démontré que tous les êtres vivants, au iieu d'appartenir, comme on le croyait jusqu'à présente à différentes espèces créées par la Providence avec une structure et des facultés particulières, descendraient tous, au contraire, d'un type unique, et les diflérences entre les espèces ne seraient que la conséquence des milieux dans lesquels les êtres auraient vécu, des habitudes diverses qu'ils auraient prises et des travaux différents auxquels ils se seraient livrés. — Bien. — De telle sorte que de l'iiuître à l'homme il n'y a qu'un cheveu, — l'homme est une huître qui a b'en tourné; ni plus ni moins.
Eh bien! — ma parole, d'honneur, — je m'en doutais.
Nous attendons avec impatience les nouvelles révélations que M. Filippi ne peut manquer de faire sur cet important sujet, et nous prenons l'engagement d'en donner à nos lecteurs un compt -rendu fidèle.
On lit dans le Pays du samedi SO juillet 1864 :
o Nous avons le regret de ne pouvoir donner aujourd'hui la suite du PRETRE MARIE. M. Barbey d'Aurevilly ayant omis de remplir ses devoirs de garde national, a dû subir ce matin la conséquence de cete omission, et s'est trouvé, par suite, dans l'impossibilité de corriger ses épreuves. — J. Bat.aton.
Un prêtre marié, l'auteur en prison, le rédacteur en chef dans l'embarras... Allons, tant mieux. Voilà un dénouement ingénieux.
Je lisais hier cette singulière définition des mira les modernes : « lies miracles commencent au sommet d'une montagne et finissent en pslice correctionnelle. »