SUR LE TERRAIN
un colonel. - Surtout, MM. le Chefs de bataillons, recommandez bien à vos commandants de compagnies de veiller à l'alignement ; c'est ce à quoi le général tient le plus. Apportez surtout la plus grande attention à la conversion du défilé.
un sous-lieutenant. — Ah ! si j'étais le roi d'Espagne .
un deuxième. — Qu'est ce que tu ferais!
premier sous-lieutenant. — (Continuant la romance :)
Je n'passcrais pas de r'vue sur ma foi ; Mais, pauvre enfant de la Champagne, J'suis sous-lieut'na ,t, tant pis pour moi!
Tiens ! elle n'est pas mauvaise celle-là, je te la vends.
un capitaine marié. — Oui, voyez-vous ce préjugé du parapluie est absurde... oui 1 Ainsi, voyez-moi le premier pékin venu qui n'a pas 30 sous d'habits sur lui — oui ! - eh bien il a le droit de s'abriter. Et sacrebleu! moi qui porte pour 300 francs d'or sur moi ! deux averses comme cela c'est une paire d'épaulettes flambée !
un commandant. — Quand je vous le dis ! c'est un intrigant ! Remarquez-le bien, en passant devant LL. MM. il ne saluera pas comme tout le monde. Il va ramener le bridon, serrer la cuisse, son cheval fera des courbettes, il se lèvera sur les étriers, ça lui sera facile, il est maigre comme un cent de clous, sec comme un coup de trique, il lèvera la pointe du sabre à la hauteur du soleil, la garde à dix pieds au-dessus de l'aigretle... ce bougre-là, il potasse le salut dans la chambre. ! c'est un ambitieux, je vous dis! Rien n'est sacré pour lui! ancienneté! camarades! va te faire L. Primo mihi !
un sergent. — Elle s'est perdue en route ! Je vous dis que je vous flanque deux jours de bloc. Une épinglctte ne se perd pas toute seule. Savez-vous ce que va dire S. M. le Roi d'Espagne en rentrant dans son pays. Il va dire que l'armée française elle est une belle armée certainement, mais que la 2° section de la 4° du 3 du 105» elle ne vaut pas tripette — nom de nom ! et tout cela à cause de vous. Et que c'est comme cela que l'on détériore le prestige de l'armée française a l'étranger et que je vous f... vos deux jours et ne répliquez pas, nom de nom !
un cavalier. — Et depuis Meaux-en-Brie je vous réponds que c est un drôle de cataplasse. Avec ça que le major est rassurant ! qu il m'a dit qu'il ne pouvait pas m'exempter parce qu'il vous en poussait comme cela pendant six semaines.
un fantassin. — Je me suis laissé dire par un tringlot, (les royalcambouis, vous savez qu'ils sont encore plus susceptible à l'endroit que les autres,) qu'une chique un peu fraîche par exemple, marinéc pendant 24 heures dans ce que vous savez bien, ça pouvait les faire aboutir dans une nuit. C'est comme cela qu'il s'est débarrassé de trente-deux qu'il a eus à la fois en Italie. '
M cavalier. — Une fois à cheval, vous savez ça s'échauffe — il n y a que pour monter et pour descendre que ça cuit.
un capitaine adjudant-major de la garpie nationale. — Vous comprenez : ca n'est pas fierté — mais vous comprenez, n'est-ce pas ; régiment c'est le régiment — et le militaire, c'est le militaire — Eh bien ! voyez-vous, le bourgeois c'est le bourgeois, et le bourgeois ce n'est pas le militaire ; n'est-ce pas que vous comprenez? Eh bien, voyez-vous, quand on a été militaire on a l'esprit de corps, et comme par le fait on est bourgeois puisqu'on commande à des bourgeois; n'est ce pas vous comprenez ! Eh! voyez les camarades... le militaire, on pourrait me blaguer j'aime mieux aller les voir à un autre moment, vous comprenez ? . .
En ce moment tambours et clairons et trompettes éclatent a la fois Les aides-de-camp voltigent Los troupes se forment en bataille et chacun prend son rang. Puis tout à coup on bat au champ et la revue commence.
Vous savez ce que c'est qu'une.revue, lecteurs, et moi aussi.
27 août 1864.
Et comme en ce bas monde tout ce qui a un commencement a une fin, après avoir commencé, elle finit. — La foule s écoule lentement en soupirant : déjà ! Les troupes rentrent au pas accéléré en s 'écriant : enfin !
édouard s.
MES VOISINS DE CAMPAGNE
MONSIEUR LERICHE
M. Leriche est un homme sans l'ombre d'un préjugé, fils de ses œuvres II a été à Paris dans le commerce, s'y est enrichi et a acquis durant sa vie active une sûreté de vue, une expérience sur toute chose, une finesse de tact qui l'empêcheront toute sa vie d'être dupe. Quoiqu'il en soit, il a été trompé dans l'acquisition de sa propriété — il 1 acheta un peu trop vite en se retirant des affaires — les maisons toutes faites sont comme les habits tout faits, elles sont mal cousues, et la sienne l'est en dépit du bon sens. Il pleut dans le saion et 1 on n a d ombre que dans la cave : du reste il s'y plaît son nnrntonnerre l'enchante.
M Leriche a du port et un certain empâtement dans la langue qui donne a son débit quelque chose de magistral et d'officiel qui iU1oTn f 11 P°rte,un gilet blanc, une canne en jonc magnifique de 210 francs et en pleine campagne un chapeau noir, système. Gibus dont e ressort do gauche est malheureusement un peu faible ce oui fait que de loin, dans les blés, M. Leriche a l'air de porter sur sa tète, h tour de Pise entourée d'un crêpe. Quoiqu'il en soit, en toute circonstance, la conscience de sa propre valeur et la satisfaction d'une fortune Bien acquise lui donnent une dignité de geste, une rondeur d'allure nui ne 1 abandonnent jamais. Je l'ai vu au milieu d'un troupeau de mou tons, son sangiroid fut constant — point d'embarras, point de faiblesse a, partir do ce jour je pensai que M. Leriche avait du fond et rien il etait plus vrai, il a énormément de. fond.
J'en ai eu la preuve le jour où il me raconta l'envahissement de son usine par les cosaques - il n'a plus 25 ans - si son récit émouvant est vrai en tous points, il est certain qu'il fit preuve dans cette affairettd une énorme énergie. 11 fabriquait delà bougie, j'oubliais do le
— Et, dit-il, lorsque je rentrai dans mon usine, Monsieur, il v avait partout des monceaux de cadavres dont quelques-uns étaient, ma foi tort gras. Eh bien, Monsieur, croyez-vous qu'on m'accusa dans la suite diiils"' " S 1 invasion P°ur la fabrication de mes pro-
— A la lettre, fait Madame Leriche en tapottant sur la table rl'nn air contenu et indigné. 1
Je ne me permettrais pas d'affirmer qu'en effet M. Leriche ait aéca pare a son profit les matières étrangères, mais je l'ai entendu si souvent se détendre de cette accusation qu'un doute est né dans mon esprit a ce sujet Apres tout, les cosaques sont des cosaques et il v a longtemps de cela. 1 ' ? a
M. Leriche a de grandes prétentions à l'universalité des sciences et dans le fait il sait tout. Impossible, do citer un fait sans qu immédiatement il ne vous lance unedatcàla tète. IÏ connaît nartiçuherement les différentes transformations que subirent les boutons de la garde impériale, et c'est avec un plaisir visible qu'il constate sur ce sujet son incontestable supériorité. Il sait sept langues il l'assure du moins et je puis certifier qu'il laisse traîner dans tous l'es coins un journal de science allemand sur les marges duquel on surprend des notes au crayon. 1
Monsieur Leriche a ceci de particulier qu'il n'est dupe d'aucun gouvernement, lin est point de note diplomatique dont le sens caché ne lui soit connu, point de mouvement européen dont il n'ait prévu les conséquences. Il ht dans l'âme des souverains et parle avec une facilité qui irise 1 éloquence sur toute espèce de sujet politique touchant à l'ave mr des peuples et a l'équilibre européen. ™ . J'avoue que quand il parle je suis émerveillé; il est clair, il est lucide erudit, et je me demande avec ôtonnement comment il peut loger tout ce qu il sait dans un crâne grand comme rien ; car i faut le dire, il ate front, fuyant, presque aussi fuyant que celui de M de Saint- Paon avec lequel, au reste, il n'a que ce point commun et qu'il estime médiocrement. 1
<^Sp,VnUSH°UlC£ •SaT°ir.ma fa-°nde penscr' â[tAl souvent, sur les Saint-Paon et leur bande, la voilà: ce sont des imbéciles oreuéilleux et inutiles! oui Monsieur, et inutile, vous pouvez leur dire do ma* part; ils me ton rire, ma parole d'honneur, avec leurs deux moineaux lrancs sur fond bleu - ils s'appellent de Saint-Paon comme S pourrais m appeler de l Llo,Ie,et encore je neserais pas toutàfait S absurde queux, puisque j'ai fabriqué des bougies. Je ne comprends pas, Monsieur, qu'on jette aux ordures le nom de son père quand il n a point eto au bagne ou n est pas mort sur l'ôchafaud
— ^ oyons. Monsieur Leriche, calmez-vous.
- Dutout, je ne veux pas me calmer, vous leur direz ma façon do penscr. lous vos petits nobles en carton... on les prendrait au soin quils prennent de cacher leur papa, pour les fils de Papavoinc
Si du domaine de la politique il se lance dans celui des arts de nouvelles surprises vous attendent : il sait la date de la première re-
présentation de tous les opéras possibles, il connaît les artistes par leur nom de baptême, déplore la légèreté de leurs mœurs et leur manque de sens pratique, mais il trouve que cela doit être ainsi et il ne leur en veut pas.
Pourquoi faut-il que cet observateur si fin, que ce penseur si érudit que ce philosophe si universel, ait un défaut... insupportable ?
U joue de la flûte d'une façon insuffisante, mais avec une obstination désolante. Ses doigts sont agiles et courent la poste sur son gros tuyau noir, mais le souffle lui fait défaut. Est-ce singulier! un homme superbe, un coflro de toute beauté, des épaules à supporter des montagnes et pas de souffle. - Dans les basses, ca va encore, mais dans les notes aiguës... va te promener. Il devient "écarlatc, fait des efforts inouïs ses yeux s'injectent, sesjoues se gonflent, ses doigts travaillent avec ^acharnement du désespoir, d'énormes gouttes d'eau tombent de 1 extrémité ouverte de son tuyau sur l'épaule de la personne qui l'accompagne, mais impossible d'arracher de son instrument autre chose quun murmure, un soupir, un bruit étrange assez semblable à celui que produit le vont quand il passe sous une porte.
Et si dans ce moment critique on l'arrête charitablement — il so lâche. Jamais il n'avouera que le souffle lui fait défautet il inventera mille excuses plutôt que d'avouer la vraie cause de 1 accident Tantôt il a pris trop bas, tantôt il a pris trop haut. Souvent il n'a point aperçu un diezc ou un bémol qui se cachait à la clef.
— Et puis tu déchiffres, mon ami, hasarde M™» Leriche.
— Et puis en effet je lis à livre ouvert, ajoute l'exécutant en s'essuyant le Iront... recommençons... une... deux... nous sommes en fa Mesdames, je vous demande mille, pardons, c'est une difficulté sur laquelle je ne comptais pas, mais j'espère, votre indulgence aidant, en venir a bout. '
Toujours un mot aimable à dire. Le diable d'homme, est terrible avec sa flûte! Ce malheureux tuyau noir lui a fait dépenser plus d'énergie qu il n en eût fallu pour doubler sa fortune, - mais rien au monde^nc saurait le corriger du goût fatal qui l'entraîne vers la musique, bcs amis mettent leur espoir dans certains petits maux de coiffe dont il se plaint parfois, et qui pourrait bien rendre, en s'aggravant 1 usage des instruments à vent impossible. -Voilà qui est bien, mais comhien n y a-t-il pas d'autres instruments également bruyants oui marchent sans vent, presque tout seuls, avec une facilité désolante et auxquels il pourrait s adonner étant riche, libre do ses actions et de son temps!
Depuis quelques jours, heureusement, il a dû renoncer à la musique, accablé qu il est par une complicalion de travaux domestiques vraiment inouïe. 11 est sans domestiques. Son jardinier, qui lui volait ses légumes et mettait ses pantalons, n'a pu être gardé. Son domestique est parti également, peut-être bien puur éviter le son de fa flûte — ce garçon chantant faux de naissance, - et sa cuisinière, qui est fille du pays et a eu une faiblesse il y a neuf mois, est retournée dans son village pour obéir aux lois de la nature, qui veut que ces sortes de faiblesse se paient a échéances fixes.
— Mais, mon pauvre monsieur Leriche, comment faites-vous »
— Comment nous faisons, comment nous faisons!... comme nous pouvons! Madame Lenche fait la cuisine et moi je m'occupe des légumes... par cette chaleur, c'est le diable, il faut arroser perpétuellement... Enfin je no peux pas laisser brûler les biens de la lerre quand on est a la campagne, il faut jouir do ce qu'on a. Mais touteelâ ne serait rien sans cette malheureuse vache...
— Sans doute, il faut la mener au champ'
— La mener au champ ce n'est rien, je peux lire mon journal en la gardant, ce n est pas la le plus désagréable. Le plus désagréable • C est que ma vache est comme ma cuisinière, elle a trompé ma surveillance et a eu une faiblesse, - Son veau est superbe du reste et il serait le bien-venu ce cher petit, si le moment do son sevrage ne coïncidait pas avec la fuite de mes domestiques. De sorte qu'à chaque instant de la journée, il faut veiller à ce que le petit veau n'approche pas do sa mere, et c est toujours au milieu de ma toilette, tandis nue je fais ma barbe que 1 envie lui en prend. J'y vais cependant pour donner 1 exemple a ma femme. Madame Leriche, qui n'a nas l'habitude des champs, est fort effrayée lorsqu'il faut retenir la vache ira la queue, tandis que je retiens de mon mieux le petit affamé • ce soit des cris des terreurs!.. -Mais, mon ami, la queue va me rester dans la mam! Joseph, Joseph, je vais tout lâcher, la vache est furieuse — Le petit veau de son côté se débat et beugle. Pendant ce temns-là le lait qui est sur le feu s'échappe, les côtelettes brûlent, madame Leriche déchire sa robe, et moi, j'attrape des courbatures. Depuis huit jours je n ai pas lu mon journal! Vous me croirez si vous voulez mais jamais mon usine ne m'a donne autant de tracas, et je n'ai jamais été aussi aligne que. depuis que je me repose. Ma pauvre flûte f impossible de m en occuper! 1
Le fait est que M. Leriche est changé : il a attrapé un coup de soleil dans le cou, et on voit bien à l'abattement de son regard que la force morale cède à la fatigue physique.
Tout cela heureusement n'est qu'un embarras momentané et quand son veau sera sevré, que ses avoines seront coupées que' sefruits, comptes d avance, seront dans le fruitier, qu'il aura retrnnvl des domestiques et qu'il pourra reprendre sa flûte, vous verrez rm'il retrouvera son énergie. 1
LA YIE PARISIENNE
27 août 1861