LOLO
Vous la connaissez sous un autre nom ; mais j'aime mieux Lolo, ce nom enfantin qui la peint tout entière avec ses caprices d'enfant gâté et ses échappées d'enfant terrible, ses adorables moues, son rire clair, et les gamineries de son esprit. Faut-il vous la présenter? Vous la connaissez tous. La voyez-vous incliner sa jolie tète, brune, sourire de ses lèvres charnues et do toutes ses petites dents dé jeune chien, les cheveux légèrement ébouriffes sur le front, le nez un peu gros, un nez mutin, malin, sensuel, les yeux de feu. Ces yeux-là ont rendu fou le quart de Paris. Elle a de rusées façons de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant leur éclat. Ce regard de velours saisit tout d'un premier coup d'œil en ayant l'air d'errer vaguement n'importe où. Sa tète penche sur son cou un peu brun et estompé à la nuque de cheveux fins comme ceux qui se jouent sur ses tempes. Elle est pale : cette pâleur fait partie de sa séduction ; pâle sans avoir recours à la poudre de, riz qu'elle déteste, d'une pâleur chaude, mate, une pâleur de Brésilienne. On la comparait â une goutte de lait, un autre à une boule de neige. La goutte de lait est moins douce, la boul0 de neige est trop froide. Ah ! les sottes comparaisons !
Lolo était actrice. Elle l'est, je crois, encore à l'occasion, in partibus. Sa façon de jouer, un peu ennuyée, gnan-gnan, boudeuse, avait bien son charme. Elle marchait à petits pas, trottait menu, arrondissait sa bouche, et le plus souvent, regardait les fauteuils d'orchestre. Pour saluer quelqu'un d'un sourire, elle relevait un peu le coin de sa lèvre, sa tête sur l'épaule gauche et faisait avec ses paupières de petits signes auxquels le public ne, comprenait rien. Mais elle se moquait bien du public !
Elle parlait vite, chantait juste avec un petit lilet de voix, et se déshabillait avec goût. Son professeur disait qu'elle deviendrait la première ingénue de Paris, mais elle partait d'un grand éclat de rire. Elle traitait le théâtre assez cavalièrement, et pourtant caressait l'espoir de succès futurs. Mais les répétitions lui paraissaient si ennuyeuses, les régisseurs si fatigants et les rôles si ridicules ! Elle manquait l'heure du raccord, payait les amendes, et trouvait que le directeur était encore bien heureux de l'avoir dans sa troupe.
Lolo était d'ailleurs paresseuse. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir desjournées terriblement occupées. Le maître de, piano, le maître de français, le coiffeur, le pédicure, la tireuse de cartes, les canfarades, les amis, se partageaient son temps. Elle, trouvait moyen de tout concilier. Son appartement, riche en corridors, était construit pou* les sorties. Quand elle était seule, elle écrivait des lettres. Sa correspondance volumineuse était curieuse à réunir. De sa petite écriture fine, élégante, elle couvrait un cahier en une heure.
Elle avait beaucoup d'ennemis. Mais quand elle voulait les transformer en amis, elle clignait de l'œil, les priait de passer chez elle et les recevait sans façon — mais tout à fait sans façon. — 11 n'était pas rare, par exemple, de la trouver au bain. Elle s'excusait, riait, prétendait que c'était l'heure do son déjeuner, et qu'elle ne déjeunait jamais que dans sa baignoire. « — Mais au fait (alors son œil devenait très doux), pourquoi ne déjeuneriez-vous pas avec moi? Il y a place pour deux à la table !... »
Lolo sonnait,appelait sa femme de chambre : — « Joséphine, deux
tasses de chocolat au lieu d'une ! » — L'ennemi déjeunait... et, au dessert, Lolo avait si bien multiplié ses petits reproches entrecoupés de petites moues, de. petites plaintes et de petits soupirs, qu'elle et lui se trouvaient les meilleurs amis;du monde, à moins qu'il n'eût un bien détestable caractère.
L'appartement de Lulo était assez éloigné de son théâlre. Et Lolo se souvenait pourtant d'avoir fait le chemin à pied. Elle se moquait d'ailleurs de son coupé. Elle vendit un jour ses chevaux pour un amant brun qu'elle aimait un peu plus que les autres. Mais son appartement, elle l'adorait, elle le quittait à peine pour le bois et le théâtre. L'antichambre donnait sur la salle à manger, meublée en vieux chêne authentique, avec d'horribles magots chinois et des coquetteries de Saxe. La, trois portes. En face le salon, à droite, le boudoir; au fond, entre le boudoir et le salon, la chambre à coucher, toute tendue de blanc, où le lit de neige, couvert de dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus. Dans le salon , tout blanc encore, avec un plafond peint par Chaplin , des jardinières garnies de bruyères, de plantes grasses; çà et là des albums, des portraits-cartes et, des romans do M. Henry de Kock. Dans le boudoir, des meubles roses, une photographie de Lolo, par Oarjat, une coupe craquelée, remplie, de cartes de visite ; une causeuse, où nonchalamment elle s'étendait comme une créole ; une chiffonnière de laque, où elle entassait sans pitié, tous les billets doux qu'on lui jetait comme des baisers. Tout cela parsemé de nœuds de rubans, jetés au hasard, de chiffons, de fleurs, de, rôles manuscrits, de dentelles, de brochures dramatiques, édition Lévy, de la romance à la mode et de partitions de musique. Et partout, accrochés aux patères, aux candélabres, jetés au hasard, des ehapeauv. Lolo avait la manie des chapeaux. Elle en changeait tous les jours, elle les entassait dans une armoire. Certain chapeau garni de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté pendant une semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter les chapeaux qu'elle thésaurisait... Cent quatre chapeaux ! Lolo riait.
Elle avait souvent de longues conférences avec sa couturière. En fait de modes, elle voulait ne copier personne. La première, elle s'habilla à la mode de l'Empire, : la taille haute, les cheveux à la Grecque, les jupes plates et unies. Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux; aux bras et au cou, des cercles d'or, était, au théâtre, sa toilette favorite. Chez elle, elle portait une robe de chambre traînante, quasi-monacale ; parfois la robe découvrait indiscrètement la batiste transparente d'un peignoir qui semblait doublé, do rose, ou bien encore une petite veste garibaldien ne rouge, les bras nus, des bras potelés, où courait, comme sur le dos d'un petit poulet, un imperceptible duvet, Pour tout bijoux, elle portail un collier de, pendeloques qui battait sa poitrine riche — et même millionnaire. On la vit longtemps avec une grande, croix d'or à devise espagnole. Elle avait juré à qui de droit de la porter quarante jours. Et elle la porta. Sa maison était une colonie. Le cocher allait, venait, jordonnait; la tireuse de cartes vivait là à demeure ; la femme do chambre surveillait le sommeil ou le repos de Lolo. Tout ce monde-là vivait en paix, Lolo régnant, mais comme une reine constitutionnelle. Lolo a pour jeu favori le damier. Elle y est de première force. Son plaisir, pendant plusieurs heures, était de vous mettre un damier sur les genoux, et, en face de vous, de vous battre, toujours riant, en cinq minutes.. Elle jouait ainsi des discrétions à n'en plus finir, et elle était bien sûr de ne jamais être battue I Elle avait de petits mouvements railleurs, vous regardait d'un air malin, tirait la langue et criait : Dame! avec des joies et des fiertés d'enfant. Puis elle se levait, jetait le damier par terre, courait à son piano et chantait :
Sous le beau ciel ûe l'Espagne !
D'autrefois, elle s'habillait en homme, descendait dans la rue avec sa petite jaquette grise, son pantalon brun. Elle s'amusait à regarder sous le nez les petites ouvrière», et l'on trouvait ce, joli collégien bien effronté. Son plaisir était encore de courir les stations de canotiers, et de manger une friture à Asnières, incognito. Elle gaspillait sa vie le plus gaiement du monde, courant les coulisses, les petits théâtres, et jusqu'aux bals de barrières. Elle s'appelait en riant une petite bohémienne, ou encore elle soutenait qu'elle était la iille d'un lord anglais. Un autre jour, elle s'avisa de découvrir qu'elle avait du sang espagnol dans les veines. Au moins était-elle Espagnole par le pied. Elle avait parfois des colères folles, prenaitalors un poignard mignon
8 oclobre 1864 .
sur sa cheminée, et le brandissait dans sa petite main, ou tombait au milieu d'une attaque de nerfs. On eût entendu ses cris de la rue. Mais, vite, elle se remettait, s'habillait, courait au spectacle, et mangeait des bonbons en saluant à droite et à gauche les gens qu'elle connaissait.
Dans les soupers, Lolo était follement gaie. Elle chantait les airs de Nadaud, et les chansons parodiées s'envolaient de cette bouche folle. Sobre comme une Andalouse, elle trempait ses lèvres dans le porto, et du coup perdait la tète.
Un do ses régals était de déjeuner avec des jaunes d'oeufs et des oranges. Elle renversa, une fois, une coupe de Champagne sur une robe grise qu'elle aimait beaucoup depuis une heure qu'elle la portait. Lolo prit sa robe entre ses petits doigts, la mordit, la déchira, la mit en pièces. On lui redit, une autre fois, les propos malveillants d'une rivale qui l'accusait de cacher jonc sais quel petit défaut. Lolo eut un mouvement digne d'Hypéride, et Phryné ne gagna pas plus promptement sa cause.
Lolo a connu tout Paris , tout Paris la connaît. Au Bois, aux courses, au théâtre, elle est l'occupation exclusive des lorgnettes. Dédaigneuse, elle ne rend pas regard pour regard, quoiqu'elle aime à faire des jaloux. Lolo a sa liste amoureuse comme Joconde. La presse, le théâtre, le Jockey-Club, la Banque et la politique y figurent pour un contingent. Elle aima certain poète pour sa tournure élégante et fière, pour ses élans passionnés, et aussi pour ses colères; tel petit bonhomme qui chante les couplets dans les féeries du Cirque pour sa voix grêle et ses jambes de coq; tel gentilhomme russe pour ses beaux yeux, tel casse-cou français pour son esprit. Mais comme elle les a bien vite oubliés! Nommez-les lui, ces noms-là n'ont plus d'écho chez elle. Ses attendrissements sont passagers, et le lendemain elle pouffe de rire et court au grand seize. Lolo rit toujours. Si l'hôtel eL le million nouveau se font attendre, si l'huissier montre ses doigts crochus à la porte, elle prend son chapeau et se sauve à Versailles, chez ses amis les cuirassiers de la garde, et dit : — « Me voici. Je me sauve de Paris. On m'y embête. Rions 1 » Si les cartes promettent-1 et ne tiennent pas, elle les mordilles, les déchire et rit toujours. Elle perdait, le mois dernier, je ne sais combien, je ne sais où. — « Pauvre Lolo ! » disaiton. Lolo tira un paquet de billets de banque de sa poche , et en alluma en riant une cigarette, sur le seuil do la. Maison de Conversation. "Vienne le lendemain, elle se moque bien des bank-notes !
Et maintenant où est Lolo? Partout, partout et nulle part. Aujourd'hui ici, demain à Londres, à Bade, à Vienne ou, plus loin encore. Où qu'elle soit, soyez sûr qu'elle vit toujours en riant, se couchant avec le joui', dormant l'après-midi, faisant des rêves, interrogeant la somnambule, demandant aux cartes un hôtel, et seulement cinq ans pour s'amuser un peu.
Un de ses amis, trop lettré, lui a fait prendre pour devise deux mots latins qu'on retrouve en tète de ses lettres et sur son argenterie : quid