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PENDANT LE DINER

(Salle magnifiquement ornée. — Deux cents couverts. — Des porcelaines médiocres, de l'argenterie en Ruolz, des petits fours dans des coupes surmontées fe fleurs artificielles, beaucoup de becs de gaz. — Coup d'œil général superbe. Les contemporains se sont autant que possible rapprochés; quelques convives en retard sont perdus au milieu de camarades inconnus.)

en face d'une pièce montée. — Messieurs vous souvenez-vous du père Ledoux ?

— Le professeur d'histoire? Parbleu ! Il méritait bien son nom; c'est dans sa classe que j'ai appris à fumer.

En voilà un qui croyait aux. Grecs et aux Romains. Il avait les

larmes aux yeux quand il parlait de l'exil d'Aristide, et Catilina était son ennemi personnel. Jamais le bonhomme ne donna un peosumde ea vie.

Ce n'était pas comme Barbereau. Une faule en récitant la rédaction, quarante pages du précis à copier ! Cet homme m'avait appris la haine !

bartavel, au commandant jearmot. — Et les Mexicaines?

le commandant. — Connais pas!

BASTAVEL. — Farceur, va !

EN face d'une compote d'oranges. — Des ressources magnifiques, un crédit immense, pas une chance contre nous ; nos actions cotées sur tous les marchés du monde, nos capitaux travaillant à la fois en Europe et en Amérique; vingt pour cent de dividende assurés à la fin de l'année, quarante pour cent l'année prochaine, cent pour cent dans trois ans. Garçon! à boire; ce Pomard ne circule pas, que diable ! .

Au bout de la table, M. LEBLEU, très-emu à M. Leblanc. — Oui, mon ami, oui, j'ai épousé Madame Lebleu par amour... Elle avait dix-neuf ans, j'en avais vingt-trois. Tu sais, j'avais juré que je ne ferais qu'un mariage d'inclination.

M. leblanc, très-ému i m. Lebleu. — C'est vrai, Lebleu, tu l'avais juré... Et moi aussi ; et je me suis tenu parole, parce qu'un honnête homme se tient toujours parole (avec des larmes dans la voix), n'est-ce pas, Lebleu?

m. lebleu. — Oui, Leblanc.

M. leblanc. — J'ai demandé la main d'Irma, parce que je l'idolâtrais ; si je ne l'avais pas idolâtrée... Vois-tu, on aura beau dire, il n'y a que les mariages d'amour, Lebleu.

M. LEBLEU. — A qui le dis-tu, Leblanc? (Ils so serrent la main sous la table.), i

en FACE d'une gelée au marasquin. — Regarde -moi cet intrigant de Marioux, il a trouvé le moyen de se placer tout près du président ; au collège, toujours sous la chaire du professeur.

m. puudhomme. — Les enfants sont de petits hommes.

le voisin de droite de m. prudhomme. — Notre président, en voilà un qui a fait son chemin ! Maréchal de France !

le voisin de gauche de m. prudhomme. — Et sans avoir passé par Saint-Cyr.

M. prudhomme. — Tout Eoldat français a son bâton do maréchal dans sa giberne.

mascajoux. — Figure-toi, Lemballé, le plus joli petit minois ; des yeux à mettre le feu à la corbeille, et une taille, ah ! Lemballé ! quelle taille! J'ai fait une folie pour elle, mon cher : elle avait envie d'on cocher poudré; le jour de l'an, elle en a trouvé un superbe dans sa cour. . . avec les chevaux et la voiture. C'est assez fermiergénéral, hein ! Tu n'as jamais donné un cocher poudré à une femme, toi, Lemballé?

lemballé — Je ne crois pas, Mascajoux; non, je ne crois pas. au bout de la table. — Et Gérard ?

— Mort à l'Hôtel-Dieu !

— Pauvre garçon !

CONDILLARD, à son voisin, un monsieur ù cheveux blancs, l'air fort noble. — Camarade, passe-moi le sel, s'il te plait. Merci. C'est charmant, ces dîners de collège : on ne se connaît pas, on ne s'est jamais vu.... Je

ne t'ai jamais vu, camarade Mais on a été au même collège... à

trente ans de distance.... Tu es bien mon ancien de trente ans, camarade.,... On n'est pas du même monde, comme on dit,... Je ne fréquente pas exclusivement les salons du faubourg Saint-Germain, et il paraît que tu as été pair de France, camarade,... eh bien ! on se rencontre et on se tutoie, comme çà, sur le pouce. C'est splendide, la camaraderie! (L'ancien pair de France se contente de sourire.)

condillard, â lui-même. — Il ne dit rien... Est-ce que ce serait parce qu'il a été pair de France, par hasard? Ah ! mais !... Eh ! non, au fait, il est sourd; à son âge, c'est bien permis.

(Des chut ! répétés partent du haut bout de la table. Le iilence se fait peu à peu. Le président se lève et lit un discours, dont nous repioduUons les passages les plus saplanU.)

« Mes chers camarades,

» Ce n'est pas sans une vive émotion que je prends la parole. (Applaudissements.) Jeunes gens, hommes faits, vieillards, réunis à cette table, nous sommes tous les enfants de notre vieux collège... (Bravos.) Combien de fois, camarades, au sein des jeux de la guerre, les jeux

de notre vieux collège ne me sont-ils pas revenus à la mémoire I... (cris de : vive notre président !) Dans les camps, dans les professions libérales, dans le commerce ou l'industrie, urt;stes, littérateurs, médecins, avocats... »

une voix. — Ou notaires.

le président. — « Ou notaires, comme dit un camarade, soutenons partout et toujours l'honneur de notre vieux collège... (Longue salve de bravos.) Que notre vieux collège, après nous avoir abrités, abrite nos fils... »

une voix. — Et nos petits enfants.

Le Président. — « Et nos petits enfants, » comme dit un camarade. Je boisà notre vieux collège!» (Applaudissements frénétiques, hourras, trépignements. Lemballé casse son verre en trinquant avtc Mascajoux.)

Le Président. — La parole est au proviseur de notre vieux collège.

Le Proviseur. — « Et moi aussi, messieurs et chers camarades, j'ai été l'élève de notre vieux collège, (bravos), avant qu'une haute confiance, dont j'ai été profondément touché, daignât me mettre à sa tôle. (Une voix isolée : Très-bien.) Je puis vous dire, et j'en suis profondément heureux, (émotion), que la jeune génération n'a pas déchu des générations qui l'ont précédée (applaudissements), qu'elle n'en déchoira jamais, c'est ma conviction profonde, (bravos), et que notre vieux collège, enfin, est toujours notre vieux collège (acclamations prolongées).

Le Président. — La parole est au camarade Lemballé qui veut bien nous chanter quelques couplets de circonstance.

De toutes parts : — Vive Lemballé.

(Lemballé se lève, tous>e, boit, passe sa main sur ses yeux, et essaie de chanter, mais sa voix s'étrangle dans son gos'er; il fait un geste louchent et se rassied.)

MOLINCHARD — (prenant le manuscrit de Lemballé) : L'émotion condamne notre

camarade Lemballé au silence, permettez à la voix de la Bureaucratie de prêter ses accents à la Poésie dans le temple de l'amitié, (oui, oui I)

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