LE CHRÉTIEN DANS LE CIRQUE
ou le lion à jeun et la mère de famille.-
N. T. — Le jeune Daniel se promènera autour de la cage.
A la lecture de ce programme, on assure que M. Vcnillot s'est écrié : « .l'en suis comme une petite folle ! »
r'aris. — Tmp. KtJUELMANN", 13; iu; flrange Batelière.
5 novembre 1864.
(Un petit salon au rez-de-chaussée, donnant sur le parc.)'
LA MARQUISE, peignant à l'aquarelle. — LE COMTE, feuilletant un
'journal.
la mabquisiî.— Eh bien, vous êtes aimable de venir vous ennuyer avec moi... Est-ce qu'il pleut toujours ? le comte (A la fenêtre'). — Oui, madame.
la marquise. — Moi qui voulais monter à cheval ce matin... heureusement la peinture est une distraction. Comment trouvez-vous ce
lys?
le comte. — Mais... ravissant.
la marquise. — Faites-moi l'aumône critique, voulez-vous? le comte. — Heu! heu!... entre nous, ce lys a l'air d'un joli cornet de papier.
la marquise. — Monsieur l'insolent... vous feriez mieux de retourner à votre journal...
le comte. - Il est plein de choses désagréables, ce journal, des accidents... Vous cherchez quelque chose, madame ?
la marquise. — Je ne vois plus mon pinceau, le tout petit... Ah ! le voilà... Mon Dieu, est-ce la pluie qui fait cebruit-là ?
le comte. — Oui, madame.
la marquise. - Avez-vous remarqué, comte, qu'il ne pleut pas une seule fois dans ce pays sans qu'on rencontre un stupide paysan qui trouve le moyen de vous parler des biens de la terre 1
le comte (distrait). — Oui. madame.
la marquise. — Les biens de la terre se porteraient-ils plus mal si la
pluie voulait bien se donner la peine de tomber la nuit?... Qu'est-ce qu'il y a donc de si intéressant dans le journal, que vous ne m'écoutez pas?. . A propos, comte, ne m'a-t-on pas appris que vous alliez partir?...
le comte. — Hélas, oui, madame; c'est un projet dont j'ai le plaisir de vous entretenir depuis un mois.
la marquise. — Et comme je vous vois rester tous les jours, je m'y suis habituée.
le comte. — C'est vrai; mais, cette fois, ma résolution est prise et mon départ est irrévocable.
la marquise. — Vous resterez bien encore un peu, — à la demande générale?
le comte.— Non, madame, et comme je me défie même de mes résolutions, j'ai brûlé mes vaisseaux.
la marquise. — Quels vaisseaux?
le comte. — J'ai expédié mes bagages à Paris.
la marquise.— C'est la troisième fois, si je ne me trompe... Vous en serez quitte pour les faire revenir.
le comte. — Je suis bien décidé à partir.
la marquise. — Vous êtes sûr?
le comte. — Oui, madame.
la marquise. — Mais quels sont vos motifs?
le comte. — J'en ai beaucoup.
la marquise. — Vous n'aimez pas la campagne ?
le comte. — En effet, dans la disposition d'esprit où je me trouve j'ai besoin de bruit, de mouvement, d'agitation, de tumulte... La cam-
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pagne, l'odieuse campagne, me pèse comme un manteau de plomb sur les épaules.
la marquise. — Comment arrangez-vous cela, mon Dieu? Hier encore, vous disiez avec transport que vous adoriez la campagne7
le comte. — C'est vrai. Je suis le plus malheureux des mortels.
la marquise. — "Vos paroles sont pleines d'exaltation. Vous extravaguez un peu, convenez-en'.'
le comte — Je l'avoue, madame. Est-ce que je vous effraie '.'
la marquise. — Pas encore, mais nous n'en sommes pas loin. Tenez, à dire la vérité, je suis de votre avis. La campagne est un préjugé et je commence à m'en lasser d'une façon toute particulière. La lecture m'ennuie, la musique m'ennuie, la promenade m'ennuie, les paysans m'ennuient, la solitude, la société, tout m'ennuie. Je me porte si bien que je voudrais être malade pour me distraire un peu. J'ai envie de m'en aller avec vos bagages. Quand vous êtes venu dans ce pays alpestre de la Franche-Comté, je passais ma vie à pêcher à la ligne. Mes heures de joie étaient l'arrivée d'une lettre de Paris ou de. mon journal de modes. Hier, je me suis levée à trois heures du matin, et j'ai vu le même soleil se lever au sommet delà même montagne.
le comte. — Cette affirmation est inutile pour que je croie à votre vertu, madame. Malgré Jean-Jacques, le lever de l'Aurore m'a toujours semblé d'un médiocre intérêt.
la marquise. — Voila toute la gaieté que vous avez sur vous, comte?
le comte. — Je constate avec regret que je suis un être insociable; je vous en présente toutes mes excuses, et c'est encore une des nombreuses raisons qui militent en faveur de mon départ.
la marquise. — Eh bien, allez-vous-en!
le comte. — Je prendrai le train-express de 9 heures 15 minutes ce soir, et je serai demain matin à Paris à sept heures et demie.
la marquise. — Et que pourrez-vous bien faire à Paris à sept heures du matin?
le comte. — Je n'en sais rien, madame. Je regarderai ouvrir les boutiques.
la marquise. — Voilà que vous redevenez lugubre. La tristesse est contagieuse, et vous me donnez des idées noires.
le comte. — Je ne demande pas mieux que de changer de conversation. Si vous voulez bien m'apprendre comment on portera les manteaux cet hiver?
la marquise. — Sur les épaules, je suppose. Non content de ne pas être divertissant, voilà que vous frisez l'impertinence, monsieur l'homme ténébreux.
le comte. — On est comme on peut, madame. Jusqu'ici, je m'étais laissé dire que les femmes ne se plaisaient qu'aux conversations de chiffons et de petites choses.
la marquise. Et moi, monsieur, j'ai remarqué que les jeunes hommes étaient beaucoup trop sérieux pour leur âge. 11 n'y a plus que les vieillards qui sachent être aimables et spirituels.
le comte. — Ne doivent-ils pas se faire pardonner d'être des vieillards?
la marquise. J'ai des goûts moins futiles que vous ne supposez... N'y a-t-il plus rien dans le journal '.'
le comte. — Pardonnez-moi, madame... Nouvelles de l'Étranger... La bande de Fra-Diavolo joue l'opéra comique dans les provinces de Naplcs.
ia marquise. — Mon Dieu, moi qui ai toujours peur la nuit!
le comte. — Tant pis, madame, pourquoi ètes-vous veuve? 15 y ai une fable de La Fontaine sur ce sujet-là.
la marquise. — Heureusement que les dogues font bonne garde.
le comte. — Faire garder son logis par des chiens, c'est connattup les hommes.
la marquise. — C'est qu'il y a des voleurs qui ont l'air très comme il faut.
le comte. — Le crime n'exclut pas l'élégance... {Lisant.) La statistique ouvre les yeux... Elle a constaté huit incendies, cent quarantesept assassinats dont quatre-vingt-cinq ont occasionné la mort. . Ah! un joli petit crime pastoral... Une jeune bergère de Sologne, dix-sept ans, blonde, qui a assassiné sa compagne, et qui s'est parée de son bonnet pour briller à la fête du village... C'est tout-à-fait dans la manière de monsieur de Florian.
la marquise. — Monsieur, vous me rendrez folle.
le comte. — Je fais tout ce que je peux, madame... Est-il bien nécessaire que je vous dise à combien de degrés monte le thermomètre de l'ingénieur Chevalier?
la marquise. — Non, monsieur.
le comte. — Madame, je lis ici qu'il y a énormément de prunes cette année dans le Périgord. On les sème comme des perles... Un événement affreux vient de jeter la consternation dans la commune de Belleville ..Voilà cinquante mille personnes consternées d'un seul coup de plume.
la marquise. — Eh bien ?
le comte. — Encore un incendie occasionné par l'imprudence...
la marquise. — ... Des parents qui laissent des allumettes entre les mains de leurs enfants.
le comte. — Non, madame, par l'imprudence des enfants qui laissent des allumettes entre les mains de leurs parents. C'est un mari qui a voulu se débarrasser de sa femme... Voici maintenant que le dégoût de la vie fait de fréquents ravages dans le département de la Charente. Le mal a gagné sa sœur, la Charente-Inférieure, qui commence à être infestée de cette abominable monomanie. J'aime beaucoup ces phrases vertueuses. Un journal qui dit ces joycusetés morales coûte cinquante-quatre francs par an! Dix lignes plus loin, une jeune fille s'est précipitée de la hauteur d'un quatrième étage, la tète en bas... par respect pour les mœurs, sans doute.
la marquise. — "Vous faites maintenant l'apologie du suicide?
le comte. — Loin do là, mais je ne pense pas qu'il soit une lâcheté, voilà tout. Je crois même qu'arrivé à un certain degré de souffrance, un homme peut disposer librement de sa vie.
la marquise. — "Vous ^devriez bien vous suicider un peu.
le comte. — Ma coupe d'amertume ne déborde pas encore, madame. Je réfléchirai... Ah! voici. qui est réellement gai... Deux processions se sont rencontrées dans la chapelle d'un petit village d'Allemagne. L'une venait demander de la pluie et l'autre du beau temps.
la marquise. — Vous ne croyez pas aux miracles ?
le comte. — Je suis très-religieux, mais je me défie un peu des miracles qui commencent au sommetd'une montagne pour finir en police correctionnelle.
la marquise. — Je dirai cela à votre tante Angélique.
le comte. - Non, madame, je vous en prie. Sérieusement, vous lui feriez de la peine.
la marquise. — Vous n'avez pas le courage de votre opinion.
le comte. — Madame, encore une éruption du Vésuve... Je me suis souvent demandé comment Pline avait pu se laisser ensevelir vivant par ce volcan ridicule?
la marquise — En quoi le Vésuve est-il un volcan ridicule, je vous prie ?
le comte. — C'est mon opinion. Je le connais très-bien. Quand ses accès le prennent, il se remue un peu pour prévenir ses voisins. Les timides s'en vont. Ceux qui connaissent son caractère et ses habitudes attendent une deuxième sommation qui est toujours respectueuse. J'avais pour compagnon de voyage unjeune Anglais qui lut cette phrase dans son journal : le cratère a parlé. « Eh bien, je vais causer avec
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lui. » Sur ce, l'Anglais se met en route, s'assied au bord du cratère, et lui dit : Vésuve, vous crachez un peu de soufre et vous faites moins de fumée qu'un Allemand aven sa pipe ; vous êtes un volcan ridicule, et je ne veux pas m'en aller. Il en est mort.
la marquise. — Pauvre garçon... Parlez-moi donc de quelque chose qui soit plus récréatif.
le comte. — La mode est aux mémoires, si j'en crois les annonces de ce journal. Si vous le désirez, je vous raconterai l'histoire de ma vie.
la, marquise. — A la bonne heure. Depuis que vous êtes mon plus proche voisin de campagne, je vous reçois comme un ami, sur la recommandation de votre mère et de votre tante, et puisque vous allez me quitter, l'occasion peut être favorable pour lier connaissance.
le comte. — Voici, madame, mon histoire. Elle ressemble à celle des peuples heureux, et elle n'est pas intéressante. D'abord, je vous demanderai la permission de passer mon âge sous silence.
la mabquise. — A votre place j'en ferais autant.
le comte. — C'est à cause de ma tante Angélique.
la marquise. — Oui, je sais, vous êtes né le jour de son mariage, et vous lui tenez lieu d'extrait de naissance.
le comte. — Précisément; j'ai vu le jour à minuit, du côté de la Lorraine, par là, dans une espèce de petite localité dont le nom n'est marqué sur aucune carte...
la marquise. — C'est humiliant; mais si vous continuez ainsi, il y aura un peu d'obscurité dans votre récit.
le comte. — Je tâcherai d'être plus clair dans la suite, madame. Si j'avais pu choisir le lieu de ma naissance, j'aurais voulu venir au monde en pleine mer. Cela tient à ce que je n'ai jamais bien compris la question des nationalités. Je comprends qu'on préfère être né en France plutôt qu'en Sibérie ; cependant je vois tous les peuples se chamailler pour la suprématie. Il n'est pas un roi de quatre malheureux paysans qui ne se proclame chef de la plus puissante nation du globe, et pas de cabaret où il n'y ait eu des bouteilles cassées en l'honneur de tous les pays.
la marquise. — Passons à l'histoire moderne.
le comte. — J'y arrive, madame. lime serait difficile de remonter le cours des âges pour établir ma généalogie, et je n'en suis pas fâché. Ceux qui peuvent étudier leur histoire ont dû quelquefois en trouver d'assez désagréables. On ne doute jamais de la vertu de sa mère et de sa grand 'mère, mais à partir de là, c'est une autre question. Sans aller bien loin, mon trisaïeul, madame, était un fieffé gredin ; j'ai découvert cela.
la marquise. — Qu'est-ce qu'il a donc fait?
le comte. — C'était un puissant seigneur, doux comme un agneau, et qui n'aurait pas tué une mouche, mais qui faisait pendre tous ceux qui passaient armés dans ses domaines,
la marquise. — C'est très édifiant.
le comte. — N'ayant pu régler ma vie à ma façon, le hasard, la Providence a voulu que j'aie une mère excellente. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans, sous l'œil d'un précepteur idéal, j'ai vécu au milieu d'un cercle de femmes de différents âges. Quelques-unes étaient jolies, toutes étaient spirituelles. Sifflé dans cette volière, j'aurais pu entrer dans un couvent de jeunes filles à l'âge où mes camarades portaient L'épaulette.
la marquise. — "Vert- Vert ?
le] comte. — Oui, madame. Un jour, mes gardes du corps crurent apercevoir sur ma lèvre l'ombre d'une moustache. Cette découverte jeta le plus grand trouble dans la communauté. Des mesures sévères furent prises, la surveillance devint plus active, ma mère refusait de croire à la fatale nouvelle; enfin, madame, les moustaches se des-
sinaient; il fallut se rendre à l'évidence, la désolation était générale, et les moustaches poussaient toujours.
la marquise. — Alors, monsieur Vert- Vert, on commit l'imprudence do vous laisser monter sur un bateau à vapeur, où vous avez fait connaissance avec des officiers de hussards?
le comte. — A peu près. Ma mère m'envoya à Paris chez un oncle avec force larmes et recommandations. Mon oncle m'adressa un beau discours qui se termina par la péroraison suivante : « Mon camarade, » tu me parais être très-savant pour ton âge, mais tu manques de l'ex- » périence nécessaire pour mettre en pratique les belles choses que » tu as apprises. Eu conséquence, tu vas me faire le plaisir de fré- » quenter des jeunes gens de ton âge, de courir la ville, de te battre » un peu en duel, de dépenser beaucoup d'argent, et, au besoin, de » faire des dettes que je paierai religieusement. Moyennant quoi, je » te mets la bride sur le cou en te donnant ma bénédiction, et tu » seras un gentilhomme accompli. » J'ai suivi ses conseils avec assez » de succès, n
la marquise. — Vous êtes modeste.
le comte. — Et fort instruit, madame. J'ai du bien, de la naissance, mes amis disent que j'ai quelque esprit ; mais celle de mes qualités dont je fais le plus de cas. c'est ma modestie.
la marquise. — Très-bien.
le comte. — Car la modestie est une vertu tout à fait négative, et qui consiste simplement à ne pas dire tout haut aux autres ce qu'on pense tout bas de soi. Vous ne-dites pas : Je suis jeune, je suis jolie, j'ai beaucoup d'esprit, mais vous le pensez, — et moi aussi.
la marquise. — A votre aise.
le comte. — Mon Dieu, je vous raconte mon histoire. A quoi bon ne jias dire la vérité? Il est si simple de se taire. Les mensonges inutiles n'ont pas d'excuse.
la marquise, - Voilà une belle morale !
le comte. — Je passerai sous silence les détails de mes années ' d'apprentissage qui sont un peu accidentées.
la marquise. — Comme les romans. C'est toujours la même chose, n'est-ce pas ?
le comte. — Mon Dieu, oui, madame. J'avais vingt ans, quand ma cousine se maria.
la marquise. — Madame d'Argine? L'aimez-vous encore, au moins?
le comte. — Je l'aime comme cousine.
la marquise. — Vous ne l'avez jamais aimée autrement.
le comte. — C'est possible, j'étais si jeune.
la marquise. — Et vous n'avez rien fait pour guérir?
le comte. - J'ai cru d'abord que j'en mourrais dans un délai qu'il est impossible de déterminer. Ensuite, je me suis plongé dans cet océan que les poètes appellent les plaisirs d'une heure. J'ai fait toutes les folies imaginables... Eh bien! au bout de toutes ces folies, de Unis ces plaisirs, je n'ai trouvé que déception et lassitude; beaucoup de bruit, beaucoup d'argent pour dos semblants de bonheur qui ne satisfont pas même notre vanité. L'éducation première ne s'efface jamais en nous. Je me suis pris souvent a regretter l'intérieur tranquille où s'était écoulé mon enfance! Peu à peu, lassé de cette vie factice, j'en suis revenu à mon point de départ, et me voilà de nouveau sage comme Verl-Vert, avant le bateau à vapeur.
la marquise. — 11 ne vous reste plus qu'à vous marier maintenant.
le comte [avec un soupir). — Ah ! j'y pense souvent.
la marquise. — Mais si vous y pensez jusqu'à soixante-dix ans ?
le comte. — Je me marierais bien; mais il faudrait que je pusse me marier tout de suite, sans que j'aie le temps de me crier gare. Ce qui m'effraie, ce n'est pas le mariage; c'est d'aller régulièrement en