FANTAISIE
Le prévenu, dit la Gasette des Tribunaux., est un hommode 40 ans, détaille moyenne, aux yeux très vifs, à la chevelure noire, longue et bouclée. Il porte une large et épaisse barbe, et est vêtu de noir.
Le président. Levez-vous.
Le prévenu. « Puisque mon front n'est pus à la hauteur du glaive, » Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève... » Le président. Vos nom et prénoms ?
Le prévenu. Orélie-Antolne I", Le président. Votre demeure?
Le prévenu. « L'air du ciel, l'eau des pu ils
» Un bon fusil bronzé par la fumée — et puis
» La liberté sur lamonlagne. »
Le président. Le vent qui souffle dans les vers de M. Victor Hugo vous a rendu fou. Votre profession?
Le prévenu. Roi.
Le président. Ai-je bien entendu ? Répétez votre déclaration.
Le prévenu. Roi d'Araucanie et de Patagonie.
Le président. Où ce royaume est-il situé?
Le prévenu. A l'extrémité de l'Amérique du Sud.
Le président. Allons, je vois que vous êtes ferré sur la géographie. Les hommes de cette contrée ne sont-ils pas vêtus de la robe d'innocence, comme nos premiers parents?
Le prévenu. Ils sont vêtus.
Le président. Comment s'habillent les femmes ?
Le prévenu. Avec des boucles d'oreilles. Le piano leur est même familier. Le président. Sur quel titre fondez-vous votre royauté? Le prévenu. J'ai assisté au congrès.
Le irrésident. Spécifiez.
JL« prévenu. Au Congrès des libraires. Au surplus, voici mon discours de réception au trône, un billet autographe de Soulonque, dont l'original est entre les mains de M. Bourdin, et une lettre, un vrai bijou, de la reine Pomarée.
Lx président. Le tribunal est édifié. Qu'alliez-vous faire dans ce pays? 11 faut avoir le diable au corps- Vous avez été neuf mois prisonnier. Etait-ce la piene de quitter Périgueux, ses pompes à incendie, et votre étude d'avoué?
Le prévenu. Je voulais emprisonner mon front sous l'or d'une couronne, fonder une autre France au capital de cent millions. Ce siècle est sans poésie. Voilà la suite des principes de S9.
{Un chirurgien de marine, qui a soigné le prévenu, dépose en sa f avilir.)
Le président. Croyez-vous qu'on puisse être roi des Araucaniens et des Patagons par la voix du suffrage universel?
Le chirurgien. Cela ne me parait pas impossible
(On introduit un journaliste.)
Le président. Dites ce que vous savez, et pas de feuilleton, le temps de la Cour est précieux.
Le journaliste. Mon honorable confrère...
Le président. De qui parlez-vous?
Le journaliste. Du roi, qui est homme de lettres.
Le président. N'aggravez pas sa situation. Allez vous asseoir.
{On introduit la maîtresse d'hôtel.)
Le président. Vous avez nourri Sa Majesté. Il parait qu'elle a un palais... difficile.
La dame. Oui, Sa Majesté est portée sur sa bouche. Il lui fallait du dessert... Le président. Allez vous asseoir. (Au prévenu). Avez-vous trempé dans la pièce des Flibustiers de la Sonore ?
Le prévenu (vivement). Non, monsieur le président.
Le président. Le Tribunal veut être indulgent. Redevenez citoyen, Périgueux vous tend les bras,
Le prévenu. i Je suis roi sur la terre
» J'en porte dans les fers le sacré caractère. » Le président. Si vous y tenez — n'en parlons plus. Vous êtes libre.
La lecture de Maître Guérin n'a pas beaucoup modifié l'impression que la représentation nous avait laissée. M. Emile Augier ne peut faire une pièce sans y mettre infiniment de verve et d'esprit, — et quelque brutalité. Il n'oublie pas d'y joindre un hors-d'œuvre politique ou social qui a tout au moins le mérite de l'imprévu. Je. ne parle pas des épigrammes obligés sur les us et coutumes parlementaires que je n'ai pas à apprécier aujourd'hui. Je sais seulement que s'il faut juger son œuvre, on est forcé de faire comme à la chambre et de demander la division.
C'est d'abord un proverbe très fin, feu roulant de mots entre une veuve riche et coquette et l'héritier du défunt — tous deux disposés tour à tour, à plaider ou à se marier, — l'un contre l'autre.
C'est ensuite une pâle copie ds l'invention de Balzac, mais avec une fille plus touchante que Marguoiite Clacs.
L'est enfin la comédie, la vraie, avec maître Guérin, le notaire, le parfait fripon qui vole dans les formes et le Code à la main.
Qu'importe que tout cela ne tienne pas tout à fait si les morceaux en sont bons!
Ce que l'on ne peut trop louer c'est l'opposition du père et du fils, des deux Guérin,— On voit une fois de plus combien l'idéal l'emporte sur le réel. Maître Guérin, peint sur le vif avec une mâle énergie, nous attriste et nous serre le cœur. Son fils, au contraire, se repose, se dilate et s'épanouit. Quel fils que ce colonel! et quel colonel que ce fils! Us l'ont fait venir du Gymnase, c'est là que fleurissent les plus beaux sujets des meilleures espèces — en retour d<t Mexique pour comble de bonheur. Jamais je ne. me lasserai de le voir et de l'entendre : amant sensible, ardent et discret, cœur fidèle et volage, fils respectueux, acquéreur d'un château sur ses économies! Oui, mon bel officier, c'est vous et je vous reconnais. Colonel et commandeur de la Légion d'honneur à 32 ans, c'est beau sans doute! Ce n'est pas assez depuis si longtemps que vous servez au théâtre à pied et à cheval, dans le drame et dans le vaudeville.
Et lorsque, dans l'ivresse de votre amour filial, prêt à embrasser votre mère au retour d'une campagne dangereuse, vous commencez par lui raconter votre, promotion en lui disant : Ma croix m'a sauté au cou ! Fais donc comme ellel je vous ai trouvé digne de la maison de Molière, — les jours où Catbos et Madelon y reçoivent ces brillants officiers qui commandent des régiments de cavalerie sur les galères de Malte. Après tout, le théâtre a ses convenances particulières, et nous avons l'exemple de Molière.
Et, à propos, est-ce bien vrai que le théâtre corrige les mœurs? Je ne vois guère de pièces ayant cette prétention qui ne me rappellent une naïveté d'enfant que j'ai entendue dans ma jeunesse. M. Thiers venait de faire construire les forts qui protègent Paris et j'entendais souvent un vieil invalide s'exalter à la pensée de pouvoir encore une fois signaler son courage. En vain nous étions dans une paix profonde avec tout le monde, une fois échauffé, il n'entendait plus rien, et criait à tue-tête — qu'ils viennent! Nous sommes là! Nous défendrons les forts. — Mais contre qui? disions-nous un jour pour le calmer. — Eh! pardi, reprit sa petite fille, contre les. faibles!
Je n'applique pas cela aux hardiesses de M. Emile Augier. Je parle du théâtre en général.
3 décembre 1864.
A' , 27 noi-embre 1864.
Si j'avais le bonheur d'être légitimiste, ou simplement... vous savez quoi, mes sentiments anarchiques et religieux fleuriraient ici en pleine terre. Mais hélas!... Enfin, n'importe. On est ce que l'on peut. Mais on pense, on étudie et même on se divertit n'importe où, quand on a l'estomac bon et la conscience tranquille. Part à deux ! mon ami, puisque vous aimez à me faire raconter tout ce que je vois.
Mon hôte et mon ami, le comte de N..., passe six ou huit mois de l'année dans un petit manoir du Finistère, à trois kilomètres de Quim- ■ per, et je suis venu finir la saison chez lui avant de revenir à Paris. La maison est vieille, vieille, vieille, située en pays plat et entourée de grands vieux arbres qui suppriment un peu le paysage. Tout cela est un peu triste à présent; mais en été les murs sont couverts de clématites, de bignonias et de rosiers grimpants qui montent jusqu'au toit; le parc est vert, l'ombre des châtaigniers, des noyers et des pins étend sa fraîcheur en grosses tartines sur les pelouses. La rivière large et salée où la mer monte et descend comme chez elle, n'est qu'à vingt minutes du jardin. Il ne faut pas plus d'une heure aux jolis petits chevaux de mon ami N... pour atteindre la grande mer, celle qui caresse la Bretagne de sa main droite et l'Amérique de sa main gauche. Nous serons bien ici; je le sais par expérience. J'y ai passé deux mois en 1861.
Une importante révolution s'est faite pendant mon absence. Le chemin de fer d'Orléans, qui s'arrêtait aux portes de Nantes, a traversé les rues et les quais de la ville, comme un simple piéton; il a poussé jusqu'à Lorient, puis à Quimper. Les locomotives marchent bon train et les voitures sont bien rembourées. Il n'y a que les buffets, les in-
fâmes buffets... mais passons. Voilà Quimper à dix-huit heures de Par s. Avantage précieux non-seulement pour mon ami N..., qui possède deux ou trois cents hectares en Bretagne, mais pour les amateurs qui veulent se dépayser brusquement, comme en rêve.
J'ai goûté un plaisir mélancolique et charmant en revoyant, depuis Irois années d'absence, ce coin de terrain où j'avais été heureux. Heureux moins qu'aujourd'hui sans doute, mais d'une autre manière, avec d'autres idées, plus jeunement. Le chien de garde a commencé par me montrer les dents et j'ai cru qu'il allait me sauter à la gorge. En entendant ma voix, il s'est ravisé et m'a sauté au cou avec des cris de joie. Il est né dans ma maison, bien loin d'ici; c'est moi qui- lui ai procuré son collier et sa niche. Il y a des fonctionnaires à deux pieds que j'ai placés également bien, et qui ne me témoignent pas la même reconnaissance. La vieille cuisinière et son aide, la bonne Marie- Jeanne, m'ont fait mille amitiés, en français. Elles se sont perfectionnées dans la langue de ce pays lointain et inconnu qu'on appelle la France. Marie-Jeanne surtout mériterait un prix : je l'admire et je l'adore. Ne vous scandalisez pas : elle a soixante-dix ans bien sonnés. Les arbres, les haies, les massifs, les allées m'ont rappelé nulle souvenirs J'ai retrouvé des idées vieilles de trois ans qui s'étaient accrochées à la pointe des branches comme la laine d'un troupeau s'arrête, çà et là aux buissons des chemins. Tout un livre que j'ai fait ici et que „ n'avais guère relu, s'est reconstruit en un instant dans ma tête : j'ai mû que l'apologue des paroles gelées, si plaisant dans Rabelais, n'est pas une fantaisie pure.
Cependant mon domestique aide les indigènes à monter mes bagages. L'appartement n'a pas changé: n'était un peu de moisissure à
je
LA YIE PARISIENNE
décembre 1864
1 angle des tableaux et une certaine résistance dans les portes et les fenêtres, on ne devinerait pas qu'il a été si longtemps désert. En deux ou trois endroits, les parquets sont devenus un peu trop élastiques : quelques poutres auront faibli. C'est que les hivers do Bretagne ne sont doux et cléments qu'à la condition d'être humides: tout se paye ici- Las.
J'ai retrouvé mon ancienne chambre, avec ce cabinet de toilette en forme de pigeonnier: un vrai nid caché dans la verdure. On a mis partout du papier neuf et des rideaux de perse fraîche, mais le lit. le bureau, les fauteuils et moi-même nous n'avons pas visiblement changé. 11 me semble pourtant que la glace est un peu ternie, et que le bois s'est fendillé çà et là. Est-ce que par hasard nous aurions vieilli ?
Vous savez, selon toute apparence, que l'Océan est traversé par un courant d'eau chaude, un véritable fleuve sous-marin qui prend sa source au golfe du Mexique et se dirige vers le pÔleNord. Ce phénomène inconnu des anciens, mais parfaitement constaté aujourd'hui, vous explique tout le climat de la Bretagne. Notre vieille Armoriquc a toujours un parasol de nuages sur la tête et une boule d'eau chaude a ses pieds. Si vous aimez le bonsoleilqui tape et lesjolisfroidsclairets qui pincent, tournez à l'est, dans la direction des Vosges. Les Vosges sont à peu près sous la même latitude, mais les éléments ne s'y comportent pas de la même façon. La houle d'eau chaude y manque en hiver, mais aussi quel brave soleil en été! La vigne s'accommode assez bien des températures extrêmes. Elle mûrit en Alsace; en Bretagne, elle pourrit. Les treilles qui décorent quelques maisons du Finistère ne produisent que des pois verts d'une remarquable acidité.
Par compensation, l'Ouest élève en pleine terre une multitude de plantes qui gèleraient à l'Est sans se faire prier. Vous comprenez pourquoi : la boule! La Bretagne est une chambre de malade. Le rhododendron, l'arbousier, le laurier thym, le yucca, l'aloës et cent autres acclimatés y vivotent, l'hiver durant,' dans un petit brouillard hygiénique. Si quelque arbuste du Midi s'y laisse mourir de temps en temps, n'accusez que la nostalgie du soleil, le spleen, cet empoisonnement par la vapeur d'eau qui décompose les plantes, les anmaux et quelquefois les Anglais eux-mêmes. La plupart des végétaux, comme la majorité des Anglais, adaptent leur tempérament au brouillard tiède : il faut se faire une raison. Somme toute, un cultivateur actif, intelligent et riche transformerait la Bretagne en jardin d'acclimatation. Mais... si j'entame le chapitre des mais, il y en aura pour une heure.
« La terre de granit recouverte de chênes, » comme disait le bon Brizeux, n'est pas ce qu'on appelle une terre de première qualité. Le chêne y vient quand on l'y plante, mais soyez persuadé qu'il aimerait mieux croître ailleurs s'il en avait le choix. Les beaux chênes sont rares en Bretagne : la Compagnie du chemin de fer n'y a pas même trouvé le bois qu'il lui fallait pour ses constructions et ses traverses.
Le sol « héroïque, et fier » produit spontanément la fougère, la bruyère et le genêt épineux, ce cent de clous végétal qu'on a poétisé sous le nom d'ajonc aux fleurs d'or. Cette maigre pâture nourrit tant bien que mal des chevaux tout petits et des vaches en miniature. Le paysan breton, en thèse générale, est chétif et rabougri comme son bétail. 11 est sale, ignorant, dévot, abruti par l'eau-de-vie, malsain de corps et d'esprit. Voilà le résumé des vertus patriarcales que les téorbes légitimistes célèbrent par habitude et que le progrès balaye tout doucement.
11 n'y a par ici que de petites fermes, parce que nul paysan ne serait assez riche pour se charger les bras d'une grande. Toutes les fermes sont isolées; si le hasard en réunit deux ou trois, vous avez ce qu'on appelle un beau village. L'agglomération de quatre cents individus autour d'une petite église forme un bourg. Vous sentez, sans que je le dise, qu'un peuple si éparpillé ne peut échanger beaucoup d'idées. D'ailleurs, pour échanger, il faut avoir.
Les moralistes qui veulent confire la Bretagne clans sa crasse empêchent les paysans d'apprendre le français. Comprenez-vous? cette langue de Voltaire est le véhicule de toutes les mauvaises pensées. Le Breton qui ne parle et n'entend que le breton est protégé par son patois comme un escargot par sa coquille.
J'ai vu sept ou huit pauvres diables s'agenouiller eu famille autour d'un feu de la Saint-Jean. Le père psalmodiait gravement un chapelet de prières monstrueuses, informes, plus que barbares S'il avait parlé le breton, sa femme et ses enfants l'auraient compris, il se serait compris lui-même. Mais le malheureux avait appris le Pater et l'Ave en latin! Il entremêlait son récitatif de mots bretons intelligibles et de paroles mystérieuses qui ressemblaient à du latin comme une poignée de verre pilé ressemble à un miroir do Venise. Pauvres gens ! on n'a rien négligé pour rendre, leur esprit incurable. C'est pour avoir moins de peine à les gouverner, dît-on.
Un préfet disait l'autre jour à une assemblée de curés : « Messieurs, les fondions des administrateurs sont moins difficiles qu'on ne pense! Qu'avons-nous à faire, au total? Des églises, d'abord, puis des routes pour conduire aux églises, puis des écoles pour que les paysans apprennent à prier Dieu dans les livres » L'auditoire a fait la grimace et trouvé que ce discours sentait le jacobin. On n'aime pas les écoles et l'on se défie des routes. C'est par les routes que la chouannerie est devenue impossible et la civilisation possible. Les routes conduisent a la ville, quelquefois.
il est vrai que les villes ne sont pas toutes des lieux de perdition. A Quimper, par exemple, on ne fait point dix pas sans être édifié. La charité publique y fonctionne à toute heure, grâce aux provocations d'une mendicité grouillante et florissante. Certaines gens se font un malin devoir d'entretenir cette plaie honteuse, qu'on pourrait guérir en huit jours. 11 y a dans la ville un assez bon nombre de maisons particulières, habitées par des laïques qui ont femmes et enfants. Mais c est l'exception ; les communautés sont la règle. Mariez-vous, et vous ferez bien; ne vous mariez pas. et vous ferez mieux. Les couvents sont le fond de ce. chef-lieu. Ils ont entre leurs mains l'industrie, la science, et tout ce qui rapporte un peu d'argent. En vous quittant, aujourd'hui.
j'irai prendre mesure do chemises chez les sœurs de la Providence;
après quoi, je veux chercher une consultation et quelques remèdes
chez les sœurs Blanches qui cumulent la médecine et la pharmacie,
malgré la loi.
Dans presque tous les départements, y compris la Seine, l'éducation a creusé un abîme entre, les femmes et les maris. L'éducation du Sacré-Cœur ressemble si peu à celle des collèges ! En Bretagne, l'abîme des contradictions conjugales est plus large et plus profond que 1 Océan Atlantique. Nous avons fait vi-ite à un jeune homme intelligent, instruit, bravo jusqu'à fa folie, chasseur déterminé, écuyer de première force, et aussi solide à table qu'à cheval : il a fait campagne en Afrique et en Italie. Après un déjeuner homérique, il nous montra, sa maison, belle, confortable et riche : un salon tout tendu de broca-telle mauve, sur une plage solitaire où le vent décorne les bœufs. Au premier étage, dans le cabinet de monsieur, les revues et les journaux de Paris, sans en excepter la Vie Parisienne. Et madame? Cette jeune femme si gracieuse, si noble, si hospitalière, qui nous a si cordialemcnt reçus à notre dernière visite? — En retrait", messieurs, dans un couvent do Quimper!
L'entrepreneur qui ferait la sottise de bâtir un théâtre à Quimper serait excommunié dans la semaine et ruiné dans l'année. Une famille bretonne aurait peur de se damner en écoutant un vaudeville de Scribe entre, quatre murs. Mais une troupe ambulante a planté ses tréteaux sur la promenade ; elle joue. Scribe, Bavard et autres corrupteurs de même farine. L'Eglise, qui règne ici, a déclaré ce divertissement honnête et sans danger: on y court. Les pauvres comédiens ne se sont jamais vus à pareille fête; une cargaison de vaudevilles introduite par contrebande dans une ville affamée. On donnait la semaine dernière un ouvrage inédit, écrit par le directeur du télégraphe et un officier de la garnison. Ni pour or ni pour argent, nous n'avons pu trouver place
3 décembre 1864.
au parterre. Pourquoi la comédie est-elle moins impie entre les toiles qu'entre les murs? Je suppose que les constructions foraines, étant plus légères et mieux aérées, évaporent mieux l'esprit malin.
Presque toutes les mamans de Quimper interdisent à leurs filles la valse, la polka et généralement toutes les dames tournantes. Mais le, diable , qui ne veut rien perdre, a remplacé la dernière figure de quadrille par un galop tumultueux qui met les vierges en fricassée.
Lorsque les campagnards de cette province ne vivent pas dans l'intimité de leurs codions, ils se. donnent au moins le plaisir de dormir tous dans la même, chambre, quelquefois dans le même lit. Dans l'intérêt de la morale, on a supprimé les a tours Le bon exemple y a gagné, mais pas autant que la Cour d'assises. L'infanticide a repris faveur dans ces vertes campagnes. La belle chose que l'ignorance pour mener les gens à la vertu !
On me, montrait hier, sur la route de Goncarneau, une petite ferme où un paysan sans instruction fit étrangler sa femme enceinte par une, mendiante, également illettrée : coût, 30 fr, La mendiante, à qui l'on avait eu soin de ne point apprendre à lire, déploya cependant la plus remarquable dextérité. Une pression do quelques secondes sur l'artère carotide, et la victime était morte : un praticien n'eût pas fait mieux. Cette poétique sorcière fut dénoncée par sa fille, une enfant de quatre, ans qu'elle battait. Il y aurait de l'injustice à rejeter sur Voltaire la responsabilité de tels crimes. La nature, nous fait tous ignorants et féroces comme ces Bretons-là. Voltaire, et ses pareils nous rendent un peu meilleurs, lorsqu'on veut bien les laisser faire.
Je suis un peu tracassier par habitude ou par tempérament. Toutes les fois que je rencontre un bout de terre inculte, ou un homme qui ne sait pas lire, ou même une procession do jeunes filles chrétiennes qui exhale au grand air une odeur de ménagerie, je demande pourquoi et combien de temps les choses vont encore rester ainsi, et s'il n'y aurait pas moyen d'y remédier tout de suite? Ce travers do naissance ou d'éducation ne me rend pas précisément agréable en voya ge ; mais qu'y faire ?
Le joli manoir de B... est presque à une demi-lieue de l'église du bourg : cependant nous sentons la sortie de la messe, pour peu que. le vent porte de notre côté. Sur les routes, par un temps sec, on devine, de loin l'arrivée d'une caravane; un aveugle, à cent pas, ne confondra jamais les femmes avec les hommes ; el'es ont un fumet beaucoup plus prononcé. Regardez-les de près; leurs coiffes sont bienblanches, leurs mains lavées, leurs figures nettes. Alors, pourquoi... ?
Pourquoi? Vous en parlez bien à votre aise. Ah! monsieur! les principes ! Voltaire, ce mécréant, n'a pas craint d'ériger la propreté en vertu. Mais l'action appelle la réaction; c'est dans l'ordre.
Toutes les fois qu'un homme de bonne volonté court aux informations dans un pays inculte, pauvre et malsain, il est. à peu près sûr de se prendre les jambes à mille cercles vicieux. Pourquoi ce canton est-il inculte ? Parce qu'il est malsain. Pourquoi malsain? Parce qu'il est inculte. L'oisiveté des habitants s'explique par leur misère, qui s'explique à son tour par leur oisiveté. Pour transformer cette, lande en prairie, il faudrait du fumier; pour avoir du fumier, il faudrait du bétail; pour nourrir le bétail, il faudrait que d'abord la lande fût prairie. Les engrais naturels se perdent dans les chemins, 'dans les champs, sous le, soleil et sous la pluie. Pour les mettre à profit, il faudrait des étables, des fosses à purin, des appareils coûteux. Ni le fermier ni le propriétaire ne peuvent faire les premiers fonds parce qu'ils n'ont de capitaux ni l'un ni l'autre. Et pourquoi n'ont-ils pas de capitaux ? Parce que la terre sans engrais ne rend presque rien.
Sur toutes les misères du pays plane, comme un abri protecteur, la sainte et respectable ignorance. N'y touchez pas! L'ignorance a des surveillants, des conservateurs patentés qui vous donneraient sur les doigts.
Je connais à Quimper un petit nombre d'hommes éclairés, distingués, libre de toute oppression cérébrale; par exemple, le cousin Eugène. C'est un garçon de quarante-cinq ans, né dans une, des plus vieilles et des meilleures familles, instruit à Sainte-Barbe et à l'Ecole forestière de Nancy. Il a servi l'Etat avec plus d honneur que de profit, puis il a fait une réflexion fort sensée en jugeant qu'il ferait mieux d'aménager ses propres forêts que d'inspecter éternellement les vôtres et les miennes. C'est un homme, de progrès dans toute la force du terme; ni téméraire, ni brouillon, ni trop pressé de réussir. Aussi réussit-il à doubler sa fortune en guérissant la misère autour de lui. Il tient, un bel état, de maison, son hospitalité est d'une élégance paris'enne et d'une abondance, provinciale; il reçoit les journaux et les bons livres qui paraissent; il les prête volontiers à qui sait lire. Vous supposez probablement qu'un tel homme est béni. Allons donc ! Sauf dix ou douze amis qui lui rendent justice, toutes les bonnes âmes le regardent de travers. C'est un perturbateur de la vielle harmonie bretonne, un destructeur de la misère et de l'ignorance publique !
Restons-en la pour aujourd'hui, mon ami ; pour peu que tout ceci vous ait intéressé, j'y reviendrai dans une prochaine lettre.
Edmond Auoct.