LA CABINET DE TOILETTE
Tendu de perse plissée à rayures blanc et violet tendre. Glaces à biseaux, bois doré Louis XV. Petites glaces candélabres. Grande toilette en chêne, tablette, en marbre ; garniture do toilette en verre de Bohème composée de trente pièces, baignoire et deux peaux d'ours.
Bracelet tour de bras, or mai; émeraude longue et diamants vendu , :i:i(i0fr.
Idem, or, saphirs, brillants, vendu . .., 2100
10 décembre 18G4,
néraux , préfets , académiciens , grands fonctionnaires , à vingt ou vingt-cinq mille francs. Il leur a. fallu trente ans de travail, de visites pour arriver là. Dernièrement j'en ai vu chez eux une demi-douzaine : partout le même intérieur : un troisième étage rue des Mathurins ou rue Montaigne, deux bonnes, un petit domestique, le même salon à housses brodées, le même buffet doré dans l'entrefenêtre, le même étalage obligé d'un demi-luxe froid, vulgaire, et décent , la même vie étriquée et prétentieuse. Le traitement trop petit, on le mange tout entier, on est obligé, pour arriver à la pension de retraite de s'user jusqu'à la corde; nul repos, sauf le monde qui fatigue, et de temps en temps un voyage aux eaux qui coûte trop cher. Toujours des tiraillements entre la représentation nécessaire et l'économie nécessaire; laquelle choisir? Le budget si gros est trop petit; à cause de la multitude des fonctionnaires, on Fémiette ; chacun est à la ration, il faut que chacun vive mesquinement pour que tout le monde vivo. Les figures s'en ressentent, jaunes, creuses, tirées ou bouffies d'une mauvaise graisse; l'air des bureaux est malsain; celui des salons encore davantage. Ici, ils rient, saluent, tâchent d'avoir L'air brillant ou aimable; mais l'effet général est celui d'une cohue de singes, de vieux singes habillés , fatigués, flétris , qui ont trop pâti. L'usure s'est faite encore par un autre coté. Si tût qu'on les connaît un peu et qu'ils n'ont plus peur de se compromettre, ils tournent sans difficulté à la gaudriole, écoutent et content des histoires de jeune homme, on voit qu'ils ont jeté un harnais ; l'étudiant s'est réveillé sous le bourgeois. <i C'était le bon temps alors!»— «Est-ce qu'il est tout-à-fait passé ?» Ils répondent par un sourire égrillard. La morale française est claire : « Je garde les convenances, je reste homme d'honneur, bon avec ceux « qui m'entourent, je travaille ; en' voilà bien assez, Paris est discret, « commode et je ne veux pas être dupe. » — Un d'eux allait encore plus loin : « Je suis amoureux cinq minutes. » — « Oh ! répond le voisin, u c'est trop peu, il faut avoir un plat de fondation, comparer, reveni r, un homme du monde dîne chez soi et dîne en ville. » Qu'est-ce qu'ils viennent chercher ici? Car on n'y cause guère, il y fait trop chaud , on est perdu dans la foule , la toilette de la femme est perdue, .le trouve à ces cohues et à ces exhibitions les raisons suivantes :
— 11 y a des filles à marier, on les étale.
— Quelques hommes jeunes songent aussi à un bon mariage.
— Il y a des femmes à qui on ne peut faire la cour que là.
— On vient marquer sa place, et prouver à autrui qu'ils sont du monde.
— A la rigueur, c'est un club ; dans une embrasure de porte, on cause d'affaires.
Les jeunes femmes, même les vieilles, s'ennuient horriblement le soir en tête-à-tête avec leurs maris. La foule est peuple, même chez les grands et les riches. U leur faut du changement, de la diversion, du mouvement, comme aux garçons coiffeurs et aux modistes qui vont le soir aux bals du quartier Latin.
Moi-même qui les critique, pourquoi suis-je avec eux? J'ai agi mécaniquement, j'ai suivi la foule, je n'ai pas eu le bon esprit do me suffire, ce soir, seul dans ma chambre. Ai-je eu du plaisir? Après un éblouissement de cinq minutes, qu'ai-je vu, sinon une procession de coudes pointus et de contenances voulues? En vérité, j'avais un plus beau spectacle quand le soir, en Amérique, au son do la trompe, je voyais entre les arbres fourmiller les échines rondes de mes porcs, quand les rayons obliques illuminant les profondeurs de la verdure, montraient sur la mousse et parmiles glands, le tapage des joyeux coquins, repus par une journée pleine, quand leurs cris, comme cinq cents cornemuses, montaient au milieu des glapissements des perroquets, et que ma vieille forêt, tout entière, s'agitait et luisait avec des myriades d'éclairs et l'ondulation de son éternel murmure.
DIAMANTS A VENPRE
iSa.ye.vne.. 3 décembre.
Mon cher ami,
Vous m'annoncez que Juliette Beau met ses diamants en vente, et vous voulez avoir mes petites réflexions sur cet événement francorusse, ou pour mieux dire européen.
Y songez-vous ? Mais mon cher, je suis au fond des Vosges, à cent quinze lieues de tous les écrins de Maret et Beaugrand. Les seuls diamants que j'aie sous les yeux sont suspendus en girandoles aux branches de la forêt. Il y en aurait là, je suppose, pour quelques millions de milliards, si le temps était moins inégal; mais j'aperçois entredeux nuages un petit rayon de soleil qui aura plus tôt fondu ces trésors que je n'aurai fini ma page.
Item, mon pauvre ami, je suis dans le chemin où les patriareches ont marché, à grandes enjambées : les choses de là-bas ne me regardent plus. J'ai eu 1k bon esprit de qu tier le peiit mnnde où les diamants se donnent, quelques jours avant 1 âge oùmes cheveux blancs m'auraient permis d'en donner. Toutefois, ma sagesse de fraîche date ne va pas jusqu'à 1 intolérance, et vous ne trouverez pas en moi la fureur des nouveaux convertis. Je serais déso c que la Momie Juliette vendît ses diamants par torce, pour acheter du pain. Si elle se défait de ceux-là, c'est qu'elle aura trouvé pour son capital un placement plus avantageux. C'est aussi, très-probablement, parce qu'elle est sûre qu'on lui en donnera d'autres.
Un moraliste de mauvais ton déclamerait à ce propos contre la prodigali'é des hommes qui paient dix mille francs un sourire de Juliette, de Marguerite ou de Nana, quand la journée d'une digne et courageuse ouvrière se marchande à quinze sous. On ne songe pas assez que ce contraste même excuse Nana, Marguerite et Juliette. Si une femme pouvait gagner avec son aiguille autant qu'un chef de bureau, ou même autant qu'un maçon avec sa truelle, il ny aurait pas sans dou'e un tel encombrement dans la carrière du p'aisir. C'est la moins agréable et la plus fatigante de lopte : souper sans faim, boire, sans soif et lout ce qui distingue l'homme des nutres bêtes ! Ce terrain de l'amour facile est un champ de bataille où les plus fortes et les plus vaillantes meurent par milliers. On I^s enterre sans rien dire et la nalion récompense les survivantes. On ne leur donne pas la croix d'honneur ; il s'en faut. Le monde a gardé l'habitude de leur jeter des pierres, quoiqu'il ait lu l'Evangile et qu'il no soit pas sans péché. Mais les pierres qu'il leur jette, dans son mépris civilisé, sont des diamants et des rubis, des saphirs et des émeraudes.
Les dona'eurs de ces bagatelles sont-ils à plaindre? Non. Le bon public les prend quelquefois en pitié, lorsqu'il voit le rs présents mis à l'enchère. Mai- ncs ne plaignons pa» l'amateur qui s'est do né pour cinquante mille francs un Corrège grand comme deux mains : nous sommes pluiôt tentés de lui porter envie. Etsi les dieux peimettaient qu'en payant cinquante mille francs de p us il agrandît et animât le chef d'oeuvre qu'il en fit une vraie femme, blanche comme le lait, blonde coiunif lamiiisson, savoureuse comme les fruits et maligne comme un singe, pourrait-on s'appitoyer sur le pauvre monsieur qui s'est fait un tel présent à lui-même? Les belles choses peuventelles se payer trop cher? Vous donnez vingt-cinq mille francs pour une faie ce italienne ; il est vrai qu'elle est rare et fabriquée tout exprès pour les Médicis. Mais une Juliette est peut-être aussi rare, et certes elle est d'une pâte et d'une l'orme plus florentine que mutes les cru< lies des Médicis. On me dira que l'amateur de faïence, conserve son pot jusqu'à la mort, tandis que les Corrège vivants ne s'éternisent pas dans la même galerie : j'en conviens, mais le jour où Juliette vous quitte avec les diamants que vous lui avez donnés, vous n'aurez qu'à vous dire : on m'a cassé la plu* belle pièce de mon musée, mais j'avais eu tout le temps de m'en faire honntur et surtout j'en avais joui.
Voilà, mon cher Marcelin, les seules réflex;ons philosophiques que voire annonce m'ait inspirées. Ce n'est pas encore cette dissertation quïm'i'uvrira l'Académie des sciences morales. Je voudrais vous donner quelques détails plus personnels sur l'héroïue de ces diamants, mais je l'ai peu connue et pas intimement du tout. Ce qui vous a peutêtre induiten erreur, c'est la description (un peu arrangée) de son petit hôtel, que j'ai mise dans Madelon. Pour faire un livr^ dont les ressoris sont montés sur pierres dures, il m'a fallu prendre quelques croquis dans le monde de la haute galanterie. La population de ce pays excentrique ouvre assez volontiers ses p u-tes aux gens de lettres parce qu'ils ne demandent pas qu'on les aime, parce qu'ils ne tirent jamais à conséqueuce; parce qu'ils appartiennent aussi au publie, enfin parce qu'on peut les faire entrer chez soi sans serrer ses diamants.
Mille amitiés d'un vieux sauvage.
FBÉbÉRtC-THOMAS Q.AJNDOBGF,
Ep. Adot't.
Jet envoie lesj'notes et les croquis convenus, fais-en ce que. tu voudras, je n'ai pas le temps de les remettre au net; ne charges' pas trop; mes amis d'ici pourraient s'en formaliser. Quant au cancans, moins. Du reste j'ai entrevu plutôt que vous cela. t
« L'Hôtel de la Cloche, — un hôtel de l'âge d'or, en apparence. La vraie cour traditionnelle : galeries de bois sculptés extérieures à chaque étage, le bois disparaissant ça et là sous les plantes grimpantes ■ au fond une vieille diligence, une vraie, bien jaune et bien crottée, des voitures de maîtres dételées, un valet vient dé grooms1 et de garçons de ferme ; le long des murs longeant les galeries, les batailles d'Alexandre gravées d'après les tableaux du célèbre Lebrun (cum privilegio Régis); au bas de l'escalier, un paon empaillé. A tout cela je ne sais quel air monarchique et bon enfant. Les chambres sont malheureusement et cruellement meublée-; a la moderne. Cet inévitable mobilier de passage, banal et criard, qui serre le eœur, qui fait qu'on entre dans
10 décembre 1864.
un hôtel garni, comme on entrerait dans un mauvais lieu.
Rien aux murs ; tout juste assez de rideaux au lit. Un papier blanc fané, sur lequel le meubles font tache. Une odeur fétide de cigare éteint et de bottes abandonnés. Je regrette la vraie chambre d'auberge, aux naïves enluminures, militaires ou badines , la « Veille d'Austerlits » ou le « Couche de la Mariée » ; au linge rude, mais embaumant la lessive ; aux amples rideaux de lit en cotonnadeblanche,avecd'opulentes et triples girandoles de boule de passementeries, comme on en voit dans ces gravures de la Restauration où l'heureux Florval pénétre chez l'aimable Zélie.
Les aimables Zélie ne manquent pas heureusement ici ; l'an dernier, la première personne que je croisai dans l'escalier du Paon empaillé, c'est la femme de chambre de l'adorable Ninisse , tu sais , qui portait le souper de sa maitresse... Enfin, elle devait aller loin , elle monte si bien à cheval !
NSs^-illnl
Les jours de chasse, une foule de marquis de Carabas, vont et viennent dans cette cour pittoresque, éteignant leurs dorures sous le modeste paletot ou la simple couverture de voyage. Ce que tu disais du manteau d'apparat à trouver est bien vrai. Bien vrai aussi
ce que tu dis du costume de — V chasse :
i. En lui-même . ce costume a peu changé depuis Louis XIV. C'est toujours le
grand habit à la française, galonné sur toutes les coutures; les grandes bottes de gendarme, remplacent les bottes à chaudron. Le tricorne a dû nécessairement se diminuer; mais si petit et si coquet qu'on l'ait pu faire, il hésite encore à s'approprier à nos moustaches et à nos favoris. La plupart en sont évidemment, préoccupés ; lo mettra-t-on sur l'oreille ? c'est bien mousquetaire de bal masqué ; le mettra-ton sur le nez? la corne de devant gène pour y voir; le portera-t-on droit ? le mouvement du cheval l'aura bientôt fait glisser, si bien qu'on finit par le laisser se placer comme il lui plait, généralement en arrière, un peut en Jeannot. »