LE GÉNÉRAL TOM-POUCE
C'est mon ami Valero B., qui va parler :
— J'ai beaucoup connu Tom Pouce, depuis l'âge de treize ans jusqu'à l'âge de trente-deux ans, qu'il doit avoir aujourd'hui. Je l'ai vu un peu partout, en Amérique, à Londres, à Paris, tantôt pour de l'argent et tantôt pour rien. J'ai dîné avec lui à Bordeaux, à l'hôtel Uichelieu, alors qu il n'était pas Franc-maçon. Puisque le voilà redevenu à la modo, — comme autrefois le comédien Molé ou le singe de Nicolet,— je vais vous dire mes souvenirs tels qu'ils m'arrivent, sans ordre, sans façon. Ce n'est pas do Goethe que nous causons, la familiarité est de mise.
Le général Toin Pouce, — où M. Charles S. Stratton, comme vous voudrez, — n'est pas précisément aussi joli que jadis. Un nain vieillit plus vite que les autres. Néanmoins, il est encore assez bien proportionné; ses pieds et ses mains sont irréprochables; son œil est clair, vif, sautillant; sa bouche est vermillonnée comme celle d'un magot de porcelaine. 11 est blond, mais ses cheveux deviennent rares. Le nez manque absolument de sculpture, c'est le vilain côté de Tom Pouce, ses narines renflées sont Massachussets en diable. Le nez d'Odry en miniature.
A part cela, M. le général Tom Thumb est une joliette et ronle contrefaçon de notre disgracieuse humanité. En le considérant, je me suis pris souvent de sérieuses réflexions sur le malheur qu'on a de posséder ce qu'on appelle une belle taille. - i-^ans compter les proverbes, qui, depuis un temps immémorial, ont la malhonnête habitude de loger les esprits médiocres dans de grands corps et de faire croître outre mesure les herbes inutiles, l'histoire contemporaine semble prendre à tâche de réaliser les paroles de l'Evangile, c'est-à-dire d'abaisser les grands et d'élever les petits. Nos illustrations sont, pour la plupart, d'un volume assez exigu, et n'ont de rapport avec le cèdre altier que ceux que l'imagination des poètes lyriques veut bien leur prêter. — Mesurez M. Thiers, M. Ingres et M. 'Mirés !
Un petit homme à cervelet étroit demeure inaperçu au milieu d'un salon; mais malheur à l'individu atteint de plus d'un mètre soixante centimètres, et dont l'intelligence n'est pas à la hauteur du buste. J'avance qu'à ce dernier il faut trois fois plus d'esprit qu'au premier pour combler la distance qui existe entre eux deux, — non-seulement de l'esprit, mais encore du maintien. Un petit homme se fait aisément solliciteur; il glisse dans l'antichambre, on l'entend à peine marcher, il est alerte et insinuant. Pareil métier est impraticable à l'homme grand, son pas seul ébranle le parquet; à son entrée dans l'antichambre, tout le monde se retourne; les figures prennent aussitôt une expression de maussaderie. Admis dans le cabinet du maître, il ne sait que faire de sa stature de tambour-major, ses salutations conservent malgré lui quelque chose de raide, son 'air modeste passe pour de l'hypocrisie, sa voix adoucie semble une concession; quoiqu'il fasse, le maître est offusqué; cet homme le gène, l'écrase; il a hâte de le congédier.
En amour, pareillement, foules les chances sont pour le petit homme; il éveille moins de soupçons, peu de jalousie. — « Bonjour mon cher; vous venez voir ma femme? c'est fort bh.n à vous! » C'est pour le petit homme.qu'ont été inventés les placards, les armoires les cabinets de toilette, les portes d'alcôves, les escaliers dérobés, les cheminées tournantes, les glaces à coulisses et tous ces réduits mvsteneux dont les petites maisons abondaient, sous le règne des petitsmaitres et des petites-maîtresses.
Avec un ppfit I (trame point de déceptions, on sait d'avance à quoi s'en tenir sur sou compte; on ne court risque en tout cas que d'être agréablement surpris. Par contre, que de géants ont menti à leurs promesses! Outre les nombreux argus qu'ils éveillent sur leur passage, ils traînent fatalement le bruit et l'éclat. Us ne sauraient causer avec une femme sans l'afficher. L'Amour est un enfant, avant tout,
et Kleber n'aurait jamais pu poser pour le portrait en pied de Guoidon. *
Sur dix conquêtes dont se vantera un homme grand, un petit en aura toujours à lui opposer quinze. C'est la proportion. Voyez Tom Pouce! Il a laissé des regrets dans les deux hémisphères; tout le Connecticut brûle encore des feux qu'il y a allumés. — le me souviens d'an jour où Tom Pouce m'a complaisamment étalé pendant près d'une heure son innombrable collection de bagues, de portraits de médaillons, de breloques, de boucles de cheveux : - « Cette étincelle, ce rien qui brille, ce diamant, c'est un don de Iady S. L., la plus sensible Anglaise des trois-Royaumes.— Cette cravate, qui ferait à peine trois fois le tour de votre doigt, c'est Mmo Polck qui l'a attachée à mon cou. — Et cette épinglette '.' c'est Fanny Esslor qui l'a piquée à ma chemise.— Voulez-vous voir ma montre? elle est grande comme
voire ongle, vous la briseriez en voulant la saisir, elle va cependant mieux que toute autre: c'estune femme encore qui me l'a glissée dans la main a l'instant de mon départ ; mais celle-ci, je ne peux pas vous la nommer, les journaux sont si indiscrets... «
Puis, clignant de l'œil et se penchant vers mou oreille fil était monté sur une table) Tom Pouce ajouta à demi-voi* :
< — Je vous conterai cela un jour que nous serons seuls; aujourd'hui, vous comprenez, je suis obligé de gazer; nous avons tant de ménagements à garder, nous autres hommes! »
Ce mot l'ut dit par Tom Pouce avec un magnifique aplomb.
« — Voici, poursuivit-il avec volubilité, la tabatière de la reine des Belges, les manchettes de la duchesse de Northumberland, l'épée d'honneur des habitants du comté île Sussex.— Faut-il vous dire aussi les grandes dames qui m'ont tenu sur leurs genoux, qui ont passé leurs doigts effilés dans les petits irisons de ma chevelure plus douce qu'un duvet d'oiseau, qui m'ont embrassé aussi, moi, Tom Pouce, qui riais sous cape et qui leur rendais caresses pour caresses;
'• Tàtez plutôt :
« Ce baiser sur ma joue est encore tout chaud.
« C'est que j'en ai tant reçu dans ma vie! (Chère madame Stratton, regardez donc par la fenêtre) Votre Vert- Vert si chéri, si fêté, si gâté, qu'était il auprès de moi? Réputation usurpée! 11 mourut sur des pralines, le gourmand; je mourrai, moi, mangé par des baisers de femmes! »
il court do charmantes historiettes sur Tom Thumb; une entre autres que j'ai entendu raconter est celle-ci. — La reine Victoria se promenait dans les jardins de Windsor, tout-à-coup le duc de N... se présente au détour d'une allée, porteur d'un énorme bouquet, qu'il offre en s'inclinant; la gracieuse souveraine sourit et accepte; déjà, sa main potelée s'avance sur les fleurs, lorsqu'un léger bruissement vient lui donner l'éveil; elle écarte quelques feuilles, et, derrière une touffe de camélias, elle aperçoit, — caché, — qui? — cette petite poupée que l'on nomme Tom Pouce, ce madrigal fait chair.
Quand Tom Pouce est invité à passer la soirée dans un salon, il y arrive ordinairement porté par un domestique, et couché dans un colfret, du fond duquel il surgit comme un diab e à ressort. C'est une manière originale de se présenter. Une fois descendu à terre, il se dirige tout droit vers le maître ou la maîtresse de la maison, à qui il se l'ail un devoir d'aller présenter ses hommages, — en vraie réduction do Prudhonuue. Puis, après avoir satisfait à l'étiquette, il jette son claque sous le bras gauche, à la façon des marquis de théâtre, introduit le pouce dans l'entournure de son gilet, et se promène avec de grands écarts de poitrine. Si vous ne vous rangez pas assez vite sur son passage il vous marchera impitoyablement sur les pieds, et pour peu que la forme de votre tibia lui déplaise, il est homme à vous chercher querelle et à échanger sa carte contre la vôtre. — Riez tant que vous voudrez, mais M. le général Tom Thumb à la tète près du bonnet; il s'est fait depuis dix ans plusieurs mauvaises allaires, dont il est toujours sorti, du reste, à son honneur. — Un jour que le docteur Véron l'avait, par mégarde, recouvert tout entier do son chapeau, il faillit étouffer de colère, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'on parvint à l'apaiser avec des excuses.
Je sais un Anglais tri-inilionnaire, grand amateur de combats de coqs et de rats, qui donnerait le tiers de sa fortune pour faire mettre aux prises Tom Pouce et le prince Colibri . — cet autre nain , — et pour les voir se passer réciproquement leurs petites rapières au travers de leurs petits corps. 11 n'y a que les fils d'Albion pour avoir des idées semblables.
Tom Pouce cause avec agrément, sa voix est aigrelette et un peu criarde. Il sait le français et il en profite pour lire nos auteurs, — mais quels auteurs, bon Dieu! Imaginez-vous qu'il s'est jeté à corps perdu dans la littérature naine duxvin6 siècle : Bornis, Dorât, Voisenon, Gentil-Bernard , l'ont à présent ses plus chères délices. Les ouvrages qui garnissent les deux ou trois rayons do sa bibliothèque eu bois de rose sont tous du genre de Grigri, du Soulier vcrl ou du Petit Pompée; c'est frêle, puéril, mignard, mais de facile digestion, — de la littérature à la Tom Pouce. En politique, on le dit de l'opinion de M. Limayrac.
Mais vous n'avez rien vu si vous n'avez vu M. le général exécuter ses poses académiques. — Je ne suppose pas que M. Charles S. Stratton ait renoncé à cette partie curieuse de ses exercices. — C'est-là qu'il excelle principalement. La statuaire antique n'a point de chef-d'œuvre qu'il ne soit dans le cas de vous traduire sur le champ. Examinez ce gladiateur mourant : quel sentiment, quel ensemble dans l'attitude! Contemplez cet Hercule, appuyé sur sa massue , enveloppé d'une peau do lion; comptez les veines de ses bras, les muscles de ses jambes! — Et cet Apollon du Belvédère, s'il-vous-plaît : où trou-
10 décembre 1864.
verez-vous autre part autant de noblesse, de fierté, d'idéalité rayonnante?
Ce n'est pas tout. Si Tom a mené avec lui sa garde-robe, il vous montrera ses riches et étincelants cosiumes : il en revêtira même quelques-uns pour vous faire plaisir, tant il se prête avec douceur aux moindres caprices. — Il s'habillera en Écossais , avec la toque sur l'oreille et la plume d'aigle à la toque ; il vous sifflera la chanson du montagnard; il vous parlera de Mina et de Brenda, qu'il a laissées toutes deux sur un rocher, pensives et regardant dans la mer Vous croirez avoir devant vous une page de ce gros boiteux de "Wulter Scott et il vous semblera respirer l'odeur des bruyères. — Ou bien, il se coiffera du turban somptueux, il passera le kandgiar dans sa ceinture, l'or et les perles ruisselleront sur sa robe , chamarrée et splendide comme une strophe des Orientales. Ce sera Ali-Pacha ou Achmef- Bey; ses sourcils se fronceront , sa prunelle empruntera un éclat sauvage; ses lèvres s'écarteront pour montrer des dents blanches et serrées; il s'étendra sur un divan brodé d'or, croisant les jambes et fumant le nargilé et ce, sera alors un vrai Turc, je vous le jure, un Turc de Stamboul , comme tout à l'heure c'était un Ecossais des bords la Clyde.— Tom Pouce ferait un excellent professeur de couleur locale.
Maintenant, dites-moi, êtes-vous prudent? Aimez-vous â rire et un rire clandestin et non autorisé? — Bon' je vois que la curiosité vous aiguillonne. — Alors, fermez les portes et tirez soigneusement les rideaux; éloignez vos gens et, rangez-vous en cercle autour de moi. — Y ètes-vous?— Plongez à présent votre regard par-dessus mon épaule, au fond de ma garde robe (c'est Tom Pouce qui parle), — et tout au fond, bien au fond, — parmi ce fouillis de paillettes et de satin, ne démèlez-vous pas, — oui, — là, — un petit chapeau d'abord, — et puis ensuite comme qui dirait une redingote grise? »
Ah bah! — Chut! ..
« Ça, toutes vos précautions sont-elles bien prises? ne seronsnous point dérangés? Allons ! Constant, donnez-moi mes bottes pour monter à cheval! Bien, l'équipement est au complet; la tète penchée, le regard sombre, une main dans le gilet l'autre au clos, tenant une lorgnette. — Où alions-nous, Sire? — En campagne, morbleu !
Et voilà mon Tom Pouce qui empoigne une canne, se met à cheval dessus et galope à travers l'appartement. Hue ! dia ! hop ! hop ! Soudain , il s'arrête. C'est que l'ennemi est en présence. « — Berthier, portez-vous sur l'aile gauche avec la cavalerie ! Lannes, emportez cette redoute ! Moncey, prenez deux bataillons de grenadiers et jetez-vous dans la plaine! Est-ce fini? Partons, messieurs. .. Soldats ! je suis content de vous! »
Nous avons fait bien du chemin, nous sommes maintenant à la veille de la bataille d'Austerlitz. Tom Pouce est dans sa tente, endormi, assis sur une chaise retournée; une carte d'Europe est tombée à ses pieds. De grandes préoccupations se lisent sur son front; il rêve à la bataille du lendemain; des mots entrecoupés s'échappent de sa bouche. Tout-à-coup, le canon gronde, le tambour bat aux champs ; Tom Pouce se réveille en sursaut. — En avant ! en a>ant !
Je ne saurais dire l'effet grotesque de cette parodie, rendue par le Bébé américain avec une incroyable vérité d'expression 11 est vrai qu'il ne la prodigue pas, surtout en France, où il courrait risque d'être lapidé par le peuple qui ne plaisante pas sur le compte de son Empereur. Mais pour quelques-uns d'entre nous qui ne voient guère de différence entre la charge comique de Tom Pouce et la charge sérieuse de Gobertou de Maurice Coste, cela est regrettable. N'importe; Tom se verra forcé de la rayer définitivement de son répertoire, un jour ou l'autre. D'un Français (d'Henri Monnier, par exemple) la farce serait peut-être acceptable ; d'un étranger on ne la supporte jamaissi petit, si petit qu'il soit. Aussi bien lui a-t-on fait quelquefois h s gros yeux à ce pauvre amour! Un soir, il y a de cela quelques années, au moment où il endossait l'uniforme célèbre, M. de Y**', une de nos moustaches blanches , devinant ce qui allait se passer et ne voulant pas rester témoin d'une telle profanation, prit son chapeau et sortit, — en lançant au nain ce seul mot d'une énergie foudroyante : — Polisson !
CHAULAS MONSELET.
L'AUTOGRAPHE Album de l'année 1864.
Que de temps, de patience, de recherches, de matériaux, d'érudition, de travail, a'esprit, pour nous donner, réueis en album, plus de deux mille autographes ! Je viens de parcourir à. vol d'oiseau cette collection unique que je connaissais déjà. L'immense variété des sujets n'apparaît pas sensiblement dans
un numéro isolé, quelquefois consacré à un sujet uniforme comme celui de Mural, ou Èf des pièces d'une grande étendue. Pour juger f Autographe, et rendre justice à sa réelJe valeur, il faut en examiner l'ensemble. Dessins, lettres, musique, fragments, pensées, pièces historiques, toutes ces curiosités s'entassent pèle-mèle, et, comme par ha-ard, dans un mélange de faits, de noms et de dates. Souverains, hommes d'Etat, législateurs, soldats, marins, prélats, orateurs, magistrats, financiers, poètes, romanciers, auteurs dramatiques, philosophes, historiens, écrivains, savants, compositeurs, comédiens, peintres, inventeurs et assassins se coudoient dans ce rendez-vous général do tout, ce qui inscrit son nom sur les murs de la postérité. La France, l'Europe, le monde,
« De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome, »
tout a été mis à contribution. La seule énumération des noms dépasserait le cadre de cet article. Les manchettes explicatives, biographiques, historiques et anecdoctiques donnent 12,001) ligues, un volume de 500 pages. Nous jetons l'épervicr dans cefe mer de curiosités. Nos lecteurs remercieront notre très cher confrère Gustave Bourdin, qui leur fait ces loisirs :
Dumanoir, — Les méchants ont toujours les lâches pour amis.
Camille Douce t. — « Les albums et les républiques « Do tous les lorrains politiques « Sont ceux qui divisent le moins. »
Eugène Guinol. — Je n'écris jamais rien sur les albums.
— Mon nom n'est point digne de figurer dans ce
recueil. — Y. Jlroglie.
— Ni le mien non plus. — George Sand.
— Ni le mien non plus. — Eugène Sue.
— O triple orgueil! — Viennet.
— Farceurs! — Ch. Philipon.
— Jolie cascade. — J.
Mario. — Un bon cigare est aussi rare qu'un bon ténor; il coûte assez cher, et, dans sa courte durée, ainsi que le ténor, le souffle de la poitrine le fait vivre et le tue. Des deux, il ne reste guère qu'un peu de fumée, et peut-être un agréable souvenir.
Arnoutd-Plessy. — La plupart des hommes prêchent leur bonté; mais qui est-ce qui trouvera un homme véritable? — {Proverbe de Salomon, chapitre XXI, verset III.)
Le duc de Noailles. — Le goût est le sentiment prompt d'un esprit bien fait.
Cormcnin. — La France n'est vraiment pas difficile, car elle ne demande jamais que trois choses : « Du nouveau, du nouveau, du nouveau ! »
***. — « L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a :
« LE rUlXCE DE LA MOSKOWA. »
Veuillol.— Soucia Maria, mater Dei,ora pro nobis peccaloribus, nunc et in liora morlis nostra1. »
— Au en. — /.
Lamennais — L'histoire, qu'e>t-cc? Le long procès-verbal du supplice de l'humanité. Le pouvoir tient la hache, et le prêtre exhorte le patient.
Lëonor Havin. — Aimons-nous les uns les autres. Thtérs. — Je ne sais que dire, et j'en fais l'aveu. E. de Girardin. — Ohe ! bavard.
Qdilon Barrot, — Silence, on nous écoute.
Anaïs Fargueii. — La photographie est à la nature ce que l'orgue de Barbarie est à la musique.
Hackel. — Oh! réclame I ! ! Avis aux lecteurs. Je rentrerai à la Comédie-Française, samedi prochain, par le rôle de Phèdre. — Paris, le 8 novembre 1849.
Floûrens. — La vie n'a pas toujours été sur le globe. Pour qu'elle pût s'y établir, il a fallu que la température en fût refroidie, que la surface en fût consolidée, que l'air s'y fût dégagé des eaux, que toutes les matières solides, liquides, gazeuses, y eussent pris chacune leur état propre; et quand toutes ces choses ont été amenées à ce point voulu, la même main, qui les y avait conduites, a créé la vie et l'a répandue sur la terre.
E. Legouvé. — •< La jeunesse
« N'a pas assez souffert pour savoir consoler. »
Charles llri/faul. — Huelle est la femme qui ne sait ce qu'elle dit? — Celle qui jure de n'aimer jamais ou d'aimer toujours.
Lola Montes (1851). — « Libre iille des airs, j'ai retrouvé mes ailes.
« Comme vous, au printemps, légères hirondelles.
u Je voltige : à la scène, où je parais de-
[main,
« Aurai -je des amis qui me tendront la
[main? »
Pastorel. — L'homme est une intelligence contrariée par des organes.
10 décembre 1864.
L. de Loménk.— Un auteur a toujours mauvaise grâce à se plaindre qu'on le pille, puisque cela prouve qu'on le lit.
Octave Feuillet.;— Toute femme qui n'est pas au Christ est à Vénus.
Préault.— Le statuaire Pradier partait tous les matins pour Athènes, et le soir se trouvait rue de Bréda.
MUe Georges. — « Vous ne me trompez point, je vois tous vos débours,
« Vous êtes un ingrat; vous le fûtes toujours. »
Mm' Charles Reybaud. — Quand j'entrai dans le harem, la Khanoun vint au-devant de moi, et me fit asseoir auprès d'elle, sur le divan. Cette grande dame turque était coiffée d'un fichu de mousseline entortillé dans ses cheveux et attaché avec des pierreries. Une espèce de veste en soie rayée dissimulait sa taille très épaisse, et laissait pourtant entrevoir sa poitrine d'une blancheur de camélia. Quoique sur le retour de l'âge, elle était vraiment fort belle, et pour faire son portrait dans le style oriental, il faut dire que ses yeux ressemblaient à deux diamants noirs, sa bouche à une cerise bien mûre, et son teint délicat à la fleur du rosier sauvage.
Hippolyte Babou. — On accuse les critiques de tordre le cou aux cygnes; je trouve qu'ils consentent trop souvent à cirer les pattes des dindons.
Bixio. — Tu me flattes, je le sais; mais ça me fait plaisir (proverbe italien).
Louis Yiardol. — L'homme est de feu, la femme d'étoupe, le diable passe et souffle {proverbe espagnol).
Sophie Cruvelli. — J'aime quand j'aime qu'on m'aime comme j aime.
Fanny Pers'wni. — « La giogu dei profani e un son no possenqer. » (Lucrezia.)
Pelit-Senn. — La plume va moins vite que le souffle de l'inspiration, comme la voile va moins vite que le vent.
Gustave Flaubert. — ... Le journalisme ne vous, mènera à rien. — qu à vous empêcher de faire de longues œuvres et de longues études. Prenez garde à lui. C'est un abîme qui a dévoré les plus fortes organisations. Je connais des gens de génie devenus, en quelque sorte, des bêtes de somme.
Un jour, nous continuerons la pèche aux perles dans la collection de l'Autographe, Abonnez-vous, mes frères !
CHOSES ET AUTRES
L'Africaine nous est promise d'un jour à l'autre. Malheureusement beaucoup d'obstacles s'opposent à la mise en scène... d'abord personne ne sait au juste où se passe l'événement, si tant est qu'il y ait un événement. En outre, toutes les chanteuses refusent de se noircir le visage et de se faire négresses, ne fût-ce que pour une soirée. Enfin, la pièce exige un mancenillier, et l'on n'a pu trouver encore la forme exacte de cet arbre. Les uns disent que le mancenillier est tout petit, ce à quoi l'on répoud qu'une héroïne d'opéra ne peut décemment mourir sous un arbuste. Les autres affirment qu'on ne meurt pas du tout à l'ombre d'un mancenillier : à ceux-là, on répond que Gros-Jean en remontre à son curé. En un mot, l'on découvre petit à petit les mille et une raisons qui empêchaient Meyerbeer de faire représenter l'Africaine. Il parait que le grand homme ne s'illusionnait pas sur la valeur de son livret.
^ En attendant l'Africaine, l'Opéra a chanté les cantates couronnées par l'Institut. Jusqu'à présent, on avait cru qu'il en était d'une cantate comme d'un cheval; une fois couronnés, ni l'un Di l'autre n'étaient plus bons à rien. Aujourd'hui il y a manie d'innovation ; on mange le cheval et on exécute la cantate. Rien ne va mieux.
Ce n'est décidément pas à l'Odéon que M. Legouvé fera représenter les Deux Iteines. C'est au Théâtre-Lyrique. Eh quoi ? dira-t-on, M. Legouvé aurait-il commis un opéra ? Non pas. Seulement M. Legouvé a pris un excellent système, il s'est constamment abrité sous le talent des autres. Après avoir exploité Rachel, il exploite Ristori; les actrices sèment, lui recueille; oo fête les reliques sur le dos de l'auteur. Il y a une fable de La Fontaine là-dessus.
M. Legouvé fait jouer un drame au Théâtre-Lyrique, parce que le Théâtre- Lyrique a engagé Ristori.
Vous aviez entendu parler de certaines gens qui s'appelaient pisciculteurs, horticulteurs, agriculteurs, etc. Nous avons maintenant des « puériculteurs ». Cela veut dire : éleveurs d'enfants. Je me suis souvent plaint des façons toutes différentes dont on, traitait les hommes et les chevaux, la société dépen-
sant beaucoup d'argent pour 'ces derniers, et ne «'occupant guère des premiers que pour arracher cet argent de leur poche. Grâce à Monsieur je ne sais qui, un terme va être misa cet abus; désormais les enfants recevront des soins, non pas égaux (il ne faut pas tout demander à la fois), mais peu inférieurs à ceux qui accueillent les poulains à leur entrée dans ce monde. Puisse cet espoir n'être pas controuvé !
Je n'entends parler de ci de là que du jupon multiforme. Qu'est-ce que c'est que le jupon multiforme? C'est un jupon qui, paraît-il, change de forme à volonté... à la volonté de la porteuse bien entendu, parce qu'à la sienne ce serait compromettant. Je n'aurais jamais cru qu'un jupon pût avoir plusieurs formes, et pût être autre chose qu'un jupon. Quoi donc? deviendra-t-il serre-têtes, fichu ou pantalon? Ce jupon multiforme m'inquiète. Il y a un mystère sous ce jupon multiforme. Tout jupon qui n'est pas à sa place et ne remplit pas son devoir de jupon ne m'inspire aucune confiance. Qu'en pensez-vous, Monsieur?
Je l'avais dit, Arnal est aux Bouffes, plus charmant, plus sympathique que jamais. Passé minuit retrouve sa splendeur première. Puisse cette huitième rentrée servir de leçon au grand artiste... Les acteurs de cette trempe ne quittent pas le théâtre; ils font comme Molière, ils y meurent.
Aux Champs-Elysées, il se passe une chose surprenante. On construit, on arrange un hôtel, en tout calqué sur celui de Monte-Cristo, dans le roman de ce nom. Cet hôtel coûtera six millions. Un luxe inouï. Il faudrait dix pages pour décrire une salle à manger. Pour qui ? Gageons tout ce que vous voudrez que c'est pour une dame.
Je demande grâce aux journaux. J'avais juré de ne jamais m'occuper de M. Demme ni de Mlle Trumpy ; mais les journaux ont si bien fait, que me voici forcé de mettre les pouces. Comment ne pas être touché de pitié pour ces deux malheureux qui, après s'être jetés dans le lac de Genève et y avoir laissé reposer leurs cadavres, partent pour Londres, se brûlent la cervelle dans un premier hôtel, se poignardent dans le second, et vont s'empoisonner dans le troisième? Le tout télégraphié. Il est à craindre qu'ils ne s'arrêtent pas là; les infortunés doivent posséder une cinquième vie, puisqu'ils ont disposé si légèrement des quatre autres. C'tist égal, à leur place j'aurais préféré le bourreau.
La question Léonie L atteint décidément à labauteurde laquestionGarcia.
Les dernières nouvelles électriques de Hombourg annoncent que cette jeune demoiselle a gagné encore deux cent mille francs à la banque.
Ce qui, joint aux cent mille écus précités, forme à cette jeune personne le <c sac» honnête de cinq cent mille francs, le demi-million.
Vous verrez qu'elle voudra le million tout entier. Quel « ridicule » pour elle si ce sac... espérons le contraire; mais en ce cas, j'avoue ne pas répondre delà casse.
On ne parlera plus de la noirceur des femmes. C'est à qui d'elles se fera rousse. On ne voit plus chez nous, au dix-neuvième siècle, que des femmes du seizième des Bianca-Capello, des Olympia Morata, des Lucrèce Borgia, sans poison, au moins je l'espère.
Mlle Cora Pearl. a donné le branle, et quelle n'a pas été ma surprise, l'autre jour, de rencontrer la plus piquante des soubrettes ayant complètement sacrifié, elle aussi, à la teinte favorite des héroïnes de Titien et de Giorgione.
A..., la brune, rousse ! Quel caprice ou quelle intempérie capillaire l'a pu réduire à une pareille extrémité. Quel intérêt ? Il m'a semblé voir en elle cet infortuné que ses malheurs avaient réduit « à se faire polonais».
Combien il faut admirer, à côté de cela, la constance de Mme K..., devenue depuis peu Mme M..., une grande dame artiste et pianiste à effacer Mme Pleyel, si elle le voulait, et chantée par le grand poète Henri Heine, qui lui a même décerné le surnom le plus séduisant.
Eh bien, Mme K... n'a dans toute sa beauté qu'un tout petit défaut: des cils et des sourcils trop blancs. Le moindre coup de pinceau corrigerait d'un tour de main cette défectuosité vénielle; mais il n'y a pas de danger que l'on y ait recours, et cette superbe personne peut, à bon droit, s'appliquer la fière devise des Rohan :
o Brune ne ptus, peinte nedaigne, naturesuis. »
Le Propriétaire-gérant, MABOEL1N.
Paris. — Imp. UU'jELMA>">", 13, rue (j range- Batelière.
17 décembre 1864.
if-1 .